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Full text of "La coutume ouvrière; syndicats, bourses du travail, fédérations professionnelles, coopératives, doctrines et institutions"

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LA 

COUTUME   OUVRIÈRE 

TOME  II 


LIA  RE  IV 

LA  CONFÉDÉRATION  GÉNÉRALE  DU  TRAVAIL  (1) 


CHAPITRE  PREMIER 
La  formation  historique  de  la  C.  G.  T. 


La  Confédération  Générale  du  Travail  ne  constitue  pas  un  grou- 
pement fonclionnant  indépendamment  des  Syndicats,  Bourses  et 
Fédération,  à  la  manière  dun  Pouvoir  exécutif  se  superposant  et 
s'ajoutant,  en  les  complétant,  aux  divers  rouages  politiques  ou 
administratifs  de  la  République.  Elle  n'est  pas  non  plus  compa- 
rable à  une  sorte  de  «Syndical  supérieur  »,  le  «  Syndicat  des  Syn- 
dicats »,  comme  disait  M.  AUou,  au  Sénat,  pendant  la  discussion 
de  la  loi  du  21  mars  1884.  Elle  n'est  pas  davantage  une  asso- 
ciation de  personnes  ;  elle  n'a  pas  une  vie  autonome  ;  elle  n'a  ni 
assemblée  générale,  ni  adhérents  individuels. 

Les  statuts  inauguraux  votés  au  Congrès  corporatif  de  Limoges 
(1895)  définissaient  la  C.  G.  T.  <  l'organisation  unitaire  et  collec- 
tive des   groupements  syndicaux  ».  Cette  définition  (qui  est  de- 

^1)  En  outre  des  comptes  rendus  des  Congrès,  E.  Gdérard,  La  Confédération 
du  Travail  {Mouvement  social.,  1899,  n"  9)  ;  E.  Pocgbt,  La  Confédération 
Générale  du  Travail  (1908)  ;  Paul  Delesallb,  La  Confédération  Générale 
du  Travail,  historique,  constitution,  but,  moyens  (1907)  ;  Le  Gouverne- 
ment et  la  Confédération  Générale  du  Travail  (Le  Temps,  n°  du  6  mai 
1907;  ;  V.  Gbiffcblhes,  Quelques  Comtnentaires  sur  les  Statuts  de  la  Con- 
fédération Générale  du  Travail  y  Voix  du  Peuple,  1903)  ;  P.  Delesalle,  Z«5 
Bourses  du  Travail  et  la  Confédération  Générale  du  Tro^vail  (1909)  ; 
E.  Ma.ncipé,  La  C.  G.  T.  {Voix  du  Peuple,  1912,  n''  638  ;  cf.  Gh.  Frarck, 
Les  Bourses  du  Travail  et  la  C.  G.  T.  (1910). 


448       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

venue  inexacte  avec  les  modifications  constitutionnelles  interve- 
nues depuis  lors)  a  disparu.  L'indication  de  l'  «  objet  »  de  son 
action  lui  a  fait  place  dans  les  termes  suivants  : 

((  1°  Le  groupement  de  salariés  pour  la  défense  de  leurs  intérêts 
moraux  et  matériels,  économiques  et  professionnels  ; 

((  2°  Le  groupement  en  dehors  de  toute  école  politique  de  tous 
les  travailleurs  conscienis  de  la  lutte  à  mener  pour  la  disparition 
du  salariat  et  du  patronat  ». 

Cette  définition  n'est  pas  meilleure  que  l'ancienne,  car  la  G.  G.  T. 
n'a  pas  pour  éléments  constituants  primaires  les  ouvriers,  comme 
il  semble  en  résulter,  mais  les  organisations  ouvrières  ;  non  point 
les  Syndicats,  mais  les  Unions  et  Fédérations  de  Syndicats.  On 
devrait  donc  la  définir,  abstraitement  :  une  union  d'associations  fé- 
dératives  ;  et,  concrètement  :  l'union  des  Unions  de  Syndicats 
divers  et  Fédérations  corporatives. 

Chaque  Syndicat  est  tenu  d'adhérer  à  l'Union  de  son  départe- 
ment et  à  sa  Fédération  corporative  :  chaque  Union  et  chaque 
Fédération,  à  leur  tour,  doivent  adhérer  à  la  G.  G.  T.,  divisées  en 
deux  sections  :  la  G.  G.  T.  représente  donc  pour  ces  Fédérations  et 
Bourses  un  lien  analogue  à  celui  qu'elles-mêmes  constituent  entre 
les  Syndicats  ;  et  de  même  que  les  Fédérations  et  Bourses,  cette 
union  fédérative  se  présente,  administrativement,  comme  un  co- 
mité central  chargé  d'assurer  la  solidarité  entre  tous  les  groupe- 
ments fédéraux. 

L'action  ouvrière,  ce  n'est  pas  le  comité  confédéral  qui  l'assure, 
mais  les  éléments  primaires  groupés,  les  Syndicats,  chacun  pour 
sa  part  ;  lui,  il  n'a  qu'à  délibérer.  Aussi  lorsqu'il  est  parlé  d'ac- 
tion confédérale,  faut-il  entendre  non  l'action  de  la  G.  G.  T.,  qui 
n'est,  en  somme,  qu'une  administration,  un  secrétariat  géné- 
ral, mais  l'action  généralisée,  le  fait  collectif  de  tous  les  grou- 
pements syndicaux  unis  et  fédérés  par  le  moyen  de  ce  secré- 
tariat. 

En  résumé,  la  G.  G.  ï.  doit  être  envisagée,  d'une  part,  comme 
la  collectivité  des  ouvriers  syndiqués  rouges,  d'autre  part,  comme 
un  secrétariat;  mais,  dans  la  pratique,  lorsqu'il  est  parlé  de 
«  l'action  de  la  G.  G.  T.  »,  des  «  fonctionnaires  de  la  G.  G.  T.  », 
des  «  affiches  de  la  G.  G.  T.  »,  ce  n'est  communément  que  de 


CHAPITRE    I.    FORMATION    HISTORIQUE    DE    LA    C.    G.    T.        449 

l'aclion,  dos  fonction oaires,  des  affiches  du  comité  confédéral,  ou 
l'un  de  ses  deux  comités,  qu'il  s'agit. 

Slatulairement.  la  C.  G.  T.  remonte  au  Congrès  corporatif  de 
Limoges,  tenu  en  1893  ;  historiquement,  elle  date  des  Congrès 
corporatifs  tenus  à  Paris  et  à  Nantes  en  1893  et  en  1894  :  au  pre- 
mier est  due  la  naissance  des  deux  obligations  dont  l'exécution 
la  constitue  :  adhésion  des  Syndicats  aux  Bourses  et  aux  Fédéra- 
tions corporatives  ;  au  second,  la  distinction  entre  les  organisa- 
tions ouvrières  politiques  et  économiques;  en  fait,  pratiquement^ 
elle  n'existe  que  depuis  le  Congrès  corporatif  de  Montpellier  (1902) 
qui  lui  a  donné  ses  statuts  fondamentaux. 

Le  Congrès  corporatif  de  Nantes  (1894)  fut  organisé  par  les 
trois  grands  groupements  qui  existaient  alors  :  la  Fédération  des 
Syndicats  (1886);  le  Secrétariat  nalional  du  travail  (1891),  aux 
tendances  guesdisles;  la  Fédération  des  Bourses  (1892),  aux  ten- 
dances composites  :  allemanistes,  blanquistes  et  anarchistes. 
Jusqu'alors  divisés  par  des  rivalités  d'écoles  et  de  personnes,  ces 
groupements  s'étaient  réunis  à  Nantes,  non  sans  difficultés,  pour 
trouver  le  moyen  de  faire  la  paix.  Plus  préoccupé  de  querelles 
politiques  que  de  la  lutte  syndicale,  chacun  constituait  un  ordre 
particulier,  correspondant  plus  ou  moins  directement  jusque 
dans  ses  imperfections  à  une  des  fonctions  exercées  depuis  lors 
par  leur  héritière  commune. 

Aucun  ne   devait   être   éliminé  par  ce  successeur,  mais  leurs 
■   rouages  ajustés  et  engrenés.  «  Nous  pensons,  disait  Besset  dans 
son  rapport,  à  Nantes  (i),  que  le  Congrèsdoit  délimiter  les  attribu- 
tions des  Fédérations  existantes,  afin  que   les  unes  puissent  for- 
tifier les  autres,  se  seconder  et  former  un  seul  faisceau,  sans  pour 
cela  que  l'une  soit  obligée  de  disparaître  au  bénéfice  de  l'autre.  » 
Les  intentions  tendaient  à  l'unité,  mais  sans  grande  force  ;  aussi 
les  projets  furent-ils  hésitants,  assez  mal  appropriés  à  leur  objet. 
Pelloutier,  qui,  dès  cette  époque,  était  le  militant  syndicaliste 
le  plus  en  vue,  commença  par  demander  la  disparition  de  la  Fé- 
dération dts  Syndicats  eu  raison  de  son  caractère  politique  ;  il  la 
maintint  cependant  dans  son   projet  définitif.  Le  lien  commun 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Nantes,  p.  69. 

Maxime  Leroy  29 


450   LIS' RE  IV.  LA  CONFÉDÉRATION  GÉNÉRALE  DU  TRAVAIL 

entre  la  Fédération  des  Bour^-es,  la  Fédération  des  Syndicats  et 
les  Fédérations  de  métiers,  il  lui  paraissait  qu'il  devait  être 
constitué  par  un  comité  de  la  grève  générale  dont  le  siège  eut  été 
à  Paris.  Ce  comité,  envisagé  comme  l'organe  essentiel  de  l'unilé, 
passera,  plus  tard,  à  un  second  plan,  simple  commission  delà 
Confédération  générale  du  Travail. 

Pour  le  délégué  de  la  Bourse  du  travail  de  Paris,  Bourderon, 
l'organisation  centrale  devait  être  constituée  par  le  Secrétariat  na- 
tional, «  comprenant  toutes  les  Fédérations  nationales  de  tra- 
vailleurs et  de  métiers,  la  Fédération  nationale  des  Syndicats  et  la 
Fédération  nationale  des  Bourses  du  Travail.  Toutes  les  organisa- 
lions  centrales  nommeront  des  déléguésqui  composeront  le  Secré- 
tariat national  du  travail.  Sa  mission  sera  de  correspondre  au  nom 
de  tous  les  travailleurs  unis  ;  de  se  procurer  de  partout  les  rensei- 
gnements nécessaires  aux  données  de  la  statistique,  soit  particu- 
lière, soit  générale,  et  de  les  transmettre  aux  intéressés  sur  leur 
demande.  Enfin,  cet  ensemble  de  travailleurs  a  pour  mission  de 
^^résenter  au  Parlement  nos  cahiers  de  revendications  élaborées 
dans  nos  Congrès  ;  d'organiser  la  propagande  en  faveur  de  toutes 
les  manifestations  ouvrières  qui  peuvent  se  produire.  Le  Secréta- 
riat national  du  travail  n'aura  donc  aucun  droit  directeur  ;  il  ne 
sera  que  l'exécuteur  des  Congrès  corporatifs  régionaux  et  natio- 
naux et  ne  pourra  soulever  des  questions  générales  sans  en  référer 
à  ceux  de  qui  il  détient  le  mandat  »  (l). 

Ce  vaste  projet,  dont  une  partie  sera  réalisée,  fut  critiqué  assez 
vivement,  parce  qu'il  donnait  à  un  Congrès  national  la  tâche  de 
réformer  l'œuvre  d'un  Congrès  international  :  on  Gt  observer  que 
le  Secrétariat  national,  créé  par  le  Congrès  international  de 
Bruxelles  (1891),  ne  pouvait  être  remanié  que  par  le  prochain 
Congrès  international. 

Seul,  un  délégué,  Lhermite,  mandataire  de  la  Chambre  syndi- 
cale des  ouvriers  et  employés  de  chemins  de  fer,  paraît  avoir  eu 
l'intuition  de  la  Confédération,  qui  ne  devait  naître  que  l'année 
suivante.  Il  demanda  la  fusian  des  deux  Fédérations  sous  le  nom 
de  Fédération  nationale  des  Bourses  du  Travail  et  groupes  corpo- 

(1)  Compte  rendu,  p.  69. 


CHAPITRE    1.    FORMATION    HISTORKJUE    DE    LA    C.    G.    T.        451 

ratifs  ouvriers  de  France.  Cette  Fédération  aurait  constitué  un 
Secrélariat  national,  d'accord  avec  les  Fédérations  de  métiers  :  ce 
Secrétariat,  c'était  déjà  le  comité  confédéral  actuel.  L'action  cor- 
porative était  ainsi  méthodiquement  divisée  entre  les  Bourses  et 
les  Fédérations.  Intéressant,  ce  projet  était  encore  trouble  cepen- 
dant, car  Lhermile  mettait  sur  le  même  rang,  au  point  de  vue  de 
l'adhésion,  les  Bourses  et  les  Syndicats.  Plus  tard,  les  organi- 
sations seront  sériées,  hiérarchisées  en  considération  de  leur  géné- 
ralité. 

La  commission  du  Congrès  proposa  un  projet  qui  maintenait 
les  trois  organisations  générales  «  pour  conserver  les  droits  acquis 
et  ne  froisser  aucune  susceptibilité  ».  Il  fut  voté. 

Aux  termes  du  nouveau  statut,  l'organisme  central  était  cons- 
titué par  le  coyueil  national  ouvrier,  composé  de  trois  délégués 
de  la  Fédération  des  Syndicats,  de  la  Fédération  des  Bourses  et  de 
chacune  des  Fédérations  corporatives,  d'un  délégué  de  chacun 
des  groupes  collectifs  locaux.  Le  siège  de  ce  conseil  était  itinérant: 
il  devait  se  tenir  dans  la  ville  du  dernier  Congrès.  C'est  dans  la 
crainte  des  menées  politiques  que  Paris  avait  été  écarté.  Quanta 
son  rôle,  il  était  ainsi  fixé  :  statistique  du  travail  et  de  ses  condi- 
tions en  France,  intervention  dans  les  grèves,  initiative  pour  la 
constitution  des  Fédérations  nationales  de  métiers,  organisation, 
chaque  année,  d'un  'grand  Congrès  national  corporatif  ouvrier 
réunissant  l'ensemble  du  prolétariat  français  (Ij. 

L'organisation  juxtaposait  les  éléments  antagonistes  ;  elle  ne 
les  fondait  pas.  Quel  rôle  joueraient  respectivement  les  Fédéra- 
tions de  métiers  et  les  Bourses?  Puisque  l'on  avait  décidé  l'éga- 
lité, comment  éviter  les  empiétements  de  ces  divers  organismes 
les  uns  sur  les  autras  ?  Et  quelle  égalité  cahotique  qui,  sur  un 
même  plan,  réunissait  la  Fédération  des  Bourses,  les  Fédérations 
corporatives,  les  Unions  locales  et  les  Syndicats.  Mal  aménagée, 
l'institution  nouvelle  ne  fonctionna  pas. 

Le  Congrès  corporatif  de  Limoges  (1895)  reprit  cette  oeuvre 
malvenue  au  milieu  des  discordes  entre  sectes  et  fractions  et 
essaya  de  faire  l'unité  par  une  Confédération  Générale  du  Travail, 

(1)  Compte  rendu,  p.  85. 


432       LIVRE    IV,    LA    CONFÉDÉRATION    GENERALE    DU    TRAVAIL 

qui  ne  serait  qu'économique.  Grande  ambition  imparfaitement 
réalisée  :  en  lisant  les  rapports  annexés  au  compte  rendu  de  ce 
Congrès,  on  voit  quelle  incertitude  il  y  avait  encore  dans  les  es- 
prits sur  toutes  ces  questions,  surtout  sur  cette  question  de 
l'unité,  dans  le  moment  même  où  les  militants  essayaient  de  la 
réaliser.  Les  projets  les  plus  variés  furent  défendus. 

Pour  Besombes,  délégué  de  la  Bourse  de  Paris(l),  «  le  meilleur 
moyen  d'organiser  la  classe  ouvrière  était  de  la  grouper,  d'abord, 
en  Syndicats  dans  toutes  les  corporations  et  de  réunir  ces  Syndi- 
cats en  Bourses  du  Travail  ;  il  est  donc  urgent  pour  le  prolétariat 
de  créer  partout  où  il  n'en  existe  pas  des  Boursesdu  Travail  ».  Il 
demandait  ensuite  à  ces  ur)ilés  locales  de  se  fédérer  entre  elles 
«  pour  arriver  à  donner  au  prolétariat  une  direction  unique  au 
point  de  vue  corporatif  et  économique  ».  Les  Bourses  devaient, 
par  conséquent,  être  les  centres  du  mouvement  ouvrier.  Opinion 
très  explicable  à  cette  époque,  où  les. Bourses  paraissaient  être 
vraiment  les  organes  essentiels  de  la  classe  ouvrière  ;  c'étaient 
elles,  d'ailleurs,  que  le  Gouvernement  rendait  responsables  des 
désordres  :  peu  de  temps  avant  le  (.Congrès,  n'avait-il  pas  ferme 
les  Bourses  de  Paris,  de  Roanne  et  de  Cbolet?  On  doit  ajouter  que 
l'attention  du  prolétariat  était  attirée  sur  la  Fédération  des 
Bourses  par  la  propagande  de  Pelloutier,  qui  en  était  le  secrétaire. 
Militant  infatigable  et  théoricien  de  valeur,  Fernand  Pelloutier 
avait  donné  toute  son  activité  au  développement  de  cette  forme 
de  concentration  ouvrière,  exclusivement  économique,  la  seule  \ 
qui  se  tint  vraiment  en  dehors  des  querelles  politiques.  Il  était 
arrivé  à  des  résultats  appréciables  qui  apparaissaient  déjà  décisifs. 
Dans  ces  conditions,  c'est  tout  naturellement  que  Besombes  donna 
la  prééminence  à  la  Fédération  des  Bourses  dans  les  termes  sui- 
vants :  «  Les  Bourses  du  Travail  devront  adhérer  sansexception  à 
la  Fédération  des  Bourses;  la  Fédération  des  Chambres  syndicales 
et  groupes  corporatifs  devra  marcher  de  pair  avec  la  Fédération 
des  Bourses  pour  les  reveîidicâtioîis  économiques.  » 

Riom,  au  nom  de  la  Fédération  nationale  du  bâtiment  [2),  dé- 


(1)  Compte  rendu,  p.  89. 

(2)  Compte  rendu,  p.  91. 


CHAPITRE    1.    —    FORMATION    HISTORIQUE    DE    LA    G.    G.    T.       453 

fendit  une  Ibèse  un  peu  différente,  tout  en  attribuant,  comme 
Besombes,  aux  divergences  politiques  les  divisions  corporatives: 
mais  les  Bourses  du  Travail  ne  sont  plus  dans  son  système  que  la 
commission  executive  des  Fédérations  corporatives  :  a  Dans 
chaque  localité,  les  Bourses  du  Travail  forment  leurs  commissions 
executives  des  délégués  désignés  par  chacun  des  conseils  locaux 
des  différenles  Fédérations  d'industrie  ».  Quant  au  comité  de  la 
Fédération  nationale  dés  Bourses,  il  en  faisait  le  grand  conseil 
des  Fédérations.  «  La  Fédération  nationale  des  Bourses  serait  de 
la  sorte,  sans  conteste  et  sans  partage,  l'organe  unique  et  puis- 
sant du  prolétariat  organisé  économiquement.  «Elle  «  serait  ainsi 
réellement  une  Confédération  nationale  des  industries  ». 

Le  Secrétariat  national  du  Travail  de  France,  créé  au  Congrès 
international  de  Bruxelles  (1891),  ne  prit  pas  part  au  Congrès  : 
il  envoya  un  rapport.  Ce  rapport  était  bref  :  acceptant  la  nécessité 
des  deux  actions,  la  politique  et  l'économique,  il  estimait  qu'il 
fallait  les  séparer,  que  les  Syndicats  devaient  s'organiser  en  Fédé- 
rations de  métiers  qui,  tinis,  eussent  formé  une  «  union  géné- 
rale »  ;  que  les  Bourses  avaient  pour  devoir  de  continuer  à  s'unir 
en  Fédérations,  L'Union  générale  de  métiers  aurait  eu  dans  ses 
allributions  les  «  intérêts  spéciaieuient  corporatifs  »  et  les  Bourses 
les  mêmes  attributions,  mais  «  au  point  de  vue  spécial  des  be- 
soins ou  des  possibilités  territoriales  ». 

Allemane  et  quelques-uns  de  ses  amis  proposèrent  (1)  de  divi- 
ser le  conseil  national  de  la  Confédération  Générale  du  Travail  en 
trois  sections  : 

a  l""^  section  :  Fédération  des  Bourses  du  Travail  ;  Fédérations 
et  Unions  générales  des  métiers  ;  Chambres  syndicales  et  groupes 
corporatifs  non  fédérés  ; 

«  2''  section  :  comité  de  la  grève  générale,  constitué  première- 
ment par  les  délégués   des  quatre   conseils  de  prud'hommes  et 
secondement,  par  l'ensemble  des  travailleurs  et  employés  non  jus- 
ticiables des  conseils  de  prud'hommes  ; 

«  3"  section  :  Comptabilité  et  secrétariat  ». 

Pour  les  allejnanisles,  la  section  principale  devait  être   la  pre- 

(1)  Compte  rendu,  p.  102. 


454       LIVRE    IV.    —    LA    CONFÉDÉRATION   GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

mière,  qui  «  est  et  demeure  la  représentation  effective  des  forces 
ouvrières  organisées  ».  C'esl  la  solution  à  laquelle  se  rattacha  le 
Congrès  (art.  9). 

La  commission  d'organisation  corporative  proposa  finalement 
les  dispositions  suivantes  (1)  : 

«  La  Confédération  Générale  du  Travail  admet  dans  ses  rangs  : 
4°  les  Syndicats  ;  2°  les  Bourses  du  Travail  ;  3°  les  Unions  ouFé 
déralions  locales  des  Syndicats  des  diverses  professions  ou  de  mé- 
tiers similaires  ;  4°  les  Fédérations  déparleinen laies  ou  régionales 
de  Syndicats  ;  5°  les  Fédérations  nationales  de  Syndicats  de  di- 
verses professions  ;  6°  les  Unions  ou  Fédérations  nationales  de 
métiers  et  les  Syndicats  nationaux  ;  7"  les  Fédérations  d'industries 
unissant  plusieurs  branches  de  métiers  similaires  ;  8°  la  Fédéra- 
tion nationale  des  Bourses  du  Travail  ». 

Cet  article  si  compréhensif,  qui  réunissait  dans  un  même  orga- 
nisme tous  les  groupes  corporatifs,  faisait-il  réellement  l'unité? 
Evidemment  non,  puisqu'il  ne  prohibait  pas  les  superfétations  de 
Syndicats  de  même  profession  dans  une  même  localité.  Le  nou- 
veau groupement  présentait  d'autres  défauts  non  moins  graves. 

Les  Unions  ou  Fédérations  locales,  départementales  ou  régio- 
nales des  Syndicats  de  diverses  professions  ou  de  métiers  simi- 
laires étaient  invitées  à  désigner  chacune  un  délégué  au  conseil 
National  ;  en  désignaient  trois  chacune  des  autres  organisations  : 
la  Fédération  des  Bourses  du  Travail,  les  Syndicats  nationaux,  les 
Fédérations  nationales  de  Syndicats  de  diverses  professions  ou  de 
même  métiers  ou  de  métiers  similaires  concourant  à  la  même  in- 
dustrie :  dans  ce  statut,  les  Botirses  et  les  Fédérations  n'étaient 
pas  traitées  également,  malgré  l'identité  des  termes.  La  Fédéra- 
tion des  Bourses  n'avait  droit  qu'à  trois  délégués;  toutes  les 
Bourses  étaient  donc  représentées  par  trois  délégués,  alors  que  les 
Fédérations  ou  Syndicats  nationaux  avaient  droit  chacun  à  trois 
délégués  (art.  9,  §§  3  et  4  des  statuts).  Inégalité  qui  fut  souli- 
gnée, au  Congrès  de  la  Fédération  des  Bourses  de  Tours  (1896), 
par  Beausoleil,  au  nom  du  comité  fédéral  (2). 


1)  Compte  rendu,  p.  56. 
(2)  Au  lendemain  du  Congrès,  un   a  Comité  d'action  syndicale  »    assura 


CHAPITRE    I.     —    FORMATION    HISTORIQUE    DE    LA    C.     G.    T.        4-30 

L'œuvre  était  imparfailo  ;  cependant,  elle  élait  importante. 
Beansoleil,  avec  un  optimiste  prophétique,  montra  que  la  C.  G.  T. 
conslituait  déjà  une  «  sorte  de  Ministère  du  Travail  libre,  créé  de 
toutes  pièces  par  l^s  travailleurs  et  pour  eux,  capable  de  pouvoir, 
lorsque  les  circonstances  le  commanderaient,  organiser  la  produc- 
tion et  la  consommation,  en  un  mot  pourvoir  en  toute  éventualité 
à  la  vie  sociale  en  substituant  les  organisations  ouvrières  confé- 
dérées à  Torganisation  capitaliste  actuelle  »  (1). 

A  la  vérité,  la  nouvelle  Confédération  appelait  surtout  des  cri- 
tiques. Claude  Gignoux  et  Victorien  Brugnier  firent  remarquer  la 
multiplicité  des  Syndicats  et  des  Fédérations  enchevêtrés  les  uns 
dans  les  autres,  sans  méthode;  ainsi  pourquoi  admettre  indivi- 
duellement les  Bourses  et  la  Fédération  des  Bourses?  N'était-ce 
pas  là  une  superfétation  ?  La  même  superfélation  se  retrouvait  à 
propos  des  Fédérations  et  Unions  régionales  affiliées  en  même 
temps  aux  Bourses  du  Travail,  aux  Fédérations  nationales  de 
Syndicats  et  aux  Fédérations  de  métiers.  Outre  sa  complication, 
ce  système  ne  pouvait  qu'aboutir  à  l'épuisement  financier  des  or- 
ganisations ouvrières  par  des  versements  multipliés  de  cotisations 
en  disproportion  avec  leurs  ressources.  A  tilre  de  conclusion  à 
leur  critique,  les  rapporteurs  demandèrent  la  suppression  de 
l'adhésion  des  organisations  locales  et  isolées  (2  i,  devançant  sur  ce 
point  l'œuvre  des  Congrès  futurs  de  la  Confédération. 

Le  Congrès  des  Bourses  n'adhéra  pas  complètement  aux  réso- 
lutions unitaires  du  Congrès  de  Limoges.  Il  vota  cette  proposi- 
tion, après  avis  conforme  du  comité  fédéral  représenté  par 
Pelloutier,  qui  jusqu'à  sa  mort  témoigna  toujours  de  quelque 
prévention  à  l'égard  de  la  C.  G.  T.  :  «  Devant  le  peu  de  vitalité 
dont  a  fait  preuve  la  Confédération  Générale,  la  Bourse  d'Angers 
propose  que  la  Fédération  des  Bourses  refuse  le  concours  pécu- 
niaire à  cette  organisation,  ainsi  qu'à  toute  autre  organisation  cen- 
trale ». 


l'administration  du  nouveau  groupement,  en  attendant  la  mise  en  œuvre 
des  statuts  (V.  Compte  rendu  du  Congrès  confédéral  de  Tours,  p.  28). 

t)  Rapport  au  Congrès  de  la  Fédération  des  Bourses  Tours,  1896^; 
Compte  rendu,  p.  89. 

(2)  Compte  rendu  du  Congrès  des  Bourses  de  Tours,  p.  91. 


4oG       LIVRE    IV.    LA    CONFKDÉRATION    GENERALE    DU    TRAVAIL 

Ce  vote,  qui  entraînait  l'abstention  de  la  Fédération,  fut  indi- 
rectement rapporté  par  celle  autre  décision  :  «  Le  Congrès  des 
Hourses  du  Travail  accepte  la  constitution  d'une  Confédération 
exclusivemenl  composée  des  comités  fédéraux,  des  Bourses  du 
Travail  et  des  Unions  nationales  de  métiers,  cette  Confédération 
n'ayant  pour  objet  que  d'arrêter,  sur  les  faits  d'intérêt  général 
qui  intéressent  le  mouvement  ouvrier,  une  tactique  commune,  et 
la  réalisation  de  cette  lactique  restant  au  soin  et  à  la  charge  de 
celle  des  Fédérations  adhérentes  qu'elle  concerne  (1).  » 

L'unilé  restait  donc  théorique. 

Le  Congrès  confédéral  de  Tours  (1896)  (2)  n'apporta  que  des 
modifications  peu  importantes  aux  statuts  votés  par  la  Consti- 
tuante de  Limoges.  L'adhésion  directe  des  Bourses  fut  supprimée, 
mais  non  les  nombreuses  superfétations  entre  Fédérations  locales 
el  nationales  de  métiers  divers;  quant  aux  Syndicats  isolés,  ils  ne 
devaient  plus  être  admis  qu'au  cas  où  il  n'existerait  pas  de  Fédé- 
ration de  leur  profession. 

Il  fut  décidé  que  la  Confédération  générale  du  travail  serait  ad- 
ministrée par  un  conseil  national  composé  de  délégués  (ils  de- 
vaient appartenir  eux-mêmes  à  des  groupements  confédérés)  élus 
par  les  organisations  adhérentes  sur  les  bases  suivantes  :  trois 
délégués  par  Fédération  ou  Syndical  national,  un  délégué  par  Fé- 
dération professionnelle  locale  et  par  Syndicat. 

Ce  conseil  nommait  son  bureau  (qui  ne  comportait  pas  de  pré- 
sident) (.3)  et  sept  commissions  sous  les  titres  suivants:  propa- 
gande, arbitrage,  législation,  grèves,  statistique,  journal,  admi- 
nistration. Les  statuts  prévoyaient  de  plus  une  commission  de 
contrôle  financier  composé  de  sept  membres  désignés  par  les 
Syndicats  de  la  ville  où  siégeait  la  Confédération. 

Ces  commissions  ne  fonctionnèrent  pas,  mais  cependant  la  vie 
de  la  C.  G.  T.  fut  un  peu  plus  active.  De  1896  à  1897,  avaient 
adhéré  sept  Fédérations  nationales  ou  Syndicats  nationaux,  trois 
Syndicats  ou  cercles  corporatifs,  quatre  Unions  régionales  deSvn- 


(1)  Compte  rendu,  p.  98. 

(2)  Coinpte  rendu,  pp.  55  et  s.  ;  pp.  175  el;  s. 

(,3)  Keiifer,  Secrétaire  de  la  Fédération  du  Livre,   fut   nommé   trésorier- 
ïénéral. 


CHAPITRE    1.    —    FORMATION    HISTORIQUE    DE    LA    G.    G.    T.        457 

dicats  (dont  celle  do  Paris),    trois  Fédérations  professionnelles 
locales  (1). 

Le  Congrès  de  la  Fédération  des  Bourses  qui  se  liiit  à  Tours 
(1896)  avait  voté,  sur  la  proposition  de  la  Bourse  de  Versailles, 
la  résolution  suivante,  qui  avait  fort  amélioré  la  situation  : 
((  Pour  arriver  à  diminuer  la  durée  des  Congrès,  le  \^^  Congrès  des 
Bourses  est  d'avis  que  :  1°  Chaque  Fédération  nationale  doit  sup- 
primer de  son  ordre  du  jour  particulier  toutes  les  questions  d'in- 
térêt général,  l'étude  de  ces  questions  devant  être  laissée  au 
Congrès  général  des  Syndicats  ;  et  2°  Que  tous  les  Congrès  admiuis- 
Iralifs  doivent  se  tenir  à  la  même  époque  et  dans  la  même  ville. 
Pour  sanclionner  ce  vœu,  il  décide  que  les  futurs  Congrès  des 
Bijurses  du  Travail  n'inscriront  à  leur  ordre  du  jour  que  les  ques- 
tions intéressant  directement  le  rôle  des  Bourses  du  Travail  (2).  )i 

Celte  résolution  avançait  dans  une  mesure  certaine  l'unité, 
puisqu'elle  avait  pour  effet  de  mettre  les  deux  organisations  cen- 
trales en  fonction  l'une  de  l'autre.  Les  circonstances  rapprochaient 
les  deux  groupes  éi;onomiques,  et  les  vidaient  peu  à  peu  de  tous 
leurs  éléments  politiciens. 

Celte  même  année  eut  lieu  le  Congrès  international  de  Londres 
(1896)  où,  d'une  manière  plus  violente  qu'à  Nantes,  s'accusa  le 
contrastre  entre  les  Syndicats  et  les  groupements  politiques  (3).  Le 
contraste  fut  tel,  si  grande  fut  l'impossibilité  de  se  mettre  d'ac- 
cord que  la  délégation  française  dut  demander  au  Congrès  de 
constituer  deux  a  nations  ».  Le  Congrès  admit  cette  scission,  d'oii 
deux  groupes  français  :  à  l'un  se  rallièrent  Jaurès,  Deviile,  Mille- 
rau,  députés,  Lafargue  (le  gendre  de  Karl  Marx),  ancien  député, 
Viviani  ;  à  l'autre,  Torlelier,  Guérard  (Syndicat  national  des  che- 
mins de  fer),  Pelloulier,  Allemane,  leader  du  P.  0.  S.  R., 
Vaillant,  députéde  la  Seine,  Pouget, le  rédacteur  du  libertaire /*ère 
Peinard.  Parmi  ces  délégués,  on  doit  retenir  le  nom  de  Tortelier, 
qui  est  un  précurseur  du  syndicalisme  contemporain.  C'est  lui 
qui  fit  connaître  que  les  travailleurs  français  s'organisaient  éco- 

(1)  Coinpte  re7idu  du  Congrès  corporatif  de  Toulouse,  p.  31. 

(2)  Compte  rendu,  pp.  68  et  s.,  118  et  s. 

(3)  E.  GuBRARD,  Le  Congrès  de  Londres  (1896).  —  Les  liévolutionnaires 
au  Congres  de  Londres  (publication  des  Temps  Nouveaux,  1896; . 


438   LIVRP  IV.  —  LA  CONFÉDÉRATION  GENERALE  DU  TRAVAIL 

nomiqueiiient,  se  désintéressant  de  plus  en  plus  de  l'action  poli- 
tique. Mais  sa  voix  n'eut  pas  décho,  ne  pouvait  d'aille.irs  avoir 
d'écho  à  une  époque  où  les  groupements  syndicaux  étaient  encore 
divisés  par  tant  de  rivalités  d'ordre  politique,  ot,  en  fait,  avaient 
moins  d'importance  que  les  groupements  à  tendances  électorales  : 
on  doit  néanmoins  la  retenir  comme  le  premier  indice  de  la  pro- 
chaine union  économique  des  groupements  corporatifs. 

Les  rapports  entre  la  Fédération  dos  Bourses  et  la  Confédéra- 
tion furent  de  nouveau  très  vivement  discutés  au  IV*^  Congrès  de 
la  Fédération  des  Bourses  (1897)  (1).  Si,  comme  on  va  le  voir,  la 
majorité  des  congressistes  se  montra  favorable  à  la  Confédération^ 
quelquos-nns  cependant  proposèrent  la  disparition  soit  de  l'un, 
s/^^)itde  l'autre  organisme,  comme  incompatibles.  Cette  opinion  ex- 
trême fut  rejetée.  La  Bourse  d'Alger  proposa  et  fit  décider  que  la 
«  Confédération  serait  composée  exclusivement  des  Fédérations  de 
métiers  et  de  la  Fédération  des  Bourses.  Elle  pourra  admettre  des 
Syndicats  isolés  à  condition  que  ces  derniers  ne  puissent  faire 
partie  d'une  Fédération  de  métiers  ou  d'une  Bourse.  Dans  ce  cas, 
la  Confédération  devra  créer  une  Fédération  de  métiers  »  (à). 

Tant  était  grand  le  désir  d'unité,  il  fut  en  outre  décidé,  pour 
le  cas  où  le  Congrès  confédéral  adopterait  une  solution  dilTé- 
rente,  de  soumettre  la  question  au  roferendum  des  Bourses,  qui 
la  trancheraient  immédiatement,  sans  attendre  le  Congrès  de 
l'année  suivante. 

C'est  avec  difficulté,  il  est  vrai,  que  le  Congrès  avait  volé 
l'iidhésion  de  la  Fédération  des  Bourses  à  la  Confédération  :  ia 
difficulté  venait  de  la  crainte  d'une  absorption  delà  Fédération 
dans  le  nouvel  organisme.  Deux  Bourses  cependant  osèrent  de- 
mander celte  absorption,  .\ngers  et  Limoges  :  à  l'unanimité,  le 
Congrès  rejeta  cette  proposition. 

Toutes  ces  tendances  vers  l'unité  encore  con  fuses  se  précisent  avec 
beaucoup  de  netteté  au  Congrès  corporatifde  Toulouse  (1897).  Dans 
le  projet  de  nouveaux   statuts   (3)  de  la  Confédération  générale 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Toulouse  1897),  pp.  47  et  s.  (Le  Con- 
grès se  tint  les  15,  16,  17  et  18  septembre  18D7). 

(2)  Compte  rendu,  p.  66. 

(3)  Compte  rendu,  p.  85  et  s.  —  Riom  était  rapporteur. 


CHAPITRE    I.    FORMATION    HISTORIQUE    DF    LA    C.    G.    T.        459 

qui  fut  présenté  par  la  commission  de  révision,  l'unité  confé- 
dérale n'est  plus  seulement  désirée,  elle  est  véritablement  orga- 
nisée :  il  ne  doit  plus  èlre  admis  en  principe  à  la  Confédération 
que  des  Fédérations  nationales  ou  des  Syndicats  nationaux  et  ex- 
ceptionnellement les  Fédérations  focales  de  métiers  et  Syndicats 
isolés  dont  les  professions  ne  sont  pas  constituées  soit  en  Fédéra- 
tions nationales,  soit  en  Syndicats  nationaux,  ou  dont  les  Fédéra- 
tions refusent  d'adhérer  à  la  Confédération  (art.  1'"',  §  III).  Les 
vœux  du  Congrès  de  la  Fédération  des  Bourses  étaient  pris  en 
considération.  En  outre,  règle  d'une  très  grande  importance  au 
point  de  vue  de  l'unité,  les  superfétations  syndicales  étaient  re- 
jelées  :  ne  pouvaient  adhérer  qu'une  Fédération  par  profession, 
qu'une  Union  de  métiers  divers  par  localité.  Quant  au  comité 
confédéral,  il  fut  décidé  qu'il  serait  formé  par  la  réunion  du  co- 
mité fédéral  des  Bourses  et  du  Conseil  national  corporatif  com- 
posé des  délégués  des  Fédérations  corporatives  nationales.  Il  n'y 
apîusqu'un  service  central  unique,  scindé  il  est  vrai  en  deux 
sections:  c'était  déjà  l'organisation  qui  sera  votée  en  1902,  du 
moins  dans  ses  grandes  lignes. 

Ce  Congrès  ne  détruisit  pas  l'œuvre  des  Congrès  précédents  ;  il 
la  compléta.  La  Confédération  est  plus  méthodiquement  agencée  : 
la  Fédération  devient  son  élément  constituant  normal,  non  pas 
la  Fédération  locale,  mais  la  Fédération  nationale.  Le  Syndicat 
isolé  n'est  plus  admis  que  très  exceptionnellement  :  les  statuts 
ne  l'invitent  plus  à  se  fédérer,  ils  lui  en  font  une  obligation  ; 
le  traitement  de  faveur  qui  lui  avait  été  accordé  provisoirement 
par  le  Congrès  de  Tours  est  devenu  caduc. 

Les  règles  constitutionnelles  étaient  désormais  théoriquement 
précises  :  leur  application  montra  combien  l'organisation  ou- 
vrière était  encore  peu  vivante  et  en  fait  peu  systématique. 

L'action  de  celte  nouvelle  organisation  no  fut  pas  très  in- 
tense (1).  Un  des  premiers  actes  du  Comité  national  avait  été  de 
lancer  une  circulaire  invitant  les  ouvriers  français  à  venir  en 
aide  pécuniairement  aux  mécaniciens  anglais  en  grève  pour  ob- 
tenir la  journée  de  huit  heures.    «  Camarades,  y  lisait-on,  ce 

(.  )  Compte  rendti  du  Congrès  corporatif  de  Rennes  (1898),  pp.  54  et  s. 


4(i0       LIVRE    IV.    LA    CONFKDKRATION    GKNRRALE    DU    TRAVAIL 

n'est  pas  les  travailleurs  qui  ont  élevé  les  fronlières,  et  tous  les 
producteurs  manuels  ou  intellectuels,  à  quelque  pays  qu'ils  ap- 
partiennent, doivent  se  considérer  comme  les  fils  de  cette  grande 
famille  :  le  Prolétariat .  » 

Dans  une  seconde  circulaire,  la  C.  G.  T.  (qui  sur  ce  point  fit 
(anse  commune  avec  les  Guesdisles)  avait  conseillé  aux  ouvriers 
de  rester  en  dehors  de  l'affaire  Dreyfus.  «  Nous,  travailleurs,  les 
élornels  exploités,  nous  n'avons  pas  à  prendre  parti  dans  ce  con- 
flit entre  juifs  et  chrétiens.  Les  uns  el  les  autres  se  valent,  puis- 
qu'ils nous  dominent  et  nous  exploitent».  Mais,  en  même  temps, 
elle  les  meitail  en  garde  contre  les  manœuvres  des  adversaires  de 
la  République,  «  la  juiverie  cosmopolite  et  les  financiers  cléri- 
caux ».  «  La  République,  principe  indispensable  des  futures 
émancipations  sociales,  est  en  péril  ».  D'autres  circulaires  furent 
lancées  en  faveur  des  ouvriers  de  l'industrie  lainière  et  des  che- 
minots, alors  à  la  veille  d'une  grève. 

A  ce  moment,  avaient  adhéré  à  la  Confédération  793  organi- 
sations ;  mais  plusieurs  d'entre  elles  ne  s'acquittèrent  pas  de 
leurs  obligations  ;  aussi,  tout  compte  fait,  elle  ne  toucha  que 
1.072  fr.  65.  Le  12  septembre,  il  lui  restait  en  caisse  619  fr.  35. 
Autre  symptôme  de  faiblesse:  le  rapport  confédéral  au  Con- 
grès citait  des  articles  entiers  d'Urbain  Gohier,  de  Vaillant, 
de  Jaurès;  il  avait  une  allure  politicienne.  Un  délégué,  Constant, 
de  l'Union  syndicale  des  travailleurs  de  Brest,  le  fit  remarquer 
n  m  sans  violence  :  c  Dans  mon  opinion,  ce  rapport,  qui  quel- 
quefois blàm'!'  l'ingorance  de  la  politique  et  des  politiciens,  n'est 
lui-même  qu'un  long  programme  politique.  Qu'y  trouvons-nous, 
en  effet  ?  Des  manifestes  révolutionnaires,  des  circulaires,  des 
placards  pour  l'affaire  Zola.  Est-ce  que  nous  avons  pour  mission 
spéciale  decombaltre  le  sabre  et  le  goupillon  au  nom  de  la  Con- 
fédération? Eh  bien!  je  vous  le  dis  carrément,  si  c'est  tout  ce  que 
vous  avez  pu  faire  jusqu'à  présent,  c'est  bien  piteux  »  (1). 

Ce  déséquilibre  confédéral  se  manifesta  violemment  au  cours 
des  séances  du  Congrès  de  Rennes  (1898).  Le  secrétaire  du  Co- 
mité national  de  la  Confédération,   Lagailse,  attaqua,  non  sans 

(1)  Compte  retidu,  p.  120. 


CHAPITRE    I.     —    FORMATION    HISTORIQUE    DE    LA    C.    G.    T.        461 

quelque  vilenie,  le  secrétaire  de  la  Fédération  des  Bourses,  Pel- 
loulier.  Par  là,  il  apparut  clairement  combien  l'unité  était  encore 
fragile.  Lagailse,  dans  sou  rapport  passablement  haineux,  ra- 
ntiena  tous  les  incidents  à  une  cause  unique,  la  crainte  qu'aurait 
eue  Pelloutier  de  voir  «  la  Confédération  absorber  en  partie  les  or- 
ganisations cotisantes...,  grave  danger  pour  le  traitement  de  Itur 
secrétaire  »  (i). 

Pelloutier  n'eut  pas  de  peine  à  se  disculper.  Il  expliqua  fort 
bien  la  véritable  cause  du  conflit,  qui  était  d'ordre  général  :  elle 
était  tout  entière  dans  l'inégalité  de  puissance  et  parlant  de  mé- 
thode des  deux  organisations,  l'une  très  prospère,  ancienne  déjà, 
la  Fédération  des  Bourses,  l'autre  débutante,  la  Confédération. 
«  Or,  qu'on  imagine  en  présence  les  délégués  de  quelques  Unions 
de  métiers  adhérentes  au  conseil  national  corporatif  et  les  délé- 
gués des  Bourses  du  Travail  :  ne  sent-on  pas  aussitôt  l'incompa- 
tibilité de  leurs  programmes  respectifs  :  l'un  d'organisation, 
l'autre  de  développement,  la  dissonance  de  leurs  conceptions,  la 
divergence  de  leurs  moNcns  et  de  leurs  méthodes?  Les  hommes 
ainsi  rapi)rochés  ne  parlent  pas  la  même  langue  et  ne  pourraient 
s'entendre  qu'à  la  condition,  les  uns  d'adopter  la  langue  déjà  si 
complexe  de  leurs  camarades,  les  autres  de  revenir  au  rudiment 
de  la  propagande  et  (abandonnant  pour  quelques  années  la  cause 
des  Unions  de  Syndicats)  de  refaire  pour  les  Unions  de  métiers 
l'œuvre  accomplie  par  eux  de  1892  à  1895  »  (2).  Quelques  délé- 
gués crurent  que  la  question  serait  réglée  par  la  démission  des 
deux  adversaires,  mais  si  Lagailse  offrit  la  sienne,  Pelloutier, 
qui  avait  mis  sa  vie  dans  la  Fédération  des  Bourses,  s'engagea 
seulement  à  ne  pas  être  le  délégué  des  Bourses  au  comité  na- 
tional. Finalement,  chacun  reprit  sa  liberté.  Une  commission  dut 
être  nommée  pour  reviser  l'œuvre  du  Congrès  de  Toulouse: 
Riom,  de  la  Fédération  du  bâtiment,  en  fut  le  rapporteur. 

La  commission  demanda  la  séparation  des  deux  organisations, 
si  péniblement  raccordées  par  les  statuts  communs  votés  à  Li- 
moges. «  S'efTorçant  à  faire  cesser  tout  conflit  el  persistant  à  con- 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Rennes,  p.  68. 

,2)  1892  :  date  de  la  fondation  de  la  Fédération  des  Bourses  ;  1895  :  date 
de  la  fondation  de  Confédération  Générale  du  Travail, 


4(12       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉxÉRALE    DU    TRAVAIL 

server  les  organisations  existantes  et  à  travailler  à  leur  dévelop- 
pement, la  commission  s'est  inspirée  de  la  nécessité  de  laisser 
dans  leurs  rôles  respectifs  distincts  les  deux  formes  de  groupe- 
ment syndical.  » 

Le  Congrès  accueillit  le  projet  de  la  commission  :  arrêt  dans 
le  développement  de  l'unité  ouvrière,  il  correspondait  à  de  pro- 
fondes divergences  ouvrières  dont  le  conflit  entre  Pelloutier 
et  Lagailse  n'était  qu'une  expression. 

«  Sans  considérer  l'appoint  de  la  Fédération  des  Bourses  du 
Travail  comme  nécessaire  à  la  Confédération,  la  commission, 
ajoutait  Riora,  admet  que  les  deux  organisations,  tout  en  restant 
absolument  autonomes,  puisssent  se  réunir  par  intermittence  et 
dans  les  cas  urgents,  lorsqu'elles  en  éprouveront  le  mutuel  désir. 

((  La  rivalité  se  transformera  alors  en  émulation,  la  Fédéra- 
tion des  Bourses,  en  tentant  de  faire  adhérer  les  Fédérations  de 
métiers  existantes,  et  en  en  créant  là  où  il  n'en  existe  pas.  » 

Eli  se  séparant,  les  deux  organisations  conservèrent  le  moyen 
de  s'unir  à  l'occasion  ;  mais  union  qui  n'avait  plus  rien  de  per- 
manent. Pour  ne  pas  interrompre,  au  moins  dans  les  mois,  la 
tradition  inaugurée  à  Limoges,  la  commission  «  émettait  le  vœu 
que  toutes  les  Fédérations  de  métiers  adhérentes  soient  autorisées, 
ainsi  que  la  Fédération  des  Bourses  du  Travail,  à  ajouter  à  leur 
titre  respectif  le  titre  générique  de  Confédération  générale  du 
Travail  ». 

Par  ce  vote,  la  Confédération  ne  constituait  plus  qu'un  lien 
moral  entre  les  deux  organismes,  mais  il  faut  remarquer  avec 
Braun  (Fédération  de  la  métallurgie)  que  le  Congrès  se  rendait 
compte  plus  ou  moins  clairement  qu'il  n'avait  pris  qu'une  me- 
sure provisoire  :  «  On  sera  obligé  de  les  réunir  à  nouveau.  Le 
Congrès  de  Rennes   n'aura  donc  pas  fait  de  bonne  besogne  »  (1). 

Braun  prévoyait  juste. 

Au  retour  du  Congrès  de  Rennes,  les  membres  du  Comité  con- 
fédéral trouvèrent  à  Paris  une  grève  des  terrassiers  qui  battait  son 
plein.  Elle  avait  entraîné  derrière  elle  toutes  les  catégories  du  bâ- 
timent. Le  moment  semblait   propice  pour  une  grève  générale 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès,  p,  279. 


CHAPITRE    1.    FORMATION    HISTORIQUE    DE    LA    C,    G.    T.        463 

dont  le  principe  avait  été  volé  aux  Congrès  précédents  :  n'en- 
traînerait elle  pas  l'arrêt  des  travaux  de  l'Exposition  universelle, 
avec  sa  répercussion  politique  et  économique  tant  en  France  qu'à 
l'étranger  1 

C'est  du  Syndicat  des  chemins  de  fer  que  le  prolétariat  atten- 
dait le  signal  qui  devait  déclaneher  toutes  ces  conséquences.  Or, 
au  cours  d'une  des  réunions  du  comité,  le  secrétaire  général 
Lagailse,  qui  était  en  même  temps  secrétaire-adjoint  de  ce  Syn- 
dicat «  déclara,  à  la  grande  surprise  des  délégués  présents,  que 
la  grève  des  chemins  de  fer  n'aurait  aucune  suite  parce  qu'ils 
n'étaient  pas  prêts  pour  la  faire  ;  et  il  ajouta  qu'au  cas  où  le  Syn- 
dicat national  des  chemins  de  fer  décréterait  la  grève  il  donnerait 
sa  démission  de  secrétaire-adjoint.  »  Mal  impressionnés  par  ces 
paroles,  les  délégués  décrétèrent  néanmoins  la  grève  ;  mais  avisé, 
le  gouvernement  arrêta  les  circulaires  qui  l'annonçaient  aux  or- 
ganisations. Le  mouvement  échoua. 

Relevé  immédiatement  de  ses  fonctions  de  délégué  au  Comité 
fédéral  par  le  Syndicat  national  des  chemins  de  fer,  Lagailse, 
qui  prétendait  rester  au  comité,  en  qualité  de  délégué  d'un  Syn- 
dicat de  mineurs  de  la  Vendée,  et  conserver  ses  fonctions  de  se- 
crétaire général,  fut  l'objet  d^une  plainte  formelle  de  «  trahison  » 
de  la  part  de  son  Syndicat.  11  donna  alors  sa  démission  après 
avoir  refusé  de  s'expliq-uer.  Le  comité  rejeta  sa  démission  et  le 
révoqua  (i). 

Le  rapport  général  lu  nu  Congrès  confédéral  de  Paris  (1900) 
constata  qu'à  la  suite  du  départ  de  Lagailse  «  l'ardeur  des  délé- 
gués à  assister  aux  séances  du  comité  se  fit  sentir  de  nouveau; 
bientôt  les  séances  devinrent  complètes  et  alors  chacun  se  mita  la 
tâche  hardiment  ».  Et,  conformément  à  une  décision  du  Congrès 
de  Rennes,  le  comité  organisa  un  Congrès  de  la  prud'hommie, 
qui  se  tint  du  15  au  17  juillet  1899. 

D'accord  avec  l'Union  des  Syndicats  de  la  Seine  et  la  Fédération 
des  Bourses,  le  comité  confédéral  prépara  le  Congrès  de  la  Fédé- 
ration des  Bourses,  le  Congrès  national  corporatif,  le  Congrès  in-> 


(1)  Rapport  au  Congrès   confédédéral    de    Paria   (1900),    Compte-rendu, 
p.  23. 


4Gi       LIVRE    IV,    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE^DU    TRAVAIL 

lernalional  corporatif.  Tous  ces  Congrès  eurent  lieu   à  Paris  en 
1900,  l'année  de  TExposition  universelle. 

Le  Congrès  des  Bourses  (1)  se  posa  la  question  issue  des  déci- 
sions de  Rennes  :  «  La  Fédération  adlu-rera-l-elle  à  la  Confédéra- 
tion accompagnée  des  Bourses  du  Travail,  des  orgaiiisaliuns  lo- 
cales et  départementales,  des  organisations  isolées?  » 

Prenant  le  premier  la  parole,  Pelloutier  s'opposa  à  toute  adhé- 
sion :  il  la  rejetait  parce  que  le  conseil  corporatif  avait  à  s'occuper 
de  la  création  et  du  développement  des  Fédérations  de  métiers, 
points  d'organisation  «  en  dehors  des  études  et  du  sujet  dont  s'etrt 
occupée  jusqu'ici  »  la  Fédération  des  Bourses.  L'argument  fut 
repris  par  la  plupart  des  congressistes  :  «  Ces  deux  organisations 
doivent  marcher  de  pair,  disait  le  délégué  de  Lyon,  et  faire  cha- 
cune son  travail,  mais  non  se  confondre  ».  Le  délégué  de  Cons- 
tantine  alla  jusqu'à  demander  l'exclusion  des  Bourses  qui  adhé- 
reraient individuellement  à  la  Conlédéralion  ;  opinion  qui 
d'ailleurs  resta  isolée.  D'autre  part,  Pelloutier  faisait  remarquer 
«  qu'une  superfétalion  d'adhésions  résulterait  de  l'adhésion  de  la 
Fédération,  puisqu'aux  termes  des  statuts  confédéraux  la  même 
organisation  serait  représentée  trois  ou  quatre  fois  :  1°  comme 
Syndicat,  2°  par  la  Fédération  locale,  .3°  par  la  Bourse  du  Travail, 
4°  par  l'intermédiaire  de  la  Fédération  des  Bourses  ;  c'est  inadmis- 
sible, conclut-il,  c'est  un  projet  ridicule  ». 

Conformément  aux  propositions  du  comité  fédéral,  le  Congrès 
se  prononça  contre  l'adhésion  du  comité  fédéral  des  Bourses  à  la 
Confédération.  L'œuvre  du  Congrès  de  Rennes  était  maintenue, 
mais  ce  vote,  pas  plusque  celui  de  1898,  n'impliqua  une  scission  : 
les  deux  comités,  celui  de  la  Confédération  et  celui  de  la  Fédéra- 
tion des  Bourses,  restaient  libres  de  se  réunir  pour  la  discussion 
des  questions  d'ordre  général.  Les  deox  organisations  s'alliaient, 
elles  ne  fusionnaient  pas.  Au  fond,  dans  ce  statu  qiio,  il  y  avait 
progrès  sensible,  non  en  théorie,  mais  en  fait.  Au  début,  la  colla- 
boration avait  paru  impossible,  mais  depuis  deux  ans,  Pelloutier 
le  remarquait  lui-même,  toute  cause  de  dissentiment  avait  pro- 
gressivement disparu  entre  les  deux  comités,   «  ce  qui   prouve 

(1)  Compte  rendu,  pp.  22  et  s. 


CHAPITRE    1.    —    FORMATION    HISTORIQUE    DE    LA    G.    G.    T.       465 

bien,  ajoutait-il,  que  la  difficullé  n'était  née  qu'à  cause  du  ci- 
toye.i  Lagailse,  qu'il  a  fallu  exécuter,  et  qui  a  quille  la  Confédé- 
ration après  s'élre  conduit  malproprement».  Explication  évidem- 
ment insuffisante,  car  si  la  tendance  à  l'unité  avait  été  vraiment 
forte,  elle  eût  naturellement  éliminé  ces  rivalités  individuelles, 
sans  en  souffrir  à  ce  point. 

On  trouvera  une  preuve  de  l'unification  progressive  des  ten- 
dances dans  la  proposition  du  délégué  de  la  Bourse  de  Tours  qui 
demanda  que  les  Bourses  «  fissent  une  propagande  active  parmi 
les  Syndicats  afin  de  les  pousser  à  entrer  dans  leur  Fédération 
nationale  professionnelle  pour  adhérer  à  la  Confédération  et  à 
stimuler  les  Syndicats  non  fédérés  en  industrie.  »  Le  Congrès  ac- 
cueillit cette  proposition  qui  formulait  une  des  règles  futures  de 
la  Confédération,  et  cet  accueil  était  le  gage  d'une  union  pro- 
chaine (1). 

Le  Congrès  corporatif  n'apporta  pas  de  modiQcations  aux  sta- 
tuts :  il  faut  en  retenir  un  débat  sur  les  Fédérations  de  métier 
et  d'industrie.  Après  un  efforl  contre  les  Fédérations  de  métier, 
le  Congrès  décida  que  les  deux  formes  de  groupement  continue- 
raient à  être  admises  à  la  C.  G.  T.  (2). 

Aussitôt  (3)  après  le  Congrès  de  Paris,  Renaudin,  de  la  Fédé- 
ration des  cuirs  et  peaux,  fut  nommé  secrétaire  de  la  Confédéra- 
tion ;  le  21  avril  1901,  Guérard,  du  Syndicat  national  des  che- 
mins de  1er,  lui  succédait.  Guilhem,  de  la  Fédération  nationaU? 
des  employés,  et  Biffait,  de  la  Fédération  du  cuivre,  étaient  élus 
trésorier  et  trésorier-adjoint  ;  Gérard,  de  la  Fédération  de  la  voi- 
ture, archiviste. 

Dix  nouvelles  Fédérations  font  adhésion  :  au  31  août  1901,  la 
Confédération  comprenait  28  Fédérations. 

Le  XI®  Congrès  des  Bourses,  tenu  à  Nice  en  1901,  reprit  la  dis- 
cussion sur  les  rapports  entre  les  deux  organisations  (4),  mais 
peu  s'en  fallut  qu'elle  ne  fut  esquivée,  la  question  préalable  ayant 
été  posée  par  la  Bourse  d'Alger  :  20  voix  se  prononcèrent  contre 

(1)  Pelloutier  mourut  peu  de  temps  après  ce   Congrès,   le  13  mars  1900. 

(2)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  149  et  s.,  p.  209  et  s. 

(3)  Compte  rendu  du  Congrès  corporatif  de  Lyon,  p.  27  et  s. 

(4)  Compte  rendu,  p.  38  et  s. 

Maxime  Leroy  30 


466       LIVRE    IV.    —    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

la  question  préalable,  19  pour,  et  il  y  eut  12  abstentions.  G.  Yvetol, 
secrétaire  fédéral,  contesta  la  valeur  du  vote  qui  cependant  de- 
meura acquis  :  élève  de  Pelloutier,  il  manifesta,  lui  aussi,  la 
crainte  que  la  fusion  n'eut  des  «  conséquences  funestes  »  pour  la 
Fédération. 

C'est  sur  l'initiative  de  la  Bourse  du  Travail  d'Aixque  la  ques- 
tion de  la  fusion  avait  été  mise  à  l'ordre  du  jour  :  elle  demandait 
la  confusion  des  deux  organismes  «  au  profit  »  de  la  Confédéra- 
tion. Mais  la  Bourse  ne  s'étant  pas  fait  représenter  au  Congrès, 
il  fut  décidé  que  son  projet  ne  serait  pas  discuté. 

Cette  initiative  avait  vivement  ému  la  Fédération,  qui  la  con- 
sidéra comme  un  acte  d'indiscipline.  Le  comité  fédéral  reprochait 
à  la  Bourse  d'Aix  d'avoir  correspondu  directement  avec  les  autres 
Bourses,  sans  même  l'en  informer.  Son  mécontentement,  il  l'avait 
exprimé  dans  une  circulaire  :  «  Le  comité  fédéral  ne  prétend  pas 
empêcher  les  Bourses  du  Travail  de  mettre  des  questions  à  l'ordre 
du  jour,  mais  il  trouve  étrange  qu'une  Bourse  consulte  d'elle- 
même  les  autres  Bourses,  alors  qu'il  eut  été  logique  d'en  avertir 
le  Comité  fédéral  d'abord  qui  eut  fait  le  nécessaire  ».  11  mettait 
les  camarades  de  Bourses  en  garde  contre  «  une  manœuvre  ten- 
dant à  faire  disparaître  un  aussi  précieux  organisme  qu'est  celui 
de  la  Fédération  »  et  les  invitait  «  à  lire  et  relire  les  discussions 
des  derniers  Congrès  ». 

Au  surplus,  décidé  à  s'en  tenir  aux  décisions  du  Congrès  de 
Rennes,  il  citait  pour  terminer  la  conclusion  de  la  commission 
de  revision  des  statuts  :  «  La  Commission  pense  que  la  question 
d'étiquette  ne  doit  pas  fournir  un  prétexte  aux  dissentiments  et 
elle  émet  le  vœu  que  toutes  les  Fédérations  de  métier  et  d'indus- 
trie adhérentes  soient  autorisées,  ainsi  que  la  Fédération  des 
Bourses  du  travail,  à  ajouter  à  leurs  titres  respectifs  lo  titre  géné- 
rique de  Confédération  Générale  du  Travail  ». 

Vaines  précautions,  car  après  que  le  projet  d'Aix  eut  été  écarté, 
Niel,  délégué  de  la  Bourse  de  Montpellier,  prit  la  parole  pour  en 
exposer  un  autre  sous  le  litre  a  d'unité  ouvrière  ».  C'est  son  o()i- 
nion  qui  finalement  triompha  au  Congrès  corporatif  de  Mont- 
pellier, où  l'unité,  préparée  par  tous  les  Congrès  précédents,  fut 
enfin  votée. 


CHAPITRE    1.    FORMATION    HISTORIQUE    DE    LA    C.     G.    T.         467 

Pour  Niel,  l'unité  ouvrière  ne  peut  être  opérée  que  par  la  Con- 
fédéralion,  réunion  des  deux  organisations  centrales  :  Fédération 
des  Bourses,  Union  des  Fédérations.  A  la  base,  cette  fusion  doit 
être  faite  par  l'adhésion  de  chaque  Syndicat  à  sa  Bourse  et  à  sa 
Fédération,  en  haut,  par  la  réunion  des  deux  comités  fédéraux  et 
l'unité  de  Congrès.  Tant  que  cette  réforme  ne  sera  pas  réalisée, 
ajoiilait-il,  «  le  mouvement  ouvrier  aura  deux  tètes,  deux  cer- 
veaux qui  pensent  séparément»,  c'est-à-dire  qu'il  sera  désor- 
donné, incohérent  et  contradictoire.  Celte  Confédération  aurait 
pour  objet  d'unir,  sans  les  confondre,  les  deux  grandes  organisa- 
tions dont  les  fonctions  doivent  rester  et  resteront  distinctes  ;  elle 
n'entraînera  pas  une  centralisation  autoritaire,  la  formation 
«  d'un  Etat  dans  l'Etat,  qui  aurait  des  pouvoirs  suffisants  pour 
peser  sur  les  masses  et  imposer  nos  volontés  ». 

Avantages  de  la  fusion  :  économie,  parce  que  seront  restreintes 
les  dépenses  ;  puissance,  parce  que  l'organisation  sera  compacte 
et  disciplinée  ;  révolution  enfin  :  seule  elle  permet  la  grève  géné- 
rale :  a  Si  vous  restiez  divisés,  vous  ne  l'obtiendriez  pas.  » 

Il  y  eut  de  nombreuses  critiques  formulées  contre  la  conception 
de  l'unité  qui  reprenait  d'anciens  votes  que  le  temps  avait 
éprouvés.  Au  fond,  toutes  se  ramenaient  à  la  vieille  crainte  de 
voir  la  Fédération  des  Bourses  disparaître;  aussi,  toutes  con- 
cluaient à  l'opération  inverse  :  la  fusion  de  la  Confédération  dans 
la  Fédération  des  Bourses. 

Le  Congrès  refusa  de  se  prononcer  sur  la  question  et  vota 
l'ordre  du  jour  présenté  par  la  Bourse  d'Orléans  qui  tout  d'abord 
rejetait  le  projet  d'Aix.  Il  ajoutait  :  «  D'autre  part,  après  la  dé- 
monstration d'unité  ouvrière  faite  par  Montpellier  (Niel),  laquelle 
a  été  intéressante,  et  qui  n'a  rien  de  commun  avec  la  proposition 
d'Aijc,  le  Congrès  décide  qu'une  élude  approfondie  de  ce  projet 
sera  soumise  par  le  comité  fédéral  à  toutes  les  Bourses  du  Travail 
avant  la  réunion  du  prochain  Congrès.  A  ce  dernier  incombera  le 
soin  de  définir  celte  unité  ». 

Aucun  des  précédents  Congrès  des  Bourses  n'avait  encore  ma- 
nifesté pareille  sympathie  pour  l'unité;  mais  on  doit  dire  que 
celle-ci  s'imposait  plus  qu'elle  n'était  désirée  cordialement.  On 
peut  donc  écrire  que  l'unité  se  fera  un  peu  malgré  la  Fédération 


468   LIVRE  IV.  LA  CONFÉDÉRATION  GÉNÉRALE  DU  TRAVAIL 

des  Bourses,  car  elle  n'ignorait  pas  que  la  nouvelle  constitutioo 
lui  enlèverait  sa  qualité  d'organisation  centrale  du  prolélarial. 
Ce  n'est  cependant  pas  contre  ses  principes  que  la  Confédéralion 
va  être  créée  :  Niel  fit  remarquer  qu'une  Bourse  n'est  pas  autre 
chose  qu'une  petite  confédération  locale,  la  grande  Confédération 
devant  être  considérée  comme  une  extension  des  principes  d'ac- 
tion et  de  la  méthode  d'organisation  des  groupements  locaux. 

Le  Congrès  se  refusait  à  conclure  :  le  dernier  mot  il  dt^mandait 
aux  Bourses  de  le  dire.  En  fait,  il  adhérait  implicitement  au 
projet  du  délégué  de  Montpellier,  puisqu'il  décidait  en  fin  de 
séance  a  que  les  délégués  qui  assisteront  au  Congrès  de  Lyon  (le 
congrès  corporatif)  s'ejigageîit  à  défendre  la  proposition  d'unité 
ouvrière  adoptée  au  Congrès  de  Nice...,  que  si  le  Congrès  de 
Lyon  ne  s'engage  pas  à  discuter  l'unité  ouvrière  dans  le  même 
sens  adopté  par  le  Congrès  de  Nice,  \e statu  quo  sera  maintenu  ». 
Le  Congrès  corporatif  de  Lyon  (1901),  où  fut  singulièrement 
activé  le  mouvement  vers  l'unité  (t),  eut  à  décider  entre  quatre 
projets.  11  y  avait  d'abord  celui  qui  maintenait  le  static  quo  :  aux 
termes  de  ses  statuts,  la  C.  G.  T.  admettait,  concurremment,  on 
s'en  souvient,  les  Fédérations  nationales  de  métier  et  industrie,  ' 
les  Fédérations  locales  et  départementales,  les  Syndicats  isolés 
dont  les  professions  n'étaient  pas  constituées  en  Fédérations  ou 
dont  les  Fédérations  se  refusaient  à  adhérer  à  la  Confédération.  < 
Dans  son  projet,  le  Comité  confédéral  faisait  disparaître  cette  con- 
fusion; un  projet  analogue  était  proposé  par  l'Union  métallur- 
giste de  l'Oise  ;  celui-ci  demandait  que  ne  fussent  accueillis  que 
les  Syndicats  qui  se  grouperaient  ensuite  en  sections  d'industrie. 
Il  y  avait  enfin  le  projet  de  Niel,  dont  les  grandes  lignes  avaient 
été  indiquées  au  précédent  Congrès  des  Bourses.  «  En  attendant, 
dit  le  secrétaire  de  la  Bourse  de  iMoulpellier,  la  transformation 
complète  du  monde,  en  attendant  l'instauration  de  la  société  com- 
muniste, en  attendant  que  les  prêtres,  les  soldats,  les  rois,  les 
ministres,  les  iugeurs,  les  notaires,  les  avoués  et  tous  les  inutiles 
ne  soient  transformés  en  de  simples  producteurs,  croyez  m'en,] 
camarades,  faites  d'abord  l'unité  ouvrière  pour  les  Syndicats.  » 

(1)  Compte  rendu,  pp.  79  et  b.,  180  et  b. 


CHAPITRE    1.    FORMATION    HISTORIQUE    DE    LA  C.     G.    T.        469 

A  la  base  de  l'organisation,  il  mettait  le  Syndical;  au-dessus, 
la  Bourse  du  Travail  ;  puis,  «  montant  d'un  degré  de  plus  »,  les 
Fédérations;  «  enfin,  quatrième  et  dernier  dpgré,  la  Confédéra- 
tion Générale  du  Travail,  synthèse  de  l'union  ouvrière  ». 

Dans  cp  système,  la  Fédération  des  Bourses  cessait  d'Atre  l'or- 
ganisme central  ;  elle  ne  devait  plus  être  qu'une  section  de  la 
Confédération,  la  réunion  des  Fédérations  nationales  formant  une 
seconde  section. 

«  A  l'unité  de  but  doit  correspondre  l'unité  d'organisation  :  une 
seule  administration  divisée  selon  la  bonne  méthode  du  travail, 
un  seul  Congrès,  un  seul  budget  ».  Le  but  ?  «  La  grève  générale 
et...  le  reste  ». 

D'accord  sur  la  nécessité  de  l'unité,  les  congressistes  différaient 
d'avis  sur  la  manière  de  la  réaliser.  Le  point  litigieux  n'était  plus 
dans  la  rivalité  des  Bourses  et  des  Fédérations  corporatives  :  le 
litige  tournait  alors  autour  de  la  question  des  Fédérations  régio- 
nales ou  locales  de  métiers  divers  :  devait-on  les  admettre  dans 
la  Confédération  ?  Le  projet  du  comité  confédéral  les  excluait 
comme  grevant  inutilement  le  mécanisme  syndical  d'un  rouage 
superfétatoire  :  puisque  les  Bourses  sont  les  véritables  Fédérations 
locales,  admettre  des  Fédérations  régionales  quand  déjà  une 
Bourse  existe,  n'était-ce  pas  faire  appel  aux  mêmes  éléments 
pour  le  même  objet  et  en  cas  d'adhésion  les  obliger  à  une  double 
cotisation  ? 

Besset,  délégué  de  la  Fédération  du  sud-est,  et  Lauchiré,  dé- 
légué de  la  Fédération  de  la  Gironde,  se  firent  les  défenseurs  des 
Fédéralions  locales  et  régionales  de  métiers  di^'ers.  «  Le  rôle  des 
Bourses  du  Travail,  dit  notamment  Lauchiré,  est  purement  admi- 
nistratif, et  quoique  cotte  institution  amène  le  groupement  dans 
un  même  local  des  Syndicats  de  chacune  des  villes, 'il  ne  peut  de- 
venir, sans  danger  de  suppression,  offensif  ou  défensif  à  l'égard 
des  pouvoirs  publics.  »  C'est  cette  opinion  qui  l'emporta,  tout 
autant  pour  les  raisons  de  tactique  défendues  par  Lauchiré  que  par 
l'obligation  où  l'on  n'était  de  ne  procéder  à  l'unification  que  par 
étapes:  250  voix  se  prononcèrentpour  l'admission  des  Fédérations 
régionales  de  métiers  divers,  190  contre,  et  9  bulletins  blancs  (1). 

(1)  Cofnpte  rendu,  p.  187. 


470      LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

C'est  un  point  qui  sera  revisé  dans  un  sens  synthétique  :  les 
Bourses  locales  seront  maintenues,  mais  deviendront  les  éléments 
constituants  des  Unions  régionales. 

La  question  de  l'adhiésion  de  la  Fédération  des  Bourses  à  la 
Confédération  fut  réservée  :  la  solution  administrative  n'étant  pas 
mûre  encore,  c'était  aux  Congrès  suivants,  au  Congrès  des 
Bourses  d'Alger  et  au  Congrès  de  la  Confédération  de  Montpellier, 
que  la  solution  définitive  était  renvoyée  ;  dernière  remise  (1). 

La  discussion  fut  d'abord  reprise  au  Congrès  des  Bourses  d'Alger 
(1902).  Hésitante  jusqu'alors,  la  solution  va  se  préciser  au  moins 
partiellement  ;  hostiles,  les  congressistes  vont  arrivera  l'entente  ; 
encore  vives,  les  craintes  qu'avait  manifestées  la  Fédération  sur 
son  éviction  par  la  Confédération  se  sont  très  atténuées;  l'instinct 
de  l'unité  de  la  classe  ouvrière  devient  de  plus  en  plus  impérieux. 
C'est  encore  Niel  qui  le  preinier  prit  la  parole.  Il  n'apporta  pas 
d'arguments  nouveaux,  mais  sa  pensée  est  plus  claire,  sa  parole 
plus  convaincante  ;  on  sent  qu'une  conviction  générale  l'anime  ; 
il  est  la  voix  d'un  groupement  ;  les  applaudissements  du  Congrès 
montre  quelle  harmonie  profonde  unit  l'orateur  et  les  délégués. 

D'autres  projets  furent  présentés.  La  Bourse  de  Levallois  sup- 
primait les  Fédérations  par  prétérition  :  elle  basait  toute  l'unité 
sur  les  Bourses  fédérées,  avec  un  comité  central  dit  confédéral. 
La  Bourse  de  Saint-Quentin,  se  ralliant  au  projet  présenté  par 
Briat,  délégué  de  la  Chambre  syndicale  parisienne  des  ouvriers 
en  instrument  de  précision,  ainsi  d'ailleurs  quela  Bourse  d'Alger, 
se  prononçait  pour  l'entente  entre  les  deux  organisations,  mais 
contre  leur  fusion,  La  Bourse  de  Lyon  demandait,  reprenant  un 
vieux  projet,  la  disparition  de  la  Fédération  des  Bourses.  La  sup- 
pression faite,  «  tous  les  services  de  la  Fédération  des  Bourses 
seraient  régis,  disait-elle,  par  un  comité  confédéral  composé 
comme  suit  :  trois  délégués  de  chacunedes  Fédérations  nationales 
ou  des  Syndicats  nationaux,  ainsi  que  des  branches  d'industrie 
constituées  dans  la  Fédération  ;   deux  délégués  de  chacune  des 

(l)  A  la  suite  du  Congrès  de  Lyon,  le  bureau  de  la  C.  G.  T.  fut  ainsi 
constitué  :  Secrétaire  confédéral,  Victor  Grieffuelhes  (des  cuirs  et  peaux); 
secrétaire-adjoint,  Pouget  (des  employés);  trésorier,  Guilhem  [Voix  du 
jyeuple,  1901,  n°^  55  et  57). 


CHAPITRE    1.    FORMATION    HISTORIQUE    DE    LA    C.     G.    T.        471 

Fédérations  régionales  ou  locales  ;  un  délégué  de  chacun  des  Syn- 
dicats admis  isolément  jusqu'à  ce  qu'ils  soient  constitués  en  sec- 
tions d'industrie  ;  enfin,  d'un  délégué  par  Bourse  du  Travail  ». 

Le  secrétaire  fédéral,  parlant  en  son  nom  et  au  nom  di^  la 
Bourse  de  Bagnères  do  Bfgorre,  demanda,  lui  aussi,  la  collabora- 
tion des  deux  organisations.  «  La  Confédération,  dit-il,  serait 
constituée  en  deux  sections  :  1°  section  des  Bourses  du  Travail  ou 
Fédération  des  Bourses  ;  2°  section  des  Fédérations  de  métier  ou 
d'industrie  et  Syndicats  isolés  ».  Mais  cette  collaboration  admise, 
Georges  Yvelot  réclamait  la  plus  grande  indépendance  pour  les 
deux  sections.  La  collaboration,  il  prévoyait  qu'elle  aurait  pour 
organes  trois  commissions  formées,  par  parties  égales,  de 
membres  de  chacune  des  deux  sections  :  la  commission  de  con- 
trôle des  opérations  financières,  la  commission  du  journal  syn- 
dicaliste la  Voix  du  Peuple,  la  commission  de  la  grève  générale, 
La  Bourse  de  Poitiers  demanda,  et  après  elle  la  Bourse  de  Paris, 
que  l'unité  se  fît  par  la  double  adhésion  de  chaque  Syndicat  à  sa 
Bourse  et  à  sa  Fédération  :  c'est  la  solution,  depuis  si  longtemps 
défendue,  qui  sera  admise  définitivement.  «  C'est  là  de  l'autori- 
tarisme nuisible,  riposta  le  délégué  de  la  Bourse  d'Alger,  dès 
qu'il  entendit  l'énoncé  de  cette  double  obligation  ;  et  le  délégué 
de  Poitiers,  à  son  tour,  reprocha  au  délégué  de  Paris,  qui  criti- 
quait la  superfétation  des  organismes  similaires,  de  proposer  o  une 
mesure  anti-libertaire  ».  Interruptions  intéressantes  à  noter,  en 
passant,  car  elles  marquent  bien  la  tendance  d'esprit  commune 
aux  militants  OHvriers  en  même  temps  que  la  direction  du  mou- 
vement syndical  :  ils  ont  la  crainte  d'une  reconstitution  de  la  hié- 
rarchie, de  l'autorité. 

Le  rapport  de  la  commission  posa  ces  règles  :  collaboration 
étroite,  mais  non  fusion,  des  deux  organismes,  unité  de  Congrès, 
dualité  des  budgets;  unité  syndicale:  «Le  principe  de  l'unilé 
ouvrière  ne  peut  en  rien  entraver  la  liberté  de  chaque  syndiqué. 
Mais  il  doit  être  entendu  que,  dans  une  ville,  il  est  de  toute  im- 
portance qu'il  n'y  ait  qu'un  Syndicat  de  même  profession.  Les 
sections  de  1  unité  ouvrière  devront  faire  tous  leurs  elTorts  pour  que 
les  Syndicats  de  même  profession  existant  dans  une  même  ville 
fusionnent  au  plus  tôt  ».  Knfin,  les  Syndicats  n'étaient  tenus  qu'à 


472       LIVRE    IV.     —   LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

une  adhésion,  soit  à  une  Fédération  nationale,  soit  à  une  Bourse  : 
revenant  au  vole  du  Congrès  corporatif  de  1893,  le  Congrès  con- 
fédéral de  Montpellier  exigera  la  double  adhésion. 

L'ensemble  du  projet  fut  adopté  par  les  64  Bourses  adhérentes. 

La  discussion  avait  été  courte  tant  les  délégués  étaient  una- 
nimes, ne  différant  guère  que  sur  des  points  de  détail.  A  la  dis- 
cussion, les  anciennes  crainles  avaient  disparu  :  la  nécessité  de 
faire  l'unité  élail  devenue  pressante,  inexorable.  L'entente  se  fai- 
sait enfin. 

Au  Congrès  confédéral  tenu  à  Montpellier  (1),  quelques  jours 
après  celui  d'Alger,  une  seule  organisation,  laChambresyndicale 
des  ouvriers  maçons  et  professions  similaires  de  Reims,  se  déclara 
hostile  à  l'unité,  non  en  principe,  mais  en  considération  de  la 
variété  de  tactiques  et  du  danger  qu'il  y  avait  à  ne  donner  qu'une 
tète  à  l'organisation  ouvrière,  ainsi  plus  facile  à  circonvenir  et 
à  «  corrompre  ».  «  Nous  ne  voyons  pas  l'unité  possible  à  l'heure 
actuelle  où  les  militants  de  la  cause  ouvrière,  déjà  si  peu  nom- 
breux comparativement,  sont  loin  d'être  daccord  sur  les  moyens 
de  lutte  ;  ce  serait  aller  à  l'aventure  en  voulant  (rop  vite  centrali- 
ser noire  mouvement.  » 

Niel,  qui  avait  été  chargé  par  le  Congrès  d'Alger  de  défendre  le 
projet  d'unité  de  la  Fédération  des  Bourses,  répondit  en  rappelant 
l'évolution  de  l'organisation  syndicale  vers  l'unité  par  ses  groupes 
de  moins  en  moins  spécialisés  et  locaux  :  l'unité,  il  montra  qu'elle 
était  vraiment  l'œuvre  de  la  nécessité,  nécessité  |)lus  visible  à 
chaqueCongrès  où  les  discussions  sont  chaque  année  reprises  avec 
plus  de  précision  et  d'ardeur.  Voilà  le  fait:  une  seule  chose  est 
à  craindre,  c'est  que  ce  mouvement  de  concentration  n'amène  la 
constitution  d'une  dictature.  Mais  centralisation  et  autorité  s'ap- 
pellent-elles fatalement  ?  Le  fédéralisme  est-il  incompatible  avec 
1  unité  ?  L'unité  confédérale  doit-elle  absorber  la  liberté  des  é\(- 
menls  qui  la  constitueront?  A  ces  questions,  le  rapporteur  répon- 
dait :  «  La  peur  de  la  concentration  ne  se  comprend  plus  dans 
une  organisation  générale,  où  chaque  rouage  conserve  sa  liberté 
absolue,  chaque  fraction   d'organisation   son  autonomie  person- 

(1)  V.  la  discussion  au  Compte  rendu  du  Congrès,  pp.  11  et  s. 


CHAPITRE    1.    —    FORMATION    HISTORIQUE    DE    LA    C.    G.    T.         473 

nelle...  Et  puis,  qu'en  tendez-vous  au  juste  par  ce  mot  si  effrayant 
de  centralisation  ?  Et  si  je  vous  disais  que  vous  êtes  aussi  centra- 
lisateurs que  moi  ?  Est-ce  que  lorsque  vous  voulez  faire  com- 
prendre, à  ces  Syndicats  d'un  même  tnélier  ou  d'une  même 
industrie,  qu'ils  se  feront  plus  rapidement  rendre  justice  en  se 
fédérant,  ne  désirez-vous  pas  q:ie  tous  les  Syndicats  se  fédèrent  ? 
Et  n'est-ce  pas  de  la  centralisation  ?  » 

L'effort  de  centralisation  va  du  Syndicat  aux  Fédérations,  aux 
Bourses  «jusqu'à  son  suprême  degré  »,  la  Confédération  ;  effort 
ex|)rimant,  tout  en  bas,  les  revendications  spécifiquement  corpora- 
tives et,  tout  en  haut,  les  revendications  qui  sont  communes  à 
tout  le  prolétariat. 

11  concluait  ainsi  :  «Il  n'y  aura  unité  d'action  qu'autant  qu'il  y 
aura  unité  de  but  et  de  pensée  ». 

Bourchet,  secrétaire  de  la  Fédération  du  Cuivre,  rapporteur, 
appuya  ces  considérations  en  ajoutant  :  «  Il  faut  un  organisme 
central;  cela  paraît  acquis.  Doit-il  être  la  Confédération  ou  la  Fé- 
dération des  Bourses?  Pour  la  direction  du  mouvement  social, 
pour  son  indépendance  en  conformité  avec  les  besoins  actuels,  je 
me  prononce  pour  la  Confédération  (Applaudissements).  » 

Le  princijjsl  argument  en  faveur  de  la  Confédération,  Bourchet 
le  tirait  de  la  dépendance  où  sont  les  Courses  par  les  subventions 
municipales  :  les  Bourses  ne  sont  pas  autonomes,  u  Les  Bourses 
oui  reçu  sur  les  budgets  municipaux  près  de  trois  millions  et  demi 
pour  leur  aménagement.  Les  subventions  municipales  les  ali- 
mentent de  350.000  francs  annuellement,  auxquels  viennent  se 
joindre  environ  15.000  de  subventions  départementales.  <]e  sont 
ces  crédits  qui  font  leur  vie,  et  il  serait  trop  simple  de  jeter  le 
trouble  el  la  désorganisation  dans  noire  rouage  principal  si  celui-ci 
était  la  Fédération  des  Bourses.  » 

L'ancienne  question  d'unité  liquidée,  d'autres  questions  liti- 
gieuses se  présentèrent,  nombreuses  :  rapports  entre  Bourses  et 
Fédérations,  rapports  entre  Fédérations  nationales  et  Fédérations 
régionales,  rapports  entre  Unions  locales  el  Bourses,  rapports  des 
Syndicats  isolés  avec  la  Confédération,  enfin,  rapports  entre  la 
Fédération  des  Bourses  et  la  Confédération  considérée  comme 
Fédération  des  Fédérations, 


:  t 


47  i      LIVRE    IV.    —    LA    CONFEDERATION    GENERALE    DU    TRAVAIL 

La  Commission,  qui  avait  pris  pour  base  de  ses  discussions  un 
projet  présenté  par  le  Syndicat  des  mélallurgistes  de  l'Oise  {\)  et 
les  discussions  du  Congrès  d'Alger,  essaya  de  résoudre  ces  ques- 
tions, sauf  la  dernière,  dans  un  article  ainsi  conçu  (2)  : 

«La  Confédération...  est  constituée  par:  1°  les  Fédérations 
nationales  (à leur  défaut  les  Fédérations  régionales)  d'industrie  et 
de  métier,  les  Syndicats  nationaux  ;  2°  les  Bourses  du  Travail 
considérées  comme  Unions  locales,  départementales  ou  régionales 
de  corporations  diverses  ;  3'  elle  admet,  en  outre,  les  Syndicats 
dont  les  professions  ne  sont  pas  constituées  en  Fédérations  d'in- 
dustrie ou  de  métier  ou  dont  la  Fédération  n'est  pas  adhérente  à 
la  Confédération  Générale  du  Travail  ». 

Cet  article  éliminait  les  Fédérations  régionales  de  métiers  di- 
vers :  on  revenait  sur  le  vote  du  Congrès  de  Lyon.  Or,  un  assez 
grand  nombre  d'Unions  régionales  existaient  encore  ou  co- 
existaient à  côté  des  Bourses.  Exclues,  elles  protestèrent  par  la 
voix  du  Lyonnais  Boisson,  délégué  de  la  Fédération  du  Sud-Est, 
qui  fit  connaître  que  son  organisation  allait  se  trouver  éliminée 
par  la  Bourse  du  travail  de  Lyon.  Il  demanda  l'adhésion  pour  les 
Unions  locales  et  les  Fédérations  régionales. 

Darme,  d'accord  avec  Bourchet  et  avec  Bousquet,  combattit 
la  proposition  de  Boisson,  <i  car,  par  exemple,  pour  ne  citer 
qu'un  fait,  le  Syndicat  des  Tramways  de  Lyon,  que  je  repré- 
sente, disait-il,  serait  représenté  trois  fois  à  la  Confédération  ; 
d'abord  par  la  Bourse  de  Lyon,  ensuite  par  la  Fédération  des 
Syndicats  du  Sud-Est  et,  enfin,  par  la  Fédération  des  Trans- 
ports ».  Pour  éviter  ces  superfétations  et  dans  un  esprit  de 
conciliation,  Delesalle  demanda  une  petite  adjonction  au  2°  de 
l'article  :  «  et  sans  qu'il  y  ait  superfétation  ».  De  celte  façon,  les 
Fédérations  régionales  n'étaient  pas  absolument  exclues,  mais 
seulement  en  cas  d'existence  d'une  Union  locale  ou  Bourse. 
L'article  2  fut  voté  avec  la  modification  défendue  par  Delesalle  : 
en  fait,  c'était  encore  la  condamnation  des  Fédérations  régionales, 
mais  avec  des  formes.  Les  Congrès  suivants  la  reviseront. 

L'article  3  faisait  une  obligation  à  chaque  Syndicat   d'adhérer 

(1)  Publié  dans  la  Voix  du  Peuple,  n°  95. 

'2)  Rapport  sur  l'unité,  Co^npte  rendu  du  Congrès,  pp.  140  et  s. 


CHAPITRE    1.    FORMATION    HISTORIQUE    DE    LA    G.    G.    T.        47S 

non  seulement  à  sa  Bourse,  mais  encore  à  sa  Fédération  corpo- 
rative. C'est  l'article  unitaire  par  excellence  :  «  Nul  Syndicat  ne 
pourra  faire  partie  de  la  Confédération  s'il  n'est  fédéré  naliona- 
lement  et  adhérent  à  une  Bourse  du  Travail  ou  à  une  Union  de 
Syndicats  locale,  départementale  ou  régionale  de  corporalions  di- 
verses. Toutefois,  la  C.  G.  T.  examinera  le  cas  des  Syndicat*^  qui, 
étant  Irop  éloignés  du  siège  social  de  leur  Union  locale,  régionale 
ou  départementale,  demanderaient  à  n'adhérer  qu'à  l'un  des  deux 
groupements  nationaux  cités  à  l'article  2.  Elle  devra,  on  outre, 
dans  un  délai  d'un  an,  engager  et  ensuite  mettre  en  demeure  les 
Syndicats,  les  Bourses  du  Travail,  Unions  locales,  départemen- 
tales, régionales,  les  Fédérations  diverses  de  suivre  les  clauses 
stij)ulées  au  §  l"du  présent  article.  »  • 

L'article  fut  voté  sans  discussion  :  il  terminait  une  ancienne 
controverse,  une  évolution  déjà  longue.  Il  reliail  entre  eux  les 
deux  sortes  de  groupements  jusque-là  plus  ou  moins  hostiles,  basés 
l'un  sur  une  considération  géographique,  l'autre  sur  une  considé- 
ration professionnelle,  l'un  réalisant  la  solidarité  locale  entre  des 
professions  diverses,  l'autre  la  solidarité  professionnelle  à  un 
point  de  vue  national,  au  moyen  d'une  organisation  générale 
participant  au  caractère  des  Bourses,  par  sa  composilion  pluri- 
professionell3,  et  au  caractère  des  Fédérations,  par  son  exten- 
sion à  tout  le  pays.  L'unité  était  désormais  faite  (1). 

Le  vote  sur  «  l'ensemble  du  projet  d'unité  ouvrière  »  (2), 
comme  dit  le  compte  rendu,  donna  les  résultats  suivants  :  vo- 
tants :  444  ;  majorité  absolue:  223  ;  pour:  440  ;  contre  :  1  ;  bul- 
letins blancs  :  44  ^3). 

Les  nouveaux  statuts  devaient  être  intégralement  appliqués  à 
partir  du  i*^'"  janvier  1904.  Un  terme  d'une  année  était  donc  ac- 
cordé aux  diverses  ora;anisations  peur  se  mettre  en  règle  ;  il  fut 
insuffisant.  Le  rapport  du  comité  confédéral  au  Congrès  de 
Bourges  (1904)  constata,  en  effet,  que  «  le  nombre  de  Syndicats 
n'ayant   pas   satisfait   aux    obligations   confédérales  était   assez 

(1)  Ce  vote  fut  «  confirmé  »  par  la  Conféreuce  des  Fédérations  et  Unions 
locales  tenue  en  i9il  [Voix  du  Peuple,  1911,  n°  563). 

(2)  Govnpte  rendu,  p.  196. 

(3)  Voir  le  détail  des  votes  :  Compte  rendu,  pp.  282  et  s. 


i7(j       LIVRE    IV.    —    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNRRALE    DU    TRAVAIL 

élevé  »  (I).  Les  Syndicats  qui  se  bornèrent  à  n'adhérer  qu'à  leur 
Bourse  ou  à  leur  Fédération  furent  maintenus  sur  les  contrôles, 
mais  l'entrée  du  Congrès  leur  demeura  fermée. 

Malgré  ses  flottements  d'ordre  statutaire,  la  viede  la  G.  G.  T.  fut 
très  active  pendant  toute  la  période  qui  suivit  ;  il  faut  même  dire 
quec'estde  1902  à  1904  qu'elle  se  constitua  effectivement.  Des 
campagnes  vigoureuses  contre  les  bureaux  de  placement  et  pour 
l'extension  de  la  prud'homie  aux  employées  mirent  enjeu  tous 
les  ressorts  syndicaux  ;  on  vit  qu'ils  étaient  bien  trempés  et  résis- 
tants. En  1902,  elle  comprenait  83  Bourses  et  30  Fédérations 
corporatives  ;  en  1904,  les  chiffres  montaient  respectivement  à 
1 10  et  à  52,  soit  1.791  Syndicats.  Mais  des  difficultés  intérieures, 
nées  des  rivalités  entre  organisations  (entre  la  Fédération  de 
la  Métallurgie,  d'une  part,  et  les  Fédérations  des  Mécaniciens 
et  du  Livre,  d'autre  part),  montrèrent  aussi  ce  qui  manquait  en- 
core au  nouvel  organisme  pour  constituer  une  machine  satisfai- 
sante (2).  Ces  rivalités  dominèrent  presque  exclusivement  les 
Congrès  de  Bourges  et  d'Amiens  (3). 

On  doit,  il  est  vrai,  ajouter  que  les  rivalités  administratives 
entre  les  deux  sections  qui,  à  tant  de  militants,  paraissaient  devoir 
survivre  au  Congrès  de  Montpellier,  ne  décomposèrent  pas 
l'unité:  «  Aucune  des  deux  sections,  fit  remarquer  G.  Yvetot,  en 
1904,  n'étant  sortie  de  ces  attributions,  aucun  des  membres  des 
deux  bureaux  n'ayant  failli  à  l'entente  cordiale,  le  perfection- 
nement de  l'unité  fut  facile  »  (4). 

Le  Congrès  de  Bourges  apporta  une  petite  modification  aux 
statuts,  relative  à  la  Commission  de  contrôle,  qu'il  n'y  a  pas  lieu 
de  rapporter  ici  (5);  et  le  Congrès  confédéral  d'Amiens  décida  que 
les  Fédérations  d'industrie  seules  pourraient  désormais  adhé- 
rentes à  la  C.  G.  T.  (6),  décision  confirmée  par  les  Congrès  confé- 

(1    Compte  rendu,  p.  4. 

(2)  Voir  sur  ces  querelles  les  procès-verbaux  du  Comité  confédéral  publiés 
dans  la  Voix' du  Peuple,  n°  li'O,  et  l'article  :  Mécatiiciens  et  Métallur- 
ffiste.i,  dans  l'Humanité  an  13  août  1907. 

(3  Coynpte  rendu  du  Congrès  de  Bourges,  t^^.  92  et  s.  ;  Com.pte  ren'/u, 
du  Congrès  d' Amiens, -pç.  85  et  s. 

(4)  Comfjte  rendu  du  Congrès  de  Bourges,  p.  2S. 

(5    Compte  reyidu,  pp.  198  et  s. 

(6;  Compte  rendu,  pp.  186  et  s. 


CHAPITRE    1.    FORMATION    HISTORIQUE    DE    LA    G.     G.    T.         477 

déraux  de  Marseille  (1908),   de  Toulouse  (19t0),  du  Havre  (1) 
(1912). 

De  1904  à  1908.  toute  l'action  de  la  C.  G.  T.  se  concenlra  sur- 
tout, mais  non  exclusivement, sur  la  propagande  pour  la  suppres- 
sion des  bureaux  déplacement  et  des  retraites  ouvrières,  la  journée 
de  huit  heures  enfin  dont   l'application   avait  été  décidée  par   le 
Congrès  de  Bourges  pour  le  1"  mai  1906  (2)  ;  puis  aux  environs 
du  Congrès  du   Havre  sur  la  propagande  en  faveur  de  la  semaine 
anglaise.    Entre    temps,    par    décision    préfectorale    en  date  du 
12  octobre  1905,  elle  avait  été  expulsée   des  locaux  de  la  Bourse 
du  Travail  de   Paris,    aise   rue   du    Château    d'Eau  ;    après    un 
court  passage  cité  Riverin,  elle  s'installa  rue  Grange-aux-BelIcs, 
33,  dans  un  immeuble  dénommé  :  Maisoji  des  Fédérations  (3). 
Les  rapports  des   sections   aux   Congrès  font  connaître  que   cet 
incident  n'entrava    pas    le   développement  de    la   C.   G.    T.  :  à 
Amiens,   ils  donnaient    les   chiffres   suivants,  pour  le    mois  de 
juillet    1906  :  61    Fédérations  et  131    Bourses,   soit   2.399  Syn- 
dicats (4),  représentant  environ  300.000  membres  ;  à  Marseille, 
ils   donnaient  ces  chifîres,  pour  septembre   1908  ■:   64    Fédéra- 
tions  et    157     Bourses,   représentant   2.028   syndicats  (o),    soit 
environ    400.000    syndiqués    ;   à  Toulouse,     ils  donnaient    ces 
chiffres  pour  juin  1910  :  57  Fédérations  et  154  Bourses,  compre- 
nant 3.012  syndicats  (6);  au   Havre,  en  juin   1912  :  53  Fédéra- 
tions et  153  Unions,  soit  600.000  syndiqués  (la  différence   avec 
le  chiffre  de  1910  étant  représentée  par  des  fusions)  répartis  dans 
2.837  Syndicats.  «  La  non  augmentation  du  nombre  des  Syndi- 
cats en  1912,  lil-ou  dans  le  rapport  confédéral,  est   la  résultante 
de  nombreuses  fusions  syndicales  qui  se  sont  opérées   dans  cer- 
taines localités  (7\  » 

(1)  Compte  rendu,  pp.  116  et  8' 

(2)  V.  Compte  rendu  du  Congrès  confédéral  d'Amiens,  pp.  10  et  s. 
pp.  47  et  s.,  pp.  119  et  s. 

(3)  Consulter  :  Maison  des  Fédérations.  Rapport  financier.  Recettes  et 
Dépenses  depuis  Le  1'^'^  janvier  1906.  Situation  au  31  décembre  1909. 
(Sans  nom  d'auteur]  ;  Rapports  au  Congrès  du  Havre,  p.  30  et  s. 

(4)  V.  Compte  rendu  du  Congrès  d'Amiens,  pp.  24  et  38. 

(5)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Marseille,  pp.  35  et  40. 

(6)  Co>npte  rendu  du  Congrès  de  Toulouse,  pp.  33  et  86. 

(7)  Rapports  au  Congrès  du  Havre,  p.  34,  35  et  93. 


478       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATlOiN    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

On  voit  avec  quelle  lenteur,  la  classe  ouvrièx'e  a  finalement  réa- 
lisé, dans  le  troul)le,  non  sans  «  incohérences  »  et  «  contradic- 
tions »,  comme  l'a  écrit  Victor  GrilTuelhes  (1),  quelques-unes  de 
ses  ambitions  d'ordre  et  de  raison.  Les  difficultés  qu'elle  a  sur- 
montées semblent  marquer  son  œuvre  au  coin  de  la  nécessité. 
L'histoire  de  la  G.  G.  T.  est  riche  en  faits,  remplie  de  préoccu- 
pations juridiques,  abondante  en  nobles  caractères  sur  le  modèle 
de  celui  de  Pelloutier.  L'œuvre  déborde  d'ailleurs  les  personna- 
lités avec  lesquelles  la  polémique  l'identifie  en  quelques  observa- 
lions  sommaires  :  par  la  voix  du  secrétaire  confédéral,  Jouhaux, 
les  confédérés  affirment  leur  «  idéalisme  inébranlable  el  leur 
foi  absolue  en  un  avenir  meilleur  (2).  » 

Aboutissement  des  efforts  antérieurs,  dont  les  plus  anciens  re- 
montent aux  compagnonnages,  les  plus  mémorables  à  l'Interna- 
tionale des  travailleurs,  les  plus  dramatiques  à  la  Commune,  les 
plus  proches  et  les  plus  utiles  aux  groupements  et  aux  rivalités 
socialistes,  guesdistes,  allemanistes,  broussisles,  aux  Syndicats,  à 
la  Fédération  des  Syndicats  et  à  la  Fédération  des  Bourses,  la 
G.  G.  T.  représente  le  groupement  le  plus  méthodique  et  le  plus 
vaste  que  la  classe  ouvrière  française  ait  encore  tenté.  Que  de  gé- 
nérations y  ont  travaillé  !  Affermie  par  son  statut,  elle  revendique 
en  face  de  l'Etat  plus  que  sa  part  de  puissance,  une  autonomie 
complète  ;  elle  s'affirme  comme  un  Etat  dans  l'Etat  :  c'est  le  pro- 
létariat organisé,  comme  les  communes  organisèrent  la  bour- 
geoisie en  face  de  la  Royauté,  de  l'Eglise  et  de  la  Féodalité. 

(1)  L'action  syndicaliste  (1908j,  p.  3. 

(2)  Voix  du  peuple,  1912,  n"  627. 


CHAPITRE  II 


Organisation  intérieure. 


Statutairement  parlant,  la  C.  G.  T.  n'est,  on  l'a  vu,  qu'un 
groupement  de  comités  et  de  commissions  :  comité  et  bureau  de  la 
section  des  Fédérations,  comité  et  bureau  de  la  section  des  Unions 
départementales,  qui,  réunis,  forment,  les  uns  le  comité  con- 
fédéral et  les  autres  le  bureau  confédéral,  commission  de  là  Voix 
du  Peuple,  commission  des  grèves  et  de  la  grève  générale,  com- 
mission de  contrôle,  commission  de  délimitation  des  Fédérations. 
Ses  membres  étant  des  collectivités,  Unions  et  Fédérations, 
exceptionnellement  des  Syndicats,  elle  ne  comporte  pas,  à  l'image 
des  Syndicats  et  des  Bourses,  d'assemblée  générale  ;  mais  cepen- 
dant les  membres  de  ces  collectivités  adhérentes  prennent  le 
nom  de  confédérés  comme  s'ils  étaient  individuellement  et  di- 
rectement groupés  à  la  G.  G.  T.,  et  comme  s'ils  pouvaient  être 
appelés  à  agir  dans  la  C.  G.  T.  comme  ils  agissent  dans  une 
organisation  autonome. 

La  G.  G.  T.  n''est  pas  une  organisation  au  sens  où  ce  mot,  d'un 
usage  courant  dans  la  langue  syndicaliste,  convient  à  un  grou- 
pement de  personnes  :  elle  est  l'administration  centrale  des  Syn- 
dicats qui  ont  pour  administrations  intermédiaires  les  Bourses  et 
les  Fédérations.  La  C.  G.  T.  délibère,  elle  n'agit  jamais  au  sens 
propre  du  mot,  puisqu'elle  n'est  qu'un  comité,  un  groupement 
de  comités  ;  aussi,  répétons-le,  lorsque  l'on  parle  d'une  action 
confédérale,  faut-il  se  6gurer,  non  pas  l'action  de  ces  comités, 
mais  l'action  concertée  des   syndiqués  appartenant  à  des  orga* 


480       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALIÎ    DU    TRAVAIL 

nisations  adhérentes  à  la  C.  G.  T.,  l'action  coUeclive  du  prolé- 
tariat uni  et  formé  en  parti  de  classe  par  les  diverses  règles  qui 
la  constiluenl  adniinistrativement. 

Les  opinions  les  plus  inexactes  sont  presque  quotidiennement 
émises  sur  l'organisation  centrale  prolétarienne.  Nous  ne  rap- 
pellerons que  celle  de  iM.  Béchaux,  qui  a  proposé  une  description 
el  une  définition  delà  C.  G.  T.  qui  ne  s'appliquent  qu'à  sa  bu- 
reaucratie parisienne.  Elle  ne  serait  composée  que  d'un  comité 
confédéral  :  «  c'est  lui,  a-t-il  écrit,  qui  élabore  les  programmes, 
trace  la  ligne  de  conduite,  envoie  ses  émissaires  et  se  vante  d'être 
le  vrai  comité  de  salut  public.  La  C.  G.  i\  so  vante  de  com- 
mander à  500.000  syndiqués...  elle  dédaigne  l'action  politique 
pour  la  propagande  par  le  fait  ;  elle  veut  une  «  action  directe  ». 

Description  qui  contient  presque  autant  d'erreurs  (jue  de 
mots  :  le  comité  confédéral,  en  efTet,  n'existe  que  par  les  unions 
adhérentes  (el  elles  le  lui  font  sentir)  et  bien  loin  de  se  vanter  d'être 
un  comité  directeur,  il  rappelle  constamment  sa  condition  su- 
bordonnée. Les  comptes  rendus,  les  polémiques  entre  militants 
confédérés  montrent  assez  quelle  variété  de  tendances,  quelles  riva- 
lités doctrinales  et  personnelles,  au  comité  même  et  au  dehors, 
affaiblissent  ce  directoire  prétendument  omnipotent.  Et  faut-il 
ajouter  que  les  militants  rejettent,  tous,  absolument,  la  «  pro- 
pagande par  le  fait  ».  M.  Béchaux  paraît  ignorer  que  la  propa- 
gande par  le  fait,  qui  use  de  ces  deux  procédés  d'action,  le  vol, 
sous  le  nom  de  «  reprise  »,  et  la  bombe,  est  de  nature  purement 
anarchiste,  et  anarchiste  vieux  style:  elle  n'est  employée  que  par 
des  révolutionnaires  qui  agissent,  soit  isolément,  soit  par  petits 
groupes,  sous  ["^empirede  préoccupations  régicides,à  allures  indivi- 
dualistes, fort  éloignées  de  l'esprit  solidariste,  collectif-corporatif 
des  Syndicats.  Quant  à  «  l'action  directe  »,  si  elle  touche  quel- 
quefois par  son  esprit  combatif  à  la  propagande  par  le  fait,  du 
moins  n'emploie-t-elle  jamais  les  méthodes  terroristes  sur  les 
personnes.  Comme  on  va  le  voir,  les  règles  qui  organisent  le  Co- 
mité confédéral  ont  toutes  pour  but  de  donner  un  caractère  tout 
à  la  fois  administratif  et  collectif  à  l'action  syndicale  ;  et  ceux 
(jui  lisent  régulièrement  les  comptes  rendus  de  ses  séances  ne 
peuvent  pas    ne  pas   être   frappés   des   préoccupations   d'ordre 


CHAPITRE    II.     —    ORGANISATION    INTERIEURE  481 

statutaire    et   corporalif   de    ses    membres,   délégués  des  unions 
adhérentes  (i). 


1)  Le    COXllTK    DE    LA    SECTION    DES    FEDERATIONS  PROFESSIONNELLES 

a)  Constitution.  — Le  comité  de  la  section  est  composé  d'autant 
de  délégués  qu'il  v  a  de  Fédérations  ou  de  Syndicats  isolés  adhé- 
rents. Leur  désignation  est  faite  librement  par  ces  organisations 
qui   ne  peuvent  toutefois    les   choisir   (à    moins  d'impossibilité 

1  M.  Aristide  Briand  a  montré  au  cours  d'une  discussion  à  la  Chambre, 
parlant  comme  président  du  Conseil,  le  caractère  collectif  de  l'organisation 
centrale  de  la  classe  ouvrière  ;  son  opinion  est  intéressante  à  rapporter  : 

«  Messieurs,  qu'est-ce  que  la  Confédération  générale  du  travail  ?  Il  faut 
d'abord  se  le  demander. 

«  Est  ce  une  réunion  de  quinze  ou  vingt  personnes  tenant  ses  assises  rue 
Grangês-aux-Belles  et  révélant  de  temps  en  temps  son  existence  par 
des  manifestations,  sur  lesquelles  je  ne  veux  pas  insister,  mais  que  vous 
connaissez  tous?  Si  c'est  cela.  Messieurs,  ce  n'est  rien.  C'est  un  groupement 
d'hommes  que,  demain,  vous  pourrez  poursuivre,  dont  la  dissolution  pourra 
être  prononcée,  mais  pour  quel  résultat  ? 

«  Si  vous  allez  à  un  examen  approfondi  de  ce  qu'est  la  Confédération  gé - 
nérale  du  travail,  que  voyez-vous  ? 

«  Vous  constatez  que  c'est  un  vaste  groupement  qui  contient  dans  son  sein 
soixante-dix  ou  quatre-vingts  fédérations  de  syndicats,  sept  ou  huit  grands 
syndicats  d'industrie,  environ  cent  soixante  bourses  du  travail.  Et  quand 
vous  aurez  fait  cette  constatation,  vous  n'aurez  pas  tout  vu  ;  car  derrière 
ces  différentes  unions  qui  se  sont  associées,  qu'y  a  t-il  en  réalité  ?  Il  y  a 
3.000  syndicats  ouvriers. 

«  Quant  à  la  poursuite  que  vous  demandez  au  nom  des  principes  juridiques 
contre  les  militants  qui  sont  à  la  tète  de  la  Confédération,  elle  serait 
difficile  pour  les  raisons  que  j'ai  données,  à  moins  que  vous  ne  vouliez 
n'y  attacher  qu'un  intérêt  purement  théorique,  ce  qui  nous  reporterait 
à  plus  de  quinze  ans  en  arrière  ;  ce  serait  la  condamnation  d'une  inertie 
qui  s'est  prolongée  pendant  plus  d'une  quinzaine  d'années.  Il  ne  suffirait 
pas  d'ailleurs  de  prononcer  la  dissolution  d'un  groupement  de  quinze  ou 
vingt  individus  :  elle  laisserait  substituer  les  80  Fédérations,  les  160  Bourses 
du  travail  et  les  3  000  Syndicats  qui  entrent  dans  la  composition  de  la 
Confédération.  Il  faudrait  généraliser  cette  mesure  et,  à  la  faveur  de 
l'agitation  créée  par  de  telles  poursuites,  qui  sont  désirées,  Messieurs,  je 
vous  le  garantis,  qui  sont  appelées  de  leurs  vœux  les  plus  ardents  par 
ceux-là  mêmes  qui  en  seraient  les  victimes,  la  situation  qui  vous  inquiète 
ne  ferait  que  s'aggraver.  »  (Journal  Officiel,  n"  du  21  janWer  1911.) 

Maxime  Leroy  31 


482       LIVRR    IV.    —    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    i)V    TRAVAIL 

absolue  et  dûment  constatée)  que  parmi  des  ouvriers  apparte- 
nant à  des  Syndicats  confédérés  (articles  6  et  3  des  statuts)  et 
syndiqués  depuis  un  an  (art.  4)  (1).  Le  même  délégué  peut 
représenter  au  maximum  trois  organisations  (art.  4). 

Il  est  interdit  aux  délégués  (en  particulier  aux  fonctionnaires 
des  sections)  de  se  servir  de  leur  titre  syndical  en  dehors  des  cas 
où  ils  ont  reçu  un  mandat  exprès,  à  moins  qu'il  ne  s'agisse  de 
propagande  syndicale  ou  antimilitariste,  et  à  condition  que 
l'organisation  qui  les  a  invités  «  soit  une  organisation  syndi- 
cale (2)  ». 

En  l906,Garnery  demanda  au  comité  de  la  section  des  Fédéra- 
tions que  les  fonctionnaires  confédéraux  fussent  liés  à  leurs  fonc- 
tions même  pour  leurs  actes  étrangers  à  la  G.  G.  T.  :  «  Gonsidé- 
rant,  dit-il,  que  les  fonctionnaires  sont  soumis  à  certains  devoirs, 
ils  ne  devront  s'engager  dans  des  actes  publics  qu'après  avis  du 
Gomité.  » 

Le  comité  se  refusa  à  voter  cette  restriction  aux  «  droits  d'in- 
dividu »,  comme  dit  Pouget,  cette  restriction  à  la  liberté  de  ses 
fonctionnaires  (3). 

Le  Gongrès  confédéral  de  Lyon  (1901)  émit  le  vœu  que  les  dé- 
légués aux  Gongrès  corporatifs  et  au  comité  confédéral  et  les 
.administrateurs  des  Syndicats  fussent  choisis  en  dehors  des  élus 
politiques  (4). 

La  question  de  l'incompatibilité  entre  mandat  politique  et 
mandat  confédéral  fut  examinée  en  1910,  par    les  deux  sections 


(i)  Le  Congrès  corporatif  de  Lyon  (1901)  avait  fixé  à  trois  ans  l'ancien- 
neté syndicale. 

(2)  V.  Voix  du  Peuple,  1906,  n»  316  ;  n»  479  (Décision  de  la  section  des 
Bourses). 

(3)  Voix  du  Peuple,  1906,  n°  316. 

(4j  Compte  rendu,  p.  231.  Aux  élections  générales  de  1910,  trois  délégués 
au  C.omité  confédéral  sont  entrés  à  la  Chambre  en  qualité  de  députés  so- 
cialistes unifiés  (Lauche,  Dumas  et  Lavaud).  Ils  donnèrent  peu  à  peu  leu? 
démission.  Il  y  a  lieu  d'ajouter  qu'aux  termes  de  l'article  2  des  statuts 
confédéraux  «  nul  ne  peut  se  servir  de  son  titre  de  confédéré  ou  d'une 
fonction  quelconque  de  la  confédération  dans  un  acte  électoral  politique 
quelconque  ».  V,  Léon  RoBEar,  La  C.  G.  T.  au  Parlement  [Voix  du 
Pe»/^Zi?,  1910,  n°s504  et  510;  A.  LuQDET,  Excitations  perfides  {Humanité, 
n°  du  16  mai  1910). 


CHAPITRE    11.    —    ORGANISATION    INTERIEURE  483 

du  Comité  conférai,  mais  sans  aboutir  (1).  Elle  ne  fut  résolue 
pour  le  bureau  que  l'année  suivante,  par  la  Conférence  des  Fédé- 
rations et  Unions  de  syndicats  (juin  1911)  qui,  sur  le  rapport  de 
sa  commission,  ajouta  (par  76  voix  contre  43)  ce  paragraphe  à 
l'article  24  des  statuts  :  «  Les  fonctionnaires  confédéraux  ne 
pourront  faire  acte  de  candidat  à  une  fonction  politique  ;  leur 
acte  de  candidature  implique  leur  démission  de  leur  fonction 
confédérale  (2). 

Le  comité  est  autonome. 

Les  organisations  adhérentes  doivent-elles  être  représentées  au 
comité  des  Fédérations,  et  parlant,  au  comité  de  la  section  des 
Unions  par  un  délégué,  quel  que  soit  le  chiffre  de  ses  membres 
ou  par  un  nombre  de  délégués  proportionnel  à  ce  chiffre  ?  Les  ri- 
valités entre  la  Fédération  du  Livre,  les  Fédérations  des  mécani- 
ciens et  de  la  maréchalerie,  d'une  part,  et  la  Fédération  des 
métallurgistes  d'autre  part,  ont  donné  à  cette  question  de  repré- 
sentation un  relief  extraordinaire  ;  c'est  la  question  autour  de  la- 
quelle, à  un  moment  (de  1904  à  1908)  se  sont  groupés  et  se  sont 
comptés  les  réformistes  et  les  révolutionnaires. 

Le  Congrès  corporatif  de  Lyon  (1901)  décida,  sans  discussion, 
que  chaque  Fédération,  Syndicat  national  et  «  branche  d'indus- 
trie »  nommeraient  trois  délégués,  les  Syndicats  isolés  (en  atten- 
dant de  constituer  des  Fédérations  corporatives)  ne  devant  en 
nommer  qu'un  seul  (3),  et  le  Congrès  de  Montpellier  (1902), 
après  une  assez  longue  discussion,  que  chaque  organisation  n'au- 
rait droit  qu'à  un  délégué  (4  )  :  c'est  le  système  de  la  représenta- 
tion fixe,  ou  unitaire. 

A  ce  dernier  Congrès,  la  règle  (art,  4  des  statuts)  ne  fut  pas 
votée  sans  difficulté,  car  outre  que  quelques-uns  demandaient  la 
représentation  proportionnelle,  certains  craignaient,  et  le  dirent, 
une  certaine  prééminence  des  Bourses  sur  les  Fédérations.  Si  le 
principe  d'égalité  triompha,  et  par  conséquent  le  principe  d'unité, 
c'est  que    l'on  considéra  que  les   diverses  organisations,  qu'elles 

(1)  Voix  du  Peuple,  1910,  n»  514. 

(2)  Voix  du  Peuple,  1911,  n»  563- 

(3)  Compte  rendu,  p.  182  et  s.  , 

(4)  Compte  rendu,  p.  152  et  8. 


484       LIVBK    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

soient  locales  ou  nationales,  sont  lotîtes  également  utiles  et  par- 
lant qu'il  n')"^  avait  pas  de  hiérarchie  à  établir  etilre  elles.  Si,  en 
eiïet,  on  les  envisage  dans  leurs  rapports  réciproques,  elles  cons- 
tituent les  divers  moments  d'une  même  action,  d'un  même  effort, 
au  service  d'un  seul  intérêt.  Comme  le  dit  Niel,  appuyé  par 
Bourchet  «  aux  séances  du  comité  confédéral,  il  n'y  aura  plus  de 
délégués  des  Bourses  ni  des  Fédérations  ;  il  y  aura  un  nombre  dé- 
lerminéd'hommesprésenls,  quelsqu'ils  soient,  qui  constitueront 
parleur  présence  le  comité  confédéral  et  ne  prendront  de  déci- 
sions qu'en  s'inspirantde  leur  conscience  et  de  l'équité,  sans  s'oc- 
cuper s'ils  représentent  une  Bourse  ou  une  Fédération  ». 

A  la  veille  du  Congrès  confédéral  de  Bourges  (1904),  la  plupart 
des  Congrès  particuliers  reprirent  la  question,  l'étudièrent  el  de 
nombreux  articles  lui  furent  consacrés  dans  la  Voix  du 
Peuple  (1)  et  au  Congrès  même  elle  retint  les  congressistes  pen- 
dant de  longues  heures  passionnées  et  tumultueuses. 

C'est  par  la  lecture  d'un  rapport  (2)  du  typographe  Maraux, 
favorable  à  la  représentation  proportionnelle,  ijue  la  discussion 
commença  à  Bourges.  Il  dit  l'essentiel.  Seule,  il  lui  paraissait  que 
la  R.  P.  permettrait  de  connaître  et  de  reconnaître  la  force  réelle 
du  prolétariat  ;  et  il  la  compara  à  un  baromètre.  «  Rien  n'est  plus 
nécessaire  que  cette  représentation  mobile,  disait-il,  qui  empê- 
chera le  comité  confédéral  d'être  isolé  de  l'ensemble  des  Syndi- 
cats. Actuellement,  ses  décisions  ne  sont  pas  suivies  parce  qu'elles 
ne  peuvent  refléter  les  opinions  et  intérêts  des  Syndicats  trop 
étrangers  à  l'organe  de  la  délibération.  » 

A  l'appui  de  cette  affirmation,  le  mécanicien  Lauche  produi- 
sit (3)  un  tableau  des  organisations  représentées  au  Comité  confé- 
déral pour  faire  ressortir  l'inégalité  fondamentale  de  la  représen- 
tation 6xe  : 

,i)  E.  PocGET,  Statistiques  réformistes  (Hiimanilé,  n°  du  5  mars 
1908);  id.,  La  représentation  proportionnelle  [eod.  /oc,  n°  du  27  mai 
1907);  E.  GuÉRARD,  Le  fonctionnement  de  la  C.  G.  T.  (eod.  loc,  n°  du 
31  mai  1907);  Clbcet,  A  propos  de  la  R.  P.  (eod.  loc,  n°  du  6  janvier 
1908)  ;  A.  DuNois,  La  représentation  proportionnelle  dans  la  C.  G.  T. , 
(Pages  libres,  n»  du  31  octobre  1908} . 

(2)  Compte  rendu,  p.  144  et  s, 

(3)  Compte  rendu,  p.  185, 


CHAPITRE    II.    ORGANISATION    INTERIEURE.  485 

20  organisations  groupent  5.865  syndiqués 

20             »  »         32.750           » 

10             »  »         42.200           )> 

6             »  »         60.450           » 

«  Chaque  organisation  adhérente  ayant  droit  à  une  voix,  les 
40  premières  organisations  avec  38.586  syndiqués  ont  40  voix, 
contre  16 données  aux  16  dernières,  groupant  100.650  adhérents.  » 
Exemple  plus  topique  :  les  40  membres  du  Syndicat  des  élèves 
en  pharmacie  ont  droit  à  une  voix,  comme  Syndicat  isolé  de 
même  que  la  Fédération  de  la  Ma  rinequi  coin  prend  12.000  membres. 
Sans  doute,  tous  les  métiers  sont  équivalents,  ajouta  Lauche, 
«  les  titulaires  de  chaque  profession  doivent  être  considérés 
comme  des  fonctionnaires  sociaux,  quel  que  soit  le  métier  exercé, 
et,  entre  travailleurs, nous  nous  considérons  comme  ayant  droit  à 
la  même  considération  »  ;  mais  il  faut  cependant  dire,  après  sa- 
tisfaction accordée  à  ces  sentiments  d'égalité,  «  que  le  travail 
d'un  lypo,  d'un  cuilîeur,  d'un  employé  n'a  pas  l'importance  de 
celui  d'un  mineur,  d'un  boulanger,  d'un  employé  des  trans- 
ports ». 

Uoit-on  craindre  que  la  représentation  proportionnelle  n'écrase 
les  |)elils  Syndicats  ?  Aujourd'hui,  nesont-ce  pas  les  petits  Syndi- 
cats qui  étouffent  la  voix  des  organisations  |)lus  fortes  ?  Il  faut 
remarquer,  il  est  vrai,  que  «  les  minorités  font  souvent  mouvoir 
les  masses  »  :  dans  les  Syndicats  peut-on  cependant  «  concevoir 
avec  bon  sens  que  les  minorités  intelligentes  pourront  entraî- 
ner la  masse  des  syndiiiués  et  peut  être  des  non-syndiqués,  sans 
que  ceux-ci  aient  la  fatuité  de  se  prononcer  su."  l'opportunité, 
l'efficacité,  l'urgence  d'un  mouvement  qui  devra  influer  profon- 
dément sur  leur  situation  ?  »  Seule  la  représentation  proportion- 
nelle habituera,  concluait-il,  les  travailleurs  à  «  s'occuper  de  la 
chose  corporative,  à  si  ilier  aux  intérêts  du  prolétariat  ». 

Auguste  Keufer,  secrétaire  général  de  la  Fédération  du  Livre(l), 

(1)  Les  élections  au  Comité  central  du  Livre  ont  eu  lieu  suivant  le  sys- 
tème unitaire  simple  jusqu'au  Congrès  de  Bordeaux  (1910)  qui  décida  que 
le  Comité  central  sérail  constitué  à  raison  d'un  délégué  par  quatre  cents 
membres.  (V.  U Inlertialionale  du  Livre,  Humanité,  n°  du  11  juillet 
1907) . 


486   LIVRE  IV.  ' —  LA  CONFÉDÉRATION  GÉNÉRALE  DU  TRAVAIL 

à  ces   arguments   ajouta  celui    de  l'exemple  des  organisatious 
élrangères. 

En  Allemagne  (et  Lauohe  fît  connaître  qu'il  en  était  de  même 
en  Autriche,  en  Suède,  en  Norwège  et  Danemark),  les  Fédéra- 
tions sont  administrées  suis^ant  le  principe  de  la  représentation 
proportionnelle  :  un  délégué  par  500  à  1.000  membres  ;  au- 
dessous,  un  délégué.  Au  Congrès  des  Travailleurs,  chaque  orga- 
nisation a  droit  à  un  délégué  par  3.000  membres  ;  celles  qui 
n'arrivent  pas  à  ce  chiffre  ont  dioit  à  un  délégué.  Les  voles  ont 
lieu  par  tètes,  mais  pour  les  questions  importantes  les  votes  sont 
comptés  par  le  nombre  des  adhérents  que  représente  chaque  dé- 
légué. 

En  Amérique,  les  Unions  ou  Fédérations  nationales  comptant 
moins  de  4.000  membres  ont  droit  à  un  délégué  au  Congrès  delà 
Fédération  du  Travail  ;  4.000  membres  et  au-dessus,  à  4  délé- 
gués ;  32.000  membres  et  au-dessus,  à  5  délégués,  etc.,  les  Fédéra- 
tions d'Etat,  les  Fédérations  locales  ou  Bourses  du  travail,  les  Syn- 
dicats isolés  n'ayant  droit  qu'à  un  délégué.  Au  vote,  les  voi.xsont 
ainsi  comptées  :  chaque  délégué  de  Fédération  nationale  dispose 
d'une  voix  par  100  membres  ;  chaque  délégué  de  Bourse,  d'une 
voix. 

En  Angleterre,  au  Congrès  des  Trade-Unions,  les  Syndicats  ont 
droit  à  un  délégué  jusqu'à  2.000  membres  ;  un  délégué  en  plus 
pour  chaque  fraction  de  2.000  :  «  cette  règle,  comme  le  fit  remar- 
quer Keufer,  a  été  instituée  afin  de  donner  plus  de  voix  aux 
grands  Syndicats  »,  ce  qui  n'est  que  juste,  conclua-t-il.  Au  vote, 
les  voix  sont  comptées  par  1.000  adhérents  ;  mais  il  faut  ajouter 
qu'elles  ne  peuvent  se  diviser,  chaque  organisation,  quel  que  soit 
lé  nombre  de  ses  voix  (ainsi  les  mineurs  ont  165  délégués)  devant 
voler  dans  le  même  sens. 

Niel  objecta  qu'aucune  Fédération  professionnelle,  qu'aucune 
Bourse  n'appliquaient  en  France  la  représentation  proportion- 
nelle .•  or,  c'est  à  elles,  éléments  de  base  de  la  C.  G.  T.,  à  l'établir 
tout  d'abord,  conformément  aux  principes  syndicalistes.  «  Toutes 
les  réformes  doivent  partir  d'en  bas  pour  se  compléter,  se  concré 
1er  en  haut  »,  Le  secrétaire  de  la  Bourse  de  .Montpellier  terminait 
en  disant  que  la  représentation  proportionnelle  serait  la  «  mort 


CHAPITRE    11.    —    ORGANISATION    INTERIEURE  487 

sans  phrases  de  la  solidarité  ouvrière  ».  «  Ce  ne  serait  plus  Id  de- 
vise :  un  pour  lous,  tous  pour  un,  ce  serait  20  pour  20,  15 
pour  15  ».  La  R.  P.  n'aura  pour  résultat  que  de  réveiller  «  l'aris- 
tocratie des  métiers  »  eu  donnant  à  un  certain  nombre  de  ceux-ci 
une  «  supériorité  numérique  ». 

Luquet  (coifîeurs)  ajouta  qu'au  fond  Alaraux  (et  ensuite  Keufer) 
proposait  moins  une  proportionnalité  basée  sur  le  nombre  des 
syndiqués  que  sur  celui  de  l'utilité  sociale  :  «  Comment  établir 
l'échelle  ?  Il  y  a  des  professions  qui  comptent  moins  d'ouvriers 
que  'd'autres,  par  exemple,  les  facteurs  des  postes  et  les  impri- 
meurs sont  moins  nombreux  que  les  mineurs.  «  Toutes  ces  profes- 
sions ne  sont-elles  pas  égales  ?  La  R.  P.  en  tenant  compte  des 
difîérences  de  nombres  qui  ne  dérivent  pas  nécessairement  de  l'uti- 
lité économique,  aurait  pour  elTet  de  rompre  l'égalité  entre  ou- 
vriers. 

Au  vole,  388  mandats  seulement  se  déclarent  en  faveur  de  la 
R.  P. ,  822  contre  (1)  :  le  statu  quo  était  donc  maintenu. 

11  semble  bien  que  la  représentation  fixe  est  plus  conforme  aux 
tendances  générales  actuelles  du  syndicalisme  que  la  R.  P. 

Si  lous  les  métiers  sont  équivalents  au  point  de  vue  do  leur  uti- 
lité sociale,  comment  admettre  un  système  qui  rompt  cette  équi- 
valence en  leur  donnant  un  caractère  numérique?  Si  chaque  tra- 
vailleur vaut  un  autre  travailleur,  si  chaque  métier  vaut  un 
autre  métier,  chaque  travailleur  et  chaque  métier  doit  compter 
pour  une  unité,  le  premier  dans  ses  rapports  de  syndiqué,  le  se- 
cond dans  ses  rapports  avec  les  autres  métiers.  L'égalité  entre 
métiers  semble  être  la  condition  nécessaire  de  leur  équilibre  et  de 
leur  solidarité. 

Et  d'ailleurs,  si  l'on  admettait  une  inégalité,  serait-ce  sur  le 
nombre  —  le  nombre  aveugle  —  qu'il  y  aurait  équité  et  raison 
de  la  baser?  Avec  une  telle  base,  on  n'aboutirait  qu'à  inférioriser 
les  métiers  d'art  et  d'intelligence;,  tous  les  métiers  dont  le  déve- 
loppement hausse  ou  abaisse  le  niveau  d'une  civilisation,  les  im- 
primeurs, les   verriers,  les  céramistes   dont    les    travaux   et    hs 

(1'  CoDipte  rendu,  p.  192.  —  Ua  projet  de  représentation  proportionuelle 
fut  également  rejeté  parle  Congrès  confédéral  de  1912  (Voix  du  PeujHe, 
1912,  nos  629  et  630). 


488       LIVRE    IV;  LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

œuvres  sont  vraiment  la  récompense,  ou  la  compensation,  des 
œuvres  plus  rebutantes,  plus  immédiatement  et  matériellement 
nécessaires.  On  a  souvent  fait  observer  qu'un  homme  moderne  a 
autant  besoin  de  livres  que  de  pain  et  quil  s'imposera  même 
volontiers  de  dures  privations  physiques  pour  ne  pas  man- 
quer du  prétendu  superflu  intellectuel,  œuvre  d'une  minorité 
dont  rinfluence  n'est  pas  en  rapport  avec  l'importance  nu- 
mérique. 

Toutes  les  règles  syndicales  tendent  à  instituer  la  plus  pro- 
chaine égalité  entre  travailleurs  sans  tenir  compte  des  différences 
de  profession,  d'âge,  d'aptitude  ;  aussi  peut-on  dire  que  la  repré- 
sentation fixe  n'est  qu'une  des  manifestations  d'un  des  principes 
centraux  de  l'organisation  ouvrière.  Ainsi  la  commandite  dite 
égalitaire  (l'invention  ouvrière  la  plus  originale)  fond  les  diffé- 
rences de  capacité  et  de  spécialités,  permet  à  tous  ses  membres 
de  travailler  au  même  taux  de  salaire  quelles  que  soient  les 
forces  et  les  aptitudes  de  chacun  ;  les  contremaîtres  et  les 
patrons  sont  rejetés,  ce  qui  a  pour  effet  de  faire  de  l'atelier  une 
sorte  de  république  égalitaire,  sans  maîtres  ;  dans  le  Syndi- 
cat, c'est  l'assemblée  générale  qui  est  le  rouage  essentiel,  et  ses 
décisions  sont  perpétuellement  révisables  ;  enfin  dans  la  C.  G.  ï., 
chaqre  organisation  revendique  statutairement  sa  pleine  indépen- 
dance, son  «  autonomie  »,  à  l'égard  des  éléments  constituants. 
Tout  ce  qui  tend  à  instaurer  la  hiérarchie  est  proscrit  avec  une 
vigilance  assez  pressante. 

Mais  en  voulant  éviter  la  tyrannie  des  fortes  organisations 
n'aboutit-on  pas  à  établir  celle  des  moins  fortes,  suivant  la  critique 
de  Lauche?  De  ces  deux  maux  ne  serait-ce  pas  celui-là  le  moins 
vexatoire  ? 

évidemment,  la  prééminence  des  fortes  organisations  devrait 
être  préférée  si  les  deux  tyrannies  se  présentaient  comme  les  deux 
propositions  d'une  inexorable  alternative  :  en  réalité,  le  prolé- 
tariat rejette  toute  alternative  parce  qu'il  ne  comprend  pas  plus 
une  inégalité  entre  professions  que  les  citoyens  d'une  répu- 
blique moderne  ne  conçoivent  entre  les  individus  des  diffé- 
rences légales  tirées  de  leur  naissance  ou  de  leur  richesse, 
pas  plus  que  les  Etals  n'admettent  dans  leurs  rapports  internatio- 


CHAPITRE    11.    ORGANISATION    INTERlKURE  489 

naux  et  les  protocoles  diplomatiques  des  dilîérences  tirées  de  leur 
élendue  territoriale  ou  du  nombre  de  leurs  habitants. 

Le  prolétariat  a  fait  du  métier  une  unité  analogue  à  l'unité 
individu  ou  à  l'unité  Etat  :  voilà  le  ^ens  profond  de  son  hostilité 
contre  la  R.  P.  «  Le  bourgeois,  disait  Fourier,  se  co-nplaît  dans 
l'ordre  hiérarchique  »  :  voilà  pourquoi  sans  doute  il  est  si  diflicile 
à  certains  Ihéoiiciens  de  comprendre  ce  postulat  d'égalité  ;  et  il 
est  vrai  d'ajouter  que  tout  postulat  comporte  une  part  d'arbi- 
traire. 

Partiellement  inexplicable,  comme  tous  les  faits  ou  principes 
juridiques  légués  à  notre  droit  public  contemporain  par  la  mo- 
narchie et  la  révolution,  la  représentation  unitaire  synthétise  b'S 
diverses  règles  égalitaires  dans  le  comité  central  du  prolétariat, 
puisqu'elle  n'a  pas  d'autre  effet  que  de  tendre  à  faire  respecter, 
dans  chacun  de  ses  adhérents,  direclemeiil,  l'éminente  dignité, 
l'autonomie  corporative  de  chaque  genre  de  travail,  de  chaque 
«  famille  industrielle  ». 

b)  Attributions.  —  Elles  sont  indiquées  dans  les  ternies  sui- 
vants, par  l'article  7  des  statuts  : 

«  La  section  des  Fédérations  d'industrie  a  pour  objet  de  créer 
ou  de  provoquer  la  création  de  Fédérations  d'industries  ou  de 
métiers  et  de  grouper  en  branches  d'industrie  les  Syndicats  de 
même  profession  ou  de  même  industrie,  pour  lesquels  il  n'existe 
aucune  Fédération.  Elle  décide  à  adhérer  aux  Bourses  du  travail. 
Unions  locales  ou  régionales  de  Syndicats  divers,  les  Syndicats  de 
ses  organisations  qui  sont  en  dehors  afin  de  compléter  l'union 
syndicale.  Elle  entretient  des  relations  entre  les  Fédérations 
de  métier  ou  d'industrie  pour  coordonner  l'action  spéciale 
de  ces  organisations,  et  prend  toutes  les  mesures  nécessaires 
pour  soutenir  l'action  syndicale  sur  le  terrain  de  la  lutte  de 
classes.  » 

Le  comité  exerce  un  droit  de  surveillance  sur  les  Fédérations  : 
ainsi  il  suspendit,  en  1901,  la  Fédération  des  chauffeurs-méca- 
niciens et  automobilistes  «  j)arce  que  son  président  avait  parti- 
cipé à  la  création  de  la  Bourse  indépendante,  qualifiée  de  jaune  »  ; 
il  suspendit,  en  1906,  la  Fédération  culinaire  qui  avait  organisé 
dans  le  Syndicat  culinaire  de  Paris  «  un  groupe  secret  qui  faisait 


490       LIVRE   Iv.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 


du  placement  »  et  mené  une  «  campagne  anti-syndicale  »  tendant 
à  établir  un  rapprochement  entre  patrons  et  ouvriers  (1). 

c)  Réunions  (2).  —  «  La  section  des  Fédérations  de  métiers  ou 
d'industrie  et  des  Syndicats  isolés  se  réunit  ordinairement  tous 
les  deuxièmes  mardis  de  chaque  mois  et  extraordinairemeiil 
quand  c'est  nécessaire  sur  la  convocation  de  son  secrétaire,  et 
prend  toutes  les  mesures  indispensables  à  la  bonne  marcbe  des 
fonctions  qui  lui  sont  dévolues  »   (art.  8)  (3).  j 

Les  jours  de  réunion  sont  annoncés  dans  la  Voix  du  Peuple.     V 
La  présidence  est  exercée  à  tour  de  rôle  par  les  membres.  ■ 

L'ai  ticle  30  édicté  que  les  «délégués  sont  tenus  de  ne  rendre 
compte  des  décisions,  discussions,  séances,  etc.,  etc.,  des  divers      i 
Comités  confédéraux  qu'à  leurs  organisations  respectives;  toute     5 
infraction  à  cette  clause  motivera  de  la  part  du  Comité  confédéral 
la  demande  du  retrait  de  leur  mandat  ». 

d)  Durée.  —  En  fait,  le  comité  est  nommé  pour  une  durée  de 
2  ans,  c'est-à-dire  pour  l'intervalle  de  temps  séparant  les  Con- 
grès corporatifs  nationaux,  mais  ce  n'est  pas  là  une  règle,  car  les 
délégués  sont  révocables  à  tout  instant  par  leurs  organisations. 

e)  Le  bureau  de  la  section.  —  L'article  6,  2*  alinéa,  dispose  : 
«  Elle  nomme  son  bureau,  composé  d'un  secrétaire,  d'un  se- 
crétaire-adjoint, d'un  trésorier,  d'un  trésorier-adjoint,  d'un  archi- 
viste et  fixe  les  attributions  de  chaque  membre  du  bureau.  » 

Une  proposition  (d'un  caractère  plébiscitaire)  tendant  à  faire 
nommer  les  fonctionnaires  confédéraux  par  le  Congrès  confédéral 
fui  rejetée  par  le  Congrès  d'Amiens  (1906)  (4). 

L'article  24,  l*''"  alinéa,  ajoute  :  «  Les  bureaux  des  sections, 
trésorier  et  trésorier-adjoint  sont  renouvelés  après  chaque  Congrès 
confédéral.  Ils  sont  élus  et  révocables  par  les  comités  dont  ils  dé- 
pendent. Ils  sont  rééligibles  ». 

En  pratique,  le  secrétaire    permanent  de  la  Voix  du  Peuple  a 

(1)  Rapport  du  comité  des  Fédérations  au  Congrès  confédéral  d'Amiens 
(1900),  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  24  et  29. 

(2;  Les  procès-verbaux  des  réunions  des  divers  Comités  confédéraux 
sont  publiés  dans  la  Voix  dit  Peuple. 

(3)  Cette  règle  a  été  Azotée  par  le  Congrès  confédéral  d'Amiens  \1908)  ;  v. 
Compte  rendu,  p.  217  et  s. 

(4)  Compte  rendu,  p.  217. 


CHAPITRE    II.    ORGANISATION    INTERIEURE  491 

longtemps  été  élu  comme  secrétaire-adjoint  de  la  section  desFédé- 
ations.  Quant  au  trésorier,  il  assure  le  travail  de  trésorerie  des 
deux  seclions  et  des  divers  services  de  la  G.  G.  T.,  à  la  suite  d'une 
décision  du  comilé  confédéral,  en  exécution  d'un  vœu  du  Congrès 
confédéral  de  Bourges  (1904),  (1] 

Les  candidatures  au  bureau  sonl  présentées  par  les  organisations 
adhérentes^  ainsi  qu'en  décide  l'article  24  §  2  :  «  Le  Comité  con- 
fédéral avisera  les  organisations  adhérentes  au  moins  un  mois 
avant  ce  renouvellement  afin  qu'elles  puissent  se  réunir  et  dési- 
gner les  candidats  pour  que  les  noms  de  ceux-ci  puissent  être 
publiés  quinze  jours  avant  l'élection.  »  Ce  sont  les  délégués  des 
Fédérations  au  Comité  qui  notnment  le  bureau  à  la  majorité 
absolue. 

Les  délégués  ne  sont  pas  rétribués  en  principe  :  c'est  au  comité 
de  décider  s'il  y  a  lieu  à  rétribution  et  à  en  fixer  le  taux.  En  fait, 
le  secrétaire  et  le  trésorier  seuls  reçoivent  un  traitement  fixe  :  le 
premier,  reçut  tout  dabord  230  francs  par  mois,  le  second,  qui 
depuis  le  Congrès  national  de  Bourges  (1904)  remplit  ses  fonc- 
tions pour  les  deux  sections  et  le  journal  confédéral,  était  payé 
par  la  caisse  commune  des  sections  à  raison  de  100  francs, 
somme  à  laquelle  s'ajoutaient  cinquante  francs  sur  la  caisse  du 
journal  (2).  Dans  sa  séance  du  K3  octobre  1912,  le  comité  con- 
fédéral a  élevé  et  unifié  le  traitement  des  fonctionnaires  confé- 
déraux, en  exécution  d'un  vote  du  Congrès  confédéral  du  Havre  : 
300  francs  (3). 

Les  délégués  ne  sont  admis  à  toucher  que  les  frais  occasionnés 
soit  par  leurs  voyages,  soit  par  des  travaux  spéciaux.  Les  frais 
de  délégations  sont  fixés  forfailairement  à  7  francs  par  jour 
pour  les  «  permanents  d'organisation  »  et  à  lo  francs  pour 
les  non-permanents  en  cas  de  délégation  hors  Paris,  prix  du 
voyage   non    compris.    Ces  frais   sont  souvent  remboursés   par 

(1    V.  Compte  rendu  dic  Congrès  confédéral  d'A77iiens,  p.  4. 

(2)  Compte  rendu  du  Congrès  d'Amiens,  p.  4.  —  Les  traitements  des 
fonctionnaires  de  la  C.  G.  T.  ne  sont  pas  statutaires.  L'article  25  des  sta- 
!  tuts  règle  la  question  dans  les  termes  suivants  :  «  les  indemnités  des 
I  fonctionnaires  qui,  en  raison  de  l'importance  de  leurs  fonctions,  pourront 
j  être  rétribués,  seront  fixées  par  le  comité  confédéral  ». 
I      (3;  Voix  du  Peuple,  1912,  n»  635. 


492      LIVRE    IV.    —    LA    CONFKDÉRATION    GENÉRALli    DU    TRAVAIL' 

l'organisation  qui  aura  demandé  un  délégué,  le  trésorier  confé- 
déral se  bornant  à  en  faire  lavance  (!).  J 
L'assistance  aux  réunions  est  rigoureusement  gratuite.  J 
Les  sanctions  contre  les  délégués  inexacts  sont  abandonnéel 
aux  organisations  qui  les  ont  mandatés  (Art.  30  des  sta- 
tuts} (2). 

Au  Congrès  confédéral  de  Marseille  (1908),  la  Fédération  des 
chapeliers  denmnda  que  la  rééligibililé  des  fonctio  inaires  confé- 
déraux fut  soumise  à  des  restrictions:  le  Congrès  rejeta  celle  pro- 
position (3). 


2)  Lk    COMITt;    DE    LA    SECTION    DES    UnIONS    DÉPAHTEMEN TALES    (4) 


ai  Constitution.  —  L'article  9  répétant  simplement  l'article  ( 
qui  vise  la  section  des  Fédérations,  il  n'y  a  qu'à  se  reporter  auj 
explications  déjà  données. 

D'abord  dénommée  Section  des  Bourses  du  travail,  cette  Sec 
tion  a  pris  le  nom  de  Section  des  Unions  départementales  depui 
le  Congrès  confédéral  du  Havre  qui,  on  l'a  vu,  a  substitué  le 
UnioDs  aux  Bourses  comme  unités  statutaires. 

b)  Attributions.  —  «  La  section  a  pour  objet  d'enireteni 
des  relations  entre  toutes  les  Unions  dans  le  but  de  coordon 
ner  et  de  simplifier  le  travail  de  ces  organisations  ;  de  crée 
ou  de  provoquer  la  création  de  nouvelles  Bourses  ou  Union 
de  Syndicats  divers  dans  les  centres,  villes  ou  régions  qui  ei 
sont  dépourvues  ;  de  décider  les  Syndicats  de   ces  organisations 

(1)  Y.  Rapport  du  secrétaire  fédérât  des  Bourses  au  Congrès  confédért 
d'Amiens  (1906);  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  53  ;  Cf.  Compte  rendu  d 
Congrès  confédéral  de  Toulouse  (1910),  p.  45  et  79  ;  p.  50. 

{?.)  Compte  rendu  du  Congrès  confédéral  d'Atniens  (1906\  p.  53. 

(3)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  216  et  218. 

{4j  V.  Renard  a  proposé  la  suppression  de  cette  section  dans  VHumanitt 
n°  du  13  février  1911.  Cleuet  a  renouvelé  cette  proposition  à  la  Gonférenc 
des  Bourses  et  Fédérations  de  1911,  mais  en  vain  .Bataille  Syndicalist 
n°  du  25  juin  1911).  Présentée  au  Congrès  du  Havre  (1912)  par  la  Bour; 
de  Tourcoing,  elle  ne  fut  pas  davantage  prise  en  considération. 


CHAPITRE    II.    ORGANISATION    INTÉRlEURli  493 

non  fédérées  par  métier  ou  par  industrie,  d'adhérer  à  leurs  Fédé- 
rations respectives.  Elle  dresse  périodiquement,  avec  les  rensei- 
gnements fournis  par  les  Bourses  du  Travail  ou  toute  autre  or- 
ganisation syndicale  des  statistiques  de  la  production  en  France, 
de  la  consommation,  du  chômage;  des  statistiques  comparées  des 
salaires  et  du  coût  des  vivres  par  région,  ainsi  que  du  placement 
gratuit  qu'elle  généralise  aux  travailleurs  des  deux  sexes  et  do 
tous  corps  d'état.  Elle  surveille  avec  attention  la  marche  de  la 
juridiction  ouvrière  pour  en  signaler  les  avantages  ;u  les  incon- 
vénienls  aux  organisations  confédérées.  Elle  s'occupe  de  tout  ce 
qui  a  trait  k  l'adminislration  syndicale  et  à  l'éducation  morale 
des  travailleurs  »  (art.  10)  :  elle  a  le  droit,  sanction  de  ces  attri- 
butions, de  «  suspendre  »  les  Unions  contrevenant  aux  règles  syn- 
dicales. 

«  La  section  se  réunit  ordinairement  tous  les  troisièmes  ven- 
dredis de  chaque  mois  et  exlraordinairement  selon  les  besoins, 
sur  convocation  de  son  secrétaire  »  (art.  H)  (1). 

On  remarquera  que  les  deux  sections  ont  pour  devoir  de  ne  pas 
f-ecanlonner  dans  leur  action  spécifique:  chacune  est  invilée  à 
se  préoccuper  de  l'autre,  au  cours  de  sa  propagande. 

c)  Réunions  —  d)  Durée.  —  e)  Bureau. 

Les  règles  sont  identiques  à  celles  précédemment  indiquées 
pour  la  section  des  Fédérations. 


4)  Le  comité  confédéral 


a)  Conslitulion.  —  Le  Comité  confédéral  est  formé  par  la  réu- 
nion  de  deux  sections. 

h)  Attributions.  —  Aux  termes  de  l'art.  21,  «  il  se  réunit 
pour  permettre  à  chaque  section  d'exposer  les  observations 
qu'elle  pourrait  avoir  à  présenter,  et  les  modifications  qu'elle 
pourrait  présenter  dans  l'intérêt  supérieur  du   prolétariat  orga- 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès  confédéral  d'Amiens,  p.  217. 


494   LIVRE  IV.  LA  CONFÉDÉRATION  GENERALE  DU  TRAVAIL 

nisé.  Il  est  l'exécuteur  des  décisions  des  Congrès  nationaux  ;  il 
intervient  dans  tous  les  événements  de  la  classe  ouvrière  et 
prononce  siir  tous   les  points  d'ordre   général  ». 

Aux  termes  de  l'art.  29,  le  Comité  confédéral  peut  «  sus- 
pendre »  les  organisations  adbérentes  «  dans  une  circontance 
grave»,  le  droit  de  radiation  n'appartenant  qu'au  Congrès  con- 
fédéral ^1). 

L'art.  22  ajoute  :  «  Etant  donné  que  tous  les  éléments  qui 
constituent  la  Confédération  doivent  se  tenir  en  dehors  de  toute 
école  poliliq»ie,  les  discussions,  conférences,  causeries  organisées 
par  le  Comité  confédéral  ne  peuvent  porter  que  sur  des  points 
d'ordre  économique  ou  d'éducalion  syndicale  et  scienlilique.  » 

Sur  la  proposition  de  Péricat,  délégué  de  la  Fédération  du 
bâtiment,  la  Conférence,  tenue  en  1910,  par  les  Fédérations  corpo- 
ratives et  les  Unions  locales,  décida  que  la  «  Confédération  (c'est- 
à-dire  les  fonctionnaires  confédéraux)  fournirait  aux  organi- 
sations confédérées  un  rapport  financier  semestriel  de  manière 
que  les  Syndicats,  les  Fédérations  et  les  Bourses  connaissent 
les  versements  de  chaque  organisation  »  (2i. 

La  Conférence  des  Fédérations  et  des  Unions  locales  tenue  en 
1911  a  chargé  le  comité  confédéral  du  soin  de  publier  les  comptes 
rendus  des  Congrès  confédéraux  (3). 

Les  deux  comités,  et  particulièrement  le  comité  confédéral, 
sont  ((  accusés  »  d'être  des  «  comités  directeurs  »  ;  ils  s'en  défen- 
dent et  affirment  n'être  que  des  mandataires  (4).  «  Fédérations 
de  métier  et  d'industrie,  a  écrit  notamment  Paul  Delesalle,  ancien 
secrétaire-adjoint  du  comité  de  la  section  des  Bourses,  sont 
libres  au  sein  de  la  Confédération.  Chaque  organisation  est  aulo- 


(1)  Le  comité  confédéral  ayant  rayé  la  Bourse  du  travail  de  Saint-Quenlin 
et  admis  en  son  lieu  et  place  une  union,  le  Congrès  confédéral  de  Marseille 
(1908),  annula  cette  décision  antistatutaire,  et,  en  raison  des  circonstances, 
admit  les  Syndicats  adhérents  à  ces  deux  organisations  {Compte  rendu, 
p.  56). 

(2)  Compte  rendu,  p.  79. 

(3)  Voix  du  Petiple,  1911,  n°  563. 

(4)  V.  notamment  une  circulaire  du  Comité  des  Bourses  rapportée  dans 
la  Voix  du  Peuple,  n°  121.  Cf.  ce  que  dit  Yvetot  à  la  Conférence  extraor- 
dinaire des  Bourses  et  Fédérations    1909)  ;  Compte  rendu,  p.  71. 


CHAPITRE    II.    —    ORGANISATION    INTERIEURE  493 

nome  et  mène  sa  propre  action  comme  il  lui  convient  »  (1). 
L'article  ^7  des  statuts  appuie  cette  prétention  :  «  La  C.  G.  T. 
basée  sur  le  principe  du  fédéralisme  et  de  la  liberté,  assure  et 
respecte  la  complète  autonomie  des  organisations  qui  se  seront 
conformées  aux  présents  statuts  ». 

Il    ne  peut  être  question  d'examiner  ici   la  valeur  de  ces  re- 
proches (qui  sont  particulièrement  le  fait  des  organisations  par- 
tisans de  la  R.  P.)  parce  qu'ils  se  rapportent  à  dos  polémiques  et 
visent  des  faits  d'ordre  personnel  en  dehors  de  l'objet  de  ce  livre. 
Il  faut  se  borner  à  dire  que  les  Congrès  nationaux  ont  jusqu'ici 
dédaigné  ces  reproches  et  qu'ils  ont  ap|)rouvé  les  actes  confédé- 
raux à  d'importantes  majorités.  On    aurait  tort  toutefois  d'atta- 
cher à  ces  votes  une  portée  qu'ils  ne  peuvent  avoir  sur  ce  point 
précis  du  caractère  du  comité   confédéral,   car   l'approbation   est 
donnée  aux  actes  confédéraux  moins  en  considération   des  statuts 
que  des  nécessités  de  la  lutte.  Cette  lutte  est  menée  par  «  une  mino- 
rité audacieuse  »,  par  une  élite  de  militanls  résolus  et  conscients  : 
un  sentiment  de  Tintérèt  prolétarien  bien  entendu  n'oblige  t-il  pas 
les  syndiqués  à  approuver  des  actes  qu'ils  savent  bien  ne  pouvoir 
être  le  fait  de  leur  unanimité  consciente  et  résolue,  qu'ils  savent 
bien  n'être  pas  accomplis  conformément  à  l'article  37, but  et  non 
point  de  départ  ? 

Quoiqu'il  on  soit,  pour  pallier  à  ce  défaut,  ou  apparence  de 
défaut,  dont  les  circonslanees  ont  fait  quelquefois,  par  nécessité, 
une  réalité,  la  Bourse  de  ClerLnont-Ferrand  demanda  au  Congrès 
cor()oratif  de  iMarseille  (1908)  que  fussent  tenues  semestriellement, 
à  côté  des  réunions  du  Comité  confédéral,  des  Conférences  des  dé- 
légués des  Bourses  et  Fédérations  comportant  une  représentation 
réelle  des  organisations  de  province  :  c'est  à  la  Conférence  extra- 
ordinaire de  1909  que  la  question  fut  renvoyée.  Elle  en  décida  le 
principe  (2)  :  ainsi  fut  rendu  sinon  permanent  du  moins  régulier, 
l'essai  qui  fut  alors  heureusement  tenté  en  exécution  de  la 
décision  du  Congrès  de  Marseille. 

(1)  P.  Delesalle,  La  Confédération  générale  du  Travail,  p.  16. 

(2)  Compte  rendu,  p.  69  et  s.  —  C'est  en  exécution  d'un  vœu  du  Con- 
grès confédéral  d'Amiens  que  la  question  fut  examinée  par  la  Confé- 
rence {Compte  rendu  du  Congrès,  p.  217). 


496       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

Sur  le  rapport  de  Gaillol  (Fédération  des  dessinateurs)  les  règles 
suivantes  furent  adoptées  pour  la  réglementation  de  ces  réu- 
nions (1)  : 

«  P  Que  les  Conférences  projetées  semestriellement  soient,  à 
«  titre  provisoire,  tenues  annuellement,  celles-ci  étant  comme  un 
«  aclieminement  vers  des  Conférences  plus  rapprochées  à  établir 
«  ultérieurement  ; 

«  2°  Pour  faciliter  l'envoi  des  délégués  par  les  organisations  lo- 
j  cales  ou  nationales  dont  les  ressources  seraient  suffisantes,  la 
«  Conférence  actuelle  décide  également  d'accorder  à  ces  organisa- 
«  tions  les  frais  de  transport  comme  incombant  à  la  Caisse  confédé- 
«  raie  (2) ; 

«  Il  est  également  décidé  que  pour  pallier  aux  difficultés  pécu- 
«  niairesde  certaines  Bourses,  il  pourra  être  admis  qu'un  même  dé- 
«  légué  représentera  deux  Bourses  de  la  même  région  ; 

«  3°  Ces  Conférences  se  tiendront  à  Paris  ; 

«  4°  L'objet  de  ces  Conférences  consisterait  à  solutionner  les 
«  questions  d'ordre  administratif  survenues  entre  les  Congrès  con- 
«  fédéraux.  La  Conférence  actuelle  est  d'avis  que  ces  Conférences 
«  auront  un  mandat  de  contrôle  d'ordre  général;  elles  auront  éga- 
('  lement  à  étudier  et  à  solutionner  les  conflits  en  cours,  renvoyés 
«  par  le  Comité  confédéral  ; 

<i  5°  Les  délégués  permanents  au  comité  confédéral  pourront 
«  assister  à  ces  Conférences  à  titre  consultatif  ». 

c)  Réunions.  —  Le  comité  se  réunit  régulièrement  tous  les 
deux  mois  et  extraordinairement,  en  cas  de  besoin,  sur  la  convo- 
cation de  son  bureau  (art.  21j  (3). 

L'atticle  30  décide  :  «  Les  délégués  du  Comité  confédéral 
sont  tenus  d'assister  régulièrement  aux  séances  pour  lesquelles 
ils  sont  convoqués  dans  l'intérêt  même  des  organisations  qu'ils 
représentent.  Lorsqu'un  délégué  aura  manqué  à  plus  de  trois 
séances  sans  excuse,  le  bureau  de  la  section  respective  en  avisera 
l'organisation  intéressée  en  l'invitant  à  le  ronijilacer.  » 

(1)  Compte  ren-hi  de  la  Conférence,  p.  102  et  s. 

(2)  Décision  confirmée  par  le  Congrès  confédéral  du  Havre  (1912)  (Voix 
du  Peuple,  1912,  n°  630). 

(31  Cette  périodicité  a  été  fixée  par  le  Congrès  Confédéral  d'Amiens  ;  au- 
paravant, les  réunions  avaient  lieu  tous  les  trois  mois  (Coinpte  rendu, 
p.  218  et  s). 


CHAPITRE    II.    ORGANISATION    INTERIEURE  497 

d)  Durée.  —  Comilé  permanent,  de  même  que  les  deux  comilés 
deseclion,  ses  membres  sonl  révocables  ad  nutimi  par  les  orga- 
nisalions  adhérentes  qui  les  ont  délégués. 

e)  Bureau  du  Comité.  —  II  est  formé  par  la  réunion  des 
bureaux  des  deux  sections  et  des  secrétaires  des  diverses  commis- 
sions confédérales.  —  Il  a  pour  secrétaire,  le  secrétaire  de  la 
section  des  Fédérations,  auquel  est  donné  le  titre  de  secrétaire 
général  de  la  C.  G.  T. 

Aux  termes  de  l'art.  23,  il  prépare  la  réunion  du  comité 
confédéral  et  veille  à  l'exécution  des  décisions  prises  en  assemblée 
générale  ». 

Au  Congrès  de  Montpellier  (1),  l'art.  23  «  passionna  les 
débats  de  la  commission  »,  ainsi  que  le  fit  remarquer  son  rappor- 
teur, car  le  projet  voté  par  le  Congrès  des  Bourses  d'Alger,  pro- 
posait deux  secrétaires. 

Sans  défendre  le  vole  d'Alger,  se  bornant  à  constater  que  la 
commission  mettait  «  en  état  d'infériorité  morale  la  section  des 
Bourses  »,  Niel  demanda  que  le  secrétaire  confédéral  fût  tantôt 
le  secrétaire  des  Fédérations,  tantôt  celui  des  Bourses,  au  choix 
du  Congrès.  Estor  (Bourse  d'Angoulême),  Rigaud,  Woillot  (Fédé- 
ration du  papier)  appuyèrent  celte  manière  de  voir.  Mais  Bourchet 
la  combattit  vivement  :  ((  Vous  comprenez  qu'il  n'est  pas 
possible  que  le  secrélairo  d'une  section  de  Bourses,  qui  n'est 
qu'un  organe  administratif,  puisse  représenter  un  groupement 
de  lutte.  Il  faut,  disaii-il encore,  pour  entretenir  la  lulle,  faire  de 
l'agitation,  de  la  propagande,  et  c'est  le  secrétaire  des  Fédérations 
qui  seul  peut  le  faire  utilement.  »  Ce  fut  aussi  l'opinion  du  réfor- 
miste  Coupât  qui  fit  valoir  en  outre  cet  argument  :  «  Dans  les  re- 
lations internationales,  l'organisation  des  Bourses  a  disparu  pour 
faire  place  aux  Fédérations,  par  conséquent,  encore  à  ce  point  de 
vue,  le  secrétaire  des  Bourses  ne  serait  pas  qualifié  pour  remplir 
utilement  son  rôle  au  comilé  confédéral  (2)  ». 

(1)  Compte  rendu,  p.  176. 

(2)  Il  y  a  lieu  de  faire  ici  observer  que  de  nombreux  réformistes  deman- 
dent la  suppression  de  la  section  des  Bourses.  Cf.  notamment  :  E.  Guebnibb, 
secrétaire  de  la  Bourse  du  Travail  de  Reims,  Vers  Vunitè  ouvrière  par 
la  disparition  de  la  Fèdératioti  des  Bourses,  [Revue  Syndicaliste,  1906, 
n"  18,  p.  143).  Cf.  Compte  rendu  du  Congrès  d'Amiens  (1906),  p.  110. 

Maxime  Leroy  32 


498       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

Le  Congrès  se  rangeant  à  l'opinion  de  sa  commission,  vota 
l'art.  23,  à  l'unanimité  moins  13  voix. 

Délégations  des  divers  fonclionnaives  confédéraux .  —  «  Les 
fonctionnaires  de  la  Confédération  ou  les  délégués  à  s?s  divers 
comités  pourront  être  envoyés  en  délégation  au  nom  de  la  Confé- 
dération suivant  décision  de  leurs  sections  respectives  ou  en  cas 
d'urgence  absolue  sur  l'initiative  du  bureau  confédéral.  La  date 
et  les  motifs  nécessitant  ces  délégations  seront  consignés  sur  un 
registre  spécial  qui  indiquera  également,  avec  les  noms  des  orga- 
nisations visitées,  les  noms  et  organisations  des  camarades  dé- 
légués de  la  C.  G.  T.  »  (art.  25). 

Le  comité  confédéral  des  Fédérations  décida  que  les  Bourses 
ne  pourront  se  servir  du  titre  du  comité  confédéral  qu'autant  que 
les  «  camarades  auront  été  délégués  par  l'un  des  deux  comités 
ou  |)ar  la  commission  des  grèves  »  (1). 


k)  La  commission  de  la   «  voix  du  peuple  » 


Elle  est  composée  de  membres  nommés  par  les  deux  sections,  à 
raison  chacune  de  six,  et  du  gérant  du  journal.  Elle  élit  (2)  son 
secrétaire  qui  est  en  même  temps  secrétaire  de  rédaction  (ar- 
ticle 12)  (3).  Elle  se  réunit  chaque  fois  qu'il  est  nécessaire  et  ré- 
gulièrement avant  l'apparition  de  chaque  numéro  (art.  13). 

L'art.  13  détermine  ses  attributions  :  o  elle  a  pour  objet  de 
recevoir,  de  classer  et  de  vérifier  les  articles  et  communications, 
elle  veille  à  ce  qu'en  aucun  cas  l'organe  de  la  Confédération  ne 
devienne  la  tribune  publique  de  polémiques  injurieuses,  de  que- 
relles personnelles  ou  politiques  entre  Syndicats  ». 


(1)  Voix  du  Peuple,  1909,  n»  479. 

(2)  Antourville  et  Bousquet  demaudèrent  au  Congrès  confédéral  d'Amiens 
(1906),  que  le  secrétaire  du  journal  fut  élu  par  le  Comité  confédéral 
[Compte  rendu,  p.  103  et  105j. 

(3)  Depuis  janvier  1909,  les  fonctions  de  secrétaire  ont  été  supprimées, 
(Compte  rendu  du  Congrès  confédéral  de  Toulouse  (i^lQ),  p.  115. 


CHAPITRE    11.     —    ORGANISATION    INTÉRIEURE  499 

1!  faut  remarquer  que  celte  commission,  ainsi  d'ailleurs  que 
la  commission  de  la  grève  générale,  est  composée  par  les  deux 
seclions,  sans  que  l'une  ait  une  prééminence  sur  l'autre  :  ainsi 
est  maintenue  l'égalité  entre  les  deux  groupements  naguère 
antagonistes  el  est  assurée  l'iinilé  d'action. 

11  appartient  aux  membres  de  celle  commission  d^accepter  ou 
d"  refuser  les  articles  qui  sont  envoyés  au  journal.  Sur  la  propo- 
sition de  Quillenl,  le  Congrès  confédéral  de  Marseille  vota  la  réso- 
lution suivante  qui  apporte  une  légère  restriction  à  cette  liberté  : 
«  l.a  Voix  du  Peuple  devra  insérer  descommunicatiods  succinctes 
relatives  à  des  contestations  ou  à  des  protestations  intéressant  un 
Syndicat  ou  un  syndiqué  confédéré.  Les  articles  ne  devront  traiter 
fjUe  des  questions  d'intérêt  général  »  (1). 

En  volant  celle  résolution,  le  Congrès  a  voulu  empêcher  les 
polémiques  personnelles  qui,  à  un  moment  donné,  encombrèrent 
le  journal. 


5)  La  commission  de  conthôlb 


«  La  commission  de  contrôle  a  pour  objet  de  veiller  à  la  bonne 
gestion  financière  des  divers  services  de  la  Confédération.  Chaque 
année,  au  mois  de  juin,  elle  procède  à  la  vérification  des  comptes 
liiianciers,  dépenses  et  recettes,  de  la  section  de  la  Fédération  des 
Bourses,  de  la  section  des  Fédérations  d'industries  et  dé  métiers, 
de  la  commission  des  grèves  et  de  la  grève  générale,  et  du 
journal. 

«  Le  résultat  de  ses  opérations  est  consigné  dans  un  rapport 
d'ensemble  qui  est  soumis  au  Comité  confédéral  et  publié^  s'il  y 
a  lieu,  dans  le  journal  de  la  Confédération.  » 

Le  Congrès  corporatif  de  Montpellier  (1902)  avait  décidé  que 
celle  commission  (art.  19  des  statuts)  serait  composée  de 
12  membres,    délégués  à  raison  de  6   membres  par  chacune  des 

(1)  Compte  rendu,  p.  113. 


500       LIVRK    IV.    —    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

sections.  Depuis- le  Congrès  corporatif  de  Bourges  (1904)  elle  est 
composée  à  raison  d'un  délégué  par  Fédération  corporative  ayant 
son  siégea  Paris  (1)  :  pour  empêcher  les  contrôlés  de  se  sur- 
veiller eux-mêmes. 

Elle  se  réunit  au  moins  une  fois  par  mois,  en  exécution  d  un 
vœu  de  la  commission  de  contrôle  présenté  au  Congrès  confé- 
déral d'Amiens,  renouvelé  à  Marseille.  Un  contrôleur  assiste  de 
droit  aux  réunions  du  Comité  confédéral  «  afin  de  pouvoir  rendre 
le  contrôle  plus  efficace  en  connaissant  le  caractère  et  le  bien 
fondé  des  dépenses  engagées  (2)  ». 


6)  La  commission  de  délimitation  des  fédérations 


Jusqu'au  Congrès  confédéral  du^Hâvre  (1912),  les  comités  de 
sections  et  le  comité  confédéral  étaient  seuls  chargés  d'examiner 
les  difficultés  constitutionnelles  entre  les  organisations.  Sur  le 
rapport  de  R.  Lenoir,  ce  congrès  décida  que  le  comité  confédéral 
désignerait,  dans  les  mêmes  conditions  que  les  autres  commis- 
sions, une  commission  spéciale  de  délimitation  des  Fédérations. 
«  Les  Fédérations,  dit  Lenoir,  ne  pouvant  pousser  jusqu'à  l'ar- 
bitraire leur  recrutement...  il  est  indispensable  qu'une  certaine 
souplesse  puisse  concilier  le  vague  et  l'incertitude  qui  entourent 
certaines  professions  lorsqu'il  s'agit  de  les  affecter  à  une  indus-  | 
trie.  Pour  ces  cas  relativement  nombreux,  la  Commission  fera 
appel  à  l'esprit  de  loyauté  et  de  conciliation  des  Fédérations  in- 
téressées, pour  qu'elles  apaisent  dès  leur  naissance,  les  contesta- 
tions qui  pourraient  légitimement  se  produire.  »  m 

Ainsi  était  ce  nsolidé  un  vote  du  Congrès  de  Toulouse  (1910). 

(1)  Compte  retidu  du  Congrès  de  Bourges,  p.  198  et  suiv. 

(2)  C.  G.  T.  Rapport  des  Comités  au  XVlIo  Congrès  corporatif  {l'3i0), 
p    122.  —  Cf.  Compte  rendu  du  Congrès  d'Amiens  ^1906;,  p.  71. 


GHAPITRK    H.    ORGANISATION    INTERIEURE  501 


7)  Service  de  la  trésorerie 

La  comptabilité  confédérale  comprend  quatre  comptes  géné- 
raux :  les  comptes  des  Fédérations  et  des  Bourses,  ceux  de  la 
Commission  des  huit  heures,  de  Ja  Grève  générale  et  du  journal. 
Reprenant  une  résolution  du  Congrès  confédéral  de  Bourges  (1904) 
la  Conférence  extraordinaire  des  Bourses  et  Fédérations  corpora- 
tives de  1909  décida  que  ces  divers  comptes  seraient  unifiés  par 
«  un  livre  de  caisse  »  unique  (1),  par  «  un  journal-grand  livredont 
le  système  est  bien  connu  et  sur  lequel  le  débit  et  le  crédit  de  cha- 
cun des  comptes  (ci-dessus  visés)  serontconslamment  à  jour  au  fur 
et  à  mesure  que  les  opérations  de  la  caisse  viennent  s'inscrire  sur 
le  journal  Grand-Livre  ». 

Il  y  a  lieu  de  noter,  en  plus,  la  caisse  confédérale  des  grèves  : 
la  G.  G.  T.  est  a  l'intermédiaire  entre  les  organisations  qui  lui 
font  parvenir  des  fonds  pour  les  grèves  et  celles  des  organisa- 
tions auxquelles  ces  fonds  sont  destinés  (2)  ». 

Pour  rendre  la  comptabilité  confédérale  plus  claire  et  plus  sin- 
cère, la  Conférence  des  Bourses  et  Fédérations  tenue  en  1911  dé- 
cida que  les  organisations  fédérales  «  fourniraient  à  la  G.  G.  T. 
leur  état  financier  qui  comprendra  la  situation  de  chacun  des 
Syndicats  qui  y  sont  adhérents  (3)  ». 


8)  La  commission  des  grèves  et  de  la  grève  générale  (4) 


Aux  termes  des  statuts  votés  au  Congrès  de  Montpellier,  cette 

(1)  Compte  rendu,  p.  90  et  s.  —  Cf.    Compte  rendu  du  Congrès  confé- 
déral d'Amiens  (1906),  p    4. 

(2)  Compte  rendu  du   Congrès  confédéral  de  Toulouse  (1910),  p.  120. 

(3)  Voix  du  Peuple,  n»  563. 

(4)  Bibliographie.  Comptes  rendus  des  Congrès  corporatifs  et  socialistes  ; 
Henri  Girard  et  Fernand  Pelloutibr  (F.  Pelloutier  en  serait,   dit-on,  le  seul 


502       LIVRE    IV.   LA    COiNFÉDÉRATlON    GÉNÉRALE   DU    TRAVAIL 

commission  est  «  composée  de  12  membres  pris  à  raison  de  6 
dans  chacune  des  deux  sections  de  la  Confédération  »  (art.  16). 
Elle  a  un  bureau  constitué  par  un  secrétaire,  qui  a  charge  de  la 
convoquer  (art.  17),  et  par  un  trésorier,  qui,  rappelons-le,  assure 
eu  même  temps  la  comptabilité  des  deux  sections  confédérales, 
depuis  le  Congrès  confédéral  d'Amiens  (1906). 

Quoique  statutaire,  celte  commission  fut  suspendue,  quelque 
temps  après  le  Congrès  de  Bourges  (1904)  par  le  comité  confé- 
déral dans  les  conditions  suivantes  rapportées  par  le  rapport  du 
comité  confédéral  au  Congrès  d'Amiens  (1906)  :  «  L'agitation 
pour  les  huit  heures  constituant  une  absorbante  préoccupation 
pour  les  organisations  et  les  sous-comités  de  la  grève  générale, 
le  Comité  décida  de  suspendre  le  fonctionnement  de  la  caisse 
de  la  Commission  des  grèves  et   de  la  grève  générale,  jusqu'au 


auteur)  Qu'est-ce  que  la  grève  générale  ?  Paris,  1894j  ;  Désiré  Descamps, 
La  grève  générale  !  Armentières,  1895  :  Jean  Allemakb,  Le  socialisme  en 
France  Paris,  1900,  p.  39  et  s.^  ;  Le  socialistjie,  V°  Grève  générale  dans 
l'Encyclop.  pop.  ill.  du  xix*^  s.  (H.  May  éd.  1900  ;  Rapport  sur  la  grève 
générale  (Rapport  lu  au  Congrès  antiparlementaire  anarcliiste  interna- 
tional, Paris,  1900)  ;  La  Grève  générale  (Publ.  du  Comité  de  propagande 
de  laGrève  géfiérale,  Paris  1901)  ;  La  Grève  générale  (Rapport  du  P.O.  S  R. 
au  Congrès  antiparlementaire,  Paris  1901  j;  La  Grève  générale  et  le  so- 
cialisme. Enquête  internationale.  Opinions  et  Documents  [Mouvement  so- 
cialiste, 1901,  ,  nos  137^  138^  139^  14O1;  Grève  générale  réformiste  et  grève 
générale  révolutionnaire  (Publication,  dont  l'auteur  serait  E.  Pouget,  de 
la  Commission  des  grèves  et  de  la  grève  générale,  Paris,  1902).  Cette  bro- 
chure est  une  réponse  à  deux  articles  publiés  par  J.  Jaurès  dans  la  Petite 
République  le  2  août  et  le  l^'"  septembre  1901  ;  L.  Niel,  Les  syndicats  et 
la  révolution  (Paris  1902  ;  Léon  Scowab,  La  grève  générale  [Thèse  de  doc- 
torat en  droit,  JSancy,  1902j  ;  E.  Giraud,  La  grève  générale  révolutionnaire 
(Puteaux,  1903)  ;  E.  Giraud,  Au  lendemain  de  la  Grève  générale.  Organi- 
sation communiste  du  travail  (Puteaux,  1903)  ;  Friedberg,  Le  parlementa- 
risine  et  la  grève  générale  [Mouvement  socialiste,  1904,  n°=  139,  140  ; 
Etienne  Buissor,  La  grève  générale  Bibliothèque  socialiste,  Paris,  1905)  ; 
G.  SoREL,  Réflexions  sur  la  violence,  particulièrement  :  La  grève  générale 
prolétarienne  [Mouvement  socialiste^  1906,  n°  172,  p.  256)  ;  Robert 
Grim,  La  grève  générale  politique  [Der  politische  Massenstreik],  trad.  de 
l'allemand  (Lausanne,  1906;  ;  Le  Congrès  anarchiste  tenu  à  Amsierdain 
(août  1907),  p.  75  et  s.  ïParis,  1908);  R.  Grunn,  La  grève  générale  politique  ; 
E.  Vandervelde,  La  grève  générale  (Gand,  1909)  ;  Rosa'  Luxemboorg,  La 
grève  en  masse,  le  Parti  et  les  syndicats  ^trad.  de  l'allemand,  par  Bracke, 
Gand,  1910). 


CHAPITRE   II.    —    ORGANISATION    INTERIEURE  503 

4^' mai  1906,  afin  de  ne  pas  gaspiller  les  ressources  des  organisa- 
tions (1)  ». 

Historiquement,  cette  commission  remonte  à  un  vote  du  Con- 
grès national  des  Chambres  syndicales  et  groupes  corporatifs  ou- 
vriers, congrès  hors  série  tenu  à  Paris  en  1893  (2). 

Après  un  vote  unanime  (moins  une  voix)  en  faveur  du  prin- 
cipe de  la  grève  générale,  il  décida,  sur  la  proposition  de  la  So- 
lidarité des  menuisiers  de  la  Seine,  la  création  d'une  commission 
d'organisation  de  propagande  composée  des  délégués  du  Secré- 
tariat national  du  travail  (3)  et  de  k  Fédération  des  Boi'rses 
et  de  neuf  membres  qui  furent  désignés  immédiatement  en 
séance  (parmi  lesquels  Hamelin,  délégué  de  la  Fédération  du 
Livre,  (4).  En  outre,  le  Congrès  vota  la  création  d'une  caisse 
nationale  des  grè''es,  destinée  à  soutenir  les  Syndicats  en  lutte 
et  à  organiser  la  grève  générale  (5).  Précédemment,  le  Parti 
allemaniste  avait  créé  une  caisse  de  ce  genre  à  son  Congrès  na- 
tional de  1891  (6).  Vote  important.  Les  fortunes  diverses  de 
celte  commission,  transformée  et  renouvelée  par  la  suite,  sont 
liées  à  l'histoire  doctrinale  de  la  grève  générale,  qui  est  elle- 
même  un  chapitre  de  l'histoire  de  la  technique  révolutionnaire, 
et  à  l'histoire  de  la  concentration  des  Syndicats  à  la  C.  G.  T. 

Les  théoriciens  du  syndicalisme  enseignent  que  si  une  société 
nouvelle  doit  naître  des  Syndicats  fédérés,  celte  société  ne  sera  que 
le  développement  de  l'organisation  réalisée  ;  aussi  rejettent-ils  à 
peu  près  complètement  la  vieille  doctrine, dite  blanquiste,du  coup 
de  main  militaire  sur  les  pouvoirs  publics.  Le  syndicalisme  n'est, 
ne  veut  être  que  professionnel  :  comment  les  Syndicats  ouvriers 
pourraient-ilà,  conformément  aux  considérants  de  leurs  statuts, 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès  d'Amiens,  p.  17. 

(2)  Le  Congrès  allemanisle  de  Saint-Quentin  (XI <>  Congrès  national, 
1892)  avait  «  invité  la  Bourse  du  Travail  de  Paris  et  la  Fédération  des 
Bourges,  à  mettre  à  l'ordre  du  prochain  Congrès  (1893)  la  question  de  la 
grève  générale  »  {Compte  rendu,  p.  53). 

(3j  Ce  secrétariat  avait  été  fondé  à  la  suite  d'une  résolution  du  Congrès 
de  iiruxelles  (1891)  par  le  Congrès  du  P.  ô.  F.  qui  se  tint  à  Lyon,  trois 
mois  après 

(4)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Paris,   p.  49. 

(5)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Paris,  p.  47  et  s.,  p.  61  et  s. 
(Gj  Compte  rendu  du  X^  Congrès  national  tenu  à  Paris,  p.  48. 


504       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GENERALE    DU    TRAVAIL 

prendre  la  directioa  de  la  produclion,  s'ils  n'étaient  pas  des  grou- 
pements de  compétences?  Un  coup  de  main  heureux  peut  donner 
la  clef  des  ministères,  mais  comment  lesvainqueurs  rendraient-ils 
cette  victoire  utile  et  non  éphémère  s'ils  n'avaient  pas  une  supé- 
riorité technique  et  sociale  décisis'e  sur  leurs  anciens  maîtres? 
«  Le  difficile  en  période  révolutionnaire,  ont  écrit  Jules  Guesde  et 
Lafargue,  n'est  pas  de  s'emparer  du  pouvoir,  mais  de  le  con- 
server (i),  »  Les  svndicalistes  disent  donc  que  c'est  par  supé- 
riorité professionnelle  que  les  ouvriers  pourront  préparer  la  nais- 
sance d'une  société  durable  où  la  solidarité  des  services  ne 
résultera  que  des  différenciations  entre  les  diverses  lâches,  toutes 
égales,  équivalentes  les  unes  aux  autres  par  leur  utilité  écono- 
mique et  Ifur  destination  sociale. 

A'oilà  la  théorie.  En  fait,  le  syndicalistne  est  encore  pénétré  de 
blcinquisme;  il  est  «  harricaJier  » ,  comui  e  aulrefois  le  socialisme 
était,  suivant  l'expression  de  Vallès,  »  une  sentinelle  d'émeute  ■>  (2), 
Il  lait  appel  aux  «  minorités  conscientes  des  Syndicats  »  (3),  à  la 
façon  des  hianquistes  et  des  républicains  conspirateurs:  ceux-là, 
sous  l'Empire,  ne  voulaient  voir  dans  l'Internationale  des  tra- 
vailleurs que  l'organisation  insurrectionnelle  permanente  du 
prolétariat. 

Au  Congrès  socialiste  de  1S99,  Aristide  Briand  conseillait  aux 
électeurs  de  combattre  avec  des  bulletins  de  vote  et  avec  des 
piques  et  des  fusils  (4).  Niel,  qui  fut  secrétaire  de  la  C.  G.  T.,  a 
comparé  les  grèves  à  des   c  escarmouches  »  et  manifesté   l'espoir 

(l)  Jules  Guesde  et    Paul    Lafargue,    Le   programme   du    parti    ouvrier 
(6«  éd.  1902),  p.  30. 
i2)  L'Insurgé,  p.  104. 

(3)  Les  syndicalistes  dits  réformistes  sont  partisans  de  cette  théorie,  des 
minorités,  avec  quelques  nuances  Dans  une  communication  faite  à  l'occa- 
sion du  1'"''  mai, le  comité  central  de  la  Fédération  des  travailleurs  duLivre 
l'a  formulée  dans  les  termes  suivants  :  «  Il  est  jusle  de  reconnaître  que  ce 
sont  les  efforts  des  minorités  corporatives,  se  renouvelant  sans  cesse  dans 
l'action  et  avec  l'inexpérience  d'élément  jeunes  et  toujours  nouveaux,  qui 
essaient  d'entraîner  à  leur  suite  les  nomi)reux  indifférents  ou  hostiles  pour 
réaliser  des  améliorations  ou  pour  préparer  les  destructions  nécessaires  qui 
feront  surgir  la  société  idéale...  »  {Typographie  française,  n"  du  1'^'"  mai 
i910i 

(4)  Com,pte  rendu  du  /*""  Conr/rès  général  des  organisations  socialistes, 
p.  242. 


CHAPITRE    II.    —    ORGANISATION    INTÉRIEURE  503 

que  les  Syndicats  deviendraient  bien  loi  des  «  armées  offen- 
sives (1)  ».  Au  Congrès  anarchiste  d'Amsterdam  (i907j,Malatesta 
dit  qu'il  fallait  bien  se  «  garder  de  lomber  dans  l'illusion  né- 
faste qu^avec  la  grève  générale,  l'insurrection  armée  devient  une 
superfétation  (2)  ».  Pour  contrarier  «  l'action  policière  et  goii- 
vernemenlale  de  plus  en  plus  audacieuse  »,  Camille  Devillar  s'est 
demandé,  dans  un  article  de  la  Voix  du  Peuple,  s'il  «  ne  con- 
viendrait pas  de  reconstituer  le  Carbonarisme  (3),  »  et,  à  son 
Congrès  de  1909,  la  Fédéralion  de  la  voiture  a  émis  un  vœu  en 
faveur  d'organisations  insurrectionnelles  secrètes  (4). 

Dans  les  brochures  de  propagande,  on  retrouve  quelquefois  le 
langage  militaire  du  vieux  blanquisme,  l'héritier,  élevé  en  pleine 
légende  napoléonienne,  d'une  époque  qui  avait  aimé  les  «jour- 
nées», les  conspirations,  les  sociétés  secrètes  et  vu  l'etfet  de  la 
guerre  de  rues  :  le  14  juillet  qui  sauve  la  Constituante,  le  10  août 
qui  renverse  la  monarchie,  le  31  mai  qui  proscrit  les  Girondins; 
il  avait  vu  et  il  avait  participé  aux  «  journées  de  février  »  qui 
abolirent  la  royauté. 

Avec  le  suffrage  universel,  on  crut  qu'allait  disparaflre  toute 
cause  d'insurrection  ;  c'est  ce  qu'écrivit,  entre  tant  d'autres,  Ar- 
mand Marrast  dans  son  rapport  sur  la  nouvelle  constitution  ré- 
publicaine de  48.  Le  coup  de  main  blanquiste  du  31  octobre  1870 
contre  le  gouvernement  de  la  Défense  nationale,  les  «  journées  » 
de  la  Commune,  bousculèrent  cet  optimisme.  Après  l'achève- 
ment du  plan  Haussinaun,  la  défaite  de  la  Commune  aidant, 
l'inutilité  des  journées  sembla  de  nouveau  aussi  démontrée  que 
celle  du  régicide.  Dans  un  livre  qui  parut  au  lendemain  de  la 
Commune,  Benoit  Malon  demanda  aux  socialistes  d'abandonner 
les  «  conspirations,  les  émeutes,  les  panacées  gouvernementales 
et  les  procédés  autoritaires  (5)  ».    Les     socialistes   n'écoutèrent 

« 

(1)  Les  Syndicats  et  la  Révolution  ;I902). 

(2)  Le  Congrès  anarchiste.  Co^apte  rendu  analytique,  p.  82. 

(3)  Voix  du  Peuple,\'^OS,  n°  412.  Les  Ctievaliers  du  travail  ont  pendant 
quelques  années  joué  ce  rôle  de  carbonari,  sans  d'ailleurs  que  l'on  ait  de 
renseignements  certains  sur  leurs  statuts  et  leur  activité  (Pelloutier  et 
Briand  ont  été  Chevaliers  du  Travail;. 

(4)  Voix  du  Peuple,  1909,  n»  473. 

(5i  La  troisième  défaite  du  prolétariat  français  (1871),  p    537. 


506   LIVRE  IV.  —  LA  CONFÉDÉRATION  GÉNÉRALE  DU  TRAVAIL 

qu'en  partie  Malon  :  ils  ne  cessèrent  d'être  émeutiers  que  pour 
devenir  politiciens.  Mais  tandis  quune  partie  des  ouvriers  s'or- 
ganisait ainsi  en  groupements  politiques,  d'autres  bornèrent  leur 
activité  à  donner  des  cadres  professionnels  au  prolétariat  :  aux 
groupements  d'opinions  se  soudèrent  peu  à  peu  des  groupements 
techniques,  des  S3'ndicats. 

Alors,  sous  l'influence  des  vieilles  traditions  blanquistes  per- 
sistantes et  de  cette  forme  de  groupement  professionnel  (1), 
s'élabora  une  nouvelle  théorie  de  l'insurrection,  mais  plus  spéci- 
fiquement prolétarienne  que  l'ancienne  :  la  grève  générale,  en- 
trevue déjà  par  l'Internationale  des  travailleurs,  a  crû  parallèle- 
ment à  l'organisation  syndicale.  Ce  n'est  plus  le  pouvoir  poli- 
tique qui  est  visé,  ce  n'est  plus  sur  le  Palais  législatif  et  THôtel- 
de-Ville  que  se  dirigeront,  penseront  à  se  diriger  les  ouvriers  en 
masse  :  leur  but,  c'est  Tusine,  l'outillage  ;  leur  ambition,  c'est  de 
se  substituer,  par  la  violence  et  le  mérite,  au  patronat.  De  poli- 
tique, la  doctrine,  la  théorie  delà  Révolution,  est  aussi  devenue 
j)rofessionnelle,  économique,  mais  sans  perdre  cependant  tout 
caractère  émeulier,  toute  allure  blanquisle,  on  vient  de  le  voir, 
conformément  aux  lois  de  la  continuité  historique. 

Historiquement  et  doctrinalement,  il  y  a  deux  espèces  de  grève 
générale.  L'une,  la  plus  ancienne  formule,  est  la  grève  générale 
d'une  ou  plusieurs  professions,  en  vue  d'une  amélioration  profes- 
sionnelle :c'est  la  grève  corporatiste  ou  réformiste  ;  l'autre,  la  plus 
récente,  est  la  grève  générale  d'une  ou  de  plusieurs  professions 
en  vue  d'une  subversion  de  la  société  capitaliste  :  c'est  la  grèvi> 
révolutionnaire.  Lorsqu'il  est  parlé  de  la  grève  générale  sans 
épithète,  c'est  de  celle-ci  seule  qu'il  est  question. 

Corporative  à  l'origine,  mêlée  aux  mouvements  politiques,  la 
théorie  pratique  de  la  grève  générale  est  devenue  peu  à  peu 
révolutionnaire  au  cours  d'une  longue  évolution  :  aujourd'hui 
elle  a  un  caractère  antimilitariste,  anti-politique  et  internalio- 
naliste  progressivement  accusé  par  les  Congrès  ouvriers. 

[j  Au  Congrès  de  l'Internationale  tenu  à  La  Haye,  en  1872,  le  blan- 
quisle Edouard  Vaillant,  ancien  membre  de  la  Commune,  déclara  que  si  la 
grève  est  un  moyen  d'action  révolutionnaire,  la  barricade  en  est  un  autre, 
et  le  plus  puissant  de  tous  ».    (Mémoire  de  la   Fédération    jurassienne, 

p.  266). 


CHAPITRE    H.    —    ORGANISATION    INTERIEURE  307 

Le  texte  français  le  plus  ancien  sur  la  grève  générale,  découvert 
par  M.  G.  Weill,  l'historien  du  parti  républicain,  paraît  devoir 
être  attribué  à  Emile  de  Girardin  :  il  date  de  1863,  époque  de  la 
fondation  de  l'Internationale.  C'est  cet  idéologue  fécond,  qui,  en 
passant,  a  sans  doute  parlé,  le  premier,  d'une  grève  universelle, 
(f  grève  de  toutes  les  professioes  manuelles  dans  les  pays  civilisés 
à  l'efïel  d'assurer  la  reconnaissance  et  la  consécration  des  droits 
du  travail  par  l'établissement  du  budget  du  travailleur(l). «Quant 
au  cas  le  plus  ancien  de  grève  générale,  il  faudrait,  au  dire  de 
nombreux  militants,  le  faire  remonter  à  la  retraite  du  peuple  ro- 
main sur  le  Mont-Aventin  (2).  Sans  vouloir  insister,  le  rappel  de 
cet  exode  populaireest  en  l'occasion  plus  amusant  que  justifiable. 

Historiquement,  au  regard  de  l'organisation  ouvrière  contem- 
poraine, l'idée  d'un  chômage  généralisé,  en  vue  d'une  fin  plus 
ou  moins  subversive,  remonte  à  la  «  Caisse  fédérative  des  cinq 
centimes  »  (1866)  qui  fut  créée,  sur  l'initiative  des  typographes 
parisiens,  pour  venir  en  aide  aux  grévistes '^3)  et,  surtout  au  point 
de  vue  révolutionnaire,  à  rinlernationale  des  travailleurs  ;  mais 
on  doit  immédiatement  ajouter  qu'antérieurement  à  ces  deux 
groupements,  les  ouvriers  avaient,  à  diverses  reprises,  en  France 
et  en  Angleterre,  employé  empiriquement  ce  moyen  de  déTenseen 
vue  d'améliorations  corporatives.  On  signale  au  cours  de  l'histoire 
de  nombreuses  cessations  concertées  de  travail  enire  plusieurs 
professions  ;  ainsi  Audiganne,  par  exemple,  a  signalé  qu'à  Lyon, 
après  1831,  «  le  mutualisnie  des  tisseurs,  promplement  déna- 
turé par  le  contact  de  la  Société  des  Droits  de  l'Homme,  s'attribua 
le  droit  d'organiser  le  refus  du  travail  comme  barrière  à  l'abais- 
sement des  salaires...  L'idée  de  solidarité,  ajoute-t  il,  fut  bientôt 
poussée  si  loin  que  la  réduction  la  plus  minime  du  prix  des  fa- 
çons dut  former  le  signal  de  la  cessation  Immédiate  des  travaux- 
dans  toute  la  fabrique...  (4)  »  Une  grève  fut  organisée  en  1832  et 
1833  par  les  tailleurs  de  Paris  et  de  la  province  :  c'était  égale- 

(1)  E.  de  Girardin,  Questions  de  l'année  1865,  p.  212. 

(2)  J.  Allemaîse,  Le  socialisme  en  France  (1900',  p.  39. 

(3)  J.  Allemane,  Le  socialisme  en  France,  p.  39. 

(4)  La  population  ouvrière  et  les  industries  en  France  dons  le  mouve- 
ment social  du  XIX''  siècle  (1854),  t.  I,  p.  256. 


508   LIVRE  IV.  LA  CONFÉnÉRATlON  GÉNÉRALE  DU  TRAVAIL 

ment  la  grève  générale  de  toute  corporation  (1).  Corbon,  à  une  des 
séances  de  l'Assemblée  Nationale  de  1848,  rappela  la  «  coalition 
formidable  »  de  1840  :  100.000  ouvriers  manifestèrent  dans  la 
Plaine  Saint-Denis  autour  de  cette  enseigne  :  «  Dix  heures  de 
travail,  plus  de  marchandage  ». 

Kn  1848,  et  dans  les  années  (]ui  précèdent,  les  ouvriers  pen- 
sèrent résoudre  le  problème  de  leur  dépendance  économique  en 
associant  leurs  bras  et  leurs  capitaux  dans  des  sociétés  coopéra- 
tives de  production.  Le  gouvernement  républicain  encouragea  ces 
initiatives,  sans  se  rendre  comp'e  que  dans  la  plus  grande  me- 
sure le  mouvement  coopérateur  était  comparable  à  un  mouve- 
ment de  grève  générale,  puisque  les  coopéraleurs,  tels  des  gré- 
vistes, quittaient  leurs  ateliers,  refusaient  de  travailler  aux  tarifs 
et  conditions  anciens,  prétendaient  fixer  eux-mêmes  les  tarifs  et 
les  conditions  de  leur  travail,  avaient  même  l'ambition  de  sup- 
primer le  salariat.  Aubry,  qui  fut  à  Rouen  l'a  me  de  l'Internatio- 
nale, appelait  très  justement  les  coopératives  de  production  des 
«  grèves  productrices  »  (2).  Qu'était  d'ailleurs  l'Internationale 
des  travailleurs,  sinon  une  coalition  de  tous  les  métiers,  une 
grève  générale  en  puissance? 

L'expérience  qui  se  continua  sous  l'Empire  fut  interrompue, 
puis  reprise  à  divers  moments,  sans  un  meilleur  succès  qu'avant 
48.  Elle  ne  'ut  pas  inutile.  L'Internationale  recueillit  les  ambi- 
tions implicitement  révolutionnaires  des  coopéraleurs  et  leur 
donna,  avec  une  forme  nouvelle  de  groupement,  les  premiers  et 
imparfaits  moyens  de  lutte  qui  leur  correspondaient.  Peu  à  peu, 
les  ouvriers  se  rendirent  compte  de  l'utilité  du  chômage  uni- 
versalisé, qui,  seul  pouvait  priver  efficacetnent  les  patrons  de 
l'aide  des  bras  sans  lesquels  les  machines  sont  inutiles. 

On  peut  dire  que  la  grève  généra  le  es  tuée  des  nécessités  de  la  lutte 
commune,  conséquence  de  la  solidarité  prolétarienne  organisée, 
«aboutissant  logique  de  la  pratique  des  grèves  partielles  »,  disait 
J.  Guillaiimeau  IV''  Congrès  international  de  Genève,  en  1873  (3)  ; 
l'idée  de  la  grève,  des  grèves  générales,  dira  plus  tard  la  déclara- 

(1)  Les  associations  professionnelles,  t.  II,  p.  602. 

(2)  Mémoire  de  la  Fédération  jurassienne  (t873),  p.  135. 

(3)  J.  Guillaume,  L' Internationale,  t.  III,  p.  117. 


CHAPITRIC    II.    ORGANISATION    INTERIEURE  o09 

tion  de  principes  votée  au  Congrès  socialiste  de  Tours  (1902),  est 
(.  invinciblement  suggérée  aux  prolétaires  par  l'ampleur  croissanle 
de  l'organisation  ouvrière  »  {)]■ 

Au  Congrès  international  de  Genève  (1866),  il  fut  décidé  que 
les  ouvriers  devaient  par  principe  «  se  prêter  une  aide  mutuelle 
pour  la  défense  des  salaires  »  (2)  et  les  délégués  anglais  propo- 
sèrent de  dresser  des  statistiques  du  travail,  de  les  publier  par 
bulletins  mensuels  en  vue  d'organiser  des  «  grèves  immenses  in- 
vincibles »  (3).  Le  Congrès  de  Bruxelles  (1868)  approcha  de  plus 
près  la  notion  contemporaine  en  donnant  une  allure  révolution- 
naire à  une  tactique  qui  jusqu'alors  avait  été  envisagée  surtout 
à  un  point  de  vue  de  défense  professionnelle  :  c'est  contre  la 
guerre  que  les  Internationaux  en  proposèrent  l'usage.  Considé- 
rant «  que  le  corps  social  ne  saurait  vivre  si  la  production  est 
arrêtée  pendant  un  certain  temps,  qu'il  suffit  donc  aux  proluc- 
teurs  de  cesser  de  produire  pour  rendre  impossibles  les  entre- 
prises des  gouvernements...,  le  Congrès  recommanda  surtout  aux 
travailleurs  de  cesser  tout  travail  dans  le  cas  où  une  guerre  vien- 
drait à  éclater  dans  leurs  pays  respectifs  »  (4-). 

L'infernationalefut  mêlée  en  fait,  aucoursdesa  courte  existenc^^, 
à  diverses  grèves  générales  corporatives  qui  eurent  pour  effet  de 
préciserla  tactique,  tant  pratiquement  que  doctrinalement  Parmi 
ces  grèves,  qui  eurenttoutes  un  grand  retentissement,  on  peut  citer 
la  grève  générale  des  bronziers  en  1867  (o)  et  les  grèves  des  ouvriers 
du  bâtiment  de  Genève  en  1868  et  1870(6)  :  les  unes  et  les  autres, 
mirent  en  mouvement  des  milliers  d'ouvriers  et  furent  l'occasion 
d'actes  de  solidarité,  de  la  part  d'autres  professions,  loca'emont 
et  internationalement.  Aussi,  l'action  aidant,  à  la  fin  de  sa  car- 
rière active,  l'Internationale  présente-t-elle  des  textes  plus  précis 
qui  identifient  la  grève  générale  avec  la  révolution  ;   tandis  que 

(1)  Compte  rendu  officiel,  p.  250. 

(2)  Guillaume,  V Internationale,  t.  I,  p.  0. 

(3)  Compte  rendu,  p.  15. 

(4)  J.  GoiLLAUME,  L'Internationale,  t.  I,  p.  68. 

(5)  Les  associations  professionnelles  ouvrières,  t.  Itl,  p.  102. 

(6)  0.  Testut,  L'internationalisme  et  le  Jacobinisme  au  ban  de  VEu- 
rope  (1872),  t.  I,  p.  157.  —  J.  Gdillaumk,  L'Internationale,  t.  I,  p.  64, 
t.  II,  p.  41. 


510       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

l'organisation  professionnelle  s'affermit  plus  nette,  les  mouve- 
ments grés'i?tes'sont  plus  nombreux  et  plus  importants,  d'ailleurs 
facilités  par  la  nouvelle  loi  du  25  mai  1864  sur  les  coalitions.  Le 
journal  des  sections  belges,  Vlnlernationale,  fournit  à  cet  égard 
une  première  précision  :  «  Lorsque  les  grèves  s'étendent,  se  com- 
muniquent de  proche  en  proche,  c'est  qu'elles  sont  bien  près  de 
devenir  une  grève  générale  et  une  grève  générale  avec  les  idées 
d'affranchissement  qui  régnent  aujourd'hui,  ne  peut  qu'aboutir  à 
un  grand  cataclysme,  qui  ferait  faire  peau  neuve  à  la  so'ciélé  »  (1). 

En  1870,  la  Solidarité  et  ["Egalité,  journaux  de  la  Suisse 
romande,  sont  encore  plus  nets.  Du  premier  :  «  les  grèves  ne 
cessent  pas.  Au  contraire,  elles  deviennent  toujours  plus  fré- 
quentes, toujours  plus  considérables  ;  partout  les  ouvriers  mon- 
trent la  résolution  bien  arrêtée  de  forcer  le  patron  à  augmenter 
les  salaires.  Nous  ne  sommes  pas  loin  peul-ètre  du  moment  où 
les  grèves  partielles  se  transformeront  en  une  grève  générale, 
celle  qui  mettra  les  travailleurs  en  possession  de  leurs  instru- 
ments de  travail  ».  L'extrait  àe  V E galité  àoii,  sans  doute,  être 
retenu  comme  plus  caractéristique,  car  depuis  le  Congrès  de  La 
Ghaux-de-Fonds  (Avril  1870)  elle  était  l'organe  du  «  socialisme 
bourgeois  »,  s'il  faut  en  croire  la  Solidarité  (2)  :  «  Nous  ne 
sommes  pas  encore  prêts  ;  malheureusement,  nous  ne  sommes 
pas  encore  assez  organisés  ni  assez  nombreux  pour  pouvoir  faire 
la  grève  générale,  car  si  nous  l'étions,  nous  l'aurions  faite  depuis 
longtemps,  sachant  bien  qu'une  pareille  grève  équivaut  au  der- 
nier acte  de  la  révolution  sociale,  qui  s'accomplit  en  ce  mo- 
ment (.3'  ». 

Immanente  à  l'organisation  professionnelle,  l'idée  de  grève 
générale  sommeilla  après  la  Commune  :  elle  ne  reparut  en  France 
(après  avoir  été  mise  en  pratique,  en  1886,  par  les  ouvriers  amé- 
ricains) qu'au  Congrès  de  Bordeaux  organisé,  en  1888,  par  la 
Fédération  nationale  des  Syndicats,  guesdiste  de  tendances  :  «  Le 


(1)  L'Internationale,    n°    du  27  mars  1869    Cité  dans    Pelloctier,    His- 
toire des  Bourses  du  Travail,  p.  6. 

(2)  \.  Mémoire  de  la  Fédération  jurassienne,  p.  115. 

(3)  >'o  du  27  juillet  1870  (Cité  par  0.  Tbstdt,  V biternationale  et  le  Ja^ 
cobinisme,  t.  I,  p.  186). 


CHAPITRE    II.    —    ORGANISATION   INTERIEURE  511 

Congrès  déclare  que  seule  ia grève  générale,  c'est-à-dire  la  cessa- 
tion complète  de  tout  travail,  ou  la  Révolution,  peut  entraîner 
les  travailleurs  vers  leur  émancipation  (1).  » 

A  la  même  époque,  la  nouvelle  tactique  fut  défendue  au  Con- 
grès international  de  Londres  (2)  (1896)  et  répandue  parmi  les 
ouvriers  du  Faubourg  Saint-Antoine  par  l'anarchiste  Tortelier 
(jue  ses  déclarations  contre  l'action  politique  ont  fait  classer 
parmi  les  précurseurs  du  syndicalisme  confédéral  (3).  Le 
vole  de  Londres  ne  fut  pas  recueilli  par  le  Congrès  (c'était  le 
VIII'^;  du  Parti  ouvrier  qui  se  tint  à  Lille  en  1890  :  le  parti  gues- 
diste  rejeta  la  grève  générale  par  une  résolution  motivée  :  consi- 
dérant que  «  la  grève  générale  proprement  dite,  c'est-à-dire  le 
refus  concerté  et  simultané  du  travail  par  la  totalité  des  tra- 
vailleurs des  diverses  corporations,  suppose  et  exige,  pour  abou- 
tir, un  état  d'esprit  socialiste  d'organisation  ouvrière  auquel  n'est 
pas  arrivé  le  prolétariat  ;  sans  quoi,  si  seulement  la  moitié  de  la 
classe  ouvrière  était  dès  maintenant  capable  d'une  action 
commune,  la  Révolution  pourrait  et  devrait  s'accomplir  ». 

Par  cette  résolution  assez  modérée,  le  P.  0.  F.  ne  rompait  pas 
avec  la  Fédération  nationale,  qui,  deux  ans  auparavant,  avait  fait 
une  si  nette  adhésion  à  la  nouvelle  tactique.  Il  se  bornait  à  une 
condamnation  d'ordre  pratique  :  la  question  de  principe  restait 
entière.  La  motion  guesdiste  se  terminait  d'ailleurs  (sur  la  propo- 
sition de  la  fille  de  Karl  Marx,  M"""  Aveling)  par  la  résolution 
d'appuyer  une  grève  internationale  des  mineurs,  vt  la  seule  qui  ne 
soit  pas  illusoire  ou  prématurée  »  dans  le  cas  où  ces  derniers, 
«  devenus  les  champions  du  prolétariat  tout  entier,  revendique- 
raient pour  tous  les  travailleurs  ia  journée  de  8  heures  »  (4). 


(1)  Résolutions  votées  en  séance  publique  du  III^  Congrès  national, 
le  4  novembre  1888,  p.  2. 

(2)  V.  Les  anarchistes  et  les  Syndicats  (1898),  p.  20  (Publication  du 
groupe  des  Etudiants  socialistes  révolutionnaires  internationalistes). 

3)  Tortelier  fut  un  des  signataires,  avec  J.  B.  Clément,  Desfarges,  Roua- 
net,  AUemane,  etc.,  de  la  motion  votée  contre  Guesde  au  Congrès  socialiste 
de  Saint-Etienne  1882),  à  la  suite  de  ses  différends  avec  Brousse  (V. 
J.  Allemaxe,  Le  socialisme  en  France,  p.  14).  Il  avait  une  certaine  noto- 
riété (V.  MEasiEix,  La  France  socialiste,  (1886),  p.   223), 

(4)  Compte  rendu,  p.  21  et  suiv.  —  Les  congrès  internationaux  des  mi- 


512   LIVRK  IV.  LA  CONFÉDÉRATION  GÉnÉRALK  DU  TRAVAIL 

La  Fédération  des  Syndicats,  de  plus  en  plus  guesdiste(l),  tint 
son  IV*  Congres  à  Calais,  en  1890,  iumiédialement  après  celui  du 
P.O.  F.  :  elleconfirma  ce  dernier  vole  el  décida  une  grève  générale 
de  vingt-quatre  heures  pour  le  1"  mai  1891  aux  fins  d'appuyer 
la  revendication  des  huit  heures.  Chômage  du  l*'  mai,  «  forme 
bâtarde  de  la  grève  générale  »,  on!  écrit  des  mililanis  (2).  Vole 
important,  comme  l'a  remarqué  AUemane,  car  ^  ce  n'est  que  par 
la  manifestation  du  1"'  mai —  ce  chômage  universel  d'un  jour  — 
que  la  grève  générale  prend  une  forme  concrète  (3)  ». 

L^histoire  de  la  grève  générale  (de  même  que  l'histoire  des 
Bourses)  est  intimement  liée  à  l'allemanisme  (4).  Ce  sont  ses 
militants  qui,  avec  les  anarchistes,  ont  été  ses  plus  actifs  propa- 
gandistes :  ils  l'ont  vulgarisée  dans  les  Syndicats.  Par  eux,  dès 
le  début,  elle  apparaît  comme  une  conséquence  de  l'organisation 
professionnelle,  comme  un  des  substituts  de  l'action  politicienne. 
Au  Congrès  de  Paris,  ils  proclamèrent  que  l'action  politique 
n'est  qu' «  un  moyen  d'agitation  »,  tandis  que  les  guesdisles 
affirmaient  que  «  ce  n'est  que  par  l'action  politique,  par  la  con- 
quête du  pouvoir  politique  que  les  travailleurs  organisés  pourront 
s'émanciper  »,  selon  la  formule  qu'ils  présentèrent  en  vain  au 
Congrès  corporatif  de  Nantes  (1894).  On  doit  à  la  vérité  de  dire 
que  dans  la  suite  !'allemanism,e  perdit  sa  raideur  corporative  et 
devint  tout  à  la  fois  moins  grève-généraliste  et  plus  politi  -ien  ; 
ses  membres,  selon  leurs  préférences,  se  dispersèrent  les  uns  dans 
les  Syndicats,  les  autres  dans  les  groupements  socialistes.  La 
C.  G.  T.  recueillit  ses  meilleurs  militants  et  ses  plus  fortes  orga- 
nisations, telles  la  Fédération  du  Livre  et  la  Fédération  de  la 
Métallurgie.  ^ 

Le  Congrès  ouvrier  de  1888  n'a  pas  e;i  une  grande  importance  : 


neurs  (Londres,  1892,  Bruxelles,  1893),  décidèrent  le  principe  de  la  grève 
générale  en  vue  de  l'obtention  des  8  heures. 

(1)  Les  guesdistes  étaient  marxistes  :  Engels,  le  collaborateur  de  Marx, 
fut  un  adversaire  de  la  G.  G.  (V.  Rosa  Luxembourg,  La  grève  en  masse, 
p.  4). 

(2)  Rapport  sur  la  G.  G.  par  les  Etudiants  soc.  rêrol.  i7itern.  de  Paris, 
Congrès  antiparlementaires  de  Paris  (éd.  Temps  Xou veaux),  p.  169,         ^ 

(3;  J.  Allemake,  Le  socialisme  en  France,  p.  40.  j 

(4)  Les  blanquistes  devinrent  grève-généralistes. 


CHAPITRE    II.    —    ORGANISATION    INTERIEURE  513 

aussi  doit-on  considérer  son  vole  moins  comme  un  acte  que 
comme  une  manifestation  doctrinale.  A  cette  époque,  l'organi- 
sation corporative  n'était  qu'amorcée  :  la  vie  ouvrière  était  con- 
centrée tout  entière  dans  les  groupements  socialistes,  en  particu- 
lier dans  ceux  du  P.  0.  F.  On  peut  donc  dire  qu'à  son  premier 
contact  avec  l'idée  nouvelle,  le  prolétariat  politiquement  organisé 
lui  manifesta  de  la  méfiance  ;  et  cette  méfiance  se  transfor- 
meri  bientôt  en  hostilité.  Cette  hostilité  n'eut  d'ailleurs  qu'un 
temps  et  elle  ne  fut  pas  commune  à  tous  les  socialistes. 

A  son  premier  Congrès  (Paris,  1891),  le  Parti  ouvrier  socia- 
liste révolutionnaire,  dit  allemaniste  (né  d'une  rupture  entre 
possil)ilistes,au  Congrès  de  Châlellerault,  en  1890, ceux-ci  fraction 
dissidente  du  guesdisme),  vota  une  résolution  en  faveur  delà 
grève  générale.  Il  déclara  qu'il  était  «  nécessaire  d'envisager 
l'éventualité  d'une  immense  levée  de  travailleurs  qui,  par  lagrève 
gf^néralf,  nationale  et  internationale,  donneront  une  sanction  aux 
grèves  partielles  et  affirmeront  ainsi  plus  énergiquement  leur 
droit  à  la  vie  ».  Toutefois,  il  ne  l'identifia  pas  absolument  avec  la 
Révolution,  comme  le  Congrès  de  Bordeaux  :  il  se  borna  à  dire 
qu'elle  «  pourra  peut-être  précipiter  le  dénouement  par  la  Révo- 
lution sociale,  but  f'e  nos  efforts  (1)   » 

En  1892,  quatre  Congrès  votent  des  résolutions  favorables  à  la 
grève  générale  :  un  Congrès  régional  de  Syndicats  tenu  à  Tours, 
le  XP  Congrès  de  l'Union  fédérative  du  Centre  (allemanistes),  le 
II"  Congrès  nalional  allemaniste,  enfin  le  Congrès  de  la  Fédé- 
ration des  Syndicats  tenu  à  Marseille.  Quoique  la  Fédération  allât 
plutôt  en  déclinant,  son  vote  a  une  grande  signification  en  raison 
dis  circonstances  :  Pelloutier  écrivit  plus  tard  que  la  tactique  nou- 
velle fut  u  pour  le  parti  syndical  qu'elle  encadrait  une  véritable 
révélation  (2)  )>.  1892  :  c'est  l'année  de  la  création  de  la  Fédéra- 
tion des  Bourses  du  travail.  Les  Syndicats,  qui  s'étaient  multi- 
pliés, ainsi  d'ailleurs  que  les  cercles  guesdistes,  étaient  devenus 
assez  forts  pour  rendre  nécessaire  la  création  de  cette  Fédération 
et  pour  exiger,  ainsi  que  le  fil  connaître  en  séance  le  guesdiste 
Jean  Coulel,  secrétaire  de  la  Commission  d'organisation  du  Con- 

(1)  Co7npte  rendu,  p.  50. 

(2)  Histoire  des  Bourses  du   Travail,  p.  66,  note  1. 

Maxime  Leroy  33 


514       LlVRli    IV.    LV    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

grès,  la  mise  à  lordre  du  jour  de   la   question  de  la  grève   géné- 
rale (1). 

La  prééminence  des  Syndicats,  visible  dès  ce  Congrès  d'une  fa- 
çon très  nette,  va  s'accuser  jusqu'à  les  rendre  indépendants  du 
P.  0.  F.,  de  toute  tutelle  politique,  deux  ans  plus  tard  au  Congrès 
de  Nantes,  précisément  sur  la  question  de  la  grève  générale 
Gomme  l'a  écrit  Léon  Blum,  «  l'on  pouvait  prévoir  qu'une  telle 
notion  jetée  dans  le  mouvement  révolutionnaire  ne  pouvait  qu'y 
provoquer  des  dissensions  et  des  nouveaux  schismes.  Dès  ce  jour, 
l'alliance  entre  le  parti  ouvrier  et  les  Syndicats  fédérés  devait 
apparaître  comme  précaire  »  (2). 

Le  Congrès  fédéral  de  Marseille  vola  le  principe  de  la  grève  gé- 
nérale ;  mais  ce  vote  ne  fui  pas  ratifié  par  le  P.  0.  F.  Le  phéno- 
mène qui  s'était  produit  entre  Bordeaux  et  Calais,  entre  1888 
et  1890,  se  reproduisit,  mais  cette  fois  à  quelques  heures  d'inter- 
valle :  le  Congrès  national  du  P.  0.  F.,  qui  se  tint  le  lendemain 
du  Congrès  corporaliT,  écarta  la  grève  générale  par  le  vote  de 
l'ordre  du  jour  pur  et  simple  qui  recueillit  4i  voix  contre  2G  sur 
128  présents  (.3). 

Pratiquement,  c'est  du  Congrès  de  Marseille  que  date  l'entrée 
de  l'idée  nouvelle  dans  l'organisation  ouvrière,  et,  c'est  au  rapport 
d'Aristide  Briand,  délégué  de  la  Bourse  du  travail  de  Saint-Nazaire, 
qu'on  rattache  communément  ce  grand  événement.  Pelloutier 
(qui  n'assista  pas  au  Congrès  de  Marseille)  a  revendiqué  contre 
son  camarade  l'initiative  de  cette  idée  en  rappelant  que  c'est  lui 
qui  présenta  (au  nom  de  la  Bourse  du  travail  de  Saint-Nazaire)  à 
un  Congrès  socialiste  régional  tenu  à  Tours,  quelques  jours  avant 
celui  de  Marseille,  une   motion   nettement  grève-généralisle  (4). 


(1)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Marseille  (publié  par  le  Mouvement 
socialiste,  1909,  n°  196\  p.  225. 

(2;  Léon  Blum,  Les  Congrès  ouvriers  socialistes  f tançais,    t.  II,   p.  112, 

(3^  Le  Compte  reudu  du  Congrès  ne  donne  que  le  texte  de  la  déclaration 
générale  et  des  résolutions.  —  V.  Les  associations  professiotinelles  ou- 
vrières, t.  I,  p.  262  ;  Léon  Blum,  Les  Congrès  ouvriers  et  socialistes 
français,  t.  II,  p.  136. 

(4  H.  Girard  et  F.  Pelloutihr,  Qu'est-ce  que  la  grève  générale  ?  p.  13,  au 
texte  et  en  note. 


CHAPITRE    11.     —    ORGANISATION    INTERIEURE  515 

Il  y  a  inlérêt  à  reproduire  ce  texie  de  Pelloutier,  que  Briand  con\- 
menla  dans  son  rapport.  Considérant  : 

<c  Que  la  formidable  organisation  sociale  dont  dispose  la  classe  di- 
rigeante rend  impuissantes  et  vaines  les  tentatives  amiables  d'éman- 
cipation faites  depuis  un  demi-siècle  par  la  démocratie  socialiste; 

«  Qu'il  existe  entre  le  capital  et  le  salariat  une  opposition  d'inté- 
rêts que  la  législation  actuelle,  prétendue  libérale,  n'a  pas  voulu  dé- 
truire ; 

«  Qu'après  avoir  fait  aux  pouvoirs  publics  de  nombreux  et  inutiles 
appels  pour  obtenir  le  droit  à  l'existence,  le  parti  socialiste  a  acquis 
la  certitude  que  seule  une  révolution  pourra  lui  donner  la  liberté 
économique  et  le  bien-être  maiériel  conformes  aux  principes  les 
plus  élémentaires  du  droit  naturel  ; 

<(  Que  le  peuple  n'a  jamais  conquis  aucun  avantage  aux  révolu ' 
lions  sanglantes,  dont  ont  seuls  bénéficié  les  agitateurs  et  la  bour- 
geoisie; 

«  Qu'en  présence  d'ailleurs  de  la  puissance  militaire  mise  au  ser- 
vice  du  capital,  une  insurrection  à  main  armée  n'offrirait  aux 
classes  dirigeantes  qu'une  occasion  nouvelle  d'étouffer  les  revendi- 
cations sociales  dans  le  sang  des  travailleurs  ; 

«  Que  parmi  les  moyens  pacifiques  et  légaux  inconsciemment 
accordés  au  parti  ouvrier  pour  faire  triompher  ses  légitimes  aspi- 
rations, il  en  est  un  qui  doit  hâter  la  transformation  économique, 
et  assurer,  sans  réaction  possible,  le  succès  du  quatrième  lîtat  ; 

«  Que  ce  moyen  est  la  suspension  universelle  et  simultanée  de  la 
force  productrice,  c'est-à-dire  la  grève  générale,  qui,  même  limitée 
à  une  période  relativement  restreinte,  conduirait  infailliblement  le 
Parti  ouvrier  au  triomphe  des  revendications  formulées  dans  son 
programme  ; 

«  Le  Congrès  régional  ouvrier  de  l'Ouest,  réuni  à  Tours  les  3,  4 
et  5  septembre  1892,  prend  en  considération  la  proposition  de  grève 
universelle  déposée  par  le  citoyen  Fernand  Pelloutier  et  décide  qu'il 
y  a  lieu  de  procéder  à  une  organisation  spéciale  du  Parti  ouvrier 
français,  dans  le  but  de  fournir  au  Congrès  international  de  Zurich, 
en  1893,  un  projet  complet  de  grève  universelle  (1)  ». 

Sans  doute  le  Congrès  de  Tours  n'a  pas  eu  une  grande  impor- 
tance; il  n'appartient  à  aucune  des  grandes  séries  de  Congrès.  I!y 

(1)  F.  Pelloutier,  Histoire  des  Boursss  du  Travail,  p.  &Q,  note. 


3  If)       LIVRE    IV.    LA.    CONFÉDÉRATION    GÉNËRALI:    DU    TRAVAIL 

avait  lieu  cependant  de  le  signaler,  puisqu'il  nous  a  donné  la  pre- 
miore  formule  complète  de  la  noyvelle  lactique.  Le  Congrès  de 
Bordeaux  l'avait  seulement  esquissée. 

Il  est  utile  de  signaler  la  part  prise,  dès  l'origine,  à  la  vulgari- 
sation de  cette  tactique  par  le  plus  marquant  administrateur  que 
le  prolétariat  ait  eu  ;  et  on  ne  saurait  douter  que  celte  part  dé- 
borda singulièrement  les  limites  du  modeste  Congrès  de  Tours, 
puisque  Guesde,  adversaire  le  plus  décidé  de  ce  moyen  de  lutte,  a 
toujours  considéré  Pelloutier,  et  lui  seul,  comme  le  véritable  ini- 
tiateur de  la  grève  générale  (1).  Au  Congrès  national  de 
Nantes  (1894),  c'est  encore  Pelloiilier  qui  en  sera  le  leader  pas- 
sionné (2). 

Vaine  querelle  de  préséance  historique  :  sans  vouloir  mécon- 
naître aussi  bien  le  rôle  de  Pelloutier  que  celui  de  Briand,  qui 
fut  très  important,  on  doit  historiquement  départager  le  conflit 
de  «  paternité  »  pour  la  période  post-communaliste,  au  profit  de 
Torlelier  dont  la  propagande  remonte,  on  l'a  vu,  à  1888. 

En  1893,  nouveau  vote  des  organisations  syndicales  en  faveur 
de  la  grève  générale  à  leur  Congrès  national  que  l'on  peut  consi- 
dérer couime  ouvrant  l'ère  qui  aboutit  à  la  création  de  la 
C.  G.  T.  (3).  Hamelin  y  fut  le  rapporteur  de  la  Commission  spé- 
ciale. Membre  du  groupement  le  plus  strictement  ouvrier,  le 
P.  0.  S.  R,  il  avait  été  délégué  par  la  Fédération  du  Livre  (4). 
Depuis  lors,  il  a  attaché  son  nom  à  la  fondation  de  la  Verrerie  ou- 


(1)  V.  Le  Petit  sou,  n°  du  27  mai  1901.  Dans  le  même  sens  :  Niel,  Voix 
du  Peuple,  n"  52.  —  Dans  sa  brochure  Qu'est-ce  que  la  grève  générale  ?, 
écrite  en  collaboration  avec  Henri  Girard,  Pelloutier  rappelle  que  c'est  lui 
qui  est  l'auteur  du  «  premier  rapport  qui  ait  été  adopté  en  France  sur  la 
grève  générale  »  (p.  13  et  la  note). 

(2)  Ce  n'est  qu'en  1895  que  Pelloutier  devint  secrétaire  de  la  Fédération 
des  Bourses. 

3  Le  Congrès  du  P.  0.  F.  qui  se  tint  cette  même  année  à  Paris  (le  Xll* 
Congrès  national)  ne  s'occupa  pas  de  la  grève  générale. 

4)  Lorsque  la  question  yint  devant  le  Congrès  de  la  Fédération  du  livre, 
à  Marseille,  en  1895,  Hamelin  ne  put  rallier  ses  confrères  à  la  résolution ^es 
congrès  corporatifs  de  1892  et  1893.  «  Jugeant  que  la  Fédération  n'avait  pas 
à  se  préoccuper  de  l'éventualité  d'une  grève  générale,  momentanément  ir- 
réalisable >»,  le  Congrès  typographique  «  passa  à  l'ordre  du  jour  ». 
(Compte  rendu,  p.  166  et  suiv,) 


CHAPITRE    II.    ORGANISATION    INTERIEURE  517 

vrièred'Albi.  Au  Congrès  corporalif  de  Toulouse  (1897),  il  se  dé- 
clarera «  partisan  acharné  »  de  la  grève  générale.  Le  fait  est  à  re- 
tenir que  l'un  des  premiers  protagonistes  de  ce  moyen  de  lutte 
appartenait  à  la  principale  organisation  professionnelle  du  pro- 
létariat, et  que,  par  la  suite,  il  s'est  fait  connaître  comme  adminis- 
traleuret  organisateur  ;  et  il  faut  d'autant  plus  le  souligner  qi  e 
l'autre  protagoniste,  Pelloulier,  nitialeur,  théoricien  et  organisa- 
teur corporalif  de  haute  valeur,  un  des  fondateurs  avec  Hauielin 
de  la  Verrerie  ouvrière,  reste  encore  aujourd'hui,  cou'.me  il  vient 
d  être  dit,  le  plus  grand  nom  de  l'histoire  dos  Syndicats. 

Dans  les  grèves  partielles,  Hamelin  ne  voulut  guère  voir  qu'un 
moyen  «  d'aguerrir  l'armée  prolétarienne»)  (1).  Leur  grave  in- 
convénient, il  le  faisait  résulter  de  leur  incidence.  «  11  ariive, 
fit-il  remarquer,  que  la  hausse  des  prix,  déterminée  par  la  grève 
de  quelques  milliers  d'ouvriers  d'une  corporation,  donne  prétexte 
de  frapper  des  centaines  de  milliers  d'autres  ouvriers  qui  voient 
s'accroîire  leurs  dépenses  sans  aucun  accroissement  de  re- 
cettes (2\  »  Des  mouvements  de  masse  sont  donc  iiéces-aires, 
avec  un  objectif  révolutionnaire  :  et  la  grève  générale  des  métiers, 
il  l'idenlilia  avec  la  Révolution  sociale. 

En  1894,  tous  les  Congrès  ouvriers  examinent  la  (]ueslion. 
Fidèle  à  sa  tradition,  le  P.  0.  F.  (gueî:diste)  vote  à  son  Xll^  con- 
grès tenu  à  Nantes  (auquel  assistait  Jeat7  Jaurès,  député)  la 
délibération  suivante  :  ((  Préparer  la  grève  générale  ce  serait 
conduire  le  prolétariat  dans  une  impasse,  le  diviser  contre  lui- 
même  en  grévistes  et  non  grévistes;  ce  serait  immobiliser,  dans 
la  lutte  pour  la  libération  commune,  les  travailleurs  des  com- 
munes et  organiser  nous-mêmes  notre  défaite  »  (3). 

Les  trois  autres  Congrès  votèrent  en  faveur  de  la  grève  géné- 
rale :  le  Congrès  de  la  Fédération  des  travailleurs  socialistes 
(broussistes)    tenu    à   Tours    (4),    le    congrès    du    P.  0.   S.   R. 


(t)  Compte  rendu,  p.  63  et  suiv. 

(2)  Dans  le  même  sens  :  Pelloltier,    T. es    sijiidicats   en   France  (brocli. 
1897),  p.  29. 

(3)  Compte  rendu,  p.  17. 

(4)  C'est  le  dernier  Congrôs   de  cette  fraction.  En  1899,    elle    tient  encore 
une  «  conférence  nationale  ». 


5i8       LIVRE    IV.    —    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

tenu  à  Dijon,  le  Vl''  Congrès  de  la  Fédération  des  Syndicats  tenu  à 
Nantes. 

Aux  précédents  Congrès,  les  divergences  avaient  été  aplanies, 
par  suite  de  la  subordination  des  groupements  syndicaux  aux 
groupements  guesdistes  :  c'était  ceux-ci  qui  faisaient  prédominer 
leur  discipline.  Avec  le  temps,  cette  inégalité  avait  changé  de 
côlé.  Les  premiers  signes  de  ce  changement  pourraient  être  notés 
netlemenldès  1892,  l'année  où  les  éléments  syndicaux  trouvèrent 
leur  premier  cadre  spécifique  à  la  Fédération  des  Bourses.  En 
1894,  le  progrès  est  désormais  visible  pour  tous  :  trois  moisavant 
le  Congrès  de  la  Fédération  des  Syndicats,  à  Nantes,  la  nouvelle 
organisation  avait  tenu  à  Lyon  son  troisième  Congrès,  où  s'étaient 
fait  représenter  trente  et  une  Bourses;  à  Nantes  même  furent  re- 
présentées  vingt  et  une  Bourses  et  trente  Fédérations  corporatives. 
Désormais,  ce  sont  les  Syndicats  qui  vont  imposer  leur  disci- 
pline (1). 

C'est  à  l'occasion  d'un  projet  de  grève  générale  du  Syndical  des 
chemins  de  fer  que  le  Comité  de  la  G.  G.  débuta.  Informé?  de  la 
décision  de  ce  Syndical  (dit  Syndicat  Guérard)  il  prit  l'initiative 
d'un  référendum  entre  tous  les  Syndicats  sur  les  questions  sui- 
vantes :  «  Etes-vous  partisan  de  vous  solidariser  avec  les  tra- 
vailleurs des  chemins  de  fer  au  cas  où  ceux-ci  se  mettraient 
eux-mêmes  en  grève,  et  si  le  projet  Merlin-Trarieux  est  adopté 
par  le  Parlement?  »  (2)  Cent  quarante  organisations  se  pronon- 
cèrent affirmativement,  dont  la  Fédération  des  Bourses,  les  Fédé- 
rations des  verriers,  des  tailleurs  sur  verres  et  cristaux,  des  cou- 
peurs, brocheurs  et  cambreurs  en  chaussures,  le  Conseil  national 

(1'  A  la  suit«  du  Congrès  corporatif  de  1S93,  une  Commission  d'organisa- 
tion de  la  grève  générale  avait  été  créée  dans  la  dépendance  de  la  Fédé- 
ration des  Bourses  :  son  premier  soin  fut  de  poser  les  questions  suivantes' 
par  la  voie  du  référendum,  aux  diverses  organisations  ouvrières  :  «  Etes- 
vous  partisan  de  la  grève  générale  immédiate  ?  Etes-vous  contre  la  grève 
générale  ?  Etes-vous  partisan  de  la  grève  générale  si  l'on  venait  à  porter 
atteinte  aux  organisations  ouvrières  ?  »  Quarante  organisations  répondi- 
rent oui  à  la  première  question  ;  deux,  non,  à  la  deuxième  ;  toutes,  oui 
à  la  troisième. 

(2)  La  proposition  de  loi  de  M.  Merlin,  modifiée  par  M.  Trarieux,  tendait 
à  interdire  les  coalitions  dans  les  exploitations  industrielles  de  l'Etat  et  les 
chemins  de  fer. 


CHAPITRE    11.    ORGANISATION    INTERIEURE  519 

ouvrier,  le  Syndicat  des  employés  d'omnibus  de  Paris,  celui  des 
employés  du  gaz  (1), 

L'affaire  n'eut  pas  de  suite  :  elle  avait  cependant  permis  aux 
grèves-généralistes  de  se  compter. 

Le  Comité  fonda  un  journal:  La  Grève  générale, (\m  n'eut  que 
quelques  numéros.  Une  autre  de  ses  initiatives  fut  plus  durable  : 
il  invita  les  Bourses  à  créer  auprès  d'elles  des  «  sous-comités  de 
la  grève  générale  ».  Cette  idée,  le  Congrès  corporatif  suivant  la 
reprendra.  La  plupart  des  Bourses  répondirent  favorablement. 
C'est  l'origine  d'une  des  obligations  qui  leur  incombent  aujour- 
d'hui :  donner  des  cadres  aune  idée  qui  jusqu'alors  n'appartenait 
guère  qu'au  domaine  de  la  discussion.  Toutes  ces  décisions  furent 
prises  sous  le  coup  de  la  fermeture  de  la  Bourse  du  travail  de 
Paris,  en  1893,  parle  ministère  Dupuy  :  cet  «acte  de  violence  »  fut 
comme  un  réactif  qui  Qt  se  colorer  plus  vivement  les  diverses  ten- 
dances ouvrières  de  l'époque. 

La  date  centrale  de  l'histoire  de  la  grève  générale  est  celle  du 
Congrès  corporatif  de  1894  :  c'est  à  moment  que  se  fit  entre  les 
«  syndicaux  »  et  les  socialistes  une  rupture  analogue  à  celle  entre 
bakouninisteset  marxistes,  «  fédéralistes  '■et  «  autoritaires  »  au 
Congrès  international  de  La  Haye  (1872). 

Au  Congrès  corporatif  de  Nantes  (1894)  c'est  le  guesdisle  Noël, 
secrétaire  de  la  Bourse  du  travail  de  Bordeaux,  qui  commençâtes 
hostilités  contre  la  G.  G.  (2). Après  une  énergique  déclaration  révo- 
lutionnaire, il  se  prononça  fermement  contre  «  ce  duel  humain, 
qui  ne  peut  trouver  crédit  que  dans  les  cerveaux  dont  la  faiblesse 
morale  et  l'imagination  superficielle  sont  fortement  atteintes  ». 
Tout  en  déclarant  la  G.  G.  «  impossible  à  organiser,  »  il  l'ad- 
mit cependant  pour  partie,  par  «  un  moyen  terme  »,  en  lantque 
«  §,yh\Q  générale  par  corporation  »  :  c'était  la  doctrine  du  Congrès 
guesdi-,te  de  Lille  ^1890).  Et  cette  opinion,  le  délégué  lyonnais  la 
reprit  et  la  développa  dans  cet  ordre  du  jour  très  clair  : 

Considérant  que  les  f^rèves  ne  peuvent  être  entreprises  avec  succès 

(1)  Compte  rendu  du  comité  ;  annexe  au  Compte  rendu  du  Congrès  de 
Ztmo^e*  (1895),  p.  111. 

(2)  Compte  rendu,  p.  28  et  8. 


520   LIVRE  IV.  LA  CONFÉDÉRATION  GÉNÉRALE  DU  TRAVAIL 

que  dans  des  circonstances  spéciales  et  dans  un  but  si  spécial  qui  ne 
peuvent  pas  être  déterminés  d'avance  ; 

Qu'une  grève  universelle  n'est  déjà  pas  praticable  à  cause  du 
développement  économique  si  différent  dans  les  divers  pays  et  que 
dès  qu'elle  est  praticable,  elle  n'est  plus  nécessaire  ; 

Considérant  de  plus  que  une  ^rève  générale  restreinte  à  un  seul 
pays  ne  peut  avoir  de  résultats  que  lorsqu'elle  est  faite  pacifique- 
ment, parce  que  d'abord  les  grévistes  seraient  les  premiers  à 
souffrir  de  la  faim  et  contraints  à  capituler,  et  qu'une  grève  vio- 
lente, par  contre  serait  écrasée  impitoyablement  par  les  classes 
dirigeantes  ; 
Déclare  : 

Que  dans  les  conditions  politiques  et  sociales  actuelles,  tout  au 
plus  une  grève  d'industries  spéciales  pourrait  être  pratiquée  avec 
succès  ; 

Les  grèves  en  masse  peuvent,  il  est  vrai,  [dans  certaines  circons- 
tances, être  une  arme  très  efficace,  non  seulement  dans  la  lutte 
économique,  mais  dans  la  lutte  politique.  Mais  c'est  une  arme  qui, 
pour  être  maniée  efficacement,  suppose  une  puissante  organisation 
syndicale  et  politique  de  la  classe  ouvrière. 

Celte  déclaration  fait  valoir  honnêtement  tous  les  argu- 
ments qui  seront  opposés  pendant  le  Congrès  à  la  grève  générale, 
et  pendant  les  Congrès  ultérieurs.  Ce  qu'il  faut  y  remarquer, 
c'est  que  son  auteur,  et  la  plupart  de  ceux  qui  partagent  sa  ma- 
nière de  voir,  ne  s'est  pas  posé  en  adversaire  irréductible  :  il 
estime  que  «  la  grève  en  masse  peut  être  en  certaines  circons- 
tances une  arme  très  efficace  ».  Il  semble  même,  moins  la  rejeter 
comme  impossible  que  comme  inopportune,  et  se  rencontrant  alors  ^ 
avec  les  partisans  de  la  tactique,  il  en  lie  le  succès,  tels  les  alterna-  j 
nistes,  à  une  organisation  plus  complète  du  prolétariat. 

Il  est  certain  qnel'idéede  grève  générale  n'a  pu  naître  de  façon  | 
pratique  que  lorsque  la  solidarité  ouvrière  eut  dépassé  les  petites 
limites  locales  pour  devenir  nationale  :  la  grève  générale  corres- 
pond aux  Fédérations  corporatives,  à  l'union  des  Fédérations  etdes 
Bourses,  à  la  C.  G.  T.,  enfin  au  Secrétariat  ouvrier  international, 
formes  d'organisation  qui  correspondent  elles-mêmes  aux  divers 
stades  dû  marché  industriel.  11  faut  ramener  l'idée  de  grève  par- 
tielle au  Syndicat,  et  celle  de  grève  générale  corporative  à  la  Fédé- 


CHAPITRE    11.     —    ORGANISATION    INTERIEURE  521 

ration,  celle  de  grève  pluri-corporative  ou  révolutionnaire  à  la 
C.G.  T.  :  la  nécessitéde  chacun  de  ces  lypes  apparaît, avec  netteté, 
dans  la  progressive  dépendance  des  institutions  ouvrières  elles- 
mêmes. 

Pour  les  advorsaires,  la  grande  objection  contre  la  grùvegénérale 
a  bien  toujours  été  l'insuffisante  organisation  ;  et  cette  objection 
porta  quel(|nes-uns  de  ses  partisans  à  la  présenter  comme 
un  mouvement  nécessairement  spontané,  impossible  à  prévoir  et 
àdiscipliner  ;  tandis  qued'aulres  se  plaçant  au  même  pointdevue, 
mais  pour  aboutir  à  une  conclusion  diamétralement  opposée, 
montrèrent  que  l'union  très  forte  des  travailleurs  rendrait  toute 
grève  inutile,  et  partant  la  grève  générale  elle-même.  «  Prolé- 
taires de  tous  les  pays,  unissez-vous  !  Oui,  unissons-nous  et  fai- 
sons que  par  nos  Syndicats,  Unions  de  Syndicats  et  Fédérations 
des  Bourses,  non  seulement  la  grève  générale,  mais  même  toute 
tentative  de  grève  quelconque  deviendra  inutile  par  le  seul  fait 
de  la  force  matérielle  et  morale  que  nous  aurons  acquise.  » 
Ainsi  les  uns  croient  que  l'organisation  sera  assez  forte  pour 
vaincre  sans  combattre,  tandis  que  les  autres,  sacbant  que 
l'organisation  ne  pourrajamaisètreassez  perfectionnée,  n'espèrent 
celte  victoire  qu'après  une  lutte,  c'est-à-dire  une  grève  générale. 

Les  deux  défenseurs  de  la  grève  générale  furent  encore  Aristide 
Briand  etFernand  Pelloutier  (1). 

PourBriand,elle  n'étaitguèrequ'un  moyenà ajouter  auxmoyens 
d'ordre  politique.  «  La  grève  générale  est  une  formule,  un  dra- 
peau qui  ne  porte  aucun  ombrage;  c'est  un  fusil.  Vous  en  avez  un, 
dites-vous,  mais  s'il  rate,  ayez-en  un  autre  tout  prêt.  »  La  grève 
générale,  il  n'en  faisait  pas  une  simple  généralisation  corpora- 
tive de  la  grève  partielle  ;  c'était  un  moyen  révolutionnaire  : 
«  Par  le  principe  de  la  grève  générale,  on  a  détruit  l'égoïsme 
chez  les  ouvriers,  on  voit  les  camarades  se  dévouer  pour  les 
autres.  On  ne  considère  plus  la  grève  comme  une  lutte  contre  le 
latron,  mais  comme  une  arme  sociale.  «  Il  disait  encore:  «  Pen- 
sez-vous (il  s'adressait  aux  guesdistes)  que  vous  décréterez  l'expro- 
priation politique   et  économique  de  la  classe   bourgeoise  sans 

(1)  Compte  rendu,  p.  30  et  8. 


522       LIVRE    IV.   LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

secousse  ?  Allons  donc  !  nous  vous  disons  :  préparez  les  cerveaux 
à  la  grève  générale,  car  c'est  une  arme  puissante  pour  vous(l)». 

Pelloutier,  qui  était  délégué  par  le  Syndicat  des  journalistes  so- 
cialistes et  par  celui  des  paveurs  de  la  Seine,  précisa  cette  concep- 
tion de  la  grève  générale  entendue  révolutionnairement.  Il  voyait 
en  elle  non  l'arrêt  complet  de  toutes  les  corporations,  mais  l'arrêt 
de  celles  dont  les  autres  dépendent  :  l'alimentation,  le  bâtiment, 
les  mines,  les  chemins  de  fer.  Celte  thèse  avait  été  défendue 
quelques  semaines  plus  tôt  au  Congrès  allemaniste  de  Dijon  :  «la 
grève  générale  ne  comprend  que  la  suspension  du  travail  pourtous 
les  ouvriers  de  la  mineet  des  industries  qui  en  dépendent  immé- 
diatement, y  compris  le  transport.  «Toutefois,  dans  sa  conclusion, 
Pelloutier,  appuyé  par  Poulain  (Syndicat  des  métallurgistes  de 
Charleville,  futur  député  des  Ardennes),  se  sépara  de  Briand  : 
«  L'ouvrier,  disait-il,  se  trouve  en  présence  des  parfis  politiques 
qui  n'ont  rien  fait  pour  lui  et  de  la  grève  générale.  »  Et  opposant 
à  l'action  politique  l'action  économique,  il  ne  voulait  reconnaitre 
pleine  efficacité  qu'à  celle-ci.  Aristide  Briand,  au  contraire,  de  la 
G.  G.  faisait  en  quelque  sorte  l'accessoire  de  l'action  politique. 

Au  vote,  la  grève  générale  recueillit  65  voix  contre  37  ;  il  y  eut 
9  abstentions.  La  Fédération  des  Syndicats  qui,  au  Congrès  de  Mar- 
seille (1892),  avait  voté  pour,  cette  fois-ci  vota  contre  ;  un  Syndicat 
agricoleassez  important,  la  Fédération  des  bûcherons  du  Cher,  vota 
pour,  contrairement  aux  prévisions  du  guesdiste  Lavigne,  ainsi 
que  Capjuzan,  délégué  du  Secrétariat  national  du  travail,  et  Cor- 
dier,  délégué  de  la  Fédération  des  Bourses.  C'était  la  défaite 
du  P.  0.  F. 

La  minorité  guesdiste  quitta  la  salle  des  séances,  le  21  sep- 
tembre, sur  le  premier  prétexte  qu'elle  trouva,  sur  un  incident 
de  procédure,  on  l'a  vu  précédemment  (2),  Guesdistes  et  syn- 
dicaux (syndicaliste  est  un  mot  qui  n'avait  pas  encore  cours) 
se  séparaient  pour  ne  plus  se  rejoindre.  Sans  adhérents,  la  Fédé- 
ration des  Syndicats  va  disparaître  et  faire  p'aoe  à  la  C.  G,  T. 
qui  naîtra,  l'année  suivante,  sous  l'etïort  d'une  majorité  ou- 
vrière grève-généraliste.  Ainsi  se  terminait  par  une  rupture  pro- 

(1)  Compte  rendu,  p.  33  et  s. 

(2)  Compte  rendu,  p.  65. 


CHAriTRE    11.    ORGANISATION    INTERIEURE  523 

fonde  la  lutte  entre  les  deux  fractions  ouvrières  sur  une  question 
qui  les  avait  séparées  presque  dès  l'origine,  de  plus  en  plus  (1). 

Le  Congrès  nomma  une  commission  d'organisation  de  la  grève 
générale.  Rioin  fut  désigné  comme  rapporteur  (2).  Il  proposa, 
el  le  Congrès  adopta,  après  une  courte  opposition,  la  nomination 
d'un  comité  de  la  grève  générale  qui  devait  être  nommé  et  re- 
nouvelé à  chaque  Congrès  et,  confirmation  d'un  vote  de  1893,  les 
Bourses,  Fédérations  locales  ou  régionales,  étaient  invitées  à  créer 
chacune  un  sous-comité  de  la  grève  générale.  Le  Comité  central  et 
ces  sous  comités  devaient  être  alimentés  par  une  retenue  de  10  0/0 
Sur  les  sommes  versées  à  chacunedes  organisations  possédant  une 
caisse  du  sou  de  grève.  Une  commission  de  contrôle,  nommée 
par  le  Congrès,  fut  chargée  de  la  surveillance  de  ces  divers  ser- 
vices. 

En disantet en écrivantqu'ilsentendaient ainsi  mainlenira l'action 
ouvrière  corporative  sur  le  terrain  économique  »,  les  congressistes 
se  trompaient,  puisque  leurs  résolutions  pratiques  ne  furent  pas 
complètement  en  accord  avec  ces  intentions.  Celte  grève  générale, 
qui  devait  réaliser  une  tactique  purement  économique,  fut.eiieffel, 
reliée,  à  la  demande  de  la  commission  d'organisation (3),  à  l'orga- 
nisation politique.  «  Les  secrétaires  (de  sous-comités),  déclara 
Riom,  inviteront  les  députés  et  les  conseillers  municipaux  socia- 
listes à  assister  à  chacune  des  réunions  générales  pour  se  concer- 
ter avec  lui  en  vue  de  faire  une  propagande  incessante  dans  toutes 
les  réunions  où  ils  seront  appelés  à  prendre  la  parole...  Les  sous- 
coniités  devront  faire  tous  leurs  efforts  pour  obtenir  des  candidats 
aux  élections  générales,  départementales  et  municipales,  l'enga- 
gement de  propager  l'organisation  de  la  grève  générale  ».  Quant 
au  comité  central,  il  ne  tarda  pas  à  s'allier  au  comité  qu'avait  créé 


(1)  Les  congrès  socialistes  internationaux, où  a  toujours  dominé  l'influence 
allemande  (les  social-démocrates  n'admettent  que  la  grève  générale  poli- 
tique), ont  tous  rejeté  la  grève  générale  économique,  d'accord  en  ceci  avec 
Marx  et  Engels  :  Bruxelles,  1891  ;  Zuricli,  1893  ;  Londres,  1896  ;  Paris,  1900; 
Amsterdam,  1904.  En  1910,  au  Congrès  de  Copenhague,  une  motion  Ta 
prise  implicitement  en  considération  comme  moyen  de  lutte  contre  la 
guerre 

(2)  Compte  rendu,  p.  75. 
l3)  Cofivpte  fendu,  p.  28. 


o24       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALK    DU    TRAVAIL 

pour  le  même,  objet  le  Parti  ouvrier  socialiste  révolutionnaire 
(allemanisles)  :  Besombes  fera  décider  au  Congrès  de  Rennes  la 
rupture  entre  les  deux  organismes,  malgré  Girard,  Roche  et  Cap- 
juzan. 

En  1894,  les  guesdisles  et  les  anli-guesdistes  étaient  encore  plus 
rapprochés  les  uns  des  autres  qu'ils  ne  le  pensaient.  Ce  n'est 
qu'avec  le  temps  que  les  contrastes  s'accuseront.  Nantes  n'est 
qu'un  point  de  départ.  G  est  lenlemeni,  progressivement  que  l'or- 
ganisation corporative,  de  plus  en  plus  indépendante  des  partis  po- 
litiques socialistes,  trouvera  dans  le  jeu  même  de  son  action  pro- 
fessionnelle des  moyens  de  lutte  spécifiques,  originaux  et  auto- 
nomes. 

H  faut  marquer  les  points  de  contact  entre  les  tendances  et  les 
lactiques.  L'étape  intermédiaire  entre  l'action  de  la  C.  G.  T.  et  l'ac- 
tion socialiste,  le  passage  de  l'une  à  l'autre,  n'a  pas  été  brûlé  : 
l'appel  du  Comité  de  la  grève  générale  aux  députés  socialisles  en 
est  une  première  preuve.  Une  autre  preuve  résulte  de  la  consti- 
tution du  parti  allemani>-te  (P.  0.  S.  R.)  qui,  contemporain  de  la 
renaissance  syndicaliste,  recueillit  un  grand  nombre  des  défec- 
tionnaires  guesdistes.  Ce  parti  de  transition  amalgama  à  l'ancien 
programme  guesdiste  (la  conquête  électorale  du  pouvoir)  la  nou- 
velle tactique  de  la  grève  générale  issue  de  l'organisation  corpo- 
rative qu'avaient  subalternisée  Guesde  et  ses  amis  (1). 

La  discussion  sur  la  grève  générale  fut  assez  courte,  au  Con- 
grès de  Limoges,  en  1893,  qui  créi  la  C.  G.  T.  (2)  ;  elle  ne  fut  pas 
non  plus  très  chaude.  Ele  n'était  d'ailleurs  pas  portée  à  l'ordre 
du  jour  :  elle  fut  incidente 

En  majorité,  les  congressistes   favorables  à  la  grève  générale 

(1)  Jules  Guesde  et  Latargue  dans  le  programme  du  Parti  ouvrier  (éd. 
1902j  ne  citent  même  pas  la  grève  générale  parmi  les  moyens  révolution- 
naires possibles.  Ils  écrivent  :  «  celte  révolution  inévitable  ne  sera  déter- 
minée ni  par  des  déclarations  à  la  dyuamite,  ni  par  d'héroïques  folies  in- 
dividuelles, ni  par  des  colletages  locaux  avec  la  police,  ni  par  des  prises 
d'armes  partielles.  Elle  ne  sera  pas  davantage  conjurée  ou  retardée  par  les 
chinoiseries  politico-économiques  des  meneurs  du  radicalisme  et  du  possi- 
billsme,  ou  par  les  réformes  ouvrières  qui  s'imposent  même  à  l'Etat  bour- 
geois »  (p.  28). 

(2)  Compte  rendu,  p.  (i7  et  s. 


CHAPITRE    II.    ORGANISATION    INTERIEURE  525 

estimaient,  les  uns,  que  le  cotnitéde  propagande  devait  rester  en 
dehors  de  la  Confédération,  les  autres,  au  contraire,  qu'il  devait 
constiluer  une  de  ses  commissions  statutaires.  Treich,  affilié  au 
P.  0.  F.  (Limoges),  Boisson  (délégué  de  la  Fédération  des  tra- 
vailleurs municipaux  de  Paris),  défendirent  la  première  opinion, 
Girard^  délégué  de  la  Bourse  du  travail  de  Besançon  et  du  Syn- 
dicat des  employés  de  la  Seine,  la  seconde.  Treich  opinait  par  op- 
portunité. «  Déjà  en  éliminant  de  la  Confédération  les  nombreux 
Syndicats  qui  sotit  affiliés  aux  organisations  politiques,  nous  em- 
pêcherons de  venir  à  nous  une  partie  importante  du  Parti  ou- 
vrier. Si  nous  éloignons  encore  ceux  qui  sont  anti-grève  généra- 
listes, que  restera-l-il  dans  celte  Confédération?  Notre  but  sera 
donc  manqué,  ce  sera  à  recommencer  ;  la  même  division  qui  a 
surgi  depuis  le  Congrès  de  Nantes  va  subsister.  »  Celte  crainte  lui 
semblait  d'autant  mieux  justifiée  qu'à  son  avis  le  plus  grand 
nombre  des  Syndicats  était  hostile  à  la  grève  générale,  avis  qui  fut 
critiqué  par  le  métallurgiste  Braun. 

Deux  orateurs  firent  la  contre-partie  de  Briand  et  dePelloulier 
au  Congrès  de  Nantes,  Victor  Dalle  et  Auguste  Keufer,  celui-ci 
au  nom  de  la  Fédération  du  Livre. 

La  raison  qui  semble  avoir  dirige  Keufer  (semble-t-il,  car  le 
com|)te  rendu  du  Congrès  est  obscur  et  écourté),  c'était  la  trop 
grande  faiblesse  de  l'organisation  corporative;  ajoutant  que  «  les 
chefs  socialistes  »  ne  sauraient  pas  au  lendemain  de  la  grève  gé- 
nérale «  résoudre  les  graves  et  difficiles  problèmes  aujourd'hui 
discutés  ».  Mais,  adversaire  de  la  grève  générale  révolutionnaire, 
il  croyait,  au  contraire,  possible  «des  grèves  générales  [jrofession- 
nelles  où  toutes  les  corporations  pourraient  intervenir  pour  sou- 
tenir les  grévistes  ».  C'est  la  thèse  de  la  grève  générale  rélor- 
miste. 

Keufer,  on  le  voit,  n'était  pas  hostile  à  une  vaste  grève  ap- 
puyée par  loul  le  prolétariat  organisé  ;  mais  à  la  différence  du  ré- 
volutionnaire Pelloutier,  pour  lui,  la  grève  générale  professionnelle 
ti'était  qu'une  extension,  d'ailleurs  limitée,  de  la  grève  partielle, 
avec  ce  seul  but  :  améliorer  la  condition  des  ouvriers. 

Sans  doute,  la  théorie  peut-elle  dresser  des  limites  devant  les 
mouvements  sociaux,  mais, pratiquement,  que  valent-elles?Celles 


320   LIVRE  IV.  —  LA  CONFÉDÉRATION  GÉNKRALE  DU  TRAVAIL 

qu'imaginait  Keufer  ne  tenaient-elles  pas  trop  peu  compte  des 
enseignements  historiques?  En  fait,  les  deux  formes  de  la  G.  G. 
sont,  dans  l'étal  actuel  des  choses,  indissolublement  liées;  elles 
sont  nées  presque  eu  même  temps;  elles  sont  mutuelleuient 
alimentées  des  mêmes  éléments  de  ktte  :  la  grève  locale  ou  par- 
tielle et  le  Syndicat  ;  doctrinalemenl  parlant,  elles  se  complètent 
l'une  l'autre,  se  confondent  même  dans  la  pratique,  car  on  ne 
[)eut  refuser  un  caractère  révolutionnaire  à  nos  grèves  générales 
contemporaines  corporatives  :  un  sentiment  de  classe  évident 
anime  ces  vasies  mouvements  un  peu  tumultuuires.  Tout  cela, 
Keufer  ne  le  négligeait-il  pas  ? 

Par  l'exemple  de  Keufer,  on  peut  observer  que  ceux-là  même 
qui  combattaient  la  nouvelle  tactique  lui  reconnaissaient  impli- 
citement un  caractère  de  nécessité  historique  et  d'opportunité  cor- 
porative :  si  la  grève  générale  révolutionnaire  est  proclamée  im- 
possible parce  que  la  classe  ouvrière  est  encore  mal  préparée, 
n'est-ce  pas  affirmer  d'une  manière  indirecte  qu'elle  deviendra 
possible  avec  le  progrès  syndical  ? 

La  discussion  se  termina  par  un  vote  qui  affilia  à  la  Confédé- 
ration le  Comité  de  la  grève  générale  que  le  Congrès  de  Nantes 
avait  laissé  indépendant  du  Comité  national,  embryon  de  ia  Con- 
fédération. Cette  affiliation  décèle,  nouvel  argument, queisrapports 
unissaient  l'organisation  prolétarienne  et  la  nouvelle  tactique. 

Le  compte  rendu  ne  fait  pas  connaître  comment  se  partagèrent 
les  voix  aux  votes  :  il  eut  été  intéressant  de  connaître  la  pro- 
portion de  délégués  parisiens  et  de  délégués  provinciaux  (1). 
Des  débats  on  peut  seulement  inférer  que  la  grande  majorité 
des  délégués  était  favorable,  sans  rélicences,  à  la  grève  géné- 
rale, et  ne  différaient  que  sur.  la  question  de  l'affiliation  d'un 
comité  spécial  au  conseil  national  (Comité  confédéral).  Parmi  les 
partisans  provinciaux  favorableson  peut  noter  Breilloux,  délégué 


1  Le  Congrès  comprenait  75  délégués  mandatés  par  28  Fédérations, 
18  Bourses  du  travail,  126  Syndicats  ,29  venaient  de  Paris  et  46  de  la  pro- 
vince, soit  24  de  Limoges,  2  de  chacune  des  villes  suivantes  :  Angers, 
Rennes,  Toulon,  Toulouse,  Tours,  Tulle,  et  1  d'Alger,  Angoulème,  Carmaux, 
Chàteauroux,  Châtellerault,  Dijon,  Nantes,  Nîmes,  Saint-Etienne,  Vierzon, 
Bordeaux,  Lyon  ;  Marseille  n'avait  pas  de  délégué. 


CHAPITRE    II.     —    ORGANISATION    INTKRIEURE  527 

des  typographes  de  Limoges,  Carol,  délégué  de  la  Bourse  de  Tou- 
louse, Giraud,  délégué  desSyndicals  de  Toulon, le  futur  député  car- 
mausin  Calvignac,  délégué  des  mineurs  de  l'Aveyron  et  de  Gar- 
maux  (1). 

Le  comité  de  la  grève  générale,  incorporé  à  la  Gonfédération 
générale  par  le  dernier  paragraphe  de  l'article  2  du  paragraphe  3 
des  statuts  confédéraux,  en  outre  de  sa  besogne  de  préparation 
révolutionnaire,  fui  chargé  d'une  mission  plus  pratique,  plus 
immédiate.  Les  Syndicats  furent  astreints  à  faire  parvenir  toutes 
leurs  souscriptions  de  solidarité  aux  corporations  en  grève  par 
son  intermédiaire:  il  retenait  100  0  sur  toutes  les  sommes  qu'il 
recevait  ainsi.  On  doit  à  la  vérité  de  dire  que  les  Syndicats  ne 
remplirent  qu'imparfaitement  cette  obligation  et  qu'ils  conti- 
nuèrent à  envoyer  leurs  souscriptions,  soit  directement,  soit  par 
l'intermédiaire  des  journaux  politiques  (2). 

La  première  question  inscrite  à  l'ordre  du  jour  du  (Congrès  cor- 
poratif de  Tours  (18116)  était  la  révision  des  statuts  de  la  Confédé- 
ration :  la  seconde,  la  grève  générale.  Sept  autres  suivaient. 

G'est  Guérard,  le  secrétaire  du  Syndicat  national  des  chemins 
de  fer,  qui  fil  le  rapport.  A  son  rapport  en  était  incorporé  un 
autre,  œuvre  du  Syndical  national  deschemins  de  fer.  Ils  donnent 
une  théorie  complète  de  la  tactique  (3). 

La  grève  générale  ne  sera  pas  déclarée  par  tout  le  prolétariat 
cessant  le  travail  dans  toutes  les  industries,  simultanément:  «elle 
ne  sera  pas  un  arrêt  concerté  du  travail,  mais  un  arrêt  forcé  par 
le  fait  même  de  la  cessation  du  travail  dans  des  industries  spé- 
ciales. »  On  reconnaît  là  la  pensée  de  Pelloutier  (4).  Le  chô- 
mage  d'une    ou    de   plusieurs     corporations     entraînera,     par 


(1)  Le  IV<=  Congrès  de  la  Fédération  des  Bourses  (Nîmes,  1895)  vota  une 
résolution  en  faveur  de  la  grève  générale.  Compte  rendu,  p.  83. 

(2)  Du  1»'"  décembre  1894  au  1?""  septembre  1895  —  c'est-à-dire  pen- 
dant la  période  de  temps  qui  sépare  le  Congrès  de  Limoges  du  Congrès  de 
Nantes,  Derne,  trésorier  du  comité,  écrivait  dans  son  rapport  que  les  prélè- 
vements de  10  0/0  n'avaient  atteint  qu'un  total  de  328  fr.  75  :  il.se  présenta 
à  Limoges  avec  une  encaisse  de  5  fr.  65.  V.  Compte  rendu  du  Congrès 
corpornlif  de  Limoges,  p.  112 

(3)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  76. 

(4)  Il  n'assista  pas  au  Congrès. 


528       LIVRE    IV.    LA   CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

contre-coup,  le  chômage  dans  loules  les  autres.  C'esl  de  la 
première  grève  partielle  générale  que  dépend  donc  le  succès, 
aussi  faudra-t-il  choisir  avec  soin  la  corporation  initiatrice. 
Guérarii,  sur  ce  poinl  encore,  reprit  l'argumentation  dePellou- 
lier.  11  donna  quelques  exemples.  «  La  Compagnie  du  gaz  alimente 
à  Paris  plusieurs  milliers  de  moteurs  à  gaz  occupant  un  minimum 
de  100.000  travailleurs.  Si  les  ouvriers  du  gaz  se  mettent  en 
grève,  c'est  l'arrêt  foicé  pour  les  100.000  prolétaires  occupés  chez 
des  petits  industriels.  Que  les  chemins  de  fer  cessent  de  transpor- 
ter des  marchandises,  est-ce  que  les  administrateurs  des  journaux 
(juolidiens  continueront  à  faire  le  même  tirage  pour  accumuler 
leur  papier  que  l'on  n'enverrait  plus  en  province  ?  Evidemment, 
là  encore,  c'est  l'arrêt  forcé  pour  un  grand  nombre  de  typo- 
graj)he?,  conducteurs,  margeurs,  etc.  ;  cette  même  grève  des 
chemins  de  fer,  supprimant  les  négociations  commerciales  et 
industrielles,  empêchant  les  transports,  houille,  matières 
premières,  denrées,  n^entraînerait-elle  pas  la  fermeture  de  nom- 
breux magasins,  usines,  manufactures  et  ateliers  ?  » 

Alors  les  grévistes  exposeront  leurs  revendications  particu- 
lières :  mais  un  mouvement  aussi  formidable  restera  t-il  sur 
le  terrain  de  la  légalité,  demeurera- t-il  pacifique  ?  «  Une  grève 
générale  des  «  bras  croisés  »  est-elle  possible  ?  «  (j'est  une 
question,  déclare  le  rapport,  à  laquelle  nous  ne  pouvons  répondre, 
mais  tout  laisse  à  supposer  que  les  circonstances  seront  telles, 
qu'à  bref  délai  se  déchaînerait  une  révolution  d'autant  moins 
sanglante  qu'elle  ne  rencontrerait  pas  d'obstacles  assez  puissants 
pour  s'opposer  à  sa  marche.  » 

Guérard  passa  ensuite  en  revue  quelques  objections  :  d'abord 
celle  du  délégué  du  Syndicat  des  typogra()hes  qui  estimait  le 
succès  impossible  «  en  raison  de  la  trop  faible  proportion  des 
travailleurs  syndiqués  ».  C'était  robjeclion  de  Keufer.  Peut-être; 
mais  l'objection  ne  vaut-elle  pas  également  contre  les  grèves  par- 
tielles"; Les  Syndicats  cependant  enire|)rpnnent  des  grèves  et 
obtiennent  des  résultats  sans  grouper  jamais  l'unanimité,  même 
la  majorité  des  travailleurs  (1). 

i^l  )  «  Le  plan  qui  consisterait  à  entreprendre  des  grèves  en  masse,  à  titre 
de  sérieuse  action  politique  de  classe,  uniquement  avec  un  personne)   or- 


CHAPITRE    II.    ORGANISATION    INTÉRIEURE  529 

11  y  aura  perle  de  salaires  :  la  commission  n'y  contredit  pas, 
mais  estime  qu'un  mouvement  bien  coordonné  «  amènerait  très 
rapidement  les  patrons  à  comj)osition  ». 

La  cessation  du  travail  parles  ouvriers  de  la  salubrité,  par 
exemple,  les  égoutiers,  ne  fera-t-elle  pas  courir  un  danger  à  la 
santé  publique  ?  Pour  Guérard,  «  il  n'y  aurait  nulle  utilité  pour 
le  succès  du  mouvement  à  voir  ces  travailleurs  interrompre  leur 
besogne  ;  ils  ne  seraient  pas  les  seals,  d'ailleurs,  qui  pourraient, 
sans  inconvétiienl,  continuer  à  travailler  ;  il  en  est  même  qui 
devraient  rester  à  leur  travail  pour  servir  la  cause  ». 

La  question  d'argent  ?  Il  semble  bien  que  dans  la  pensée  des 
premiers  propagateurs  (1),  le  succès  de  la  grève  générale  était 
subordonné  à  la  constitution  d'un  trésor  de  guerre  :  la  commission 
rejeta  cette  manière  de  voir.  Le  comité  n'a  pas  à  organiser  la 
grève  générale  :  il  n'a  qu'à  faire  de  la  propagande.  Or,  pour  faire 
de  la  propagande,  affirma-t-elle,  il  n'a  pas  besoin  de  grosses 
sommes.  De  cette  façon  la  commission  pensait  éviter  de  heurter 
de  front  les  ouvriers  hostiles  à  la  grève  générale  :  elle  restait 
dans  le  domaine  des  discussions.  «  Cette  méthode  de  propagande 
ne  peut  rencontrer  aucun  adversaire  de  bonne  foi,  car  elle 
donne  a  tous  la  certitude  que  si  l'on  apportait  des  objections 
auxquelles  on  ne  puisse  répondre,  la  grève  générale  serait  aban- 
donnée sans  hésitation  n. 

En  conclusion,  le  rapport  formula  les  propositions  suivantes  : 

«  1"  Que  toutes  les  organisations  syndicales  soient  invitées  à  faire 
parvenir  leurs  souscriptions  aux  grévistes  par  l'intermédiaire  de  la 

L'anisé,  est  absolument  sans  espoir...  L'estimation  exagérée  ou  fausse  du 
rôle  de  l'organisation  dans  la  lutte  de  classe  du  prolétariat  se  complète 
d'ordinaire  par  la  dépréciation  de  la  masse  prolétarienne  inorganisée  et  de 
sa  maturité  politique  C'est  en  période  révolutionnaire,  dans  l'orage  des 
grandes  luttes  de  classe,  avec  leur  agitation,  que  se  montre  seulement 
toute  l'action  éducatrice,  qu'exercent  la  rapide  évolution  capitaliste  et  les 
influences  socialistes  sur  les  vastes  couches  populaires  :  action  dont  les 
listes  des  organisations  et  même  les  statistiques  électorales  ne  donnent 
dans  les  temps  calmes  qu'une  très  faible  idée».  Rosa Luxembourg,  La  grève 
en  masse  (1910),  p.  65  et  66. 

(1  Notamment  de  Pelloutier,  d'après  Rozier,  délégué  au  Congrès  da 
Tours.  V.  Conift'!  rendu,  p.  88.  Cf.  ce  que  dit  Guérard,  eod.  loc.  p.  90. 

Maxime  Leroy  34 


530       LIVRE    IV.   LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

Confédéralion  générale  du  travail,  qui  fera  un  prélèvement  de  5  0/0 
sur  les  souscriptions  ; 

«  2°  Qu'il  soit  publié  chaque  mois  un  bulletin  de  la  Confédéra- 
tion, contenant  notamment  :  l'indication  sommaire  de  toutes  les 
grèves  en  cours,  motifs  de  la  grève,  nombre  des  grévistes  ;  le  détail 
des  souscriptions  reçues  pour  les  différentes  grèves  et  transmises 
dans  le  mois,  ainsi  que  le  chiffre  des  prélèvements  faits  ; 

«  3"  Que  le  bulletin  soit  adressé  gratuitement  à  toutes  les  orga- 
nisations adhérentes  à  la  Confédéralion,  et  comme  accusé  de  ré- 
ception à  celles  qui  enverront  des  fonds  pour  les  grèves  ; 

«  4"  Que  le  montant  du  prélèvement  serve  exclusivement  à  la  pro- 
pagande en  faveur  de  la  grève  générale,  par  brochures,  jour- 
naux, etc  ». 

Guérard  terminait  par  les  lignes  snivantes  :  «  En  avant  pour 
notre  délivrance,  par  la  grève  générale  qui  sera  le  prélude  de  la 
Révolution  1  » 

La  discussion  s'engagea  sur  ce  rapport,  qui  fut  a  applaudi  par  la 
grande  majorité  des  congressistes  »,  est-il  indiqué  flans  le  compte 
rendu  :  elle  ne  fit  que  répéter  la  vieille  argumentati  m.  Il  fut  voté 
presque  à  l'unanimilé  (par  65  voix  sur  69  congressistes)  :  les 
quatre  abstentionnistes  étaient  :  Graffin  (cordonniers  de  Cholet), 
Gorgelin  (Féd.  des  travailleurs  du  Livre),  Maynier  (section  pari- 
sienne des  typographes)  et  Copigneaux,  qui  fut  secrétaire  de  la 
G.  G.  T.  Il  faut  ajouter  que  Copigneaux  en  votant  contre,  con- 
formément à  son  mandat  de  délégué  de  la  Fédération  des  tra- 
vailleurs municipaux,  déclara  que  ses  camarades  «  changeraient 
d'avis  »  lorsqu'il  leur  rendrait  compte  des  «  explications  du 
camarade  Guérard  ». 

Restait  à  solutionner  deux  autres  questions.  Sur  la  proposition 
de  Branque  (Bourse  du  Travail  de  Toulouse)  et  de  3Iichelier 
(Bourse  du  Travail  d'Alger),  le  Congrès,  contrairement  à  l'avis  de 
la  commission,  sépara  le  comité  de  propagande  de  la  Confédéra- 
tion. Le  comité  ne  devait  cependant  pas  être  absolument  indé- 
pendant, car  le  contrôle  financier  en  fut  attribué  à  des  délégués 
de  la  Confédération.  De  plus,  sur  la  proposition  de  Girard  et  de 
Vallier  (Syndicat  des  ouvriers  en  instruments  de  précision  de  Pa- 
ris) le  Congrès  décida  de  nommer  lui-même  les  membres  du  co- 


CHAPITRE    II.    ORCrANISATlON    INTERIEURE  531 

mit*  de  propagande  :  au  comité  de  propagande  était  ainsi  donné 
les  mêmes  électeurs  qu'au  comité  national  de  la  Confédération. 
Enfin,  le  pourcentage  que  devait  [)rélever  le  comité  sur  les  sous- 
criptions aux  grèves  partielles  fut  fixé  à  3  francs  (I). 

La  commission  de  la  grève  générale  nommée  par  le  Congrès  de 
Toulouse  (2)  se  contenta  au  début  de  son  rapport  de  faire  adhé- 
sion en  principe  à  la  grève  générale,  sans  entrer  dans  la  discus- 
sion, «  attendu  que  cette  conception,  comme  moyen  d'émancipa- 
tion, est  admise  par  la  généralité  des  organisations  et  des  prolé- 
taires conscients  )^.  Elle  signala  j)armi  les  nouvelles  adhésions  au 
principe,  celles  des  boulangers,  des  bouchers  et  des  cuisiniers. 

Ses  propositions  n'innovèrent  guère  que  sur  un  point  :  elle  de- 
manda que  les  organisations  retinssent  elle-mémes  le  5  0/0,  re- 
tenue prescrite  par  le  précédent  Congrès,  et  qu'elles  envoyassent 
directement  les  sommes  recueillies  aux.  grévistes,  sans  passer  par 
le  comité  de  la  grève  générale,  cela  pour  éviter  de  doubler  les 
frais  d'envoi  et  faciliter  la  prompte  expédition  des  secours  aux 
intéressés. 

Dans  le  rapport,  ce  qu'il  y  avait  de  plus  nouveau,  c'était  le 
dessein  de  donner  un  caractère  antimilitariste  à  la  propagande 
grève-généraliste  :  «  Nous  vous  proposons...  comme  moyen  de 
propagande  et  également  pour  maintenir  en  rapports  fréquents 
les  Syndicats  avec  leurs  adhérents  subissant  la  loi  militaire,  de 
bien  vouloir  mettre  en  pratique  ce  qui  se  fait  depuis  un  certain 
temps  dans  les  Syndicats  du  centre,  des  statuts  desquels  nous 
détachons  un  article  ainsi  conçu  : 

«  La  cotisation  mensuelle  est  fixée  à  (le  chiffre)  sur  laquelle  il 
sera  prélevé  cinq  centimes  pour  être  répartis  entre  les  sociétaires 
devenu?  soldats  ;  ne  peuvent  y  avoir  droit  que  les  camarades 
ayant  au  moins  quinze  mois  de  présence  auSyndicat. 

Sa  proposition,  la  commission  la  motivaitde  la  façon  suivante  : 
«  mettre  une  entrave   à  la  répression  tant  mise  en  avant  par  les 


(1)  Toutes  les  Fédérations  n'exécutèrent  pas  la  décision  du  Congrès  relative 
au  prélèvement  de  5  0/0  sur  toutes  les  sommes  envoyées  à  des  grèves  par- 
tielles, notamment  le  livre,  le  bâtiment  les  cuirs  et  peaux.  Guérard  les 
iit  blâmer  par  le  Congrès  de  Toulouse  (1897),  V.  Compte  rendu,  p.  46. 

(2)  Compte  rendu,  p.  105  et  s. 


532       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

adversaires  de  la  gçève  générale  »  (1).  On  comprend  le  dessein  : 
se  concilier  la  sympathie  des  soldats  chargés  de  réprimer  le 
mouvement. 

Malgré  tant  de  voles,  la  propagande  en  faveur  de  la  grève  gé- 
nérale manquait  d'énergie.  Peut-être  aussi  était-elle  trop  modérée. 
Le  comité  était  beaucoup  moins  révolutionnaire  que  les  voles  aux- 
quels il  devait  l'existence.  Dans  sa  circulaire  du  20  octobre  1897, 
signée  par  Girard  et  Valenlin,  le  comité  disait  que  «  celte  idée..., 
nous  l'espérons  fermement,  aboutira  à  l'émancipation  des  tra- 
vailleurs sans  révolution  violente  »  (2). 

Au  Congrès  conférai  de  Rennes  (1898)  la  question  revint  inci- 
demment (3)  à  l'occasion  du  versement  des  fonds  :  les  organisa- 
tions devraient-elles  faire  leurs  envois  à  la  Confédération,  oon- 
forméiuent  à  la  décision  du  Congrès  de  Tours,  ou  les  envoyer 
directement  aux  grévistes, conformément  à  la  décision  du  Congrès 
de  Toulouse  ?  Il  y  avait  flottement  sur  ce  point.  De  plus,  conve- 
nait-il de  laisser  à  la  Confédération  la  prérogative  de  lancer  seule 
les  appels  à  la  solidarité  ? 

Rejetant  l'opinion  de  Guérard  et  de  Roche  qui  pensaient 
que  le  maintien  de  la  décision  de  Toulouse  était  un  bon  moyen 
de  «  vulgariser,  de  faire  connaître  »  la  Confédération,  le  Congrès 
décida  de  laisser  sur  ce  point  toute  liberté  aux  associations 
ouvrières  ».  Libre  d'envoyer  directement  les  fonds  aux  organi- 
sations en  grève,  chaque  Syndicat  recouvrait  le  droit  d'appel 
direct  à  la  solidarité  :  ce  n'était  pas  un  progrès  sur  le  passé.  Quant 
au  pourcentage  de  5  0/0,  il  fut  maintenu. 

Celte  discussion  terminée,  le  Comité  de  propagande  nommé 
par  le  Congrès  de  Toulouse  lut  le  compte  rendu  de  ses  travaux  : 
vingt  Bourses  avaient  créé  des  sous-comités,  notamment  celles  de 
Tours,  de  Toulouse,  de  Rennes  et  du  ffavre. 

Le  nombre  de  ses  membres  élevé  à  onze,  le  Comité  fut  rattaché 
à  la  Confédération  ;    mais  l'allemaniste  Beausoleil   n'obtint  pas 


(1)  Le  compte  rendu  ne  fait  pas  mention  de  l'adoption  des  rapports  :  les 
membres  du  comité  les  considérèrent  comme  adoptés  et  en  appliquèrent 
les  conclusions. 

(2)  Compte  rendu  du  Congrès  corporatif  de  Rennes  (1898),  p.  .330. 

(3)  Coynpte  rendu  du  Congrès  corporatif  de  Rennes  p,  324  et  s. 


CHAPITRE    H.    —    ORGANISATION    INTERIEURE  533 

pour  celle-ci  le  droit  de  décréter  la  grève  générale  :  «  Il  paraît 
impossible,  objecta  Guérard,  inadmissible  d'adopter  ce  para- 
graphe. On  avait  peur  d'un  comité  directeur  et  maintenant  on 
remettrait  à  la  Confédération  le  pouvoir  de  décréter  la  grève  gé- 
nérale; ce  serait  dangereux.  La  Confédération  a  fait  une  consul- 
tation concernant  la  grève  générale,  on  a  attendu  pendant  trois 
mois  les  réponses  des  organisations,  elles  ont  été  peu  nombreuses. 
Si  on  s'en  remet  à  la  Confédération  on  n'aboutira  pas.  »  On  vit, 
peu  de  temps  après,  combien  était  utopique  la  proposition  de 
Beausoleil. 

Le  21  décembre  1894,  MM.  Cordelet,  Trarieux  et  Merlin  avaient 
déposé  sur  le  bureau  du  Sénat  un  projet  de  loi,  auquel  il  a  déjà  été 
fait  allusion,  tendant  à  interdire  les  coalisations  dans  les  exploi- 
tations, même  industrielles,  de  l'Etat  et  dans  les  chemins  de 
fer  (1).  Le  4  mars,  M. Trarieux,  garde  des  sceaux  du  cabinet  Ribot, 
déposa  un  projet  analogue  au  nom  du  gouvernement,  mais 
amendé  :  seules  étaient  interdites  les  coalitions  dans  les  services 
publics  de  l'Etat  et  dans  les  Compagnies  de  chemin  de  (er.  Voté, 
le  projet  fut  transmis  à  la  Chambre,  le  20  juin  1898,  qui  le  ren- 
voya à  sa  Commission  du  travail. 

Le  Comité  prit  l'initiative  d'une  réunion  privée  de  toutes  les  or- 
ganisations ouvrières  de  la  Seine  et  de  Seine-et-Oise  pour  prolester 
contre  le  dépôt  du  projet  sur  le  bureau  de  la  Chambre.  La  réunion 
eut  lieu  a  la  Salle  de  l'Harmonie,  le  9  juillet  1898.  Plus-de  deux 
cents  délégués  y  assistèrent  :  il  y  fut  décidé  qu'un  grand  meeting 
public  de  protestation  aurait  lieu  au  Tivoli  Vaux-Hall,  sur  un  pro- 
gramme de  «  revendications  concernant  la  journée  de  huit  heures 
avec  minimum  de  salaire  ;  à  travail  égal,  salaire  égal  ;  suppression 
du  marchandage  et  du  travail  aux  pièces;  suppression  du  travail 
industriel  dans  les  couvents,  ouvroirs  et  casernes  ;  suppression 
des  bureaux  de  placement,  extension  de  la  prudhommie  ;  re- 
traites pour  les  vieillards  et  invalides  du  travail  ;  liberté  en- 
tière d'association,  de  réunion  et  de  coalition.  Abrogation  des 
articles  414  et  415  (atteintes  à  la  liberté  du  travail)  du  Code  pé- 

(1)  Sénat.  Doc.  parlem.,  n°  58,  Journal  officiel,  1894,  p.  347.  Voir  :  Des- 
VEAUX,  Les  coalitions  dans  le  personnel  de  chemin  de  fer,  (ttièse,  Paris, 
1901). 


534       LIVRE    IV.    —    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

nal.  Abrogation  de  tous  décrets,  lois  et  ordonnancea  restrictifs  de 
cette  liberté  ».  Le  projet  Merlin  ne  fut  pas  voté  :  on  ne  saurait 
dire  quelle  fut  l'influence  de  cette  protestation  sur  rabstenlion 
de  la  Chambre. 

Il  y  eut  deux  Congrès  ouvriers  en  1900,  un  Congrès  national  et 
un  Congrès  international.  I.e  Congrès  national  vota  une  réso- 
lution eu  faveur  de  la  grèv«  générale,  après  une  discussion  qui 
n'apporta  aucun  élément  nouveau. 

Au  Congrès  international,  organisé  par  la  Confédération  géné- 
rale (c'était  le  pren)ier),  les  b^rançais  y  étaient  en  majorité,  et 
toutes  les  nations  n'étaient  pas  représenté.^s.  L'Allemagne  no- 
tamment faisait  défaut.  Quant  aux  délégués  étrangers,  ils  ne 
représentaient  pas  des  nations  entières,  mais  simplement  quelques 
corporations  :  les  verriers  belges,  les  ouvriers  des  transports  an- 
glais, la  Fédération  italienne  du  bâtiment  ;  le  délégué  suisse  re- 
présentait 382  Syndicats  et  la  Fédération  des  typographes. 
Dans  ces  conditions,  on  ne  peut  attribuer  un  caractère  véritable- 
ment international  aux  décisions  qui  furent  prises.  Il  veut  vote 
sur  le  principe.  Répondirent  oui  :  Suisse,  Angleterre,  Belgique, 
Italie(l). 

Cette  question  fut  posée  :  la  grève  générale  sera-l-elle  interna- 
tionale ?  Pour  Guérard,  «  la  grève  générale  ne  sera  pas  interna- 
tionale ;  il  n'est  pas  permis  d'espérer  à  l  heure  actuelle  qu'un  tel 
mouvement  puisse  s'étendre  à  tous  les  pays  d'Europe.  Peut-être 
quelques  pays  se  mettront-ils  en  mouvement  —  ce  n'est  pas  cer- 
tain,.. Mais  ce  qui  est  certain,  en  tous  cas,  c'est  que  la  révolution 
accomplie  en  France  pourrait  rapidement  s'étendre  dans  les  pays 
voisins  ».  Sans  doute,  mais  «  alors  les  gouvernements  étrangers 
ne  manqueraient  pa>  de  former  des  liens  solides  et  de  faire  eux- 
mêmes  la  contre-révolution  à  l'égard  de  la  Révolution  française. 
De  même  que  les  émigrés  sont  entrés  en  France  dans  les- 
fourgons  de  l'étranger,  de  même  les  capitalistes  d'aujourd'hui 
rentreraient  en  France  avec  les  armées  étrangères.  » 

La  commission  nommée  par  le  Congrès  se  prononça  contre  les 
grèves  partielles  (2),  comme  ne  correspondant  i)as   aux    moyens- 

(1)  Compte  rendu,  p.  43  et  s. 

(2)  Compte  rendu,  p.  63  et  s. 


CHAPITRE    II.    ORGANISATION    INTÉRIEURE  S3o 

propres  de  la  classe  ouvrière  :  «  Qui  oserait  prouver  que  les 
grèves  partielles  ont  élé  et  sont  un  moyen  de  soulagement  pour 
le  prolélaire?  N'avons-nous  pas  encore  présente  à  la  mémoire  la 
fameuse  grève  des  mécaniciens  anglais,  de  cette  organisation  pos- 
sédant plusieurs  millions  qui,  malgré  l'encouragement  interna- 
tional qu'elle  eut,  échoua  piteusement,  ce  qui  fut,  avouons-le, 
sans  aucune  surprise  pour  nous,  car  il  est  un  lait  indéniable,  que 
ce  ne  sont  pas  les  queltjues  deniers  d'une  certaine  quantité  de 
travailleurs  qui  peuvent  lutter  contre  les  sommes  colossales  pos- 
sédées par  le  palronat.  Donc,  de  ce  fait  rien  à  faire  comme  lutte 
pour  le  prolétaire  du  côté  de  la  finance.  »  Et  quelques  lignes  plus 
loin,  la  commission  écrivait  que  la  Grève  générale,  «  présente 
sur  les  autres  procédés  révolutionnaires  un  avantage  incontes- 
table »  :  celui  d'être  en  somme  l'exercice  d'un  droit  incontes- 
table. C'est  une  révolution  dans  la  légalité  ».  Argument  au 
moins  spécieux,  car  l'illégalité  ne  résulte  pas  seulement  de  la 
violation  littérale  d'un  texte  isolé,  mais  aussi  du  détournement 
systématique  d'une  institulion  juridique  hors  de  son  sens  origi- 
naire, même  si  les  apparences  légales  sont  conservées  sous  le  cou- 
vert d'une  démonstration. 

La  commission  préconisa  «  la  grève  du  soldat  ».  C'est  aux 
syndiqués  à  faire  une  propagande  telle  que  la  volonté  des  soldats 
ne  puisse  être  contrainte  efficacement  «  à  tirer  dans  la  direction 
indiquée  »  (1).  Ainsi  était  reprise  et  précisée  la  conception  anti- 
militariste du  Congrès  de  Toulouse. 

Le  Congrès  adopta  le  rapport  «  considérant  que  la  grève  géné- 
rale est  un  des  seuls  moyens  qui,  dans  le  domaine  économique, 
assurera  rémancipation  des  travailleurs  tout  en  n'excluant  pas 
Iss  moyens  employés  sur  un  autre  terrain  ;  movens  qui  précipite- 
ront la  chute  de  la  classe  capitaliste  etinstaureront  la  souveraineté 
du  peuple  dans  la  Révolution  sociale  {2).  » 

Il  faut  noter  que  cet  ordre  du  jour,  tout  en  maintenant  rigou- 
reusement à  la  grève  générale  son  caractère  économique,  ne  pres- 
crivait pas  l'action  politique  :  la  commission  assurait  simplement 

(l^  Cl.  Briand  au  Congrès  des  Organisations  socialistes  fcançaisesdâ  1899. 
Compte  rendu  officiel,  p.  23o  et  s. 
(2)  Compte  rejidu,  p    69. 


536       LlVRw    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

l'indépendance  réciproque  des  deux  lactiques,  sans  nier  l'effi- 
cacité de  l'aclion  politique,  comme  l'avait  fait  Pelloulier.  Mais 
bientôt  la  grève  générale  sera  proclamée  le  seul  mo3'en  de  lutte 
efficace  »  du  prolétariat  contre  ses  «  maîtres  »  (1)  :  ce  sera  la 
consolidation  du  vole  du  Congrès  syndical  de  1888. 

Celte  élimination  de  tout  élément  d'ordre  électoral  fut  l'œuvre 
du  Congrès  corporatif  de  Lyon  (1901)  :  «  La  grève  générale,  dit 
le  rapport  de  la  commission  (2),  après  la  faillite  des  pouvoirs 
publics  et  des  panacées  réformistes,  reste  le  seul  espoir  des  ex- 
ploités. » 

La  valeur  révolutionnaire  de  la  grève  générale  fut  envisagée 
avec  plus  de  netteté  que  précédemment.  «  Il  s'agit  de  savoir,  dit 
Guérard,  alors  secrétaire  de  la  C.  G.  T.,  si  au  lieu  de  nous  con- 
tenter des  revendications  que  quelques-uns  ont  demandées  nous 
irons  jusqu'au    bout,  c'est-à-diie  jus  qu'à  la  Hévolulion  sociale  ». 

Ce  qui  donnait  alors  toute  son  acuité  à  la  question,  c'était  une 
grève  imminente  des  mineurs  au  nom  desquels  le  délégué  Colle 
venait  de  faire  les  déclarations  les  plus  précises  et  les  plus  belli- 
queuses : 

«  Dites  nettement,  adjurait  le  secrétaire  confédéral,  que  pour 
vous  le  mouvement  de  grève  générale  sera  un  simple  mouvement 
réformiste,  ou  alors  affirmez  francliement  voire  sentiment  révolu- 
tionnaire en  affirmant  qu'il  doit  aller  jusqu'aux  plus  extrêmes  con- 
séquences et  qu'il  a  pour  but  de  renverser  l'ordre  capitaliste  ;  c'est 
l'avis  de  votre  commission  qui,  àrunanimité,  s'est  ralliée  à  une  mo- 
tion déposée  par  le  camarade  Bourchet  et  que  je  vous  soumets  en 
concluant  :  «  Le  Congrès  déclare  que  la  grève  générale  ne  peut 
être  seulement  le  moyen  d'amélioration  d'une  catégorie  de  tra- 
vailleurs quelle  qu'elle  soit.  Elle  ne  peut  avoir  pour  but  que  l'éman- 
cipation intégrale  du  prolétariat  par  l'expropriation  violente  de  la 
classe  capitaliste  ; 

«  Le  Congrès,  ilevant  cette  situation,  déclare  que  le  mouvement 
qui  peut  se  produire  en  faveur  des  mineurs,  dont  nul  ne  peut  pré- 
voir ni  l'importance,  ni  la  portée,  et  qui  peut  aller  jusqu'à  l'éman- 


(1)  Rapport  du  Comité  de  la  G.  G.  au  Congrès  confédéral  de  Montpellier 
(1902>  Compte  rendu,  p   252. 

{i)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Lyon,  p    170. 


CHAPITRE    Tl.    ORGANISATION    INTERIEURE  .'537 

cipalion  commune,  sera  en  tous  cas  un  mouvement  de  solidarité 
■qui  n'entamera  en  rien  le  principe  révolutionnaire  que  lous  pré- 
•conisent  parla  prève  générale  de  tous  les  travailleurs. 

La  Commission  proposa  de  suivre  les  mineurs,  si  leur  référen- 
dum se  prononçait  pour  la  grève  générale,  et  d  inviter  les  Bourses 
du  travail,  Fédérations,  Syndicats,  etc.,  à  se  préparer  à  ce  vasle 
mouvement.  Elle  terminait  son  rapport  parce  hurrah  signifi- 
catif :  «  Vive  la  grève  générale  !  Vive  la  Révolution  1  ». 

La  motion  Bourchet  fut  mise  aux  voix  comme  la  meilleure 
conclusion  au  rapport  de  la  commission  :  355  voix  se  pronon- 
cèrent en  sa  faveur,  41  contre,  85  bulletins  blancs.  Les  représen- 
tants de  deux  grandes  Fédérations  réformi«^tes,  le  mécanicien 
Lauche  et  le  maréchal-ferranl  Hardy  s'y  étaient  ralliés,  avec  quel- 
ques réserves  peu  importantes. 

Le  vote  fut  accueilli  par  des  applaudissements  (1). 

Un  des  premiers  soins  du  nouveau  comité  fut  d'engager  les 
sous-comités  à  redoubler  d'ardeur,  à  se  tenir  prêts  dans  l'éven- 
tualité d'une  grève  générale  des  mineurs  :  «  Travailleurs  des 
Syndicats,  soyons  en  éveil  !  L'heure  décisive  va  peut-être 
sonner  !  » 

Il  en  fut  du  mouvement  des  mineurs,  en  1901  comme  celui  des 
terrassiers  et  des  cheminots,  en  1908  :  il  échoua.  Son  insuccès, 
le  Comité  le  commenla  dans  son  rapport  au  Congrès  corporatif 
de  Monlpellier(2)  (1902)  :  «  Cet  échec  fut  doublement  regrettable. 
D'abord  parce  que  ce  mouvement  avait  créé  un  tel  état  d'âme 
chez  les  producteurs  qu'il  n'e^t  pas  exagéré  de  dire  que  le  soulève- 
ment se  serait  certainement  propagé  aux  principales  industries  et 
ainsi  aurait  amené,  sinon  notre  émancipation  intégrale  mais,  tout 
au  moins,  aurait  jeté  une  perturbation  profonde  au  sein  des  classes 


1)  Sur  la  proposition  de  Liénard  ("Fédération  syndicale  de  Tourcoing)  fut 
décidée  la  nouvelle  organisation  financière  du  Comité  de  la  grève  générale. 
De  1  à  100  inemDres,  0  fr,  25  et  0  fr.  25  par  100  membres  ou  fraction  de 
100  memljres  en  plus  ;  cotisation  payée  par  les  Syndicats  et  non  par  les  fé- 
dérations car,  dans  le  cas  contraire,  les  Fédérations  régionales  ne  pour- 
raient assurer  de  cotisations,  payant  déjà  à  la  Confédération.  » 

(2)  Rapport  du  Comité  de  la  grève  générale  au  Congrès  corporatif  de 
Montpellier    1902)    Com^ie  rendu,  p.  252. 


538       LIVRE    IV.    —    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

dirigeantes.  »  Pour  en  pallier  quelque  peu  le  mauvais  effet,  le 
comité  rappela  les  mouvements  grève-généraliste  à  peine  terminés 
de  Catalogue,  de  Belgique  el  de  Suède  :  dans  ces  deux  derniers 
pays  ils  avaient  eu  pour  objectif  la  conquête  du  suffrage  uni- 
versel. La  tactique  s'internationalisait  (1). 

La  tendance  conslructive  des  grèves  généralisées  (2),  déjà 
visible  dans  les  discussions,  mais  encore  mal  formulée,  s'affirma 
pour  ia  première  fois  avec  netteté  au  Congrès  de  Montpellier  (3). 
Le  Congrès  de  Lyon  avait  décidé  de  porter  à  Tordre  du  jour 
de  ce  Congrès  l'étude  de  la  G.  G.  non  plus  seulement  au  point 
de  vue  de  la  bataille,  mais  aussi  au  point  de  vue  de  l'organisa- 
tion de  la  société,  au  lendemain  du  mouvement.  En  consé- 
quence, un  questionnaire  avait  ('té  envoyé  aux  organisations. 
Une  circulaire  donna  à  cette  enquête  sa  portée  : 

Jusqu'ici  la  grève  générale  n'a  été  examinée  qu'au  point  de  vue 
combatif,  et  c'est  surtout  l'action  dissolvante  qu'elle  exercera  sur 
la  société  capitciliste  qui  a  été  le  but   des  préoccupations  ouvrières. 

(Il  Du  10  septembre  1901  au  10  septembre  1902  l'état  financier  du  Comité 
se  présentait  ainsi  : 

Cotisations  mensuelles 1.129,65 

Versements  pour  la  propagande  ....  58,50 

Vente  de  brochures 187,25 

1.375,40 

(2)  La  question  de  la  grève  générale  ne  suscita  qu'un  petit  incident  au 
Xe  Congrès  des  Bourses,  tenu  à  Alger  en  1902.  Louis  Maurice,  délégué  à  la 
Bourse  de  Saumiir,  au  cours  de  la  discussion  sur  l'unité  ouvrière  critiqua 
la  rédaction  de  ce  paragraphe  de  l'article  15  du  projet  destatuts  :  «  Elle  la 
Commission  de  la  grève  générale  s'efforce  en  outre  de  faire  toute  la  pro- 
pagande utile  pour  faire  pénétrer  dans  l'esprit  des  travailleurs  organisés  la 
nécessité  de  la  grève  générale,  i  «  Il  me  semble,  dit  Maurice,  que  le  mot 
efficacité  conviendrait  bien,  qu'il  exprimerait  d'une  façon  plus  exacte 
notre  pensée  et  le  but  que  nous  poursuivons.  »  Il  ajoutait  :  «  Mais  ce  n'est 
là  qu'une  question  de  mots.  «  On  conçoit  que  c'était  une  objection  au  fond. 
Il  y  eut  vote  sur  le  niot,  après  qu'il  fut  bien  spécifié  que  le  principe  même 
de  la  grève  générale  n'était  pas  en  question  :  .32  voix  se  prononcèrent  pour 
le  maintien  du  mot  nécessité,  14  contre  et  8  abstentions  [Compte  rendu,. 
p.  61  et  s.;  p.  67  ets).  Louis  Maurice, rédacteur  réformiste  du  mouvement 
syndicale  la  Petite  Bépublique,  eut  au  cours  du  Congrès  l'occasion  de  dé- 
clarer qu'il  a  ne  serait  jamais  l'adversaire  de  toute  action  libertaire  oa 
révolutionnaire,  lorsqu'il  y  aura  nécessité  »  (Compte  rendu,  p.  74). 
3}  Compte  rendu,  p.  58  et  s. 


CHAl'lTRE    11.    ORGAMSATION    INTERIEURE  539 

Il  serait  exagéré  d'affirmer  que  sur  ce  point  tout  a  été  dit,  que  plusr 
rien  ne  peut  être  ajouté. 

Mais  un  côté  trop  négligé,  trop  laissé  dans  l'ombre  et  sur  lequel 
il  est  surtout  utile  d'attirer  l'attention  des  travailleurs,  c'est 
la  c/nestion  de  savoir  quelle  sera  rattitude  du  prolétariat  au  lendemain 
d'un  mouvement  triomphant  de  grève  générale. 

En  même  temps  que  l'organisalion  ouvrière  se  précise  et  se 
fortifie,  les  ouvriers  pensent  davantage  tout  à  la  fois  à  la  grève 
générale  et  à  l'organisation  future  de  la  société,  comme  aux  deux 
faces  d'tin  même  problème,  dont  les  données  dépendent  d'une 
même  nécessité  :  la  pratique  et  la  doctrine  se  font  des  emprunts, 
réciproquement. 

Le  questionnaire,  qui  portait  comme  titre  :  «  Que  faire  en  cas 
de  grève  générale  Irioniphanle  »,  comprenait  les  questions  sui- 
vantes : 

1°  Comment  agirait  votre  Syndicat  pour  se  transformer  de  grou- 
pement de  lutte  en  groupement  de  production  ? 

2°  Comment  opéreriez-vous  pour  prendre  possession  de  l'ou- 
tillage vous  afîérant  ? 

3°  Comment  concevez-vous  le  fonctionnement  des  usines  et 
ateliers  réorganisées  ? 

4»  Si  votr*  Syndicat  est  un  groupement  de  voirie,  de  transport 
de  produits,  de  transport  de  voyageurs,  de  répartition  de  pro- 
duits, etc.,  comment  concevez-vous  son  fonctionnement  ? 

5°  Quelles  seraient,  une  fois  la  réorganisation  accomplie,  vos 
relations  avec  votre  Fédération  de  métier  ou  d'industrie  ? 

6°  Sur  quelles  bases  s'opérerait  la  distribution  des  produits  et 
comment  les  groupes  productifs  se  procureraient-ils  les  matières 
pj-emières  ? 

7°  Quel  rôle  joueraient  les  Bourses  de  travail  dans  la  société 
transformée  et  quelle  serait  leur  besogne  au  point  de  vue  de  la 
statistique  et  de  la  répartition  des  produits  ? 

Le  dernier  jour  du  Congrès,  il  fut  décidé,  sur  la  proposition  de 
Bourchet  (1),  de  ne  pas  entamer  la  discussion  sur  le  «  lendemain 

>1)  Connue  rendu,  p.  193. 


540       LIVRE    IV.    LA   CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 


1 


de  la  grève  générale  »  :  la  question  du  droit  dégrève,  menacé  par 
quelques  jugements  des  tribunaux  (qui  considéraient  la  grève 
comme  un  cas  de  rupture  du  contrat  de  travail)  parut  plus 
urgente  et  prit  place  à  l'ordre  du  jour. 

Mais  le  Congrès,  dans  la  crainte  que  cette  décision  ne  fît  «  sup- 
poser qu'il  esquivait  le  débat  »,  vota  le  |)rincipe  de  la  grève  gé- 
nérale à  l'unanimité,  moins  trois  voix.  Ces  trois  voix  étaient 
celles  de  la  Fédération  du  Livre,  du  Syndicat  des  cantonniers  et 
ouvriers  de  la  Ville  de  Paris,  du  Syndicat  des  ouvriers  maçons  de 
Toulouse.  En  même  temps,  il  approuva  le  rapport  qui  lui  était 
consacré  (1).  j 

Au  Congrès  corporatif  de  Tours  (1896)  Rozier(2),  délégué  de  la' 
€hambre  syndicale  des  employés  de  Paris,  disait  qu'avant  de  l 
penser  à  faire  une  révolution  par  la  grève  générale  il  fallait 
«  établir  par  avance  le  fonctionnement  parfait  de  la  société 
futur»  (3)  ».  Depuis  Marx,  les  socialistes  se  sont  défendu  de  pro- 
poser aucun  plan  complet  de  réfection  sociale,  à  la  manière  du 
minutieux,  imaginalif  et  chimérique  Fourier  ;  mais  cependant  ils 
ne  se  sont  pas  interdit  toute  conjoncture  à  grands  traits  sur  les 
destinées  de  leur  propagande.  Les  syndicalistes  n'ont  pas  échappé 
à  ce  besoin  de  prévoir  largement  l'avenir  que  connut  lui-même 
le  fondateur  du  socialisme  dit  scientifique;  mais  pas  plus  que 
Marx,  ils  n'ont  jamais  pensé  à  dresser  ce  plan  «  parfait  »  qu'exi- 
geait d'eux  au  Congrès  de  Tours  un  militant  évidemment  mal 
renseigné  sur  les  scrupules  méthodologiques  de  Marx. 


(il  Le  Congrès  national  d'Amiens  décida  la  formation  dune  nouvelle 
Commission  de  propagande  des  huit  heures  et  la  grève  générale,  en  rem- 
placement de  celle  qui,  créée  h  la  suite  du  Congrès  de  Bourges  avait  été 
«  suspendue  »  peu  de  temps  après,  pour  donner  toute  son  importance  à  la 
propagande  en  faveur  du  chômage  fixé  au  l^""  mai  1906.  En  outre  des  coti- 
sations volontaires,  une  sur-cotisation  égale  à  10  0/0  des  cotisations  sta- 
tutaires fut  mise  à  la  charge  des  Bourses  et  des  Fédérations  {Compte 
rendu,  p.  183  et  186;  cf  p.  17.  —  Depuis  le  Congrès  confédéral  de  Mar- 
seille (1908)  le  fonctionnement  de  la  Commission  est  assuré  par  un  prélè- 
vement de  50  0/0  sur  les  cotisations  perçues  par  les  sous-comités  de  grève 
générale  ;  de  5  0]0  sur  les  cotisations  perçues  par  chacune  des  sections 
confédérales. 

(2)  Depuis  lors  conseiller  municipal  et  député  de  Paris. 

(3)  Compte  rendu,  p.  92. 


CHAPITRE    11.    —    ORGANISATION    INTÉRIEURE  344 

Au  début  de  chaque  exercice, le  commerçant, l'industriel  dressent 
des  élals  de  prévisions  ;  les  états-majors  de  tous  les  pays  font  des 
plans  offensifs  et  défensifs  en  vue  de  la  guerre  avec  les  puissances 
voisines.  Les  révolutionnaires  ont,  eux  aussi,  prétendu  dresser  ces 
élals  et  ces  plans  sur  la  veilleet  le  lendemain  de  la  grève  générale  : 
thèmes  d'action  en  vue  des  probabilités  les  plus  vraisemblables, 
rudiments  d'organisation  qui  pareront  aux  premiers  besoins,  à 
condition  toutefois  que  leurs  auteurs  aient  prévu  également  qu'il 
y  a  toujours  des  circonstances  imprévues.  Trop  de  plans  para- 
lysent ;  trop  peu,  désemj)arent.  Dans  tout  plan  de  prévisions,  il  y 
a  donc  une  part  à  laisser  au  hasard, à  l'utopie,  si  l'on  veut  :((au  lieu 
de  laisser  dans  l'indéterminé  des  aspirations  vagues,  ont  écrit,  en 
1900,  les  étudiants  révolutionnaires  de  Paris,  nous  leur  donnons 
un  but  précis  et  concret  ;  au  lieu  de  déclamations  sur  une  révo- 
lution tellement  éloignée  et  tellement  nébuleuse,  qu'elle  apparaît 
comme  un  phénomèuie  mystique  et  providentiel,  comme  une 
sorte  de  miracle...  nous  essayons  de  poser,  dans  les  conditions 
actuelles,  les  moyens  pratiques  et  réels  dont  nous  pouvons  dis- 
poser dans  l'affranchissement  humain  (1).  » 

En  fait,  le  rapport  de  Bourchet  sur  «  le  lendemain  de  la  G. 
G.  »  était  très  vague.  Nous  n'en  retiendrons  que  l'espoir  de  son 
auteur  en  une  société  communautaire  et  libertaire.  Les  fins  de  la 
grève  générale,  étaient  indiquées  dans  les  ,cinq  propositions 
suivantes  :  1°  Travail  libre  sans  contrainte,  sans  salaire  d'aucune 
sorte,  2'^  consommation  libre  suivant  les  goûts  et  les  besoins  ; 
3-  suppression  absolue  de  la  théorie  de  la  valeur  ;  4°  rechange 
établi  suivant  Ips  besoins  :  5°  la  Bourse  du  travail,  centre  de  l'acti- 
vité et  de  la  vie  humaine.  Une  formule  abstraite  résumait  ces 
propositions  simplifiées  :  «  Point  d'autorité,  point  de  gouverne- 
ment, la  Révolution  est  là  (2).  » 

Pour  terminer  cet  historique,  reste  à  dire  un  mot  du  rôle  des 
anarchistes  et  des  socialistes  en  dehors  des  Congrès  corporatifs 
ouvriers. 

(1)  Rapport  des  Etudiants  socialistes  'révolutionnaires  internationalistes 
de  Paris  au  Congrès  anti-parlementaire  i^Ed.  des  Temps  nouveaux, 
p.  170). 

(2]  Compte  rendu  du  Congrès  de  Montpellier,  p.  229. 


542       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

Ce  sont  Içs  anarchistes,  adversaires  de  l'Etat,  qui  en  somme, 
ont  donné  la  formule,  tout  au  moins  participé  le  plus  directement 
à  la  formation  de  la  formule  syndicaliste  actuelle  (1.  La  con- 
ception révolutionnaire,  c'est  eux  qui  l'ont  fait  pénétrer  dans  les 
Congrès  corporatifs  auxquels  ils  prenaient  part  d'une  façon 
active,  approximativement  depuis  la  création  de  la  Fédération 
des  Bour?es  du  travail  :  1892),  Dans  les  Congrès  socialistes  inter- 
nationaux, les  anarchistes  Doinela  Nieuwenhuis  et  Cornelissenj 
furent  ses  propagateurs  tenaces.  Pelloutier  était  anarchisie  ;| 
Tortelier  également,  on  s'en  souvient.  | 

Trois  libertaires,  E(nile  Pouget,  Pelloutier  et  le  Hollandais 
Domela  !Sieu\venhuis  prirent,  en  1898,  l'initiative  d'un  Congrès 
ouvrier  inlernationaliste  révolutionnaire.  Projeté  en  vue  de  com- 
battre «  la  social-démocratie  dont  rinlolérani'e  voulait  imposer  à 
tous  les  groupements,  même  syndicaux,  la  nécessité  de  l'action 
législative  et  parlementaire»,  il  devait  se  tenir  en  1900.  Il  n'eut 
pas  lieu  (2).  Toutefois  les  Temps  Nouveaux  publièrent  les  rapports 
qui  y  auraient  été  lus.  Quatre  concernaient  directement  lagrèvei 
générale,  plusieurs  autres  y  faisaient  allusion. 

A  Amsterdam,  en  1907,  se  tint  le  premier  Congrès  anarchiste. 
La  grève  générale  y  fut  assez  longuement  discutée  (3). 

Pour  le  vieil  internationaliste  Malalesla(4),  ami  et  compagnon 
de  Bakounine,  pour  Cornelissen,pour  de  Marmande,  rédacteuraux 
Temps  not/yeaiio?,  la  grève  générale  doit  être  insurrectionnelle 
ce  qui  fit  dire  à  Monalte  qu'ils  réveillaient  «  lesvieilles  idées  du 
blanquisme  qui  se  flattait  de  renouveler  le  monde  par  le  moyea 
d'une  insurrection  armée  triomphante  ».  L'ordre  du  jour  qu'tk 
rédigèrent  en    commun  se  terminait  par  le  paragraphe  suivant.: 


(i)  Monatte  dit  au  Congre?  anarcliiste  d'Amsterdam  (1907)  :  «  Il  faudrait 
être  aveugle  pour  ne  pas  voi:-  tout  ce  qu'il  y  a  de  commun  entre  l'anar- 
chisme  et  le  syndicalisme,  n  Congrès  anarchiste.  Compte  rendu  (l'jOS). 
p.  62. 

(2    11  fut  interdit  par  le  gouvernement  en    vertu    des   lois    de    1893  el 

1894  (dites  t  lois  scélérates  »)  sur  les  menées  anarchistes.  I 

^  I 

(3)  Les 'fonctionnaires  confédéraux  français,  Pouget,  Griffuelhes,  etc.,  JÔm 

clinèrentla  proposition  qui  leur  fut  faite  d'assister  au  Congrès.  | 

(4)  Congrès  anarchiste  tenu  à  Amsterdam.  Compte  rendu  analytique^ 
p.  62  et  s. 


CHAPITRE    II.    ORGANISATION    INTERIEURE  543 

«  Les  anarchistes  pensent  que  la  destruction  de  la  société  capi- 
taliste et  autoritaire  peut  se  réaliser  seulement  par  l'insurrection 
armée  et  l'expropriation  violente  et  que  l'emploi  de  la  grève  plus 
ou  moins  générale  et  le  mouvement  sNndicaliste  ne  doivent  pas 
faire  oublier  les  moyens  plus  directs  de  lutte  contre  la  force  mili- 
taire des  gouvernements  (I).  » 

Trente  voix  contre  dix  approuvèrent  cette  mution. 

Trente-six  voix  contre  six  souscrivirent  au  complément  suivant 
qui  fui  proposé  par  le  docteur  allemand  Friedberg:  «  Le  Congrès... 
repousse...  la  grève  pour  les  droits  politiques  (polilischerMassens- 
treik)  dont  le  but  est  inacceptable  pour  l'anarchisme,  mais  recon- 
naît dans  la  grève  générale  économique  révolutionnaire,  c'est-à- 
dire  dans  le  refus  du  travail  de  tout  le  prolétariat  comme  classe, 
le  moyen  apte  à  désorganiser  la  structure  économique  de  la  société 
actuelle  et  à  émanciper  le  prolétariat  de  l'oppression  du  sala- 
rial (2).  xVIonalte  et  Dunois  ajoutèrent  qu'elle  «  est  un  remar- 
quable stimulant  de  l'organisation  et  de  l'esprit  de  révolte  dans  la 
société  actuelle  (3).  » 

Acceptée  par  la  classe  ouvrière  organisée  syndicalement,  élevée 
au  rang  de  tactique  statutaire  par  la  C.  G.  T.,  la  grève  générale  a 
pénétré  finalement  dans  les  milieux  socialistes,  contre  lesquels 
elle  était  primitivement  dirigée  :  par  le  Congrès  du  Parti  socialiste 
tenu  à  Paris  (4),  salle  Japy,  en  1899,  par  le  Congrès  international  de 
Copenhague  (1910)  qui  a  renvoyé  avec  avis  favorable  au  prochain 
Congrès,  l'exarnen  d'une  motion  Keir-tlardie  et  Vaillant  recom- 
mandant la  grève  générale  et  l'agitation  populaire  comme  moyens 
essentiels  contre  la  guerre.  C'était  la  première  fois  que  la  grève  gé- 
nérale était  prise  en  considération  par  un  Congrès  socialiste  interna- 
tional. Accé^ptée  par  les  socialistes  elles  anarchistes,  qui  en  reven- 


(1)  Compte  rendu,  p.  93. 

(2)  Cmnpte  rendu,  p.  94. 

(3)  Compte  rendu,  p.  96. 

(4)  Cangrés  de  Paris  (1899),  Compte  rendu,  p.  211  et  s.  Cf.  Congrès  de 
Tonrs  (1902  ,  Compte  rendu,  p.  426;  Congrès  du  Parti  socialiste  de  France 
(P.  S.  F.)  (Lille  1904),  Compte  rendu  du  Mouvement  socialixte 'i90i, 
p.  429);  Congrès  de  >'ancy,  Compte  rendu,  p.  327  et  524  (Congrès  de  Tou- 
louse (1908),  Compte  rendu,  p.  485. 


544       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

diquent  pour    la    plus   grande   partie  le  succès  (1),  on    peut  dire 
qu'elle  est  devenue  une  des  idées  fondcmen laies  du  prolélarial(2). 


La  grève  générale  expropriatrice  est-elle  possible? 

Les  uns  le  nient, les  autres  l'affirmenl,  avec  une  égale  certitude, 
comme  siunepareillequeslionpouvailêtre  raisonnablement  posée. 
En  raison  du  but  fixé  à  un  tel  mouvement,  elle  équivaut,  en 
somme,  à  une  vaine  interrogation  sur  la  possibilité  de  la  révo- 
lution qui  doit  substituer  au  salariat  un  régime  communautaire. 
Il  est  trop  certain  qu'une  révolution  ne  peut  être  préparée 
comme  un  Ibème  de  manœuvres  :  ses  adversaires  n'ont  pas  eu 
de  peine  à  le  montrer.  Mais  cela  ne  veut  point  dire  que  l'idée  soit 
«  grotesque  »,  comme  l'a  écrit  un  jour  Guesde  dans  le  Réveil  du 
Nord{en  1895). Elle  a  une  signincalion,  ellea  une  portéeouvrière: 
une  idée  si  àpremenl  défendue,  si  énergiquement  développée  cor- 
respond à  une  réalité,  à  des  besoins,  à  des  sentiments,  à  un  inté- 
rêt. Mais  pour  la  comprendre,  il  faut  l'examiner  telle  qu'elle  se 
présente  historiquement,  dans  ses  lapports  avec  l'organisation 
syndicale  et  non  point  comme  un  fait  détachable  et  isolé. 

Celte  idée,  ie  prolétariat  l'a  puisée  en  lui-même,  dans  son 
expérience,  «  instincliv'emenl  »,  a  dit  A.  Briand  :  elle  n'est  que 
l'extension  de  son  moyen  de  lutte  le  plus  ordinaire.  C'est  en 
cela  qu'elle  lui  est  spécifique.  Elle  est  née  avec  lui.  Dérivée  du 
contrat  de  travail,  eile  n'est  cependant  pas  que  corporative  et 
syndicale.  S'élendant  au-delà  d'une  corporation,  elle  a  recueilli 
d'autres  éléments  que  ceux  que  lui  fournissait  son  expérience  des 
grèves  professionnelles  ;  elle  a  pris  un  caractère  supra-profes- 
sionnel ;  elle  a  tendu  non  plus  à  l'arrêt  momentané  dans  l'exé- 
cution du   contrat    de  travail,  mais  à   l'arrêt  total  :    cessation  de 


(1)  L 'S  anarchistes  et  les  Syndicats  :hroch.),  p.  20. 
2;  Le  Comité  de  la  G.  G.  T.  demanda  l'inscription  à  la  IV«  Conférence 
internationale  des  centres  syndicaux  nationaux  (Amsterdam,  19ij5)  de  la 
question  de  la  grève  générale,  de  la  question  des  huit  heures  et  de  celle 
de  l'antimilitarisme  :  elle  s'y  refusa.  Ce  refus  entraîna  une  rupture  de  fait  : 
la  G.  G.  T.  se  borna  à  cotiser,  sans  prendre  part  à  l'action  du  secrétariat 
(Deuxiétne  rapport  international  sur  le  inouvement  syndicalidOi  {i'SOô}, 
p.  20  et  s.  Les  relations  ont  été  reprises  en  1910. 


CHAPITRE    II.     —    OP.GANISATION    INTERIEURE  545 

travail  qui  doit  élre  imniédialement  suivie  de  la  prise  de  posses- 
sion et  de  la  réorganisalion  de  la  produclion  et  de  la  circulation 
des  produits  sur  de  nouvelles  bases  (1),  Destruam  et  xdifîcabo, 
aimait  à  dire  le  biblique  Proudhon. 

A.  Briand,  au  Congrès  socialiste  de  Paris  (1899),  disait  qu'il 
<(  n'était  pas  possible,  au  point  de  vue  économique  tout  au  moins, 
de  ne  pas  être  partisan  de  la  grève  générale,  quand  on  l'estde  l'orga- 
nisation syndicale»  (2)  :  en  eiïet qu'est  ce  que  celte  organisation 
syndicale,  dès  ses  modestes  origines,  sinon  un  refus  déjà  collectif 
de  travailler  à  n'imporlequellesconditjons?  Les  premières  sociétés 
de  résistance,  les  grèves  partielles  ont  constitué  des  coalitions,  soit 
sur  le  pied  de  la  paix  armée,  soit  sur  le  pied  de  guerre,  contre  le 
régime  économique, sinon  contre  ses  principes  fondamentaux-,  tout 
au  moins  contre  les  conséquences  quotidiennes  de  ces  principes. 
Ces  sociétés  fédérées  ont  fini  par  s'agglomérer  à  la  C.  G.  T.  qui  a 
accusé  les  contours  de  cette  opposition  économique,  fortifié  cette 
lutte,  enfin  l'a  étendue  au  delà  d'une  réclamation  contre  ces  seules 
conséquences  du  système  capitaliste.  Englobant  les  travailleurs 
de  toutes  les  professions  au  nom  d'un  programme  révolution- 
naire, la  C.  G.  T.  apparaît  ainsi  comme  l'armée  et  le  cadre  delà 
G.  G.  :  ne  peut-on  donc  dire  que,  pratiquement,  grève  générale 
et  C.  G.  T.  sont  synonymes? 

La  grève  générale  exprime  l'opposition  de  la  classe  ouvrière 
dans  la  forme  même  que  les  luttes  partielles  lui  ont  inspirée;  elle 
ne  se  superpose  donc  pas  à  celles-ci,  mais  leur  emprunte  en 
(  quelque  sorte  leur  voix,  en  l'amplifiant  comme  en  une  cascade 
d'écbos.GrifTuelhes  a  marqué  cette  genèse  et  ce  rapport:  «  La  grève 
générale  est  le  refus  des  producteurs  de  travailler  pour  procurer 
jouissance  et  satisfaction  aux  non-producteurs  ;  ellee-;l  l'explosion 
consciente  des  efforts  ouvriers  en  vue  de  la  transformation  sociale  ; 
elle  est  l'aboutissement  logique  de  l'action  constante  du  proléta- 


(i""  Grève  (jénéraîe  réformiste  et  grève  générale  révoltttionnaire  (2'^ éd.), 
p.  9. 

(2'  Compte  rendu  officiel,  p.  238.  Cf.  CoK^ELlSSEM,  En  marche  vers  la 
Société  nouvelle,  i^.  103;  Boudet,  Béponse  obligée  {Typographie  fran- 
çaise. n°  du  16  juin  1909). 

Maxime  Leroy  35 


5i(J       LIVRE    IV.    L.\    CONFI^IDÉRATION    GKNÉRALE    DU    TRAVAIL, 

riat  en  mal  d'émancipation  ;  elle  est  la  multiplication  des  luttes 
soutenues  contre  le  patronal  (1)  ». 

Il  est  naturel  qu?  l'on  «  prépare  »  la  grève  générale  et  très 
prétentieux  de  prétendre  l'  «  organiser  »,  a  écrit  Pouget  (2).  La 
grève  générale  n'est  pas  un  acte  qui  peut  êlre  préparé  à  part  de 
l'organisation  syndicaliste.  Les  premiers  grève-généralistes  le 
crurent  cependant  ;  quelques-uns  croient  encore  plus  ou  moins 
obscu.érnent  à  l'efficacité  d'une  propagande  en  faveur  d'une 
cessation  collective  du  travail  par  discours  et  meetings. 
Avec  le  temps,  devenue  tactique  étroitement  syndicalisie,  elle 
ne  doit,  elle  ne  peut  être  comprise  piir  un  observateur  désinlé- 
rfssé,  qup  comme  la  fin  d'une  orginfsation  c  irporativ3  générali- 
sée tant  professionnellement  que  révolulionnairement  ;es]r.èci  de 
conclusion  aune  longue  pratique  de  lutte  ;  total  d'acles.  a  Nous 
ne  croyons  pas,  disait  la  commission  spéciale  nommée  par  le 
Congrès  international  corporatif  de  Paris  (1900),  que  la  grève 
générale  puisse  être  décrétée  d'avance,  on  ne  peut  prédire  quand 
elle  se  déclarera  ;  mais  ce  que  nous  croyons  facile  et  possible,  c'est 
la  préparation  du  mouvement  et  c'est  dans  ce  but  que  nous  pré- 
conisons de  fédérer  tous  les  groupements  et  Syndicats  quel- 
conques et  d'unir  toutes  ces  Fédérations  par  une  Confédéra- 
tion  (3)  )). 

xMais  en  se  foi:dant  de  plus  en  plus  dans  l'organisation  confédé- 
rale, l'idée  de  la  grève  générale  a  en  même  temps  perdu  de  son 
acuité.  Elle  n'est  plus  la  riche  matière  à  controverses  des  débuts 
du  syndicalisme  (4).  Il  est  parlé  moins  souvent  d'elle  :  est-ce  parce 
que  chacun  voit  enfin  qu'elle  est  liée  à  la  propagande  journalière 
pour  augmenter  l'effectif  des  Syndicats  et  accroître  l'inlelligence  so- 
cialiste de  leurs  membres  (o)  ?  L'organisation  des  Syndicats  en  vue 


il)  Enquête  du  Mouvement  socialiste,  1904,  n"  137-138,  p.  158. 

(2)  Enquête  du  Mouvement  socialiste,  1904,  n"  07-138,  p.  176. 

(3)  ComjHe  rendu,  p.  65. 

4  Dans  un  appel  adressé  aux  organisations  à  l'occasion  de  divers  inci. 
dents  syndicalistes  (1910),  le  comité  de  la  G. G.  s'est  plaint  de  1'  «  inditi'é-j 
rence  »  des  comités  locaux  {Humanité,  n»  du  16  mai  1910  .  j 

(5)  Le  20  avril  et  le  1"  juin  1910.  le  comité  confédéral  de  la  grève  gé-j 
néral  a  envoyé  aux  Bourses  du  travail  des  circulaires  pour  les  inciter  àj 
créer  des  sous-comités  locaux  ou  régionaux  :  le    nombre  des  comités  exis-l 


CHAPITRE    11.    ORGANISATION    INTERIEURE  oH 

de  la  société  future  s'impose  davantage  :  sa  veille,  cette  cessation 
collective,  l'opération  de  police  prolétarienne  qui  préoccupait  tant 
Pelloutier  et  Guérard,  sont  descendues  au  rang  d'incidents  un  peu 
épisodiques.  Un  petit  manuel  confédéral  a  précisément  reproché  à 
Jaurès  de  n'avoir  «  entrevu  »  dans  la  grève  générale  révolution- 
naire que  cette  violence,  «  partie  négative  )):cequi  a,  au  contraire 
paru  digne  d'attention  à  ses  auteurs,  c'est  la  réorganisation  de  la 
production  et  de  la  circulation  consécutive  au  chômage  révolu- 
lionnairement  généralisé  (l).  De  son  cùté,  l'anarchiste  Giraud  à 
protesté  contre  ceux  qui  «  confondent  la  ou  les  phases  insurrec- 
tionnelles pendant  lesquelles  on  a  recours  à  certains  movens  pour 
imposer  la  Révolution  avec  la  Révolution  elle-même  »  (2). 

Quelques  théoriciens  intellectuels  ne  veulent  voir  dans  la  grève 
générale  qu'un  symbole  de  la  Révolution,  un  mythe  hévo'iqiie  sur 
le  modèle  du  mythe  messianique,  une  sorte  de  Marseillaise  entraî- 
nant les  courages,  un  .<  acte  de  foi  »  en  l'avenir  (3)  :  c'est  en 
pensant,  en  se  préparant  à  la  cessation  générale  du  travail  que  la 
classe  ouvrière  se  donnera  l'espoir,  les  sentiments  nécessaires  à  sa 
victoire.  La  théorie  fournirait  ainsi  au  prolétariat  la  vision  pré- 
cise et  simple,  inexacte  aussi,  mais  toute  pleine  de  son  action 
quotidienne,  du  jour  où  le  travail  cessera  d'être  exécuté  aux  con- 
ditions actuelles.  Ce  symbolisme  suggestif,  ce  serait  là  son  impor- 
iance,à  la  vieille  tactique,  même  aux  yeux  de  ses  adversaires  qui, 
tel  Jaurès,  disent  qu'  «  impuissante  comme  méthode  révolution- 
naire, elle  n'en  est  pas  moins  par  sa  seule  idée,  un  indice  révolu- 
tionnaire de  la  plus  haute  importance»  (4).  Mais  par  cette  expli- 

tants  à  cette  époque  était  très  minime  et  ils  n'avaient  pas  grande  vitalité 
[Voix  du  Peuple,  1910,  n»  508). 

(1)  Grève  générale  réformiste  et  grève  générale  révolutionnaire,  p.  il. 

(2)  Au  lendemain  de  la  grève  générale,  p.  10. 

3j  H.  Lagardelle,  dans  l'Avant-propos  de  l'enquèta  du  Mouvement  so- 
cialiste 'iy04,  nos  137-138,  p.  138).  Cf.  Gti.  Brouilhet,  Le  confit  des  doc^ 
trines  dans  l'économie  politique  contemporaine  (1910),  p.  279  et  s. 

(4)  Enquête  du  Mouvement  socialiste,  1904,  n"  137-138,  p.  228  Cf. 
SoREt,  La  grève  générale  prolétarienne  (Mouvement  socialiste,  1906, 
n°  172,  p. 263  et  s.).  Ed.  Berth,  Les  nouveaux  aspects  du  socialisme,  p.  18, 
■Contra:  L.  DoomT,  Le  droit  social,  le  droit  individuel  et  la  transforma- 
tion de  l'Etat  (1908),  p.  108. 


H48       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉftATION    GKNÉRALE    DU    TRAVAIL 

cation,   ne  l'ont-1ls  pas  vidée  de    toute  sa  réalité  professionnelle. 
Ne  l'ont-ils  pas  également  détachée  de  ses  origines  historiques  ? 

Qu'est-ce  qu'un  mythe  "?  Les  dictionnaires  le  définissent  une 
histoire  fabuleuse,  tel  le  mythe  d'Hercule  ;  une  allégorie  dissi- 
mulant, sous  des  traits  plus  ou  moins  invraisemblables,  une  his- 
toire véritable.  Où  est  dans  la  théorie  de  la  grève  générale,  le 
trait  fabuleux,  l'allégorie  légendaire  ?  Appliqué  à  un  chômage 
plus  ou  moins  généralisé  des  corporations  le  mot  est  évidemment 
sorti  de  son  sens  le  plus  ordinaire.  En  admettant  que  l'idée  de  la 
grève  générale  ne  soit  que  par  analogie  comparable  à  un  mythe, 
l'assimilation  ainsi  atténuée  n'en  serait  pas  moins  contraire  aux 
faits.  L'histoire  de  la  grève  générale  montre,  en  elTet,  que  cette 
tactique  est  liée,  non  pas  seulement  à  l'espoir  irrationnel  (espoir 
messianique)  en  la  Révolution,  mais  à  la  pratique  journalière  et 
déjà  ancienne  de  la  classe  ouvrière;  elle  est  la  «conséquence, 
comme  il  fut  dit  dans  un  des  rapports  préparés  pour  le  Congrès  an- 
tiparlementaire de  1900,  du  mode  de  résistance  imposé  par  les 
conditions  sociales  modernes  »  (i).  La  classe  ouvrière  est  grève- 
généraliste  expropriatrice,  comme  elle  est  grève-généraliste  pro- 
fessionnelle, gréviste  ordinaire,  syndiquée  :  de  la  grève  à  la 
grève  générale  révolutionnaire  il  y  a  passage  d'un  degré  infé- 
rieur de  coalition  à  un  degré  supérieur,  d'une  forme  de  révolte 
plus  ou  moins  étroite  à  la  forme  la  plus  étendue  de  révolte.  La 
grève  générale,  si  elle  se  présente  comme  un  espoir,  une  croyance, 
c'est  comme  une  croyance  pratique  née  au  cœur  même  de  l'action 
économique  et  ne  perdant  jamais  contact  avec  elle.  Ne  sait-on 
pas  que  les  grévistes  ordinaires  prétendent  reprendre,  peu  à  peu, 
jour  par  jour,  d'une  fa^on  continue,  à  la  classe  capitaliste,  ses  pri- 
vilèges de  domination,  que,  partant,  ils  «  font  »  journellement  la 
Révolution  ?  Reliées  les  unes  aux  autres  par  un  dessein  commun^ 
les  grèves  partielles  les  plus  localisées  ont  toutes,  insistons  sur  ce 
point,  un  caractère  révolutionnaire  :  en  fait,  il  n'y  a  pas  de  grève 
qui  soit  vraiment   partielle.    Il  n'y  a  pas  une   action  journalière 


(1)  Rapports  au  Congrès  anliparleiiientaire  intern.  de  1900  (Ed.  Temps 
Nouveaux)  p.  170.  —  Cf.  J.  Alleraane  au  Congrès  socialiste  de  Limoges- 
/1906).  Co7np(e  rendu,  p.  367  et  180. 


CHAPITRE    II.    ORGANISATION    INTERIEURE  o40 

et  puis  l'action  révolulionnaire  :  il  y  a  une  action  journalière 
révolutionnaire. 

Les  ouvriers  savent,  vérité  vécue,  qu'ils  améliorent  leur  situa- 
tion en  chômant  simultanément  :  quoi  de  plus  naturel,  de 
moins  chimérique,  qu'ils  veuillent  utiliser  le  procédé  pour  une 
transformation  plus  complète  ?  La  théorie  de  la  grève  générale 
n'a  fait  qu'étendre  une  expérience  quotidienne  limitée  sur  l'orga- 
nisation de  plus  en  plus  élargie  de  la  solidarité  ouvrière.  Quant 
à  la  fin  révolutionnaire  de  cette  théorie  qui,  elle,  à  n'en  pas 
douter,  dépasse  la  leçon  de  re.xpérience,  elle  n'est  pas  plus 
mythique  que  son  point  de  départ  :  c'est  par  elle  que  la  classe 
ouvrière  manifeste  l'ambition,  toute  pratique,  de  prendre  à  son 
compte,  en  gérance  collective,  une  entreprise  dont  elle  soutire 
d'assurer  le  fonctionnement  et  le  rendement  pour  d'autres.  Am- 
bition de  conquête  :  assurément  ;  rêve  religieu.x  :  assurément 
non.  II  y  a  dans  tout  ceci  aussi  peu  de  religion  que  dans  l'ambi- 
tion du  commis  qui,  rêvant  de  devenir  patron,  suppute  déjà  toutes 
les  améliorations  qu'il  réalisera  dans  sa  boutique. 

Dans  tous  ces  mouvements,  il  y  a  une  part  d'espoir,  d'irraison, 
évidemment,  de  messianisme,  si  l'on  veut,  mais  comme  nous  met- 
tons du  messianisme  dans  tous  nos  projets,  dans  toutes  nos  am- 
bitions, ni  plus  ni  moins  qu'il  n'y  en  a  dans  la  politique  d'e.xpan- 
sion  extérieure  d'un  pays.  Les  ouvriers  sont  grève-généralistes 
comme  les  Allemands  sont  pangermanistes,  les  Russes  pansla- 
vistes  :  ils  veulent  conquérir,  si  l'on  peut  dire,  la  production. 
Or,  comment  cette  conquête  peut-elle  se  réaliser,  sinon  par  une 
cessation  du  travail  jusqu'alors  fait  au  profit  des  patrons,  par  une 
grève  générale  ?  Lorsqu'ils  se  déclarent  grève-généralistes,  c'est 
comme  s'ils  disaient  :  nous  ne  voulons  plus  travailler  pour  nos 
maîtres. Déjà  ils  travaillent  moins  pour  eux  :  les  statistiques  mon- 
trent que  la  domination  des  maîtres  recule  progressivement.il  n'y 
a  donc  pas  espoir  chimérique  et  action  pratique,  mais  une  action 
qui  en  se  développant  excite  à  l'action  et  à  l'espoir,  c'est-à-dire  à 
des  ambitions  de  plus  çn  plus  hautes,  plus  ou  moins  sages.  Répé- 
tons :  où  est  le  mythe,  l'allégorie,  la  fable,  la  religion,  dans  cette 
déclaration  de  guerre,  dans  cette  action  pour  de  meilleurs  salaires, 
dans  cette  ambition  d'autonomie?  L'opinion  soutenue  par  le  reli- 


5o0   LIVBE  lY.  —  LA  CONFEDERATION  GENERALE  DU  TRAVAIL 

gieux  M.  Georges  Sorel  se  heurte  aux  faits  les  moins  contestables  : 
voilà  une  bonne  preuve  du  danger  du  raisonnement  par  ana- 
logie si  en  honneur  chez  les  casuistes,  surtout  chez  les  juristes, 
esprits  quelquefois  ingénieux,  mais  mauvais  observateurs. 

Eu  se  rendant  indépendant  de  ses  employeurs,  le  prolélariat 
fait,  dès  maintenant,  de  la  grève  générale  ;  et  en  disant  qu'il 
veut  faire  la  grève  générale  il  ne  dit  rien,  ou  il  dit  qu'à  un 
certain  moment  il  ne  travaillera  plus  du  tout  pour  le  compte  de 
ses  employeurs.  11  dit  et  il  agit.  Ainsi  comprise  dans  son  évolu- 
tion, rattachée  à  son  point  de  départ,  la  grève  ordinaire,  et  à  son 
aboutissement  collectiviste  espéré,  la  grève  générale  prend  un 
caractère  évolutionniste  qui  lui  enlève  tout  caractère  chimérique. 
Elle  n'apparaît  alors  que  comme  l'affirmation  de  la  solidarité  qui 
relie  tous  les  travailleurs  contre  les  maîtres  actuels  de  la  produc- 
tion. 

Tout  est  organisé  dans  les  Syndicats  en  vue  de  la  solidarité, 
c'est-à-dire  de  la  discipline  ouvrière  :  loin  d'être  un  hors- 
d'œuvre,  une  conception  surajoutée  au  Syndicat,  à  la  Bourse,  à 
la  Fédération,  à  I.i  Confédération,  pour  tout  dire  un'e  croyance 
mystique,  elle  est  la  mise  en  œuvre  dernière  de  celte  vaste  orga- 
nisation ;  ^elle  est,  essentiellement,  la  réalisation  de  la  discipline 
confédérale.  Il  n'y  a  qu'une  pensée,  qu'une  organisation,  qu'une 
classe,  qu'une  action  devant  le  patronat.  Comme  le  dirent  à  la 
(conférence  internationale  de  Dublin  les» délégués  de  la  C.  G.  T. 
«  l'idée  de  la  grève  générale  implique  une  conception  qui  fait 
reposer  tout  espoir  d'amélioration,  grande  ou  petite,  sur  l'effort 
conscient  des  organisations  ouvrières  ;  elle  est  la  manifestation 
tangible  de  l'esprit  de  solidarité  »  (l). 

{[)  Voix  du  Peuple,  i'iO'i.n^  i\i. 


CHAPITRE  III 


Les  Congrès  confédéraux. 


Avant  le  a  Congrès  de  l'unité  »,  lenu  à  xMontpellier^  en  1902, 
la  Fédération  des  Bourses  et  la  Confédération  générale  du  travail 
organisaient,  chaque  année,  un  Congrès  séparé.  Depuis  1902,11 
n'y  a  plus  qu'un  Congrès  corporatif  national  (art.  31  des  statuts). 
Par  celte  règle,  est  assurée  la  mutuelle  dépendance  des  Bourses 
et  Fédérations,  dont  l'action  est  connexe.  Désormais,  il  n'y  a 
plus  qu'un  contrôleur,  qu'un  législateur  qui  unifie  et  régularise 
les  initiatives  et  les  décisions  des  Congrès  particuliers  des  diverses 
professions  :  Xiel  a  défini  le  Congrès  la  «  juridiction  suprême  de 
la  Confédération  »    I;. 

a)  Participaliondeiovganisalions.  —  Au  Congrès  confédéral 
(art.  31)  ne  prennent  part  que  les  Syndicats  :  1''  adhérents 
depuis  au  moins  trois  mois  à  une  Fédération  corporative  et  à 
une  Union,  et  utilisant  le  livret  et  les  timbres  confédéraux  ; 
2°  en  règle  au  point  de  vue  de  leurs  obligations  financières  (au 
30  juin  précédent)  à  légard  de  ces  groupements;  3^  ayantacquitté 
leurs  cotisations  d'entrée  (3  francs)  au  Congrès. 

Pour  faire  la  preuve  de  ces  obligations,  qui  sont  appliquées  assez 
strictement  depuis  le  Congrès  de  Marseille,  en  1908,  chaque  Syn- 
dicat fait  timbrer  sa  demande  d'inscription  par  la  Bourse  et  la 
Fédération  auxquelles  il  est  adhérent  (2^. 

(1    Compte  rendu  du  Congrès  de  Marseille  (IC'08),  p.  il, 

(2   Exception  faite  pour  les  Syndicats  qui  ne  peuvent  se  fédérer,  soit  par 


532   LIVRE  IV.  LA  CONFÉDÉRATION  GÉNÉRALE  DU  TRAVAIL 

Quant  aux  Bourses,  Unions  locales  ou  départementales  et  aux 
Fédérations  corporatives,  elles  n'y  ont  que  voix  consultative  : 
cependant  il  fut  décidé  par  les  Congrès  de  Bourges  (1904)  et 
d'Amiens  (1906)  que  ces  organisations  paieraientles  mômes  droits 
d'admission  que  les  Syndicats  (1). 

Avant  le  Congrès  confédéral  de  Montpellier  (1902),  les  Con- 
grès corporatifs  (dont  les  Congrès  de  la  C.  G.  T.  out  pris  la 
suite)  étaient  composés  de  délégués  de  toutes  les  organisations 
professionnelles  sans  distinctions  entre  elles.  Au  Congrès  de 
Montpellier,  Emile  Pouget,  secrétaire  de  la  Voix  du  Peuple, 
fit  remarquer  que  cette  latitude  laissée  aux  Syndicats,  aux  Fédé- 
rations et  aux  Bourses  d'envoyer  des  délégués  aux  Congrès  de  la 
Confédération  produisait  des  «superfétations  »  de  représentations. 
«  Au  Congrès,  concluait-il,  ne  doivent  participer  que  des  unités 
syndicales,  c'est-à-dire  les  Syndicats.  Quant  aux  Bourses  et  aux 
Fédérations,  elles  sont  libres  d'envoyer  des  délégués  qui  auront 
voix  consultative.  »  En  conséquence,  il  déposa  l'amendement 
suivant  à  l'article  31  des  statuts  confédéraux  :  «  N'ont  voix 
délibéralive  au  Congrès  que  les  unités  syndicales  ;  les  Bourses  du 
travail  et  les  Fédérations  n'y  ont  que  voix  consultative  »  (2. 

Cet  amendement,  accepté  par  la  commission  de  revision  des 
statut»,  puis  adopté  par  le  C(mgrès,  est  devenu  le  5'  paragraphe 
de  l'article  31. 

A  la  Conférence  extraordinaire  des  Bourses  et  Fédérations  cor- 
poratives (1909),  Yvetot  développa  cette  idée  que  les  Congrès 
confédéraux  ne  devraient  être  composés  que  de  délégués  des 
Syndicats  à  l'exclusion  des  fonctionnaires  des  diverses  organisa- 
tions. «  Alors,  concluait-il,  les  Congrès  ne  seraient  plus  des 
iournois,  des  joutes  académiques  sur  des  questions  susceptibles 
de  toujours  tenir  en  division  le  prolétariat...  Les  militants  de   la 


suite  de  l'éloignement  de  la  Bourse,  soit  par  suite  de  l'inexistence  d'une 
Fédération  ,art;  2  des  statuts)  Le  Congrès  confédéral  d'Amiens  (1906  for- 
mula une  exception  spéciale  pour  les  Syndicats  agricoles  (Compte  rendu, 
p.  197). 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès  d'Amiens,  p.  75. 

(2)  Compte  rendu,  p.  182. 


CHAPITRE    III.    LES    CONGRÈS    CONFÉDÉRAUX  Oo3 

C.  G.  T.  ne  seraient  plus  les  meneurs  que  l'on  croit  et  qu'ils  se 
croient  souvent  eux-mêmes  (l).  » 

Ce  n'était  qu'une  idée  jetée  en  passant  parle  secrétaire  de  la 
seclion  des  Bourses  :  elle  n'eut  pas  d'écho.  On  doit  cependant 
dire  qu'elle  correspond  bien  à  un  état  d'esprit  assez  général  :  à 
la  méfiance,  peut-être  même  à  l'envie,  qu'inspirent  les  fonc- 
tionnaires syndicaux.  Il  y  a  un  courant  tendant  à  briser  ce  que 
l'on  appelle  leur  «  inamovibilité  ». 

Au  Congrès  corporatif  de  Lyon  (1901  ,  la  Fédération  des  Syn- 
dicats ouvriers  de  la  Loire^  les  mineurs  de  Firminy,  les  armuriers 
de  la  Loire,  la  Fédération  de  Tourcoing  firent  voler  le  vœu  sui- 
vant : 

«  Pour  être  délégué  dans  un  Congrès  corporatif  ou  à  la  Confédé- 
ration du  travail  et  être  membre  du  bureau  syndical,  il  ne  faut 
posséder  aucun  mandat  électif  politique  )>  (2  :  ce  vœu  (dont  il 
a  déjà  été  question)  n'est  pas  appliqué. 

Le  Congrès  confédéral  de  .Marseille  (1908),  où  furent  discutés 
avec  beaucoup  de  soin  les  litiges  statutaires,  a  fait  diverses  appli- 
cations de  ces  différentes  règles  qu'il  est  intéressant  de  rappor- 
ter (3)  : 

1°  Rejet  des  Syndicats  de  Seine-et-Oise  qui  n'adhéraient  pas  à 
l'Union  départementale  sous  le  prétexte  que  l'adhésion  à  cette 
Union,  fonctionnant  régulièrement,  présentait  des  difficultés  de 
fait:  admission,  au  contraire,  des  Syndicats  de  Seine-et-Marne, 
non  adhérents  à  l'Union  départementale  fonctionnant  irrégu- 
lièrement ; 

2'  Rejet  du  Syndicat  parisien  des  orgues  et  pianos^  quoiqu'il 
fût  régulièrement  confédéré  :  tout  d'abord  adhérent  à  la  C.G.T. 
comme  Syndicat  isolé,  il  avait  ensuite  adhéré  à  la  Fédération  de 
l'ameublement,  sans  solder  à  la  C.G.T.  le  retard  de  ses  cotisa- 
tions pendant  quarante-six  mois.  Son  adhésion  à  une  Fédération, 
presque  à  la  veille  du  Congrès,  avec  un  tel  retard,  fut  considérée 
comme  fait  en  fraude  des  statuts  ; 

1    Compte  rendu  de  la  Conférence    1909',  p.  71. 
i2)  Compte  rendu,  p.  231. 

(3)  Compte  rendu,  p.  5  et  s.  —  Cf.  la  discussion  du  Congrès  de  Toulouse 
(1910),  Compte  rendu,  p.  13  et  s. 


00  i       LIVRE    IV.    —    LA    CONFEDERATION    GENERALE    DU    TRAVAIL 

3^  Admission  du  Syndical  des  ferblantiers  de  la  Seine  adhé- 
rent à  la  Fédération  des  ferblantiers-bottiers,  à  la  condition  qu'il 
réadhérerait  à  la  Fédération  de  la  métallurgie  dont  il  s'étaitséparé 
à  la  suite  des  événements  du  l*^^""  mai  1906  (l)  :  la  formatioa 
d'une  Fédération  de  métier  parut  contraire  à  la  décision  du  Con- 
grès d'Amiens  en  faveur  des  Fédérations  d'industrie; 

4°  Rejet  des  sections  (au  nombre  de  quatre)  du  Syndicat  général 
de  la  céramique  de  Limoges  qui  avaient  demandé  leur  inscrip- 
tion individuelle.  Des  débals,  il  résulta  que  ces  diverses  sections 
ayant  une  caisse  commune  ne  pouvaient  être  considérées,  quoique 
administrées  par  des  conseils  spéciaux,  comme  autant  d'organes 
syndicaux  autonomes  ;  d'autre  part,  qu'elles  n'étaient  pas  ins- 
crites comme  unités  sur  le  Répertoire  confédéral  ; 

5°  Rejet  de  la  Bourse  du  Travail  de  Nice  adhérente  à  l'Union 
départementale  des  Alpes-Maritimes  en  vue  d'éviter  une  «  super- 
félation  »  ; 

6°  Admission  de  la  Fédération  des  mineurs,  quoique  le  comité 
de  la  section  des  Bourses  ne  l'eût  inscrite  sur  les  contrôles  que  le 
4  août,  soit  moins  de  trois  mois  avant  le  Congrès  (ouvert  le  5  oc- 
tobre) :  le  secrétaire  confédéral  intérimaire  Luquet  (pendant  l'ia- 
car<iération  de  GrifTuelhes)  6t  connaître  que  son  admission  avait 
été  décidée  en  principe  le  i'à  juin  précédent,  sous  la  réserve  que 
ses  représentants  «  formuleraient  par  écrit  les  déclarations  qu'ils 
avaient  formulées  verbalement  au  scrutin  du  comité.  Par  consé- 
quent, on  pputdire  qu'à  partir  du  IT'tjuin  les  mineurs  étaient  dans 
les  conditions  statutaires  ». 

b)  Périodicité  des  Congrès.  —  Les  Congrès  confédéraux  ont 
lieu  tous  les  deux  ans  (art.  31  des  statuts). 

c)  Lieu.  —  C'est  au  précédent  Congrès  qu'il  appartient  de  fixer 
la  ville  des  assises  du  Congrès  suivant. 

d)  Organisation.  —  Il  est  organisé  par  les  Syndicats,  Bourses 
et  Fédérations  de  la  ville  désignée,  réunis  en  Commission  spéciale, 
sous  la  haute  surveillance  du  comité  confédéral  (art.  31). 

Le  Comité  fédéral  de  chaque  section  est  tenu  de  publier  trois 


(1    Chômage  en  faveur  de  la  journée  de  huit  heures,  en  exécution  d'une 
décision  du  Congrès  confédéral  de  Bourges   1904). 


jj  CHAPITRE    111.    LES    CONGRÈS    CONFEDKRAUX  555 

mois  avant  le  Congrès  un  rapport  particulier  sur  son  fonctionne- 
ment, ainsi  que  chaque  commission. 

Ces  rapports  établis  parles  fonctionnaires  confédéraux  sont  quel- 
quefois insérés  préalablement  dans  la  Voix  du  Peuple  :  et  de  plus, 
en  fait,  ils  sont  réunis  en  une  brochure  spéciale,  communiquée 
aux  Syndicats  adhérents,  plusieurs  semainesavant  le  Congrès,  en 
principe  trois  mois  (1). 

e)  Initiative  des  Congrès.  —  C'est  une  question  de  savoir  si 
les  éléments  adhérents  à  la  G.  G.  T.  peuvent  librement  organiser 
des  Congrès  nationaux  sur  des  points  particuliers  :  elle  s'est  no- 
tamment posée  en  1903,  à  la  suite  de  l'initiative  prise  par  la 
Bourse  du  travail  de  Cette,  d'organiser  un  Congrès  des  accidents 
du  travail. 

Questionné,  le  Comité  confédéral  se  borna  à  faire  une  déclara- 
tion de  neutralité  :  «  le  Comité  confédéral  laissant  à  la  Bourse  du 
travail  de  Cette  le  soin  d'organiser  le  Congrès  des  accidents  du 
travail,  sous  la  responsabilité,  décide  d'insérer  dans  la  Voix  du 
Peuple  les  communications  de  ce  Congrès  »  (2). 

Quant  au  Congrès  lui  même,  il  ne  fut  pas  sûr  de  sa  régularité, 
ainsi  qu'en  témoigne  l'ordre  du  jour  suivant  : 

«  Les  délégués  au  Congrès,  après  avoir  entendu  les  camarades 
Niel,  Pioch,  Bonuefont,  Bron,  Doriu,  parlant  sur  la  régularité  syn- 
dicale du  Congrès  pour  la  revision  delà  législation  sur  les  accidents 
du  travail  et  l'assurance  sociale  ; 

«  Considérant  que  la  Confédération  n'a  pas  répondu  aux  lettres 
du  Comité  d'organisation  qui  demandait  si  la  Bourse  du  Travail  de 
Cette  devait  organiser  le  présent  Congrès,  décident  : 

«  1°  Le  Congrès  tiendra  ses  assises  et  terminera  ses  travaux  ; 

«  2°  Le  Congrès  n'aura  de  suiie  qu'à  la  condition  que  les  statuts 
de  la  Confédération,  revisés  au  prochain  Congrès  national,  le  per- 
mettent »  (3). 

(1)  Sur  la  proposition  du  mécanicien  Coupât,  le  Congrès  confédéral 
d'Amiens  (1906)  décida  que  «  les  organisations  mises  en  cause  dans  le 
rapport  du  Comité  confédéral  recevraient  communication,  avant  l'impres- 
sion, du  passage  du  rapport  les  concernant  ».  Compte  rendu,  p.  92. 

(2)  Voix  du  Peuple,  1905,  n°  263. 

(3)  Humanité,  n"  du  17  août  Ui05.  Cf.  Compte  rendu  du  Congrès 
d'Amiens,  p.  49. 


OOG       LIVRE    IV.    LA    CONFEDERATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

f)  Fonctionnement.  —  La  première  obligation  du  Congrès 
(dont  la  séance  inaugurale  est  présidée  par  le  secrétaire  de  la 
Goinmissiond'organisation  1  estde  nommer  les  secrétaires  perma- 
nents de  séance,  les  commissions  pour  étudier  les  diverses  ques- 
tions à  l'ordre  du  jour,  enûn  une  Commission  spéciale  de  con- 
trôle, prise  par  les  délégués  de  province,  pour  vérifier  les 
comptes  du  trésorier  confédéral  (art.  31  i. 

A  la  fin  de  chaque  séance,  sont  désignés  le  président  de  la 
séance  suivante,  ainsi  que  ses  deux  assesseurs. 

Le  Congrès  confédéral  de  Marseille  (1908)  décida,  sur  la  propo- 
sition de  Coupât,  a  qu'aucune  proposition  ne  visant  pas  l'ordre 
du  jour  ne  pourrait  être  discutée  si  elle  n'avait  été,  au  préalable, 
imprimée  et  distribuée  aux  délégués  »  (1  . 

En  principe,  les  Congrès  sont  publics  :  le  Congrès  confédéral 
de  Marseille  (1908)  décida,  par  hostilité  contre  les  représentants 
des  journaux  qui  systématiquement  donnent  des  comptes  rendus 
inexacts  (2),  que  la  presse  serait  admise  avec  «  contrôle  »  de  la 
part  de  la  Commission  d'organisation  ;  et,  d'autre  part,  que  les 
tribunes  ne  seraient  ouvertes  qu'aux  ouvriers  syndiqués  sur  la 
présentation  de  leur  carte  confédérale  (3). 

D?puis  le  Congrès  de  Marseille  (1908),  les  Syndicats  sont  in- 
vités à  envoyer  les  mandats  de  délégation  quinze  jours  d'avance  (4), 
par  l'intermédiaire  des  Fédérations,  pour  permettre  la  vérifica- 
tion de  leur  régularité  sur  le  Répertoire  des  organisations  confé- 
dérées, parles  soins  d'une  Commission  désignée  par   le  Comité 


(1)  Compte  -rendit,  p.  37. 

(2)  A  la  Conférence  extraordinaire  des  Bourses  et  Fédérations  (1909;,  la 
21^  section  de  la  Fédération  du  Livre  demanda  que  les  journaux  boycottés 
ne  fussent  pas  admis  :  cette  demande  fut  rejetée,  après  une  longue  discus- 
sion Compte  rendu,  p.  12  el  s.,  p.  51  et  s.)  Le  Congrès  conféd.  de  Tou- 
louse fl910)  décida,  au  contraire,  que  seuls  seraient  admis  à  suivre  les 
travaux  les  représentants  des  journaux  non  boycottés.  [Compte  rendu, 
p.  4  et  5.) 

(3)  Compte  rendu,  p.  3  et  11. 

[i]  C'est  le  Comité  confédéral  qui  fixa  ce  délai,  à  la  veille  du  Congrès  de 
Toulouse  (1910  .  Le  Congrès  confédéral  d'Amiens  1906j  avait  décidé  que 
cet  envoi  devrait  être  fait  huit  jours  d'avance:  c'était  un  délai  évidemment 
trop  court.  V.  Compte  rendu,  p.  77  et  82. 


CHAPITRE    m.    LES    CONGRES    CONFEDERAUX  5o7 

confédéral  (1).  En  principe,  le  Congrès  n'a  à  vérifier  que  les 
oiandals  contestés  (vingt-quatre  heures  avant  son  ouverture,  en 
réunion  officieuse  de  secrétaires  des  organisations  et  du  Comité 
confédéral),  après  avoir  entendu  le  rapport  de  la  Commission  des 
mandats  nommée  par  lui,  à  sa  première  séance  ;  et,  s'il  y  avait 
lieu,  d'une  Commission  arbitrale  spéciale  nommée  soit  par  le  Con- 
grès^ soit  par  la  Commission  des  mandats  (2). 

A  ces  mandats,  doit  être  jointe  une  somme  de  cinq  francs,  qui 
représente  le  montant  de  la  cotisation  d'inscription  ;  et  elle  donne 
droit  à  un  exemplaire  du  compte  rendu  du  Congrès  (3). 

Sur  la  proposition  de  sa  Commission  de  vérification  des  man- 
dats, le  Congrès  confédéral  de  Bourges  (1904)  décida  que  les  pou- 
voirs devraient  être  signés  par  le  délégué  et  revêtus  du  cachet  du 
Syndicat  auquel  appartient  le  délégué  et  de  ceux  de  la  Fédération 
et  de  la  Bourse  auxquelles  doit  statutairement  adhérer  leSyndicat. 

De  cette  façon,  on  espérait  rejeter  toute  délégation  remplie  par 
des  ouvriers  étrangers  à  la  C.  G.  T.  (4).  Appliquée  au  Congrès  de 
Marseille  (1908),  la  règle  n'avait  pu  l'être  par  la  Commission  de 
vérification  des  mandais  au  Congrès  d'Amiens  (5). 

D'après  l'article  34  des  statuts  confédéraux,  les  mandats 
arrivés  après  le  premier  jour  doivent  être  déclarés  nuls  :  en  fait, 
les  Congrès  ont  jusqu'ici  montré  une  large  tolérance  à  l'égard  des 
organisations  en  retard  (6). 

g)  Fixation  de  Vovdre  du  jour.  —  L'ordre   du   jour   est   fixé 

'[]  Cette  règle  n'a  pas  été  appliquée  par  le  Comité  confédéral,  pour  le- 
Congrès  de  Toulouse  (1010  .  V.  Compte,  rendu,  dn  Congres  de  Toulouse, 
p.  52. 

(2)  Compte  rendu,  p.  7,  10,  23,  33.  Cf.  Compte  rendu  du  Congrès  de 
Marseille,  p.  11  ;  Voix  du  Peuple,  1910,  n"  518. 

(3)  «En  procédant  de  la  sorte,  lit-on  dans  une  communication  confédé- 
rale à  la  Voix  du  Peuple,  la  vérification  des  mandats  sera  facilitée  par 
le  fait  que  l'on  pourra  opérer  une  première  élimination  des  mandats  non 
valables,  et  elle  sera  activée  par  le  fait  que  la  Commission  d'organisation 
n'aura  à  recevoir  que  des  entrées  globales  et  non  détaillées,  comme  cela 
se  produisait  auparavant.  »  {Voix  du  Peuple,  1910,  n°  518.) 

(4)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Bourges,  p.  G3. 

(5)  Compte  rendu  du  Congrès  d'Amiens,  p.  77.  Daïde  lut  à  ce  Congrès^ 
un  rapport,  au  nom  de  la  B.  D.  T.  de  Narbonne  pour  demander  le  rejet 
de  la  règle  votée  à  Bourges.  V.  Compte  rendu,  p.  30. 

(6)  V.  par  exemple.  Compte  rendu  du  Congrès  d'Amiens,  p.  79, 


O08       LIVRE    IV.     —    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

par  le  Comité  confédéral  au  moins  trois  mois  avant  le  Congrès 
(art.  31). 

Le  Congrès  confédéral  d'Amiens  (1906)  a  décidé  que  ne  pour- 
raient)'figurer  plus  de  quatre  questions  dont  le  choix  doit  être 
arrêté  à  la  suite  d'un  référendum  entre  les  organisations  (l). 

h)  Délégation  et  vole  des  Syndicats.  —  Aux  termes  de  lar- 
ticle  34  des  statuts  confédéra  ux,  chaque  organisation  n'a  droit 
qu'à  une  voix,  quel  que  soit  le  nombre  de  ses  adhérents. 

De  même  que  pour  le  Comité  confédéral,  on  a  demandé  que  les 
délégations  fussent  proportionnelles  au  nombre  des  membres 
adhérents  aux  organisations  délégantes  (2). 

Au  Congr;s  corporatif  de  Rennes  (I898J,  le  Syndicat  national 
des  chemins  de  fer  avait  fait  insérer  en  tète  de  Tordre  du  jour 
cette  motion  préjudicielle  :  «  Les  voles  sur  les  questions  de  prin- 
cipe auront  lieu  en  tenant  compte  de  l'importance  numérique 
des  Syndicats  (3)  ».  Au  Congrès  confédéral  de  Toulouse  (1897),  fit 
remarquer  son  auteur,  «  il  avait  été  admis  que  les  délégués  au- 
raient le  droit  de  représenter  un  nombre  illimité  de  Syndicats, 
de  sorte  qu'un  délégué  représenlant  20  Syndicats  ayant  ensemble 
2.000  voix,  disposait  de  20  voix,  alors  que  le  représentant  d'un 
Syndicat  comprenant  à  lui  seul  20.000  membres  n'avait  qu'une 
seule  voix.  Dans  ces  conditions,  l'indication  donnée  par  les  votes 
€st  inexacte  ». 

Il  rappela  que  la  méthode  proportionnelle  qu'il  préconisait 
était  notamment  celle  des  trade-unions  (4),  des  mineurs  de 
France  (oj,  de  la  Verrerie  ouvrière  d'Albi  «  où  les  organisations 
ont  droit  à  un  nombre  de  voix  basé  sur  le  nombre  d'actions 
qu'elles  possèdent  ». 


(1)  Compte  rendu  du  Congres,  p.  171. 

(2)  V.  livre  IV,  cli   ii,  p.  4.S3  et  s. 

(3)  Coinpte  rendu,  p.  12. 

(4)  V.  J.  LoiNGUET,  L' é solution  du  trade-unionisme  en  Angleterre 
{Grande  Revue,  1903).  En  ce  qui  concerne  les  questions  importantes,  les 
Congrès  des  trade-unions  votent  «  par  carte  »,  sur  la  base  d'une  voix 
par  1  OOO  memt)res.  (V.  Reçue  Syndicaliste,  1909,  n"  52,  p   255). 

(5)  Au  Congrès  de  cette  organisation,  eu  1903,  les  questions  du  trans- 
fert du  siège  du  conseil  national  de  la  Fédération  fut  soumise  au  vote  par 
-organisation.  {Petite  République,  23  mai;. 


CHAPITRE    m.     LES    CONGRÈS    CONFÉDÉRAUX  330 

Pelloutier,  secrétaire  du  Comité  fédéral  des  Bourses,  après 
avoir  affiriné  que  les  Congrès  ouvriers  doivent  «  cesser  d'être 
des  Parlements  »,  se  rallia  à  la  motion  du  Syndicat  des  chemins 
de  fer.  Se  refusant  à  ne  voir  dans  leurs  discussions  qu'un  combat 
entre  une  majorité  oppressive  etune  minorité  opprimée,  il  ajouta 
que  les  Congrès  n'ont  qu'un  but  :  rechercher  combien  d'hommes 
admettent  ou  repoussent  tel  principe  ou  tel  mode  d'action  ouvrière, 
sans  prétendre  —  ce  qui  n'aurait  pas  de  sens  —  que  les  minorités 
doivent  non  seulement  subir, mais  défendre  les  principes  qui  bles- 
sent leur  conscience.  E.  Pougel  (libertaire  de  tendances  appuya 
Pelloutier,  ne  voulant  considérer  les  congressistes,  lui  aussi,  que 
comme  «despropagandistes,  des  éducateurs  et  non  des  légiféreurs. 
Au  lieu  de  formuler  des  décrets,  il  faut  dégager  l'orientation  des 
groupements.  En  venir  à  celte  tactique  serait  mettre  fin  aux  zi- 
zanies regrettables  qui  naissent  de  la  votalion  et  de  la  division 
en  majorités  et  minorités  », 

Pelloutier  essaya  de  c'.ore  celte  discussion  par  la  proposition 
suivante  : 

«  Considérant  qu'il  y  a  lieu  de  mettre  fin  aux  mesures  de 
détiance  mutuelle  qu'impose  à  tous  les  Congrès  ouvriers,  la  re- 
cherche d'un  mode  de  votation  égalitaire  ;  que  le  moyen  d'y  mettre 
fin,  c'ost-à-dire  de  sauvegarder  les  intérêts  de  toutes  les  organisa- 
tions, et,  pour  voir  les  choses  plus  haut,  les  intérêts  de  la  classe  ou- 
vrière elle-même,  c'est  de  permettre  à  tous  les  Syndicats,  quelle 
que  soit  leur  importance,  d'exprimer  librement  et  hardiment  leur 
opinion  sans  avoir  à  se  demander  s'ils  ne  sont  pas  victimes  de  ma- 
jorités irrégulières  ; 

«  Le  Congrès  invite  sa  Commission  de  la  question  préjudicielle  à 
examiner  les  deux  questions  suivantes  : 

«  1°  Les  votes  sur  les  questions  de  principe  auront  lieu  en  tenant 
compte  de  l'importance  numérique  absolue  des  Syndicats. 

((  2°  Les  votes  ne  seront  considérés  que  comme  le  moyen  de  dé- 
gager les  diverses  tendances  économiques  du  prolétariat  (i  .  » 

La  proposition  fut  prise  en  considération  ;  mais  finalement  le 
Congrès,  sur  la  proposition  de  l'Union  des  Syndicats  de  la  Seine, 

(1    Compte  rendu,  p.  40. 


560       LIVRE    IV 


LA    CONFEDERATION    GENERALE    DU    TRAVAIL 


décida  que  le  vote  sur  les  questions  de  principe  aurait  lieu  par 
appel  nominal,  et  sur  les  autres  à  mains  levées,  chaque  délégué 
n'ayant  droit  qu'à  une  voix  (1). 

Le  Congrès  corporatif  de  Paris  (1900)  déclara  que  lorsqu'il 
s'agirait  d'une  question  de  principe,  le  vote  aurait  lieu  par  tète, 
avec  obligation  pour  chaque  volant  d'indiquer  le  nombre  des 
adhérents  de  son  Syndicat.  Les  votes  ne  devaient  être  que  des 
«  indications  »  données  par  la  majorité  à  la  minorité  (2). 

La  question  revint  dès  le  début  du  Congrès  corporatif  de  Lyon 
(1901)  (3). 

Le  Comité  confédéral  proposait  un  règlement  des  Congrès  dans 
lequel  se  trouvait  l'article  suivant  (18):  «  Lorsque  la  demande  en 
sera  faite  par  vingt  délégués  au  moins,  le  vole  sera  basé  sur  le 
nombre  des  syndiqués  que  représente  chaque  organisation,  défal- 
cation faite,  par  les  Bourses  du  travail  et  les  Fédérations  d'indus- 
trie et  de  métier,  de  leurs  syndiqués  directement  représentés.  »  A 
peine  la  discussion  était-elle  entamée  que  Guérard,  secrétaire 
confédéral,  abandonna  la  proposition,  après  une  courte  défense. 
L'article  fut  finalement  repoussé,  comme  le  demandait  la  Com- 
mission d'organisation. 

On  fit  valoir  qu'il  fallait  «  sauvegarder  l'intérêt  des  petites  or- 
ganisations, car  si. elles  sont  moins  nombreuses,  elles  sont  tout 
aussi  intéressantes.  Si  l'article  18  était  voté,  il  arriverait  que  des 
corporations  comme  celles  des  employés  du  chemin  de  fer  ou  bien 
des  mineurs  posséderaient  des  quantités  de  voix  contre  les 
petites.  »  Et  Bourchet,  secrétaire  de  la  Commission  d'organisa- 
tion, ajouta  :  <■(  Je  vous  dis  que  lorsqu'on  votera  sur  le  chiffre  des 
syndiqués,  il  n'y  aura  plus  de  Congrès  possible.  Aucun  Syndicat 
de  la  minorité  en  nombre  ne  se  dérangera,  parce  qu'il  saura 
d'avance  qu'il  sera  écrasé  par  les  grandes  organisations.  (^l^J- 
plaudissements)  »  (4). 

La  règle  de  Rennes  était  maintenue  (6). 

(1)  Comfte  rendu,  p.  62  et  63. 

(2)  Compte  rendu,  p.  58  et  s. 

(3)  Compte  rendu,  p.  18  et  s. 

(4)  Compte  rendu  de  Lyon,  p.  74  et  94. 

(5)  438  voix  se    prononcèrent  contre  la  proposition,  26  pour  et  4   bulle- 
tins lilancs.     Compte  rendu,  p.  62  et  s. 


CHAPITRE    m.    —    LES    CDNGRÈS    CONFÉDÉRAUX  561 

C'est  dans  ces  conditions  que  la  controverse  fut  reprise  devant 
le  Congrès  confédéral  de  Montpellier  (1902)  :  il  «  adopta  sans 
discussion  »  la  règle  unitaire  qui  forme  l'article  34  non  revisé  des 
statuts  confédéraux  rappelé  plus  haut  A). 

Pour  les  proporlionnalisles,  la  représentation  proportionnelle 
apparaît  comme  seule  juste  et  compatible  avec  la  liberté  indivi- 
duelle, car  quel  autre  moyen  de  faire  participer  le  plus  grand 
nombrede  volontés  à  l'élaboration  des  règles  fédérales?  Deux 
syndicats  de  vingt  membres  peuvent-ils  légitimement  compter 
pour  deux  voix  en  face  de  lel  Syndicatcomprenant  cent,  mille, 
plusieurs  milliers  de  membres?  S'il  est  impossible  d'éviter, 
comme  tout  paraît  le  démontrer,  la  formation  d'une  majorité  et 
d'une  minorité,  ne  doit-on  pas  chercher  à  donner  tout  son  elTet 
même  à  la  minorité?  Il  semble  vraiment  que  poser  la  question, 
c'est  déjà  la  résoudre,  tant  les  termes,  qui  en  sont  clair?,  pa- 
raissent imposer  nécessairement  cette  solution. 

Pour  les  antl-proportionnalistes,  le  système  de  la  représenta- 
tion unitaire  (une  voix  par  groupe)  apparaît  dans  les  Congrès,  de 
même  que  pour  la  formation  du  Comité  confédéral,  comme  supé- 
rieur et  seul  en  harmonie  avec  l'organisation  confédérale.  En 
elTet,  la  C.  G.  T.  ne  groupe  pas  des  intérêts  individuels,  mais 
des  intérêts  de  groupes  professionnels  ;  el  c'est  à  confondre  les 
intérêts  individuels  que  tend  l'effort  de  chaque  groupe  profes- 
sionnel, et  non  à  les  distinguer.  Admettre  le  vote  proportionnel 
ne  serait-ce  pas  rompre  l'unité  de  chacun  de  ces  groupes  el  leur 
réciproque  autonomie  ?  Au  Congrès  confédéral  n'assistent  pas 
des  individus,  mais  des  représentants  dégroupes  professionnels 
cherchant  à  unitler  leurs  intérêts  en  résorbant  les  dissidences  in- 
dividuelles. Tous  les  métiers  sont  égaux  :  voilà,  rappelons-le,  le 
fait  sur  lequel  s'appuie  la  représentation  unitaire  (2). 

i)  Le  cumul  des  mandats.  —  Combien  chaque  délégué  peut-il 
détenir  de  mandats?  La  question  était  jadis  aussi  irritante  que 
plus  tard  celle  de  la  représentation  proportionnelle.  On  en  jugera 
en  lisant  le  compte  rendu  du  Congrès  national  de  Nantes  (1894), 

(1)  Compte  vendu    du  Congrès  de  Montpellier,  p.  183. 

(2)  Sur  cette  égalité,  Y.  Marocx,  au  Congrès  conledéral  de  Bourges; 
Compte  rendu,  p.  146. 

Maxime  Leroy  36 


oG2       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

organisé  par  la  Fédéralioii  des  Svndicats,  le  Secrétariat  national 
du  travail  et  la  Fédération  des  Bourses  du  travail.  De  nombreux 
dciégnés  avaientplusieurs  mandats,  l'un  d'-eux  en  avait  soiiante- 
dix-sept  (1),  dont  quelques-uns  étaient  inconciliables  enlr^  eux  : 
par  exenople,  IJiermitte  avait  mandat  tout  à  la  fois  de  lié  fendre 
et  de  combattre  la  ^TBve  générale  (2).  Le  Coagrès  devait-il  ad- 
mettre la  validité  île  tous  ces  mandais  qui  évidanMEkôot  fieraient 
inégalement  défendus  (3)? 

La  discussion,  qui  fut  assez  ûévreuse,  indice  des  courants 
contraires  qui  tiraillaient  les  congressistes,  fut  close  par  deux 
ordres  du  jour.  Lavigne  (Syndicat  des  maçons  de  Bardeaux)  pro- 
posa «  qu'un  délégué  représentant  plusieurs  organisa tioas  n'âu- 
rait  droit  qu'à  une  seule  voix  dans  les  votes  ;  que  les  fir«aai€a- 
tions  qui  auront  envoyé  plusieurs  délégués  n'auront  droit  qu'à 
une  seule  voix,  les  délégués  multiples  ayant  à  s'eji tendre  pour 
déléguer  celui  d'entre  eux  qui  sera  cbargé  de  votesr  au  nom  de 
tous  ».  Pelloulier  (futur  secrétaire  de  la  Fédération  des  Bourses) 
proposa  que  «  les  délégués  auraient  autant  de  voix  que  de  man- 
dais déposés  »,  le  droit  d'inscription  ayant  été  acquitté. 

La  preniière  proposition  obtint  45  voix,  la  seconde  46  :  en 
conséquence  était  autorisé  le  cumul  de  mandais  contradictoires. 

La  question  revint  bientàt  en  discussion. 

Lavigne,  au  nom  de  la  minorité  guesdiste,  lut  un  ordre  du 
jour,  dont  voici  Le  passage  essentiel  :  c  Considérant  que  dans  tous 
les  Congrès  corporatifs.....  le  vole  a  toujours  eu  lieu  par  dé- 
légué ;  que  -sans  aucun  avis  préalable...  il  a  été  déclaré  que 
le  vote  aurait  lieu par  Syndicat  ayant  acquitté  un  droit  d'en- 
trée de  trois  francs,  transportant  ainsi  dans  le  milieu  ouvrier  le 
silence  aux  pauvres  des  gouvernements  capitalistes.  »  Il  se  ter- 
minait par  la  menace  de  «se  relirei*  et  d'en  appeler  à  Leurs  man- 
dants »,  si  le  Congrès  ne  re-venait  pas  sur  son  vole  de  La  veille. 

Par  cette  déclaration  de  guerre,  par  ce  «  faotum  »,  Le  parLi 
guesdisle  manœuvrait  pour  obtenir  la  direction  du  Congrès  avant 
que  vînt  en. discussion  la  question  de  grève  générale. 

(1)  Compte  rendu,  p.  19. 

(2)  Compte  rendu,  p.  15. 

(3)  Compte  rendu,  p.  14  et  s. 


CHAPITRE    m.    LES    CONGRES    CONFÉDÉRAUX  o()3 

GorJier  (secrélaire  de  la  Fédération  des  Bourses  du  travail)  et 
Bessel  (divers  Syndicats),  proposèrent,  dans  une  pensée  de  con- 
ciliation, après  une  nouvelle  menace  de  Lavigne,  l'annulalion  du 
vote.  «  Au  nom  de  la  Fédération  des  Bourses,  nous  demandons 
ce  vole  individuel  par  délégué.  C'est  la  majorité  du  Congrès  qui 
s'incline  devant  la  minorité.  »  Capjnzan,  au  nom  du  Secrétariat 
international  du  Travail,  se  rallia  à  la  proposition. 

La  proposition  fut  votée.  On  lit  dans  le  compte  rendu  que 
«  le  vole  fut  accueilli  par  de  Trénëliques  applaudissements  et  aux 
cris  de  :  vive  l'Union!  >;  Union  qui  ne  dura  guère  que  quelques 
heures  :  peu  de  temps  après,  le  vote  en  faveur  de  la  grève  géné- 
rale provoqua  l'exode  de  la  fraction  guesdiste  (l). 

Depuis  le  Congrès  de  Montpellier  (1902),  un  délégué  ne  peut 
représenter  plus  de  dix  syndicats  (Art.  34  des  statuts  confé- 
déraux). 

j)  Mandat  impératif.  —  Les  statuts  confédéraux  n'ont  pas  ré- 
glementé la  matière  :  on  peut  cependant  dire  que  la  tendance 
syndicaliste  est  défavorable  au  mandat  impératif  dont  les  Alle- 
manistes  avaient  fait  un  des  principes  de  leuT  pTOgrarmme. 

Si  l'on  rejette  le  mandat  impérsftrf,  que  devient  l'autonomie 
des  groupes  ?  Au  groupe,  n'e^t-ce  pa?  substituer  un  délégué,  un 
député  :  est-ce  encore  le  groupe  qui  décide,  n'est-ce  pas  ce  dé- 
légué ?  Ainsi  se  superposeraient  à  la  volonté  collBctiTe  quelques 
volontés  individuelles,  contrairement  à  l'évolution  sj'ndicale  (jui 
fait  prédominer  le  groupe.  Pour  que  le  groupe  prédomine,  le 
mandataire  ne  dort  être  qu'un  messager,  le  fonctionnaire  de  la 
colleclivité  qui  le  délègue.  Si  l'on  objecte  l'automatisme  du  dé- 
légué, ne  peut-on  répondre  que  le  délégué  n'est  pas  plus  un  au- 
tomate que  le  secrétaire  mettant  à  B'xécu'tion  les  délibérations 
prises  par  l'assemblée  générale  des  syndiqués? 

Le  IV"  Congrès  des  Bourses  du  travail  (Ximes,  1895)  a  formulé 
une  théorie  qui,  tout  en  maintenant  le  mandat  impératif,  laissait 
cependant  aux  délégués  une  part  à  leur  initiative  et  à  leur  con- 

(1)  La  Commission  d'organisation  du  Congrès  syndical  de  Lyon  ^1886) 
avait  émis  la  règle  suivante  :  «  un  délégué  pourra  représenter  un  certain 
nombre  de  Syndicats,  sans  pour  cela  disposer  de  plusieurs  voix.  » 
[Compte  rendu,  p.  20.). 


564       LIVRE    IV.    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

viction  personnelle'(l)  :  sur  la  proposition  de  la  Bourse  d'Alger, 
il  décida  que  dans  les  questions  importantes  le  principe  du  man- 
dat impératif  devrait  être  considéré  comme  étant  «le  meilleur 
^S3'slème  démocratique  »  ;  et  que  dans  les  questions  secondaires 
ou  suffisamment  mûrie,  les  délégués  devraient  «  voter  d'après 
leur  conscience  ». 

La  Bourse  de  Paris  (2)  fit  valoir, en  termes  clairs,  dans  un  ordre 
du  jour,  les  avantages  de  cette  procédure  :  «  Lorsqu'une  Bourse 
s'est  prononcée  sur  une  question  qui  a  été  l'objet  de  sérieuses  dé- 
libérations d'un  grand  nombre  de  syndiqués,  il  ne  faut  pas  que 
les  efforts  de  ces  camarades  soient  brisés  par  le  simple  vote  d'un 
délégué.  De  plus,  s'il  y  a  dans  un  Congrès  cinq  à  six  questions 
sur  lesquelles  une  Bourse  s'est  nettement  prononcée,  il  peut 
rester  une  infinité  d'autres  votes  à  émettre  sur  lesquels  les  dé- 
légués ne  se  prononcent  qu'après  avoir  été  éclairés  par  les  délibé- 
rations du  Congrès.  » 

A  ce  même  Congrès,  la  Bourse  de  Saint-Etienne  demanda  que 
«  les  solutions  prises  par  le  Congrès  ne  fussent  pas  exécutoires 
avant  un  délai  de  trois  mois  qui  permettra  aux  Bourses  de  rati- 
fier la  conduite  de  leurs  délégués  (3)  ».  Le  Congrès  vota,  moins 
deux  voix,  contre  cette  proposition,  parce  qu'elle  eut  compli(jué 
la  procédure  des  Congrès,  en  même  temps  qu'elle  eut  rendu 
superflus  les  mandats.  C'eut  été  à  tout  le  moins  la  correction  des 
Congrès  par  le  référendum  (4). 

Sur  la  proposition  de  sa  Commission  des  vœux,  le  Congrès  cor- 
poratif de  Rennes  (1898)  préconisa  un  système  contraire  : 
((  Considérant  qu'il  résulte  des  déclarations  faites  ici,  dans  des 
séances  du  Congrès,  que  des  camarades  avaient  un  mandat  ferme 
sur  des  questions  à  l'ordre  du  jour,  que  cette  façon  de  procéder 
est  absolument  contraire  à  la  liberté  de  discussion,  qu'il  importe, 

(1)  Compte  rendu,  p.  231. 

(2)  Compte  rendu,  p.  10. 

(3)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Nîmes  (1895,,  p.  85. 

(4)  Le  Congrès  de  la  Fédération  du  Livre  fl?05)  «  décida  que  chaque 
fois  que  le  Comité  central,  pour  sauvegarder  les  intérêts  moraux  et  maté- 
riels de  la  Fédération,  croira  ne  pas  devoir  exécuter  une  décision  prise 
par  un  Congrès  confédéral,  il  consultera  les  fédérés  par  A'oie  de  référen- 
dum sur  la  conduite  qu'il  devra  tenir.  »  {Compte  rendu,  p.  90-93.) 


CHAPITRE    111.    LES    CONGRÈS    CONFÉDÉRAUX  oGj 

par  conséquent,  dans  l'intérêt  des  travailleurs  de  mettre  un  ternne 
à  celte  situation  :  la  Bourse  du  Travail  du  Havre  émet  le  vœu 
que  les  organisations  ouvrières  n'envoient  plus  dorénavant,  au- 
tant que  possible,  des  délégués  avec  des  mandats  fermes,  car  si 
cette  façon  de  procéder  venait  à  se  généraliser,  les  Congrès  de- 
viendraient absolument  inutiles  (1).  » 

Au  Congrès  confédéral  de  Lyon  (1901),  le  Syndicat  des  mou- 
leurs de  Saint-Etienne  demanda  que  «  le  mandat  impératif  fût 
imposé  à  tout  délégué  »  :  sa  proposition  fut  rejetée  à  l'unanimité, 
sans  discussion  (2). 

Au  Congrès  confédéral  de  Montpellier  1902),  Raynaud  (3) 
Syndicat  de  métallurgie  de  Toulouse)  proposa  d'ajouter  l'article 
suivant  aux  statuts  de  la  Confédération  du  travail  :  «  Les  délé- 
gués prenant  part  au  Congrès  devront  être  munis  du  mandat  im- 
pératif sur  les  questions  en  discussion. 

((  Dans  le  cas  où  le  mandat  serait  muet,  le  vote  du  délégué 
sera  déclara  nul.  » 

11  n'y  eut  pas  de  discussion.  Le  Congrès  le  rejeta  sur  cette  ob- 
servation de  Niel  :  «  si  vous  admettez  »  le  mandat  impératif 
«  c'est  la  disj)arition  des  Congrès,  car  vous  rabaissez  les  camarades 
au  rôle  de  commissaires.  Je  demande  que  les  Congrès  restent  le 
côté  éducatif  des  organisations  ouvrières  et  que  les  délégués  ne 
nous  arrivent  pas  ici  avec  des  idées  fixes  et  un  parti  pris  ar- 
rêté. » 

L'année  précédente,  au  IX'^  Congrès  des  Bourses  tenu  à  Nice 
(1901),  Niel  (Bourse  de  Montpellier)  avait  déjà  dit  : 

((  Le  mandat  impératif  conline  le  déléfiué  dans  un  rôle  de  com- 
missionnaire, d'automate.  Les  mandants  connaissent  suffisamment 
les  aptitudes,  les  opinions  du  mandataire  pour  avoir  entière  con- 
fiance en  lui.  Si  toutes  les  Bourses  du  Travail  acceptaient  cette 
façon  de  procéder,  les  Congrès  deviendraient  inutiles.  Il  serait 
beaucoup  plus  simple,  dans  ce  cas,  de  se  consulter  par  correspon- 
dance. 


(1)  Compte  rendu,  p.  375. 

2)  Compte  rendu.,  p.  231. 

(3)  Compte  rendu,  p.  189. 


oOT)       LIVRE    IV..   LA.    CONFÉDÉRATION    GÉiNÉRALE   DU    TRAVAIL 

((  J'esliine  que  le  cole  du  délégué  dans  un  Congrès  est  tout  autre. 
On  y  vient  pour,  discuter,  pour  s'éclairer,  se  faire  une  opinion 
exacte,  et  non  pour  y  imposer  un  idée  préconçue  que  l'on  ne  par- 
tage parfois  plus,  au  moment  du  vole.  Nous  devons  examiner  atten- 
tivement les  raisons  qu'on  fait  valoir  et  ne  pas  nous  entêter  à  con- 
tiester  la  valeur  de  celles  qui  sont  jugées  les  meilleures,  quand 
elles  le  sont  réellement  (1).  » 

k)  Vœiicc.  —  Sur  U  proposition  de  Xiel,  lé  Congrès  comparatif 
d'e  M'ontpellier  (l'902)  vota  la  règle  suivante  : 

«  Tous  les  vœux  qui  ont  été  déposés  seront  insérés  sans  dis- 
cussion dans  la  J'oLv  du  Peuple  ;  mais  désormais,  il  ne  sera  plus 
déposé  de  vœux  dans  les  Congrès  de  là  Confédération  (2).  » 

C'est  là  une  règle  (jui  ne  Tut  pas  observée  par  le  Congrès  con- 
fédéral de  Marseille  (1908)  qui  nomma  une  «  commission  des 
vœux  (3).  » 

T)  Vote  de  confiance.  —  Attaqué  par  quelques-uns  db  ses  ca- 
marades au  Vni''  Congrès  national  des  Bourses  (4),  pour  avoir 
accepté  un  poste  d'enquêteur  à  rOffice  du  Travail  du  Ministère  du 
Commerce,  lé  secrétaire  fédéral  Pèilouliër  répondit  d'une  façon 
assez  salislàisante  pour  que  Tordre  du  jour  suivant  fût  proposé 
par  le  délégué  de  Clermont  :  «  Le  Congrès,  après  avoir  entendu 
les  dé'dàrations  du  secrétaire  fédéral,  lui  maintient  sa  confiance  et 
déclare  que  la  situation  qu'il  occupe  à  l'Office  du  Travail  n'est 
pas  incompatible  avec  ses  fonctions  de  secrétaire  fédéral.  » 


(1)  Compte  rendu,  p.  57.  Le  Comité  directeur  du  l'arli  ouvrier  anglais  a 
décidé  de  recommander,  aux  votes  des  délégués  du  parti.  raboJition  du  man- 
dat impératif  imposé  aux  députés  ouvriers.  Voici  le  texte  de  la  résolution 
adoptée  par  le  Comité  :  «  Le  parti  ayant  maintenant  étalai i  sa  li^'ne  politi- 
que et  défini  sa  situation  dans  le  pays,  il  paraît'  opportun^  d'éliminer 
niEântenant  de;  la-. constitution,  du  parti;  certaines-  conditions  y  compris- la 
signatui-e  de  cette  constitution,,  conditions  qnL  étaient  nécessaires-  au 
début  du  mouvement,  mais  qui  peuvent  actuellement  rentrer  dans  la 
tâche  ordinaire  d'un  parti  complètement  constitué.  »  Le  Temps,  u"  du 
20  octobre  1910.) 

(2)  Compte  rendu,  p.  37. 

(3)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  212  et  213. 

(4j  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  91  et  s.  Cf..  Brochure  de.  propagande 
éditée  par  les  métallurgistes  de  Montluçon,  p.  IS  et  40. 


CHAPITRE    111.    LES    CONGRÈS    CONFÉDÉRAUX  567 

A  C9t  ordre  du  jour,  le  délégué  de  Nîmes  répliqua  :  «  En  prin- 
eipe,  dian-sr-  nos-  Congrès,  nous  ne  dievons-  pas  noirs  donner  les  uns 
aux  autres  de  l'ea«  bénite  :  jesuis  contre  tout  vole  de  félicitations. 
A  la  s'.ii+e  de  la  question  posée  par  le  camarade  de  Lyon,  le  se- 
crétaire fédéral  nous  a  fait  des  déelaratio'os-,  nous-  dtevons  nous 
déclarer  satisfaits  ;  c'est  le  plus  beau  vote  de  cttnfiance  que  nous 
puissions  lui  adresser.  (Approbation.)  » 

Très  différente  fut  l'attitude  du  Congrès  ctu' Syndicat  national 
des  travailleurs  des-clierai'ns  de  Per,  tenu  en  B903>  A  la  stiite  d'at- 
taques contre  le  secrétaire  G uérard,  l'ordre  du  jour  suivant  fut 
proposé  : 

«  Le  Gengrès  approuve  tes  actes  diu  camarade  Gniérard'  au  Con- 
seil supén'eur  du  Travail,  et  le  fécilile  pour  la  faço«  dont  fl  a 
rempli  son  mandat.  » 

Vi  fut  adopté  à  l'unawi'nnriM,  moins  une  voix  Bni^oière)  qoii 
expliqua  son-  vote-  en  disant  qni'ii!  éteiit  «  a*nl'i6ynFd4ea!ï»(ed*' émettre 
des  votes dte  confiance  (t).  » 

m)  Décisions  des  Congrv^seoïi fédéraux.  —  Eatliéorie,  les  votes 
desCoffgrès  confédéraux  n'ont  q»a'un«-  valeur  indiGativeou  édu- 
cative*: ainsi  en  décidas  on  l'a  lu  plus  haut,  le  Congrès'  nvitional 
de  l'aris  (19<il0'),  confiinTrant  une  délibération  du  Congrès  de 
Ren  ires-  (l'8^>  {2). 

Si, à  la  surtfe  du  Congrès  de  Botrrges  (l^Oi),  qui  décida  une  ac- 
tion collective  pour  la  journée  de  huit  heures,  la  Pédérulion  du 
Livre  ne  fut  pas  exclue  pour  s^être  ralliée  à  la  journée  de  neuf 
heures  ( Lyon>,  19§0j,  ce  ire  fat  pa;?,  eonrnate  l'a  écrit  Pa^i  Dele- 
salle(3),  par  respect  pour  ce  principe  :  très  violemment  atta- 
qué par  plusieurs  autres  Fédérations  dans  son  lionneur  corporatif, 
te  Livre  ne  dut  d'être  maintenu  qu'à  la  crainte  des  effets  d'une 
rupture.  A  vrai  dire,  ces  attaques  ne  tinren-t  aucun  compte  de  la 
rèofle  d'autonomie  votée  auix  G  jagrès  de  Rennes  et  de  Paria. 


(1,  Tribune  de  la  voie  ferrée,  n°  du  31  mai  1903. 

(2)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Paris,  p.  18.  —  Au  Congrès  tenu  à 
Genève,  en  1873,  par  l'Internationale,  il  fut  décidé  que  »  les  questions  de 
principe  ne  pourraient  cire  l'objet  d'une  A'otation  »,  c'est-à-dire  d'une  dé- 
cision iuipératiA'e.  (V.  Compte  rendu,  p.  84- et  s.) 

(3    La  Confédération  tjénérale  du  Travail,  p.  16. 


368   LIVRE  IV.  LA.  CONFÉDÉRATION  GENERALE  DU  TRAVAIL 

Les  Congrèsd'Amiensetde  Marseille  dans  leurs  votes  tendantà  la 
disparition  de  quelques  Fédérations  de  métiers  dédaignèrent  éga- 
lement le  principe  d'autonomie  des  Fédérations.  Ils  imposèrent 
aux  trois  Fédérations  des  mécaniciens,  des  mouleurs  et  des  maré- 
chaux-ferrants, d'une  part. à  la  Fédération  des  peintres, d'autre  part, 
de  se  fondre,  les  trois  premières  dans  la  Fédération  d'industrie 
de  l'Union  fédérale  de  la  métallurgie,  l'autre  dans  la  Fédération 
d'industrie  du  bâtiment. 

Dans  un  article  de  la  Voi.v  du  Peuple,  Raoul  Lenoir,  secré- 
taire de  la  Fédération  des  mouleurs,  essaya,  abstraitement,  de 
démontrer  que  cette  décision  était  contraire  au  principe    1). 

Du  travailleur  isolé  au  Syndicat,  du  Syndicat  à  la  Fédération^ 
des  Fédérations  et  des  Bourses  à  la  C.  G.  T.,  on  voit  croître  la  né- 
cessité d'une  discipline  ouvrière,  discipline  dont  la  C.  G.  T.  n'est 
que  le  cadre  général  ;  et,  pi  us  nombreux  seront  ces  éléments  consti- 
tuants, moins  souple  sera  la  liberté  dechacun  de  ces  éléments. On  ne 
peut  donc  élever  une  antinomie  entre  la  souveraineté  des  Congrès 
confédéraux  et  l'autonomie  des  Fédérations,  sous  peine  de  nier  le 
fait  et  le  besoin  de  cette  discipline  collective  du  prolétariat.  Le 
développement  d'une  classe,  d'une  nation,  d'une  association  com- 
porte des  conséquences  inexorables  d'indivision  et  de  hiérarchie. 
En  arrivant  à  la  C.  G.  T.  les  intérêts  communs  perdent  rien  que 
par  l'adhésion  leurs  derniers  caractères  particularisles. 

L'anarchiste  et  syndicaliste  Cornelissen  estime  que  ce  pro- 
blème de  l'ordre  est,  malgré  les  apparences,  peu  important  (2). 

Le  militant  hollandais  a  essayé  de  concilier  la  liberté  de  cha- 
cun avec  le  droit  de  la  majorité,  dans  la  proposition  suivante  : 
«  La  direction  et  l'administration  du  travail  dans  son  ensemble, 
selon  la  volonté  de  la  majorité  des  collaborateurs,  ne  saurait  être 
maintenue  à  la  longue  que  sous  la  condition  que  la  minorité  ne 
puisse  être  en  rien  contrariée  pour  se  grouper  à  nouveau.  » 

Il  semble  difficile  d'admettre  un  tel  système.  Si  la  minorité  de- 
vait franchir  souvent  la  porte  de  sortie  que  lui  a  construite  Cor- 


(1)  Voix  du  Peuple,  1909,  n<'431. 

(2)  En  marche  vers  la  société  nouvelle,  p.  59  et  s.  — Cf.  les  discussions 
sur  ce  point  au  Congrès  anarchiste  d'Amsterdam  (1907).  Compte  rendu, 
p.  8  et  96. 


CHAPITRE    111.    —    LES    CONGRÈS    CONFEDERAUX  369 

nelissen,  n'est-il  pas  certain  qu'aucune  entreprise  delonguehaleine 
et  importante,  ne  pourrait  être  menée  à  bien  par  le  proléta- 
riat? «  II  est  du  devoir  des  syndiqués,  disait  plus  justement  Des- 
planques au  Congrès  confédéral  de  Marseille  (1908),  dont  les 
obligations  de  leur  Syndicat  ne  leur  conviennent  pas,  dont  la 
façon  d'agir  de  leur  Syndical  n'est  pas  la  leur,  de  faire  en  sorte 
qu'ils  conquièrent  la  majorité  dans  ces  Syndicats  pour  modifier 
leur  ligne  de  conduite  (1).  » 

Connaissant  le  danger  des  scissions  continuelles,  les  militants 
songent  aux  nécessités  mêmes  de  la  vie  qui  imposent  au  prolé- 
tariat une  solidarité  très  disciplinée.  Cornelissen  les  a  d'ailleurs 
lui-même  indiquées  :  «  Se  trouvant  dans  les  mêmes  circons- 
tances de  la  vie  et  placés  devant  les  mêmes  difficultés,  les 
hommes  agiront  ordinairement  de  la  même  manière,  mettant 
de  côté  leurs  propres  principes  théoriques.  Les  personnes  le» 
plus  hardies  et  les  plus  audacieuses  en  même  temps  que  les 
plus  tenaces  dans  le  domaine  de  la  théorie,  ne  les  voit-on  pas 
souvent  céder  dans  la  vie  pratique  ?  »  Observation  dont  on 
peut  vérifier  l'exactitude  précisément  à  Toccasion  des  déci- 
sions du  Congrès  de  Marseille  :  malgré  leur  violent  mécon- 
tentement les  Fédérations  condamnées  ont  préféré  la  disparition 
par  fusion  à  la  scission. 

L'Internationale  vota,  vers  la  fin  de  sa  vie  active,  cet  article 
(art.  YI  des  statuts  :  «  Les  décisions  du  Congrès  général  ne  seront 
exécutoires  que  par  les  Fédérations  qui  les  auront  acceptées.  » 

Comme  le  fit  remarquer  le  fédéraliste  bakouniniste  James 
Guillaume,  au  VI"  Congrès  de  l'Internationale  (Genève,  1873)  (2), 
cette  règle,  inspirée  par  le  contractualisme  proudhonien,  résultait 
moins  d'une  vue  théorique,  que  de  la  «  force  des  choses  »  :  il  n'y  a 
pas  de  moyen  efficace  pour  contraindre  une  Fédération  à  exécuter 
les  décisions  prises.  Sans  doute,  fallait-il  admettre  cette  règle, 
mais  alors  comment  organiser  la  discipline  qui  est  nécessaire? 
Aucune  action  ne  serait  possible  si  les  résolutions  abandonnées  au 
vole  des  Fédérations  régionales  pouvaient  ne  jamais  devenir  défi- 


(i)  Cowpte  rendu,  p.  37. 

(2)  Com])le  rendu,  p.  85,  p.  89  et  s. 


570       LIVRE    IV.    LA,   GÛNFÉDÉHiATlON    GÉNÉRALE    DU    TRAVAIL 

niti  ves  :  «  La  seu'te  ni«sMTe  k  1*  fois  équftaWe  et  pratique  à  prendre 
contre  une  FédéFcïlTOn.qiii  refuserai^t  de- s"  associer  à  un^TésoIulion 
reconnue  nécessaire  par  les  autres  Fédérations,  serait,  ajo'jla 
Guillaume,  de  lui  déclarer  que  son  attitude  est  consi'dérée  comme 
nue  afrteinbe  portée  à  la  solidarité,  et  qu'eu  conséquence  les  Fédé- 
rations lésées  par  cette  attitude  lui  appliqueront  la  peine  du  talion , 
en  suspendant  la  solidarité  à  son  égard  jusqu'à  ce  qnu"ne  entente 
amiable  ait  aplani  le  diiîérend.  » 

Trap  d'autonomie-:  impu-isKance,  évidemment,  au"  moius  pour 
une  part  ;  mais  ri  est  certain  que  ce  principe  d'àuiorromie  répond 
lui  aussi  à  une  nécessité  profonde  de  l'organi-sation  ouvrière  ; 
en  concordance  avec  les  tenxiances  générales  ouvrières,  il  consti- 
tue, sous  son  apparence  inorganiique,  une  règle  supérieure  de  ?o- 
ridarité,  et  dénonce  une  nouvelle  forme  de  liberté.«  Toute  Forga- 
nisation  de  l'a  Fédéralîion  de  métier,  disait  Adliéraar  Sehwilzgue- 
bel  au  Congrès  de  9&li  de  l'a  Fédérfftibn  jurassienne,  ne  peut  être 
fondée  que  sur  l'autonomie  et  nniliati\'B  dès  gron'j'ïes  q^ui  l'a  com- 
posent :  liberté  d'organisation  et  d'administration  pour  chaque 
section.  S'il  n'y  a  pas  identrt'té  (Frntérètfs  ewtre  les  sections  (ou 
entre  les  Fédérations),  la  Fédération  i  ou  la  Confédération)  n'est  pas 
possible;  et,  dès  qu'iJ  y  a  ixfentiléd'intérèls^,  les  mêmes  besoins 
appellent  la  même  organisation  et  la  rnêflie  aefion  ;  hes  détails 
pourront  différer,  mais  le  principe  fondfipmental  sera,  de  fait,  le 
même  »  (1).  Avec  l'identité  des  intérêts  et  des  besoins,  l'a  disci- 
pline prend  un  caractère  spontané,  volontaire  :  dans  cette  me- 
swre,  l'a  d'ilscipline  confédérale  n'est  vraiment  contraire  ni  à 
l'ordre,  ni  à  la  solidarité,  nia  l'autonomie. 

On  a  tort  d'employer,  dans  les  di'tîérenis  cas  où  la  question 
dune  minorité  sepose,  dès  ternres  qu'f  leur  donnenP  une-  gnrvite 
qu'i^3  n'ont  pees.  «Dans  l'a  lutte  commune  contre  Fexplaitatioa 
actuelle  des  masses,  écrit  encore  Cornelissen,  on  peut  déplorer  de 
voir  dans  lès  rangs  ouvriers  des  individuoilistes  se  servir  d'exprès - 
siows coTOiwe  «  tyrannie  »  et  «  oppression  »  poiir  défendre  les  in- 
térêts de  la  minorité  contre  la  volonté  de  la  majorité.  Les  diffi- 
cultés, les  divergences   sont  fréquentes   dans  la  vie  ;    mais   bien 

(1    Cité  par  James  Guillaume,  dans  Y  Internationale,  t.  Ut,  p..  193. 


I 


CHAPlTftE    LU.     —    LES    CO-NGRÈt    GONFÉD'RRAETX.  571 

ire^seroat  Ui&  OGCcraiona  où.  L'on  verra  ées  koionme»  écamatnique- 
lenl  ég.aax  ppendir&des  déciaioaa  aJlcWiiLjiQs^ii'ài  l'oppresa-CHE  de 
i  nLÏnariité.  » 

Les  quatre  Fédérations  de  métier  condamnées  à  disparaître',  par 
1  décision  susvisée  du  Congrès  de  Marseille,  peut-on  diixeqBelles 
it  été  vLclinaiea  d'une  «  oppression  »  ?  Il  aV  a  pets  eu  oppression, 
arce  que  ce  vote,.  (Lonuai-e  4'aiiil.leur& son  esécintioa,  n'ai  pas  taiiclié 
ux  fa-cu-ltés  éconionaiiq.ujfts- ou.  s-yndicalead^g-'r  LnaivaeiJjljeurs  compo- 
mt  ces  quatre  organisations  :  après  le  vote,  ceux-ci  sont  restés 
?au\  aujE.  traiVajLIeur»  des  FédéraJjiQnsdi'iQdtiatrifi  qaionîtexigé  la 
isioQi  a»vefl  euts..  IL  ae  s'esA  agà-  endrff  fflaux-cè  est  ceuix-hàt  qnie  d'aune 
i vergence-  daûift  la  tacti/çue;.  Coactcu  vrshijXitaSr  tamen  voiimttcm, 
isent  les  juristes. 

B'Hidel^délégîtié  de  La  Chambre  s-yndicate  typx!)g'i!a'phi«pu:e'  de 
at  is  i),.  a  KeiMafljq!Ui&-,.  à  san  rei-ooin  ^ CûO'grès  co»fiédépal  de Tou- 
iuse(19l0),  dans  soa.  compte  rendu  de  osïindail,  que  les  drver- 
?noes  entre  réformistes  et  révolutionnaires  ne  nuijssBieiit  pas  à 
unité  morale  et  à  la  solidarité  :  *  J.'a.vaii*  bottjiouirs-  ea-ifendu  par- 
r  de  rintransigeance  des  majoritaires   des  Congrès  confédéraux 

je  me  suis  aperçu  que  les  minoritaires  n'étaient  pasétoutié*  et 
uiU  ont  pa  sou-tenir  leu.c  tlaèse  »  (1)- 

(1)  Adhérente  à  la  Fédération  du  Livre.. 

(2)  Eulletïn  de  la  Chambre  syndicale  typographique  parisienne  n°  de 
)vembre  1910,  p.  11.  —  Sur  la  tenue  matérielle  ffes  Cbn-grës,  Btiudet 
aiBA  lea  renseignements-  soh'ants  qm'il!  y  a  intériife  iv  neçroduire  : 

«  C'était  la  première  fois  que  j'assistais  à  un  Congrès.  conlédéraL  J'av^ 
nt  de  fois  entendu  dire  qu'ils  étaient  mal  or.iranisés,  que  je  n'ai  pu  ca- 
er  ma  surprise  à  mon  arrivée  à  Toulouse.  J'ai  collaboré  au  Congrès  du 
wre,  à  Bordeaux.  Le  Congrès  coraédéral  n'avait  nien  à  envier  ht  Gelui  du 
vre.  Tout  était  prévu.  Papier,  enveloppes,  bloc-nûtea  cà  en-tète  du  Côn- 
es, sous-mains  et  buvards  ;  plumes  et  crayons  :  un  bureau  de  poste  et 
lep  boite  axr^  lettres  ;  des  commissaires  poTir  la  vente  de  cartes  postales 
s  propagande:;  un  tableau  o\i  l'an  uiarqara4t  les  noms  des  délégués-  œyan-t 
s  la  correspondance  ;  un  autre  tableau  où  figuraient  les  noms  des  cama- 
des  formant  le  bureau  des  séances  et  le  nom  des  orateurs  ;  des  cartes 
diverses  couleurs  pour  les  votes  et  pour  les  demandes  de  parole. 
«-La  salle,  auçerbement  décorée  pain  des  tentures  et  draperies  reages  et 
s  plantes  vertes,  avait  un  bel  aspect.  Des  inscriptions  prolétariennes 
aient  accrochées  au  mur  de  l'ancienne  chapelle  des  Jacobins  et  d'an- 
jnnes  photographies  représentant  les  dék'gués  de  tous  Les  Cougrèa  tenus 
Toulouse  nous  donnaient  l'évocation  du  passé.  » 


572       LIVRE    IV.    LA   CONFÉDÉRATION'    GÉNÉRALE    DU    TRAVAK 

n)  Règlement  intérieur,  — ■  Quelques  Congrès  ont  voté  des 
règles  de  discussion.  Nous  ne  reproduirons  que  les  règlements  des 
Congrès  corporalifs  de  Paris  (1900),  de  Lyon  (1901),  et  de  Mont- 
pellier (1902,. 

De  Paris    1)  : 

1°  Deux  séances  par  jour  ;  appel  nominal  à  chaque  séance 
contrôlée  par  une  signature  au  commencement  et  à  la  fin. 

2"  La  discussion  générale  des  questions  précède  le  rapport  de  1; 
Commission. 

3*'  Les  délégués  parleront  dans  leur  ordre  dinscription, 

4°  Lorsqu'il  s'agira  d'une  question  de  principe  le  vote  aurt 
lieu  par  tête  et  chaque  volant  devra  indiquer  le  nombre  des  adhé 
rentsde  son  Syndicat. 

5°  Le  résultat  des  votes  ne  doit  être  considéré  que  comme  «  um 
indication  que  la  majorité  donnera  à  la  minorité  »,  conformémeu 
à  la  résolution  du  Congrès  de  Rennes  (1898). 

De  Lyon  (2)  : 

1°  Le  Congrès    tiendra  deux  séances  par  j^  ur,  de  9  heures 
midi,  et  de  2  heures  à  6  heures  ;  elles  seront  publiques  ;  la  press 
y  sera  admise. 

La  séance  d'ouverture  du  Congrès  sera  présidée  par  la  Commi« 
sion  d'organisation. 

2°  Pour  les  autres  séances,  le  bureau  sera  nommé  à  la  fin  de  ' 
séance  précédente. 

.3°  Le  Congrès  établira  l'ordre  dans  lequel  les  questions  seroi 
disculées,  en  tenant  compte  de  leur  importance  ou  de  let' 
urgence. 

11  tracera  l'ordre  du  jour  du  prochain  Congrès.  La  Confédér 
tion  pourra  compléter  cet  ordre  du  jour  suivant  la  nécessité. 

4°  Chaque  question  fera  l'objet  d'une  discussion  générale  qi 
autant  que  possible,  ne  devra  pas  occuper  plus  d'une  séance.  1 
moitié  des  séances  du  Congrès  sera  consacrée  à  cette  discussi< 
générale. 

0°  Les  questions  qui    n'auraient  pu    être  abordées   pendant 


,1)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  18  et  s. 
(2)  Compte  rendu  p.  53  et  s. 


CHAPITRE    m.    —    LES    CONGRÈS   CONFÉDÉRAUX  573 

ips  de  temps  seront  reportées  à  la  fin  du  Congrès  pour  èlre   dis- 

tées,  s'il  est  possible. 

6°  Les  délégués  voulant  prendre  part  à  la  discussion  feront  par- 
enirleur  nom  au  bureau;  ils  prendront  la  parole  dans  leur  ordre 
'inscription. 

1"  D'une  nnanière générale,  chaque  orateur  disposera  de  10  mi- 
utes  et  ne  pourra  prendre  la  parole  qu'une  seule  fois  sur  la 
lême  question  ;  toutefois  un  second  tour  de  parole  qui  n'excé- 
era  pas  5  minutes  pourra  lui  être  accordé. 

8°  Le  temps  de  parole  des  rapporteurs  dont  il  est  question  à 
article  12  ci-après,  ne  sera  pas  limité. 

9°  Lorsque  la  clôture  sera  proposée,  ou  lorsque  le  nombre  des 
râleurs  sera  trop  considérable,  une  suspension  de  séance  de 
ix  minutes  pourra  être  demandée  pour  permettre  de  déléguer 
armi  les  inscrits  un  ou  plusieurs  camarades  chargés  de  sou- 
enir  la  question  et  un  nombre  égal  pour  défendre  la  thèse 
pposée. 

10°  Après  la  discussion  de  chaque  question  une  Commission 
omposée  de  onze  membres  au  minimum  sera  nommée  pour  faire 
in  rapport  sur  cette  question  et  pour  proposer  des  résolutions  au 
!longrès.  Elle  entendra  les  délégués  qui  auront  des  renseigne- 
nenls  à  lui  fournir. 

11°  Chaque  Commission  nommera  un  rapporteur  pour  prendre 
a  parole  en  son  nom. 

Si  l'accord  n'avait  pu  se  produire  au  sein  de  la  Commission,  la 
iiinorilé  et  la  majorité  nommeront  chacune  un  rapporteur. 

12°  Le  Congrès  se  prononcera,  sans  discussion,  sur  les  conclu- 
sions que  lui  soumettront  les  Commissions. 

Toutefois,  la  minorité  et  la  majorité  du  Congrès  pourront,  cha- 
îune,  désigner  un  délégué  pour  discuter  le  rapport. 

13°  Les  amendements  ou  additions  proposés,  ainsi  que  les 
contre-propositions,  seront  déposés  par  écrit  sur  le  bureau. 

Le  Congrès  se  prononcera  d'abord  sur  ces  amendements,  addi- 
tions ou  contre-propositions,  en  commentant  par  ceux  qui  s'é- 
loignent le  plus  du  projet  de  la  Commission. 

14°  Lorsque  le  Congrès  se  sera  prononcé  sur  tous  les  rapports 
des  Commissions,  il    reprendra,  s'il  y   a  lieu,  la  disjussion  gêné- 


Dl-l       LIVRE    IV.    LA    CONTEDER ATIOX    GENERALE   BC    TRAVAIL 

raie,  ainsi  qu'il  esl  dit  à  l'arbicle  o,  pour  '1-es  qaestioTis  laissées -en 
suspens. 

(5*  Les  Tokes  -suTies  qaesbicms  accessoires,  «ut    la   nom'Tiatioîi 
da  fearesaïi  et  ëes   Commissien-s, -etc.^  «e   feront  à  m  a  ras    levées,     | 
chaque  délégué  disposant  d'une  voix. 

16*^  PouT  les  questions  à  l'ordre  du  jour,  el,  en  gènèraJl,  pour 
toutes  les  i|ii estions  de  principe,  le  vot«  se  fera  par  mandats  ; 
chaque  délég-ué  disposera  d'uT>e  A^oix  pour  ehaemie  âcs  org;aQTsa- 
tions  qu'il  représente  el  dont  le  nombre  est  limité  à  cinq. 

Ce  vote,  dont  le  détail  sera  publié  dans  le  compte  Tendu  du 
Congrès,  se  fera  par  bulletins-contenant  les  noms  des  OTgaBÎsations 
et  des  dèlégiaés. 

I  ?•  iuS  eanapte  rendu  da  Congrès  sera  publié  sons  k  respousa- 
bililé^Je  la  Goafédératio'Q  gérvérale  du  trAvaal. 

A  oet  etîet,  les  pauroirs  des  délégaés,  la  Tisle  des  orateurs  ins- 
crits, les  procès-TeTbaux  des  rotes  et  les  bulletins,  etc.,  seront 
remis  aux  représentants  de  la  Confédération  à  l'issue  de  chaque 
séance. 

Un  duplicata  de  la  mina  te  «tén  ©graphique,  les  rappo^rls  des  <ir- 
ganisations  et  des  C»mnfiissions,  ainsi  que  les  propositions  dépo- 
sées sur  le  btrreau,  seront  versés  aux  archives  de  la  Confédéra- 
tion. 

Ue  Montpelia'er  (1)  : 

...  .^°  Le  Congrès  établira  l'ordre  dans  lequel  les  questions  se- 
ront discutées,  en  tenant  compte  de  leur  importance  ou  de  leur 
urgence. 

II  tracera  l'ordre  du  jour  da  prochain  Congrès.  La  Cornfédéra- 
lion  pourra  compléter  cet  ordre  d^i  jour  suivant  la  Tiècessité. 

4"  Chaque  question  fera  l'objet  d'une  discussion  générale  qui, 
autant  que  possible,  ne  desTa  pas  occuper  plus  d'une  séance.  La 
moitié  des  séances  du  Congrès  serfi  consacrée  à  celte  discussion 
générale. 

Le  nombre  des  questions  à  l'ordre  du  jour  sera  limité  à  deux  ou 
trois  et  le  vote  sur  un  point  suivra  la  discosston. 

5°  Les  questions  qui  n'auraient   pu   être  abordées  pendant  ce 

(1;  Comx>te  rendu  du  Congrès,  p.  194  et  195. 


CEIAPITRE    111.     —    LES    CONGRÈS    CONFn)ÉRAUX  375 

laps  de  temps  seront  reportées  à  la  fin  du  Congrès  pour  être  dis- 
cutées s'il  est  possible  (1). 

o)  Conférence  des  Bourses  ou  Unions  locales.  —  Aux  ternies 
de  l'article  35  des  statuts  confédéraux,  les  deux  sections  peuvent 
tenir,  si  elles  le  jugent  utile,  des  Conférences  particulières  à 
l'issue  du  Congrès  général.  Ce  sont  des  réunions  adminis- 
tratives. 

Une  circulaire  confédérale  a  indiqué  quelles  diiïérences  il  y 
avait  entre  ces  Conférences  et  les  Congrès  confédéraux  :  «  Les 
Congrès  discutent  des  qufi&tioms  «oomomiques  générales  se  ratta- 
chant aux  revendications  corporatives  ou  aux  intérêts  profession- 
nels de  tout  le  prolétariat.  Les  conférences  discutent  des  questions 
administratives  se  rattachant  au  fonctionnement  du  mécanisme 
intérieur  de  la  C.  G.  T.  (2).  » 

A  l'issue  des  Congrès  de  1904,  1906,  1908,  1910  et  190  la 
section  xies  Bourses  tint  une  Conférence;  ia  sectiosn  des  F-édéra- 
lions  n'en  ajaunais  teniu  .d'isolée. 

En  1909,  les  deux  «ection*  se  groupèrent  en  une  (Conférence 
extraordinaire;  il  y  eut  deux  a_uti'e:s  confér-ences  en  1911,  une 
en  1912.,  tautes  quatre  en  dehors  des  Conférences  des  Bourses 
tenues  à  la  suite  des  Congrès. 

La  tenue  de  ces  conférences  ne  comporte  ,pas  de  règles  parlica- 
lières  :  en  principe,  chaque  Boarse  a  drail  à  un  représentant  ;  et 
depuis  la  conférence  de  1906,  un  délégué  ne  peut  détenir  plus  de 
trois  mandats  (3),  à  la  différence  de  ce  qui  a  lieu  pour  les  Cdm- 
grès  confédéraux  où,  comme  on  l'a  vu,  un  maximum  de  dix 
mandats  est  prévu  par  l'article  34  dessiaLuls. 

La  Conférence  nomme  son  bureau,  son  secrêtariat.  sa  coHamis- 
sion  de  vérification  jdes  mandats. 


(1)  Voir  un  projet  de  règlement  des  Congrès,  dans  la  Voix  du    Peuple, 
lyOl,  n»  42. 

(2)  Compte   rendu  de    la   Conférence   extraordinaire   des    Fèdcraticns 
nationales  et  des  Bourses  du  travail  (1909),  p.  6. 

(3)  Coynj^te  rendu  du  Conr/rés  d'Amiens,  p.  229. 


CHAPITRE  IV 


Le  label  confédéral. 


Pour  reconnaître,  au  premier  aspect,  les  Syndicats,  Bourses  et  |j 
Fédérations  rattachés  à  la  C.  G.  T.,  le  Congrès  corporatif  de 
Montpellier  (1902)  décida  la  création,  sous  le  nom  de  label  con- 
fédéral, d'un  cachet  particulier  qui  serait  reproduit  sur  les 
affiches  et  le  papier  à  lettre  des  organisations  «  rouges  >i.  «  11  dis- 
tingue, fut-il  dit  dans  le  rapport  du  comité  confédéral,  les  élé- 
ments de  lutte  pour  laquelle  ils  sont  créés  et  sans  laquelle  ils 
n'existent  pas,  des  Syndicats  créés  pour  maintenir  et  prolonger 
l'oppression  patronale  (1).  » 

En  conséquence,  l'article  27  des  statuts  confédéraux  for- 
mula la  règle  suivante  :  «  Seules  les  organisations  remplissant 
les  conditions  prescrites  à  l'article  3  des  présents  statuts  adhé- 
sion à  la  Bourse,  à  la  Fédération,  abonnement  à  la  Voix  du 
Peîiple)  diuront  droit  à  la  marque  distinctive  des  éléments  de  lutte 
appelée  label  confédéral.  » 

La  Conférence  extraordinaire  des  Unions  locales  et  Fédérations 
tenue  à  Paris,  en  1909,  confirma  celte  règle,  souvent  méconnue 
en  pratique  (2). 

Le  journal  de  la  C.  G,  T.,  la  Voix  du  Peuple,  publie,  en 
vedette,  dans  chacun  de  ses  numéros,  cette  mention  :  «  Tous  les 
Syndicats  adhérents  à  la  Confédération  générale  du  travail  doivent 


(1)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Mont/jellier,  p.  61,  Cf.  p.  ISO. 

(2)  Compte  rendu,  p.  86. 


CHAPITRE    IV 


LE    LABEL    CONFEDERAL 


577 


revêlir  leurs  correspondances,  circulaires,  etc.,  du  label  confédé- 
ral.  » 

Celte  précision  a  été  donnée  au  X"  Congrès  des  Bourses  (1902) 
qui  s'était  tenu  à  Alger  quelques  jours  avant  le  Congres  de  Mont- 
pellier :  «  Un  Syndicat  n'a  et  ne  j)eut  avoir,  en  aucune  cir- 
cons/flnce,  à  demander  à  sa  Bourse  d'estampiller  une  lettre,  un 
appel,  etc.,  avec  le  label.  En  effet,  ou  ce  Syndicat  a  droit  au  label 
et,  en  ce  cas,  il  en  est  nriuni  et  n'a  pas  à  l'emprunter  à  sa  Bourse, 
ou  il  n'v  a  pas  droit,  et  alors,  la  Bourse  qui  vêtirait  du  label  e.«t 
ap|)els  de  celte  organisation  serait  fautive  d'encouragement  à  la 
désunion  ouvrière  (1).  » 

Seuls,  les  Syndicats  ayant  droit  au  label  et  en  usant  peuvent 
demander  des  secours  de  grève. 

Le  Congrès  de  Montpellier  décida,  en  même  temps,  la  publica- 
tion périodique  d'un  Répertoire-contrôle  des  Syndicats  ayant 
droit  au  label, 

(1)  Compte  rendu,  p.  118. 


Label  confédéral. 


Maxime  Lerov 


37 


CHAPITRE  V 


Le  livret  confédéral    1). 


L'instilution  d'un  livret  ;ou  carie)  confédéral  uniforme  pour 
tous  les  Syndicats  a  complété  celle  du  label  confédéral  :  dans  les 
deux  cas,  il  s'est  agi  d'indiquer  par  un  signe  matériel  visible  les 
liens  de  solidarité  qui  les  unissent  les  uns  aux  autres  par  le 
moyen  de  la  C.  G.  T.  «  La  carte  confédérale,  a  écrit  Rousselot, 
sera  le  trait  d'union  qui  facilitera  les  rapports  entre  tous  les  j 
confédérés  à  quelqu'industrie  qu'ils  appartiennent,  et  qui  leur 
permettra  de  se  mieux  connaître  et  se  mieux  apprécier  (2  .  » 

Après  une  tentative  infructueuse  du  Syndicat  de<j  cuirs  et 
peaux  du  Mans  au  Congrès  confédéral  de  Bourges  1904),  le  Con- 
grès confédéral  d'Amiens  (1906)  (3)  fut  saisi,  par  le  Syndicat  des 
monteurs  et  levageurs  de  la  Seine,  d'une  proposition  tendant  à 
instituer  un  livret  et  un  timbre  confédéraux  pour  le  paiement 
des  cotisations.  Ce  timbre  unique  pour  toutes  les  Fédérations  eut 
permis,  en  remplaçant  les  divers  timbres  fédéraux  sur  les  livrets 
unifiés  des  syndiqués  :  1°  de  contrôler  la  sincérité  des  cotisations 
proportionnelles  payées  par  les  organisations  aux  deux  sections 
de  la  C.  G.  T,  ;  2°  de  contrôler  l'adhésion  des  Syndicats  aux 
deux  sections  de  la  C.  G.  T.  Moyen  financier   et    moyen    de  pro- 

(1)  V.  les  articles  de  E.  Merzet,  d'Yvetot,  d'Amonot,  Péricat,  Graadi- 
dier,  L.  Clément  sur  la  carte  confédérale  dans  la  Voix  du  Peuple, 
1910,  nos  506,  507,  509,  510,  511  ;  1911,  n»  538. 

(2)  Voix  du  Peuple,  1909,  n"  480. 
'3   Compte  reiidu,  p.  197  et  s. 


CHAPITRE    V.    LE    LIVRET    CONFÉDÉRAL  379 

pagande,    il     ne   fat  pas   adopté   :    le  Congrès    le  renvoya  pour 
étude  au  comité  confédéral  (1). 

En  exécution  de  celle  décision,  A.  Merrheim,  secrétaire  de 
rCnion  des  métaux,  fut  chargé,  par  le  comité  confédéral,  de  rédi- 
ger un  rapport  sur  la  question  (2).  Son  projet  n'aboutit  pas  :  il  y 
eut  renvoi  à  la  Conférence  extraordinaire  des  Bourses  et  Fédéra- 
tions (1909),  en  exécution  d'un  vole  du  Congrès  confédéral  de 
Marseille  (1908)  (3).  Cette  Conférence  élabora  enfin  une  réglemen- 
tation à  échéance  au  l*"'"  janvier  1910  (4). 

La  Commission  confédérale  avait  proposé  les  deux  règles  sui- 
vantes :  1°  un  timbre  unique  obligatoire  pourles  Fédérations  avec 
:arte  confédérale  facultative;  2°  un  timbre  spécial  pour  les  Bourses 
iveo  un  livret  obligatoire  de  Syndicat.  La  Conférence  aboutit,  non 
jans  quelque  difficulté,  à  établir  une  règle  unique  et  absolue  : 
"unité  et  l'obligation  du  livret  confédéral  avec  timbres  confédé- 
raux obligatoires  pour  les  Bourses  et  Fédérations. 

Par  application  de  la  règle  supprimant  les  Bourses  locales  en 
tant  qu'unités  confédérales,  le  Congrès  confédéral  de  1912  a  dé- 
cidé qu'à  partir  du  l"  janvier  1913,  il  ne  serait  plus  distribué 
ju'un  timbre  par  département  au  nom  de  l'Union  départemen- 
ale.  D'autre  part,  fut  volée  celte  autre  disposition,  sur  \-  rapport 
le  la  commission  de  révision  des  statuts  : 

«  Pour  les  organisations  ayant  leur  siège  dans  un  département 
jù  il  n'y  a  ni  Bourses,  ni  Unions  de  Syndicats,  les  Fédérations 
)rendront  à  la  C.  G.  T.,  au  même  prix  que  les  Bourses  du  Ira- 
ail,  des  timbres  qui  leur  seront  adressés  eu  même  temps  que  les 
imbres  fédéraux.  Ces  timbres  seront  établis  éventuellement  au 
lom  de  l'Union  qui  sera  ultérieurement  constituée.  » 
Depuis   cette    réglementation,  les   livrets   des   syndiqués,  qui 


(1)  De  nombreuses  organisations  dissimuleraient  le  ctiiffre  de  leurs 
idhérents  pour  diminuer  le  taux  de  leurs  cotisations  confédérales  (V.  no- 
amment  le  rapport  fédéral  des  Bourses  au  Congrès  Confédéral  de  Mar- 
eille    190S),   Compte  rendu,  p.  45 

(2)  Le  rapport  de  Merrheim  :  «  Pour  l'application  du  timlire  confédéral  », 
i  été  publié  dans  le  Compte  rendu  du  Congrès  de  Marseille,  p.  71  et  s. 

(3)  Compte  rendu,  p.  226. 

(4)  Compte  rendu  de  la  Conférence,  p.  24  et  s.,  p.  44  et  s.,  p,  80  et  s. 
\t.  la  discussion  au  Congrès   Confédéral  de  Toulouse  (1910),  p»-  335  et  s. 


580       LIVRE    IV.     —    LA    CONFÉDÉRATION    GÉNÉRALE    DU    TRAVAl 

jusqu'aloi's  étaient  presqu'aussi  nombreux  par  leurs  formes  qti 
les  Syndicats  et  Fédérations,  ont  été  unifiés  :  il  n'y  a  plus,  e: 
principe,  qu'un  livret,  le  livret  confédéral,  u  Unification  vrai 
ment  simplificatrice  »,  a  écrit  Yvelot,  secrétaire  de  la  section  de 
Bourses.  Sur  ce  livret  (qui  est  remis  au  travailleur  au  momen 
de  son  adhésion)  le  trésorier  colle,  chaijue  fois  que  le  syndiqu 
vient  paver  sa  cotisation,  deux  timbres  mobiles,  l'un,  de  couleu 
rose,  qui  j)orte  le  nom  de  l'Union  locale,  l'autre,  de  couleur  rouge 
qui  porte  le  nom  de  la  Fédération  profe>sionnelle  auxquelle 
appartient  le  Syndicat.  «  De  ce  fait,  le  Syndicat  ne  remplissan 
pas  la  double  obligation  adhésion  à  son  Union  locale  et  à  sa  Fé 
dération  professionnelle)  laisserait  inévitablement  en  blanc  un 
partie  de  la  case  de  la  carte  confédérale  alfeclée  à  l'apposition  d 
timbre,  puisque  sur  cette  case  il  n'y  aurait  que  le  timbre  de  l'un 
ou  l'autre  des  sections  (1),  »  Comme  l'a  fait  remarquer  le  secré 
taire  confédéral  Jouhaux.  «  l'apposition  des  deux  timbres  former 
un  label  complet  permettant  de  se  rendre  compte,  à  première  vuf 
si  le  syndiqué  appartient  à  une  organisation  remplissant  la  Irip 
obligation  exigée  par  les  statuts  confédéraux  (2  .  » 

Les  livrets  confédéraux  (appelés  aussi  cartes  confédérales)  501 
distribués  par  les  Fédérations  professionnelles  aux  Syndicats  q' 
les  composent,  puis  répartis  par  les  secrétaires  de  Syndicats  ent 
les  syndiqués.  Aux  trésoriers  de  Fédérations  incombe  la  missi( 
de  remettre  aux  trésoriers  de  Syndicats  les  timbres  de  la  secti( 
des  Fédérations  qui  doivent  être  apposés  dans  la  parlie  supérieu 
des  cases  do  la  deuxième  page  de  la  carte  ;  aux  secrétaires  ou  tr 
soriers  des  Unions  de  Syndicats  incombe  celle  de  remettre  aux  ; 
crétaires  de  Syndicats  les  timbres  de  la  section  des  Bourses  q 
devront  être  collés  dans  la  partie  inférieure  de  ces  cases  (3). 

L'emploi  du  livret  confédéral  se  rattache  aux  principes  gén  • 
raux  du  syndicalisme  ;  il  est  destiné,  dans  l'intention  de  ses  pr 
moteurs,  à  apprendreaux  ouvriers  qu'ils  doivent  faire  prédomii  ' 
leur  qualité  de  salariés  sur  leur  qualité  d'ouvriers  de  tel  méti  . 

(tj  Compte  rewiu  de  la  Conférence,  p.  81. 

(2)  L    JociiAux,  La  carie  et  le  timbre    Voix  du  Peinte,  1910,  n"  485  . 

(3)  Le  livret  confédéral,  qui  est  établi  pour  deux  ans,  est  vendu  0.5C 
par  la  section  des  Bourses. 


CHAPITRE    V.     —    I,E    LlVRl.T    CONFÉDÉRAL  581 

Noire  syndicalisme,  a  écrit  Louis Grandier,  qui  fut  secrétairedela 
ourso  du  travail  de  Saint-Denis,  verse  parfois,  tropsouvent,  dans 
n  corporatisme  condamnable.  Et  c'est  surtout  contre  le  corpora- 
sme  que,  dans  l'esprit  de  beaucoup,  devrait  être  instituée  la 
jrte  confédérale.  C'est  contre  lui  qu'elle  doit  être  maintenue...  car 
le  modifie  du  tout  au  tout  les  rapports  entre  les  Syndicats  et  les 
yndiqués  confédérés.  Elle  fait  que  ceux  des  travailleurs  groupés 
ms  la  G.  G. T.,  et  qui  ne  se  connaissent  point,  voient  qu'ils  sont 
1  présence  de  camarades  quand  ils  rencontrent  d'autres  Iravail- 
urs  porteurs  de  la  même  carte  qu'eux.  Elle  est  le  lien  qui  unit 
lire  eux  tous  les  membresde  la  grande  famille  confédérale  (1).  » 

(Il    L.    Grandidier,     La    carte   confédiraïe     [Voix   du     Peuple,    1910, 
507). 


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CHAPITRE  VI 


La  maison  des  Fédérations  (i; 


A  la  suite  de  la  publication  d'un  numéro  antimilitariste  (pour 
«  le  départ  de  la  classe  x)  de  la  Voix  du  Peuple  et  du  dépôt, 
pour  la  venle,  du  Manuel  (antimilitariste)  du  5o^af  dans  les  bu- 
reaux de  la  Bourse  du  travail,  la  C.  G.  T.  fut  expulsée  de  l'im- 
meuble municipal  de  la  rue  du  Cbàteau-d'eau  par  arrêté  du  pré- 
fet de  la  Seine,  à  la  date  du  12  octobre  1905,  Les  fonds  manquant 
pour  assurer  le  loyer  du  nouveau  local,  cité  Riverin,  puis  rue  de 
la  Grange-aux-Belles,  et  l'achat  d'un  mobilier,  le  premier  soin 
des  deux  secrétaires  Gritfuelhes  et  Yvetot),  du  secrétaire  du  jour- 
nal (E.  Pouget)  et  du  trésorier  (Lévy)  fut  des'  «imposer  de 
2a  francs  par  mois  pour  que  la  C.  G.  T.  ne  soutTrîl  point  de  cette 
expulsion  »  (2).  Ensuite,  il  fut  décidé  entre  ces  quatre  fonction- 
naires que  tous  leurs  efforts  tendraient  à  l'édification  d'une 
«  maison    des  Fédérations  «  qui   serait,  ou   deviendrait,  la  pro- 


(1 ,.  V.  Griffcblhbs,  La  maison  des  Fédérations  Voix  du  Peuple,  1906, 
n"  315)  ;  La  maison  des  Fédérations  (eod.  loc]  n°  320)  ;  V.  G.  Service 
inédico-cliirurgical  de  la  maison  des  Fédérations  {eod.  loc,  1907,  n°  332). 
V.  Rapport  du  Comité  confédéral  au  Congrès  d'Amiens  ;t906  ,  Compte 
rendu  du  Congrès,  p.  4  et  s.  ;  G.  G.  T.  Rapports  dea  eomités  et  des  Com- 
missions pour  l'exercice  1908-1910  présentés  au  XYII^  Congrès  corporatif 
(Toulouse,  1910).  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  5  et  s.,  p.  77  et  s.  Compte 
rendu  de  la,  Conférence  et  des  Fédérations  de  la  Bourse  du  travail  (1909, 
p.  63  et  s.  85  et  s.  90  et  s.  106  et  s. 

(2  Rapport  Fédéral  au  Congrès  confédéral  d'Amiens,  Compte  rendu, 
p.  35. 


58 1     LivRi:  IV. 


LA    COXFKDERATION    GKNliRAlE    DU    TRAVAIL 


priété  commujie  des  groupements  confédéraux.  Les  difficultés 
d'ordre  syndical  n'ayant  pu  êlre  tournées,  les  pront^oteurs  de 
celte  idée,  en  particulier  GritTuellies,  secrétaire  général  de  la 
G.  G.  T.,  décidèrent  de  fonder  entre  eux  une  société  indépen- 
dante de  la  C.  G.  T.,  pour  acheter  des  terrains  et  l'immeuble 
de  la  Rue  Grange-aux-Belles  :  une  Société  civile  fut  fondée 
entre  GrilTuelhes  (cuirs  et  peaux).  Sauvage  (mouleurs)  et  Lefèvre 
(bijouterie).  La  majeure  partie  des  fonds  avait  été  avancée 
par  un  ingénieur  de  la  Compagnie  parisienne  du  gaz,  M.  Lou- 
zon,  un  ancien  allemaniste  rallié  à  l'unité  socialiste  (t). 

Une  imprimerie,  un  service  de  librairie,  puis  une  clinique  mé- 
dico-chirurgicale (celle-ci  fut  ouverte,  le  15  février  1907,  sous  la 
direction  du  D""  Dupinet)  ont  été  installées  dans  ces  locaux  :  «  le 
bénéfice,  le  jour  où  le  matériel  sera  payé,  servira  à  faire  vivre  la 
Maison  des  Fédérations  (2)  ».  A  la  même  époque  fui  organisée 
une  tombola  (qui  réussit  assez  mal)  pour  faire  construire  une 
grande  salle  de  réunion. 

Dans  l'impossibilité  de  trouver  les  fonds  nécessaires,  la  C.  G. 
T.,  qui,  syndicalement,  était  substituée  à  la  Société  GrilTuelhes  et 
C^*,  décida  de  céder  le  terrain  de  la  rue  Grange-aux-Belles  à  l'Union 
de  Syndicats  de  la  Seine  qui,  de  son  côté,  poursuivait,  à  l'aide 
d'une  sur-colisalion  imposée  aux  Syndicats,  l'édification  d'une 
Bourse  du  travail  autonome  sous  le  nom  de  Maison  des  Syn- 
dicats. Le  comité  confédéral  (les  deux  sections  réunies)  avait  pris 
cette  décision  dans  les  termes  suivants,  à  la  date  du  19  avril 
1912: 

«  La  C.  G.  T,  cède  à  l'Union  des  Syndicats  de  la  Seine  le  ter- 
rain de  la  rue  Grange-aux-Belles  pour  la  liquidation  de  la  créance 
Louzon. 

«  La  C.  G.  T.  entre  dans  la  nouvelle  Société  ayant  pour  apport  le 
capital  représentant  les  divers  services  de  la  Maison  des  Fédéra- 
tions, capital  lui  donnant  une  part  administrative  dans  la  gestion 
de  la  nouvelle  Société,  proportionnée  à  cet  apport. 

«  Dans  la  transformation  probable  de  la  Maison  des  Fédérations 


(Ij  Voir  les  Petites  affiches,  n"  du  14  novembre  1907, 

(2)  Rapport  Confédéral  au  Congrès  d'Amiens,  Compte  rendu,. ç.  5, 


CHAPITRE    VI.    LA    MAISON    DES    FliDERATlONS  585 

en  Maison  des  Syndicats,  la  nouvelle  Société  devra  réserver  en 
nonnbre  suffisant  des  locaux  pour  le  logement  des  Fédérations  ac- 
tuellement locataires  et  pour  celles  à  venir. 

«  Les  locaux  devront  être  disposés  pour  que  puisse  s'élablir  une 
vie  fédérale  et  confédérale  indépendante  de  la  vie  des  Syndi- 
cats. » 

Cette  fusion  fut  votée,  sous  certaines  réserves,  par  le  comité 
général  de  l'Union  des  Syndicats  de  la  Seine,  en  1912  (I).  Elle  fut 
confirmée  par  le  Congrès  confédéral  de  1912. 

(1)  Bulletin  Officiel  de  l'Union,  1912,  n°^  81  et  ^2. 


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Ll\  RE  V 

LES  MOYENS  DE  LUTTE 


CHAPITRE  PREMIER 
L'Action  directe. 


Action  émeutière  dans  la  rue,  action  économique  contre  le  pa- 
tron et  contre  l'Etat,  synonyme  d'anarchie,  de  bris  d'outils,  de 
détérioration  de  produits,  d'anti-parleraentarisme,  l'action  di- 
recte a  plusieurs  sens  et,  peut-on  dire,  plusieurs  physionomies  : 
aussi  n'en  voit-oft  pas  l'unité.  Au  sens  le  plus  courant,  c'est  toute 
action  violente  des  ouvriers  détruisant  des  outils  ou  manifestant 
dans  la  rue  ;  mais  ce  sens  simplifié,  et  quelque  peu  diffamatoire, 
les  ouvriers  ne  l'admettent  pas  ;  ils  prétendent  à  une  signification 
plus  riche,  plus  morale.  Us  disent  :  action  direcle,  comme  ils 
pourraient  dire:  action  syndicaliste  ou  action  révolutionnaire  ; 
comme  un  républicain  dit  :  action  nationale.  Toute  action  menée 
par  le  Syndicat  au  nom  du  métier  est  pour  eux,  qu'elle  soit  vio- 
lente ou  non,  une  action  direcle.  Comme  l'a  écrit  Louis  Niel 
(ancien  secrétaire  de  la  G.  G.  T.),  la  «  vraie  forme  de  l'action  di- 
recle, c'est  tout  simplement  la  forme  syndicale  avec  toutes  ses 
conséquences  »  (1).  L'action  directe,  dit  également  Emile  Pouget, 
(ancien  secrétaire  de  la    Voix  du  Peuple),  «  c'est  purement  l'ac- 

(1)  L.  NiEL,  signe  des  temps    Action  directe,  1903,  n»  3). 


588  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LXJTIE 

tion  syndicale  1)  »,  c'est  «  toute  manifestation  s[)onlanée  ou  réHé- 
chie  de  la  volonté  ouvrière  »  (2). 

Ainsi  entendue,  restituée  dans  la  plénitude  de  son  sens,  lac- 
lion  directe  s'entend  de  toutes  les  manifestations  syndicales, 
quelles  qu'elles  soient,  grève,  discussion  pour  relever  les  salaires, 
agitation  ou  manifestation  pour  faire  voter  une  loi,  sabotage, 
boycottage.  L'action  directe  n'est  pas  une  manifestation  particu- 
lière de  l'activité  ouvrière,  ni  un  des  moyens  de  tactique  s'ajou- 
lanl  à  ceux  qui  viennent  d'être  énumérés.  C'est  le  nom  commun 
donné  aux  diverses  manifestations  ouvrières  lorsqu'elles  sont  me- 
nées exclusivement  par  des  ouvriers. 

Si  l'on  veut  savoir,  dans  tel  cas,  s'il  y  a  eu  action  directe,  ce 
n'est  pas,  on  le  voit,  l'objet  ou  l'intérêt  de  la  manifestation  qu'il 
faut  chercher,  ni  la  forme  ou  le  caractère  du  résultat,  ni  même 
enfin  la  procédure,  mais  celui  ou  ceux  (jui  ont  agi.  C'est  ainsi 
qu'une  loi  votée  par  les  Chambres  pourra  être  considérée  par  les 
théoriciens  ouvriers  comme  rentrant  dans  l'action  directe  —  quoi- 
qu'ils fassent  de  l'action  parlementaire  le  type  de  l'action  indi- 
recte —  lorsqu'elle  sera  le  gain  d'une  «  pression  »  ouvrière  syn- 
dicale sur  les  pouvoirs  publics.  L'action  directe  est  donc  une 
méthode,  la  méthode  qui  donne  son  unité  à  toute  l'aclivilé  ou- 
vrière ;  elle  est  en  même  temps  une  philosophie  qui  tient  en  ces 
quelques  mois  :  l'émancipation  des  travailleurs  sera  l'œuvre  des 
travailleurs  eux-mêmes.  Dans  ces  conditions,  son  étude  doit 
naturellement  précéder  celle  des  divers  moyens  tactiques,  puisque 
c'est  elle  qui  sert  à  les  classer   s])éciriquement  et  à  les  légitimer. 

La  théorie  de  l'action  directe  est  concrète  ou,  si  l'on  préfère, 
pragmatique  :  elle  est  l'expression  non  pas  d'une  convenance  in- 
tellectuelle, mais  d'une  manière  d'être  de  la  classe  ouvrière.  For- 
mée peu  à  peu  au  cours  des  luîtes  menées  par  les  groufiements 
syndicaux  pour  obtenir  des  améliorations  matérielles  et  morales 
et  s'organiser  administrativement,  esquissée  par  l'Internationale, 
elle  n'a  été  formulée  systématiquement  qu'après   la  fondation  de 


(1)  E.  PoLGET,  L'Action  directe    s.  d.  —  1910  ,  p.  4. 

(2)  E.  PouGET,  La  ConféJéiation  (jénérale  du  Travail  (.l'-^OS).  P-  36. 
Cf.  Encijcl'>péi'>e  du  mouvement  syndicaliste,  dirigée  par  V.  Gritfuellies  et 
L.  Jouliaux,  V»  Action  directe. 


CHAPITRE    1.    l'action    DIRECTE  589 

la  C.  G.  T.,  c'est-à-dire  au  moment  où  la  classe  ouvrière  ayant 
constitué  son  unité  a  pu  naturellement  avoir  l'ambition  d'être 
autonome. 

Plus  anciennes  que  la  C.  G.  T.,  les  origines  de  la  théorie  de 
l'action  directe  remontent  pratiquement,  au  point  de  vue  ouvrier, 
à  l'Internationale  des  travailleurs,  à  ce  considérant  célèbre  de  ses 
statuts  déjà  rappelé:  «  l'émancipation  des  travailleurs  sera  l'œuvre 
des  travailleurs  eux-mêmes  »,  considérant  inspiré  lui-même  de 
la  conclusion  du  Manifeste  communiste  de  K.  Marx  et  Engels  : 
«  Prolétaires  de  tous  les  pays,  unissez-vous  ».  L'Association  in- 
ternationale, la  première,  engagea  tous  les  ouvriers  à  s'unir  entre 
eux  pour  résoudre  par  la  solidarité  et  l'éludî  le  <ï  problème  »  de 
leur  «  servitude  politique,  morale  et  matérielle  ».  Cet  a[)pel  à 
«  l'union  fraternelle  entre  les  travailleurs  des  diverses  contrées  », 
n'était-ce  pas  déjà  la  revendication  par  la  classe  ouvrière  de  son 
autonomie  sociale,  une  négation  de  l'utilité  du  concours  de  la 
bourgeoisie,  de  l'Etat? 

Cette  négalion  fut  d'abord  provisoire  et  partielle.  Sous  l'influence 
des  blanquisfes  en  particulier,  l'Internalionalesortitde  l'abslentio- 
nisme  et  prit,  notamment  en  France,  vers  la  fin  de  l'Empire,  un 
caractère  électoral  et  politique.  A  l'action  professionnelle  fut  alors 
alliée  l'action  politique  ;  il  y  eut  collaboration  avec  des  bourgeois, 
tantôt  l'une,  tantôt  l'aulrede  ces  actions  cherchant  à  subordonner 
sa  rivale,  contrairement  aux  intentions  des  fondateurs,  de  ïolain 
el  de  ses  camarades,  qui  estimaient  que  l'Internationale  devait 
n'être  qu'ouvrière,  c'est-à-dire  a-bourgeoise  el  a-polilicienne  (1). 

Les  deux  tendances,  la  politique  el  la  professionnelle,  d'abord 
parallèles,  ensuite  fondues,  puis  côte  à  (ôte  hostiles,  finirent  par 
diverger  complètement  :  deux  noms  restent  attachés,  avant  la 
Commune,  à  cette  divergence,  celui  do  Marx  et  celui  de  Bakou- 
nine.  Sur  le  disciple  de  Proudhon,  Marx  l'emporta  tout  d'abord  : 
au  Congrès  international  de  La  Haye,  en  1872,  il  fit  expulser  ses 
adversaires  ;  mais  ceux-ci,  avec  Bakounine,  assemblés  en  contre- 

(1)  Dans  le  premier  n°  de  l'éphémère  journal  l'Action  directe  (1903), 
4'action  directe  est  considérée  comme  un  retour  à  l'Association  internationale 
des  travailleurs. 


390  UXWE   V.    LES    MOYENS    DE   LUTTE 

Congrès  régional,  à 'Genève,  en  1873,  prononcèrent  la  déchéance 
du  Conseil  général  de  rinternationale,  qui,  sur  l'instigation  de 
Karl  Marx,  avait  été  transféré  à  New- York.  Désormais  les  deux 
tendances  qui  se  disputaient  à  l'intérieur  de  l'unité  internationale 
auront  chacune,  après  quelques  années  d'entente,  un  développe- 
ment particulier  :  à  Marx  et  aux  sections  s'inspirant  de  lui  se  rat- 
tachera le  parti  socialiste,  appelé  aujourd'hui  l'Internationale 
ouvrière,  avec  un  programme  dont  l'article  essentiel  est  la  con- 
quête des  pouvoirs  publics;  à  Bakounine,  à  la  Fédération  juras- 
sienne, qui  fut  fondée  sous  son  inspiration,  l'anarchisme  sans 
cadres  (Kropotkine,  Grave),  la  C.  G,  T.  avec  son  syndicalisme 
a- parlementaire,  le  parti  du  travail  (l'expression  est  d'Emile  Pou- 
get)  opposé,  par  principe,  à  toute  action  politique,  à  toute  agita- 
tion électorale.  C'est  à  ces  premiers  jurassiens,  et  à  leurs  conti- 
nuateurs immédiats,  qu'est  due  la  mise  en  œuvre  du  considérant 
de  l'Internationale  ;  c'est  eux  qui  précisèrent,  accusèrent  la  ten- 
dance fédéraliste  des  sections  internationales,  donnèrent  une 
forme  administrativeà  l'anarchisme  immanent  de  tous  ces  groupe- 
ments. Critique  de  l'Etat,  devoir  pour  la  classe  ouvrière  de  mener 
une  action  exclusivement  économique,  voilà  tout  le  fédéralisme 
jurassien,  mais  épuré  et,  au  vocabulaire  près,  la  théorie  de 
l'action  directe. 

Les  ouvriers  disent  qu'ils  ne  doivent  compter  que  sur  eux- 
mêmes,  parce  que  les  lois  sont  inefficaces  et  l'Etat  impuissant, 
parce  qu'il  y  a  contradiction  profonde  entre  la  démocratie,  basée 
sur  l'inégalité  économique,  et  les  intérêts  de  la  classe  ouvrière, 
victime  de  cette  inégalité.  La  puissance  révolutionnaire  de  réno- 
vation sociale,  les  syndicalistes  pensent  que  seule  la  classe 
ouvrière  la  possède  ;  et  ils  la  manifestent  non  seulement  parla 
lutte,  mais  aussi  et  surtout  pir  les  diverses  organisations  auto- 
nomes qui,  à  l'Etat,  substituent  les  institutions  ouvrières.  A  la 
base  de  la  théorie,  il  y  a  donc  une  critique  politique. 

Ici  il  faut  remonter  à  Proudhon  qui,  dans  la  Capacité  politique 
des  classes  ouvrier  es  {iS%o)  (l)a  montré  que  les  monarchistes,  pro- 


(1)  On  doit  rappeler  que  Saint-Simon  et  surtout  Fourier  étaient  absolu- 
ment indifféreuts   en  matière  politique.   V,   notamment  :  Focrter,    Traité 


CHAPITRE    1.    l'action    DIRECTE  391 

moteurs,  puis  soutiens  de  l'Empire  né  d'un  coup  d'Etat,  n'étaient 
pas  plus  hostiles  au  prolétariat  que  le  parti  d'opposition  républi- 
caine lui-même.  «  Les  exhumés  du  Gouvernement  provisoire, 
écrivait-il,  ne  se  sont  pas  montrés  plus  ardents,  en  mars  1864, 
contre  les  candidatures  ouvrières,  que  les  chefs  de  la  féodalité 
financière  n'ont  fait  depuis  douze  ans,  contre  les  plans  écono- 
miques des  démocrates  (1)  ».  Puisqu'il  y  a  scission  entre  les  ou- 
vriers et  les  divers  partis,  quel  est  le  devoir  des  classes  ouvrières 
«  excommuniées  «  politiquement  ?  Il  répondait  :  accepter  la  ré- 
probation de  la  bourgeoisie,  et  d'injure  la  transformer  en  moyen 
de  libération.  Voilà  où  la  pensée  de  Proudhon  s'est  rencontrée 
avec  les  promoteurs  de  l'Internationale.  Le  devoir,  c'était  dese  sé- 
parer de  tous  les  partis  bourgeois.  «  La  séparation  que  je  recom- 
mande est  la  condition  même  de  la  vie.  Se  distinguer,  se  définir, 
c'est  être,  de  même  que  se  confondre  et  s'absorber,  c'est  se 
perdre  (2).  »  Il  précisait:  «  Il  faut  avant  tout  que  la  classe  ou- 
vrière sorte  de  tutelle  et  que,  sans  se  préoccuper  davantage  de 
ministère  ni  d'opposition,  elle  agisse  désormais  et  exclusivement 
par  elle-même  et  pour  elle-même  (3)  ».  Conclusion  :  rejeter  toute 
action  parlementaire  :  «  L'appât  de  la  tribune  publique,  auquel 
le  peuple  s'est  laissé  séduire,  n'a  été  qu'ua  leurre;  toutes  ses  esj>é- 
rances  ont  été  trahies  par  ses  représentants,  et  elles  le  seront  tou- 
jours... il  n'y  a  rien  à  faire  pour  nous  au  Corps  législatif  4).  » 


de  l'association  domestique  agricole  (1S22)  ;  Villegardelle,  Besoin  dea 
Communes  ;  impuissance  de  la  politique  à  les  satisfaire  (1834  ,  publica- 
tion annoncée,  dans  une  notice  fouriériste  comme  une  étude  destinée  à 
f  désabuser  de  la  politique  ».  Débâcle  de  la  jiolitique  en  Finance  (1835, 
(sans  nom  d'auteur),  brochure  sociétaire  où  fauteur  marque  avec  «  joie 
la  désertion  qui  se  manifeste  dans  le  domaine  de  la  politique  et  le  discré- 
dit où  tombent  les  controverses  constitutionnelles  et  administratives  * 
fp   3;. 

(1)  Proudho.'«,  Les  démocrates  assermentés  et  les  réfractaires  (1863). 

;2)  P.  2:33. 

(3y  P.  241. 

(4)  P.  267.  —  Déjà  au  moment  de  rélection  à  la  Présidence  de  la  Répu- 
blique, Proudhon  avait  proposé  dans  le  Peuple,  soit  de  voter  pour  Ca- 
vaignac,  soit  de  ne  pas  voter  du  tout.  »  En  ne  votant  pas,  la  démocratie 
socialiste  frappait  le  monde  par  un  acte  éclatant  de  scepticisme  politique, 
elle  abjurait  son  gouveruementalisme.  »  (Confessions  d'un  révolution- 
naire ^1850),  p.  244). 


502  LIVRE    V.     —    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

On  sait  que  le  serment  de  fidélité  à  l'Empire  était  exigé  de  tous 
les  députés  au  moment  de  siéger.  N'était-ce  pas  imposer  à  cor- 
tains  d'entre  eux  un  faux  serment?  Cesernient  des  républicains 
à  l'Empire,  partant  ce  faux  serment  à  l'Empire,  Proudhon  pensait 
qu'il  conduirait  nécessairement  les  élus  au  parjure  à  l'égard  des 
républicains.  Voilà  quel  élait  son  principal  argument  pour  rejeter 
le  parlementarisme.  On  aurait  tort  toutefois  de  ne  considérer 
l'opinion  de  Proudhon  que  dans  son  rapport  avec  cette  règle  cons- 
titutionnelle, encore  qu'il  ait  insisté  fortement,  essentiellement, 
sur  l'immoralité  de  ce  vœu  de  loyalisme,  et  violemment  pris  à 
parti  tous  les  <i  assermentés  »,  depuis  l'orléaniste  Thiers  et  le  lé- 
gitimiste Berryer  jusqu'aux  républicains  J.  Favre  et  Pellefan,  au 
j)oinl  même  de  ne  paraître  défendre  l'abstention  parlementaire 
qu'on  raison  de  cette  immoralité.  Si  la  Capacité  des  classes  ou- 
vrières, qui  déborde  les  circonstances  du  moment,  re.ste  encore  la 
meilleure  Introduction  au  syndicalisme  contemporain,  c'est 
qu'elle  contient  une  pensée  indépendante  de  ces  circonstances. 

Tout  le  livre  de  Proudhon  a  eu  pour  objet  de  faire  connaître 
«  l'idée  spécifiquement  ouvrière  »,  l'idée  du  prolétariat,  originale 
et  sans  lien  avec  le  bonapartisme  et  le  républicanisme  de  l'oppo- 
sition :  en  face  du  gouvernement  et  de  l'opposition,  il  a  posé  une 
classe  ouvrière  autonome,  avec  une  capacité  politique  attestée  par 
le  développement  du  mutuellismeau  caractère  et  aux  tendances  in- 
compatibles avec  l'autorité,  l'indivisibilité  et  la  centralisation  du 
pouvoir,  l'insolidarité  économique,  la  subalternisation  du  travail 
par  le  capital.  Un  autre  ordre,  une  autre  liberté,  une  autre  unité, 
voilà  ce  que  la  classe  ouvrière  doit  nous  apporter  ;  de  nouveaux 
principes  qui  n'ont  rien  de  commun  avec  ceux  de  la  bourgeoisie. 
«  Je  conclus,  écrivait  fermement  Proudhon,  que  l'idéal  politique 
et  économique  poursuivi  par  la  démocratie  ouvrière  n'étant  pas 
le  même  que  celui  auquel  s'acharne  en  vain  depuis  soixante- 
dix  ans  la  classe  bourgeoise,  nous  ne  pouvons  figurer,  je  ne  dis 
pas  seulement  dans  le  même  Parlement^  même  dans  la  même 
opposition  ;  les  mots  chez  nous  ont  un  autre  sens  que  chez  ceux- 
là  ;  que  ni  les  idées,  ni  les  principes,  ni  les  formes  do  gouverne- 
ment, ni  les  institutions  et  les  mœurs  ne  sont  les  mêmes  (1  j » 

Cl    Op.  cit.,  p.  241. 


4 


CHAPITRE    1.    l'action    DIRECTE  393 

Ne  peut-on  dire,  en  effet,  que  le  principe  qui  anime  une  oppo- 
sition socialiste  parlehientaire,  est  le  principe  même  sur  lequel 
repose  le  gouvernement?  M'use-t-elle  pas  de  la  loi,  de  l'autorité? 
Les  socialistes  sollicitent  l'intervention  du  pouvoir  contre  les  pa- 
trons ;  ils  proposent  des  lois,  dites  :  lois  ouvrières.  N'est-ce  pas 
sur  le  terrain  légal  que  les  socialistes  parlementaires,  même  les 
plus  révolutionnaires,  placent  tout  débat,  aussi  bien  les  revendi- 
cations ouvrières  particulières  que  les  interpellations?  D'autre 
part,  ne  peut-on  ajouter  qu'en  combattant  le  pouvoir  ils  le  for- 
tifient? En  l'améliorant  au  profit  des  ouvriers,  ils  le  font  durer. 

Ce  que  Proudhon  disaitde  Topposilion  républicaine  sous  l'Em- 
pire, ne  peut-on  le  répéter  de  l'opposition  socialiste,  sous  la  Ré- 
publique? {(  Ainsi,  forcée  par  son  principe  qui  lui  est  commun  avec 
le  gouvernement  de  voter  le  budget  dans  son  ensemble,  l'opposi- 
tion se  réduit  à  faire  au  pouvoir  une  guerre  de  chicane  (i).  « 
Sans  doute  les  socialistes  parlementaires  ne  votent  pas  le  budget, 
mais  ils  le  critiquent,  y  proposent  des  suppressions  et  des  addi- 
tions :  en  fait,  c'est  comme  s'ils  le  votaient  (2).  Proudhon  disait 
encore  :  c  Qui  vole  le  budget  se  prononce  nécessairement  pour 
le  svstème  ;  qui  affirme  celui-ci  suppose  du  premier  coup  celui- 
là.  Le  débat,  toujours  plus  ou  moins  acrimonieux, auquel  se  livrent 
chaque  année  l'opposition  et  le  ministère,  n'est  que  pour  l'acqui-t 
de  la  conscience  bourgeoise,  qui  veut  que  le  budget  soit  vérifié, 
discuté  et  voté  :  débat  inutile  qui  jamais  ne  touche  aux  principes 

(1)  Op.  cit.,  p.  319. 

2;  Le  Congrès  socialiste  international  d'Amsterdam  fl904)  vota,  sur  la 
proposition  des  Allemands,  la  motion  suivante,  dite  de  Dresde  (du  nom  de 
leur  Congrès  où  elle  avait  été  adoptée)  :  «  Le  parti  décline  toute  responsa- 
bilité quelle  qu'elle  soit  dans  les  conditions  politiques  et  économiques  ba- 
sées sur  la  production  capitaliste,  et  ne  saurait,  par  suite,  approuver  au- 
cun des  moyen»  de  nature  à  maintenir  au  pouvoir  la  classe  dominante  » 
(Compte  rendu  analytique  (1904  ,  p.  115.  Cf.  Edgard  Milhadd,  La  Tac- 
tique Socialiste  et  les  décisions  des  Congrès  internationaux  (1905), 
p.  83.  —  A  leur  Congrès  national  de  Nuremberg  (1909  les  socialistes  alle- 
mands, fidèles  au  principe  déjà  voté  au  Congrès  de  Lubeck  1901)  ont  dé- 
cidé que  les  membres  du  Parti  devaient  refuser  le  budget  au  Reichetag, 
et  dans  les  landtags  particuliers.  La  règle  a  toujours  été  suivie  pour  le 
Reichstag,  mais  des   infractions  ont  été  quelquefois  commises  dans  les 

j     diètes  locales.  Sur  ce  point,   V.  Bracke,  Nuremberg    et  Magdebourg  [Hu- 

j .  ynanité,  n"  du  7  août  1910'. 

Maxime  Leroy  38 


594  LIVRE    V.     —    T-ES    MOYENS    DK    LUTTE 

et  ne  roule  quesur  des  détails  d'application  ».  Et  ici  le  paysan 
bisontin  écrivait  la  phrase  décisive  :  «  D'accord  sur  les  totaux,  le 
Gouvernement  et  les  partis,  le  ministère  et  l'opposition  ne  dif- 
fèrent que  sur  le  titre  adonner  aux  allocations  et  la  manière  de  les 
motiver.  Or,  ce  sont  justement  les  totaux  que  la  démocratie  ou- 
vrière ne  peut  accorder,  attendu  qu'elle  rejette  le  système  uni- 
taire :  donc  à  quoi  bon  se  donner  des  représentants  (1)?  » 

La  formule  serapprochantle  plusdes  théories  confédérales,  aélé 
donnée  par  le  Bulletin  de  la  Fédération,  dans  un  numéro  de  no- 
vembre 1874.  C^est  la  première  expression  très  nette  de  l'action 
directe  dérivée  doclrinalement  de  Proudhon,  héritier,  en  ce  point 
et  en  quelques  autres,   de  Fourier.  A   la  suite  de  Proudhon  qui 
avait  démontré  «  l'incapacité  révolutionnaire  de   tout  le  gouver- 
nement, par  nature,   immobiliste,   réfractaire  à  toute  inilialive, 
disons  même,  contre-révolutionnaire  »  (2),  J.  Guillaume  montra, 
à  son  tour,  qu'en  se  bornant  à  voter,  les  ouvriers  «  n'ont  d'autre 
organisation  que  celle  qu'ils  reçoiventde  leurs  meneurs  politiques 
pour  les  besoins  de  la  lutte  électorale,  organisation  factice,  étran- 
gère aux  réalités  du  travail  »,  et,  dans  sa  conclusion, 'l'ami  de  Bakou- 
nine  conseillait  à  ses  camarades  de  s'organiser  économiquement,  de 
créer  des  «  sociétés  de  métier  »,  de  recruter  «  l^armée  du  travail, 
une  armée  qui  une  fois  aguerrie  et  disciplinée  sera  en  état  de  te- 
nir tête  à  la  bourgeoisie  et  de  lui  dicter  ses  volontés  ».   H  disait 
encore,  phrases  plus  caractéristiques  :  «  Si  les  ouvriers  veulent 
raccourcir  la  journée  de  travail,  ils  signifient  à  leurs  patrons  leur 
volonté,  et  la  résistance  à  l'armée  du  travail  étant  impossible,  les 
patrons  sont  forcés  de  céder.   S'agit-il  d'augmenter  le  salaire,  de 
prendre  des    mesures  concernant  le  travail  des  femmes  et  des 
enfants,  etc.?  on  emploie  le  même  moyen  :  au  lieu  d'avoir  re- 
cours à  l'Etat  qui  na  de  forces  que  celles  que  les  ouvriers  lui 
donnent,  les  ouvriers  règlent  directement  Vaffaire  avec  la  bour- 
geoisie,  lui  posent  leurs  conditions  et,  par  la  force  de  leur  orga- 
nisation, la  contraignent  de  les  accepter   ». 

Si  l'on  rapproche  ces  quelques  phrases  de  la  détinilion  sui- 


(1)  Confessions  d'un  révolutionnaire  (1850),  p.  58  et  a. 
(2;  James  GniLiAcm,  L'Internationale,  t.  III  (i(909),  p.  247. 


I 


CHAPITRli    I.    —    l'action    DIRECTE  595 

vanle  proposée  par  Dumas,  au  \î°  Congrès  de  l'Union  Fédérale 
de  la  métallurgie  (1903),  on  remarquera  les  similitudes  entre  le 
«  règlement  direct  »  de  J.  Guillaume  et,  l'  «  aclion  directe  »  des  syn- 
^iicalistes  contemporains.  «  L'action  directe,  disait  Dumas,  c'est 
■celle  qu'exercent  sur  les  capitalistes  les  trav^ailleurs,  sans  inter- 
médiaire aucun.  Nous  avons  été  habitués  dans  le  passé  à  chercher 
des  influences  en  dehors  des  rangs  des  travailleurs.  Les  mauvais 
'résultats  que  nous  avons  obtenus  nous  ont  montré  que  les  bour- 
geois ne  voyaient  comme  but  que  les  moyens  d'arriver.  Nous  de- 
mandons aux  prolétaires  de  ne  plus  accepter  d'intermédiaires  et 
•de  faire  leur  besogne  eux-mêmes  (1).   » 

La  critique  de  l'Etat  et  de  la  loi  par  Proudhon,  témoin  des 
journées  de  juin  48,  critique  mise  àjour,  avec  d'autres  conclusions, 
par  les  jurassiens,  nous  la  retrouvons  à  la  base  de  l'action  directe 
des  syndicalistes. 

((  Nous  pensons,  disait  un  rapport  lu  au  Congrès  confédéral  de 
Tours  (1896)  que  la  loi  est  inefficace,  n'étant  jamais  appliquée  lors- 
qu'il s'agit  du  soulagement  des  travailleurs.  Aussi  nous  ne  devons 
compter  que  sur  nous-mêmes  et  c'est  à  nous,  tes  travailleurs,  qu'il 
appartient  de  faire  appliquer  ta  toi  (2).  » 

Cette  citation  n'est  pas  isolée.  On  lit  encore  dans  ce  même  rap- 
port d'autres  passages  non  moins  clairs:  «  Les  travailleurs  ne 
comptant  que  sur  eux-mêmes  n'auront  pas  à  se  soucier  de  décrets 
ei  de  lois  qui  ne  seront  mis  en  vigueur  que  lorsque  le  prolétariat 
sera  assez  organisé  pour  en  assurer  l'organisation.  »  Rattachant 
notre  temps  au  début  de  la  G.  G.  T.,Yvetot,  secrétaire  de  la  section 
confédérale  des  Bourses  du  travail,  a  écrit,  que  toute  loi  «  est  faite 
pour  les  bourgeois  »  ^^3)  et  GritTuelhes  que  l'  a  Etat  est  un  facteur 
d'oppression  (4)  ».  Au  Congrès  confédéral  de  Montpellier  (1902), 
Bousquet,  secrétriire  de  la  Fédération  de  l'alimentation,  disait  que 
«  les  lois,  même  les  meilleures,  ne  valent  rien  ».  Cet  orateur  ex pri- 
maitbien  l'opinion   unanime  du  Congrès  car,  quelques  instants 

(1)  Compte  rendu,  p.  202. 

(2)  Rapport  de  la  Commission  (lutte    pour  l'obtention    d'une   législation 
pour  le  travail.)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  144. 

(3)  A.  B.  G.  syndicaliste,  p.  10. 

(4)  V.  Griffuelhes,  Les  objectifs  de  nos  luttes  de  classes,  p.  20. 


596  LIVRE    V.    —    LES    MOYKNS    DE    LUTTE 

après,  les  délégués  manifestèrent  une  réprobation  qu'indique  le 
compte  rendu,  lorsque  Guérard  dit  :  «  Vous  n'ignorez  ])as  que 
pour  abroger  ui  e  loi  il  en  faut  une  nouvelle  (1)  »  :  tous  pen- 
saient à  la  force  syndicale  mise  au-dessus  des  lois. 

Dans  une  petite  brochure  de  propagande  intitulée  ;  VUnion 
fédérale  des  Ouvriers  métallurgistes  de  France,  est  déconseillé 
et  critiqué  tout  recours  du  prolétariat  à  l'Etat, parce  que  «  les  gou- 
vernants, fussent-ils  animés  des  meilleures  intentions  pour  la 
classe  des  producteurs,  ne  pourraient  jamais,  dans  la  société  ac- 
tuelle, endiguer  ni  mettre  un  ol)stac[e  à  l'iniquité  sociale  don*,  ils 
sont  les  victimes.  »  A  quoi  doivent-ils  donc  recourir?  »  La  bro- 
chure répond  :  «  C'est  sur  soi-même  qu'il  faut  compter,  sur  notre 
action  directe  (2)  ». 

Dans  le  même  sens  déjà,  parlait  un  orateur  au  Congrès  inter- 
national de  la  C.  G.  T.,  tenu  à  Paris  en  1900  :  «  Lorsqu'on  nous 
dit  :  Faites-vous  représenter  dans  les  pouvoirs  publics  de  manière 
que  ceux  qui  vous  représenteront  vous  afTranchissent,  nous  di- 
sons que  cela  détruit  l'esprit  d'initiative,  que  l'homme  qui  se 
borne  à  se  faire  remplacer  perd  son  individualité  et  que,  si  nous 
voulons  accomplir  une  révolution,  il  nous  faut  être  révolution- 
naires nous  mêmes  el  non  par  procuration.  (Approbation)  (3)  .» 
«J'oppose  à  l'aclion  étaliste,  a  écrit  un  rédacteur  des  Temps  Nou- 
veaux, l'action  directe  contre  le  patronat  (4)  ».  Par  l'action  directe, 
dit  encore  GrifTuelhes,  le  travailleur  «  acconjplil  lui-même  son 
elîort  ;  il  l'exerce  personnellement  sur  les  puissances  qui  le  do- 
minent, pour  obtenir  d'elle  les  avantages  réclamés...  l'ouvrier 
crée  lui-même  sa  lutte  ;  c'est  lui  qui  la  conduit,  décidé  à  ne  pas 
s'en  rapporter  à  d'autres  qu'à  lui-même  du  soin  de  le  libérer  »  (5). 

Inopinément,  la  question  de  l'utilité  des  lois  fut  posée  au 
X"  Congrès  de  la  Fédération  des  travailleurs  du  verre,  au  cours 
d'une  discussion  sur  les  retraites  ouvrières.   Son  improvisation^ 


(1)  Compte  rendu,  p.  199.  Cf.  eod.  toc,  p.  32. 

(2)  P.  9. 

(3)  Compte  rendu,  p.  48. 

(4)  Temps  nouveaux,  1903,  n"  25. 

(5)  V.  Griffuelhes,  L'Action  syndicaliste,  p.  23. 


CHAPITRE    1.    —    L  ACTION    DIRECTE 


o97 


voilà  ce  qui  donne  sa  valeur  à  celle  rapide  controver.-e  :  elle  per- 
met de  surprendre  la  pensée  ouvrière  dans  sa  spontanéité. 

Après  que  Goujel  eul  dit  que  les  ouvriers  ne  devaient  pas 
«  avoir  confiance  dans  les  gouvernants  »,  le  secrétaire  fédéral 
Deizant  s'écria  que  ce  n'était  pas  «  rendre  un  mauvais  service  à  la 
classe  ouvrière  que  de  l'habituer  à  ne  compter  que  sur  elle-même 
et  à  no  plus  croire  aux  promesses  des  représentants  ».  11  dit  aussi 
qu'il  était  a  lâche  de  compter  sur  les  bourgeois  pour  améliorer 
notre  sort.  »  Le  débat  fut  clôturé  par  cet  ordre  du  jour  qui  in- 
dique quel  rayonnement  avait  l'opinion  de  Deizant  :  «  Le  Con- 
grès reconnaissant  que  malgré  les  plaintes  réitérées  de  la  classe 
ouvrière,  la  bourgeoisie  capitaliste  reste  sourde  à  ses  appels  elque 
tout  ce  que  nous  tenons  de  meilleur  du  passé  a  toujours  été  con- 
quis de  haute  lutte,  engage  la  classe  ouvrière  à  surtout  compter 
sur  elle-même  pour  parvenir  à  son  émancipation  (i).  » 

Le  scepticisme  en  matière  d'action  politique  n'est  pas  spécial  à 
l'organisation  économique  du  prolétariat  ;  son  organisation  po- 
litique le  connaît  également.  J.  Guesde  écrivait  en  1878  que  «  la 
substitution  de  la  forme  républicaine  à  la  forme  monarchique  ne 
saurait  être  tout  au  plus  qu'un  commencement,  le  premier  pas 
pour  la  classe  ouvrière  dont  la  révolution  sociale  est  encore  à 
faire  »  (2).  Ainsi  Proudhon  ne  voulait  voir  dans  la  «  démocratie» 
qu'  «  une  préparation  à  la  République  une  et  indivisible  »  (3).  Et, 
prenant  texte  des  grèves  que  le  gouvernement  ne  laissait  pas  se 
dérouler  librement,  le  rédacteur  en  chef  de  V Egalité  recomman- 
dait aux  ouvriers  français  de  «  s'organiser  en  parti  distinct,  sur  le 
terrain  républicain,  bien  entendu,  mais  loin  des répuhlicams  de 
la  classe  dirigeante  et  co7itre  eux  »  (4).  L'année  suivante,  en 
1879,  invité  à  préciser  sa  conception  de  la  Révolution,  Guesde 
écrivait  qu'elle  se  ferait  «  soit  par  le  bulletin  de  vote,   quoique 


(1)  Compte  rendu,  p.  107  et  s.  —  Cf.  dans  le  même  sens  :  Phllodiibr, 
Histoire  des  Bourses  du  travail,  p.  53;  P.  Delesallb,  Les  deux  méthodes 
du  syndicalisme,  p.  8  et  s.  ;  M.  Pierrot,  Syndicalisme  et  révolution^ 
p.  21  et  s. 

[2,,  J.  GoESDE,  La  République  et  les  grèves  (Paris,  1878),  p.  5. 

(3)  Solution  du  problème  social  (1868),  p,  54. 

(4    Op.  cit.,  p.  20. 


598  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DR    LUTTE 

rien  ne  permette  de  l'espérer  »,  soit  par  «  le  fusil  »  ;  et  il  avait 
soin,  au  surplus,  d'ajouter  qu'elle  ne  pourrait  éclater  que  comme 
la  conséquence  d'une  organisation  préalable  «  des  forces  proléta- 
riennes, organisation  qui  peut  revêtir  toutes  les  formes,  syndi- 
cat, sociétés  de  résistance  et  jusqu'aux  sociétés  coopératives  de 
consommation  »  (1).  Sur  ce  point,  Guesde  n'a  guère  varié,  quoi- 
qu'on en  ait  dit  (2).  Le  19  septembre  1900,  il  écrivait  encore,  dans 
le  Petit  Sou,  sous  ce  titre  :  Un  Congrès  modèle,  ces  lignes  d'un 
pessimisme  bien  syndical  :  «  A  quoi  nous  a  menés  la  guerre  faite 
aux  curés  et  aux  divers  dieux  depuis  des  siècles?  Et  la  guerre 
aux  monarchies  ou  empires  "?  Nous  avons  fait,  sans  nous  en  dou- 
ter, au  prix  souvent  du  plus  généreux  de  notre  sang,  le  jeu  de 
l'unique  ennemi,  la  bourgeoisie,  trop  heureuse  de  voir  les  efforts 
du  prolétariat  s'égarer  contre  des  fortunes  ou  contre  des  fan- 
tômes «.  «  L'Etat,  lit-on  dans  le  programme  de  l'ancien  Parti  ou- 
vrier, n'existe  que  pour  protéger  la  classe  spoliatrice  et  compri- 
mer la  classe  spoliée  (3).  » 

Jaurès  lui-même  a  souvent  parlé  de  la  loi  avec  quelque  dédain. 
Il  a  montré,  un  jour,  en  examinant  le  rôle  des  élus,  qu'il  y  avait 
une  sorte  d'incompatibilité  entre  les  principes  de  l'organisme  syn- 
dicaliste et  ceux  de  l'organisme  politique  :  «  Notre  rôle,  écrivait- 
il,  n'est  pas  de  nous  substituer  dans  la  création  et  le  fonctionne- 
ment des  organismes  ouvriers  aux  salariés  eux-mêmes.  L'ex- 
cellence du  Svndicat,  l'excellence  de  la  Coopérative,  c'est  précisé- 
ment de  fonctionner  non  pas  par  des  mandataires  généraux  et 
distants,  mais  par  des  participations  immédiates  qui  mettent  en 
«euvre  la  force  ouvrit're,  la  compétence  ouvrière,  elle-même(4),  » 
Ces  quelques  lignes  ne  pourraient-elles  pas  être  signées  par 
Emile  Pouget?  Même  pour  les  socialistes  les  plus  parlementaires^ 


(1)  J.  GcESDB,  Collectivisme  et  révolution  (1879),  p.  22,  en  note.  —  Il 
écrivait  dans  l'Egalité  du  2  mars  i878  :  «  Sous  prétexte  que  le  bulletin 
de  vote  suffisait  et  devait  suffire  à  tout,  le  fusil,  le  droit  au  fusil,  a  été 
rayé  de  l'arsenal  populaire  ;  et  de  ce  bulletin,  depuis  trente  ans  qu'elle  le 
pratique,  quelle  amélioration  a  retiré  la  masse  laborieuse  ?  Aucune.  » 

(2;  Emile  Pouget,  Variatioyis  guesdites  (s.  d.). 

(3)  Le  programme  du  Parti  ouvrier  (éd.  1902),  p.  86. 

4()  Humanité,  n»  du  30  mars  1905.  Cf.  n»  du  8  janvier  1907. 


CHAPITRE    l.    l'action    DIRECTE  599 

Vaction  indirecte  à\x  Parlement  n'est  qu'un  moyen  subordonnée! 
imparfait. 

Pour  une  part  d'ailleurs,  l'action  directe  syndicale  participe,  en 
fait,  à  l'action  politique,  quoiqu'endise  la  théorie  :  c'est  en  cas  de 
«  pression  extérieure  ».  I.a  npgalinn  de  l'Elat  et  de  la  loi  est  donc 
moins  absolue  que  ne  le  feraient  croire  les  déclaralions  de  prin- 
cipes syndicalistes. 

On  appelle  «  pression  ouvrière  »  l'action  des  ouvriers  par  mee- 
tings, manifestations  dans  la  rue,  afiiches,  violences  diverses, 
pour  obtenir  du  gouvernement  et  des  Chambres  le  vote  de  lois  fa- 
vorables au  prolétariat  (1).  C'est  le  genre  d'action  directe  le  plus 
connu  ;  on  croit  même  assez  communément  que  cette  violence 
est  toute  l'action  directe. 

Au  lieu  de  pénétrer  dans  l'Etat  pour  en  modifier  les  tendances, 
en  détendre  les  ressoris  ou  en  tirer  un  avantage,  les  syndicalistes 
révolutionnaires  prétendent  n'agir  sur  lui  que  du  dehors,  sans 
participer  à  son  fonctionnement,  même  indirectement,  à  la  diffé- 
rence des  socialistes  parlementaires:  ils  se  refusent  à  mener  la 
lutte  contre  les  pouvoirs  publics  sur  le  terrain  parlementaire.  «A 
la  tactique  de  la  pénétration  qui  entraînerait  la  classe  ouvrière  à 
faire  fatalement  acte  de  parti,  le  syndicalisme  oppose  et  préfère  la 
tactique  de  la  pression  extérieure  qui  dresse  le  prolétariat  en  bloc 
de  «  classe  »  sur  le  terrain  économique (2)  ».  Les  manifestations 
contre  les  bureaux  de  placement  en  1903-1904,  du  1"  mai  1906 
en  faveur  de  la  législation  sur  le  repos  hebdomadaire,  celles  de 
1910  contre  le  projet  de  loi  sur  les  retraites  ouvrières  voté  par  le 
Sénat,  sont  des  exemples  de  pression  extérieure  :  aux  premières 
parait  due  la  loi  sur  les  bureaux  de  placement  (3),  quant  à 
celles-ci,  elles  furent  stériles.  La  Chambre  vota  en  effet  le  projet 
du  Sénat  sans  y  apporter  de  modifications.  Ces  manifestations 
n'ont  pas  été  toutes  violentes   (4).  En  fait,  elles  l'ont  été  généra- 


(l)  E.  PouGET,  L.  C.  G.  T.,  p.  36  et  s. 
^2)  E.  PoujBT,  La  C.  G.  T.,  p.  46. 

(3)  Cf.  Voix  du  Peuple,  n°s  des  20  mars  et  12  juin  1904. 

(4)  LuQUET,  dans  l'Avant-Garde,  1905,  n°  9  ;  Bourchet  au  XI*  Congrès  da 
la  métallurgie  (1903),  [Compte  rendu,  p.  227).  Pougkt,  La  C.  G.  T., 
p.  36,  etc.. 


coo 


LIVRE    V.    LES    MOYtNS    DE    LUTTE 


Ien>ent,  ainsi  que  la  'plupart  des  manifestations  publiques,  qui 
bien  rarement  échappent  aux  bagarres,  ai:x  coups,  aux  alterca- 
tions avec  la  police  ou  avec  les  contre-manifestants. 

Dans  sa  forme,  cette  tactique  de  la  «  pression  extérieure  »  n'a 
rien  de  spécifiquement  ouvrier  :  ses  théoriciens  l'ont  quelquefois 
rattachée  à  la  politique  bourgeoise,  spécialement  à  l'action  drey- 
fusiste,  tels  le  libertaire  Charles-Albert  et  Grifhuelhes  (1).  Il  est 
certain  qu'elle  a  la  plus  grande  parenté  avec  les  «  journées  »,  si 
importantes  en  93,  en  1830,  en  48,  en  70  et  en  71.  Les  plus 
célèbres  de  ces  «  journées  »  ouvrières  remontent  aux  révolutions 
de  juillet  et  de  48,  et  parmi  les  plus  efficaces  au  point  de  vue 
ouvrier,  on  peut  citer  celles  de  48  sur  le  droit  au  travail  elles  ate- 
liers nationaux  ;  celles  qui  précèdent  la  nomination  de  la  Com- 
mission de  gouvernement  pour  les  travailleurs  ;  celles  enfin  qui 
firent  ajourner  les  élections  du  23  avril.  On  doit  encore  citer 
les  «  journées  »  blanquisles,  sous  la  royauté  citoyenne.  Pa- 
rentes, les  deux  tactiques  sont  dissemblables  cependant.  L'action 
directe  contraste  avec  ces  journées  par  son  caractère  systématique 
et  son  esprit  :  elle  est  violemment  anti-parlementaire  ;  et  à  la 
différence  de  la  tactique  politicienne  blanquisle,  c'est  une  action 
collective  syndicale. 

Le  mandat  impératif  qui,  à  tant  d'égards,  est  contraire  à  une 
organisation  rationnelle,  puisqu'il  a  pour  objet  de  supprimer  les 
discussions,  l'échange  de  vues,  l'enseignement  mutuel,  a  joué  à 
un  moment  le  rôle  de  celte  «  pression  extérieure  »  recommandée 
par  les  syndicalistes.  Par  le  mandat  impératif,  la  classe  ouvrière 
signifiait  sa  volonté  en  se  refusant  à  discuter.  Sans  doute,  les  so- 
cialistes élus  avec  un  mandat  impératif  étaient-ils  membres  du 
Parlement,  mais  ils  n'en  demeuraient  pas  moins  extérieurs  à 
l'Assemblée,  si  l'on  peut  dire,  du  moins  théoriquement  étrangers 
à  son. statut,  puisqu'ils  avaient  pour  mandat  d'apporter  des  so- 
lutions sans  lien,  par  principe,  avec  le  travail  des  commissions  et 
des  délibérations  publiques.  Il  y  avait  bien  «  pression  extérieure  u. 

11  n'est  pas  sans  intérêt  de  remarquer  que  c'est  le  parti  le  plus 


;1)  Cil.   Albert,  Temps  nouveaux,  1?03,    n°  22;  V.    Griffuilhbs,   Action 
sym/icaliste,  p.  23. 


CHAPITRE    I.    l'action    DIRECTE  601 

caractéristiquement  ouvrier  et  syndicalqui  fit  du  mandat  impéra- 
tif un  des  articles  fondamentaux  de  son  programme,  le  parti 
allemanisle  (P.  0.  S.  R.)  ;  il  fut  la  moins  parlementaire  des 
fractions  socialistes  (1).  Le  parlementarisme  allemaniste  est  une 
des  premières  formes  de  l'a-parlementarisme  syndical  :  celui-ci 
relève  donc  d'une  évolution  ancienne,  plus  profondément  ou- 
vrière et  même  plus  immédiatement  socialiste  que  l'on  ne  croit  à 
une  première  observation.  La  croissance  des  Syndicats  n'a  fait 
que  rendre  la  tactique  allemaniste  plus  collective,  plus  syndicale  ; 
aux  délégués,  élus  des  groupements  socialistes,  ont  succédé  les 
mouvements  de  masse,  ces  participations  immédiates  dont  a 
parlé  Jaurès, 

On  crut  tout  d'abord  qu'il  y  avait,  même  dans  ce  cas,  «  action 
directe  »  ;  mais,  à  l'analyse,  ont  voit  qu'il  y  a  également  u  action 
indirecte  »,  Qu'ils  le  veuillent  ou  non,  les  syndiqués  eu  agissant 
sur  le  Parlement  font  acte  d'électeurs  ;  ils  obéissent  à  une  obscure 
loi  en  l'Etat  :  ce  sont  des  électeurs  sommant  les  législateurs.  La 
pression  extérieure  considérée  quant  à  son  objet,  est  donc  une 
action  indirecte.  Elle  n'est  directe  qu'à  son  point  de  départ  :  un 
corps  de  métier  agissant  en  masse. 

Les  polémiques  de  la  Petite  République  et  de  la  Voiv  du 
Peuple,  principalement  en  1902  et  1903,  ont  eu  pour  elTet  de 
montrer  l'impossibilité  pratique  où  était  l'action  directe  de  se 
conserver  purement  syndicale  dès  qu'elle  touchait  aux  choses  par- 
lementaires ;  elles  ont  eu  aussi  cet  autre  résultat  de  faire  réfléchir 
les  socialistes  parlementaires  sur  l'inefficacité  de  leur  action  isolée 
des  organisations  ouvrières.  Ainsi  la  vie  fait  des  moyennes.  Trop 
séparés  des  Syndicats,  ceux-ci  avaient  fini  par  parlemenlariser  la 
révolution  au  point  de  la  rendre  purement  verbale  :  les  Syndicats 
par  leur  action  collective  ont  rappelé  aux  députés  socialistes  qu'il 
y  avait  un  prolétariat  organisé.  «  Il  faut  reconnaître,  a  écrit  no- 
tamment M.  Henri  Dagan,  que  beaucoup  de  socialistes  parle- 
mentaires, grisés  par  des  succès  de  parade,  et  gagnés  par  la  dou- 
ceur des  prébendes   prochaines  ont  un    penchant  irrésistible  à 


(1)  Voir  notamment  les  déclarations  du  P.  0.  S.  R.  contre  le  Parlement 
au  Congrès  International  de  Bruxelles  (1891)  ;  Compte  rendu,  p.  148. 


602  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

blâmer  (et  même  à  s'opposer)  à  toute  intervention  énergique, 
même  lorsque  les  intéressés  la  croient  nécessaire  »  (1).  Et  ter- 
minant ses  critiques,  qui  s'adressaient  et  à  l'action  directe  et  à 
l'action  parlementaire,  il  concluait  en  faveur  des  deux  tactiques, 
tandis  que  Louis  Maurice,  qui  à  celte  époque  était  le  plus  persé- 
vérant adversaire  du  syndicalisme  lévolutionnaire,  protestait  lui 
aussi  contre  «  l'autoritarisme  politique  »,  la  »<  prostitution  élec- 
torale »,  et  enfin  réclamait  l'indépendance  des  Syndicats  à  l'égard 
du  parti  socialiste  (2).  Syndicalistes  et  socialistes  s'étaient,  se  sont 
rapprochés  par  la  force  des  choses. 

Appel  à  la  solidarité  et  à  l'énergie,  l'action  directe,  écrit  Pougel, 
«  affine  et  élève  (3)  »  les  ouvriers  :  et,  ajoute  Luquet,  qui  fut  se- 
crétaire intérimaire  de  la  C.  G.  T.,  «  elle  nécessite  l'attention  sou- 
tenue, stimule  l'esprit  pour  la  compréhension  des  choses  et  des 
faits,  provoque  l'entente,  la  cohésion  de  tous  les  travailleurs  (4)  ». 
Cette  excitation  des  sentiments  de  solidarité  et  de  liberté  entre  ou- 
vriers, voilà  par  où  l'action  directe  a  un  caractère  de  moralité; 
et,  sur  ce  point,  tes  faits  répondent  aux  intentions.  Si  l'on 
veut  bien  songer,  par  exemple,  à  tous  les  sacrifices  que  représente 
une  grève  (les  syndicalistes  estiment  que  la  grève  est  le  meilleur 
exemple  d'action  directe")  (5)  :  incertitudes  du  lendemain,  dé- 
penses des  économies,  privations  quotidiennes  de  nourriture,  on 
imaginera  facilement  quelles  valeurs  morales  les  travailleurs 
doivent  mettre  en  jeu  pour  rester  en  chômage;  ils  se  tendent  à 
leur  maximum  pour  résister  à  la  peur,  aux  suggestions  de 
leur  propre  faiblesse,  de  leur  subordination.  Harold  Hôffding  a 
écrit  dans  sa  Morale,  un  des  plus  beaux  livres  de  notre  temps, 
qu'  «  il  n'est  point  douteux  que,  pendant  les  luttes  de  celte  sorte, 


(l'i  H.  Dagak,  Les  revendications  ouvrières  et  leurs  tactiques  divergentes 
[L'œuvre  nouvelle,  septembre  1903)  ;  L.  Maurice,  Les  revendications  ou- 
vrières [Petite  République,  n°  du  22  septembre  1903  :  Le  ynot  et  la  chose)', 
[eod.  toc,  n°  du  30  août  1903). 

;2)  Louis  Maurice,  L'autoritarisme  politique  [Petite  République,  n°  du 
25  avril  1903(. 

^3)  Altnanach  de  la  Révolution  sociale  (1909),  p.  39, 
(4i  A.  Loquet,  Pression  ou  pénétration  [Action  directe,  n°  i], 
(5)  A.   LuQDET,    L'action   directe  [Avant-Garde   soc.    synd.    rév.,   1905, 
n«  9). 


CHAPITRE    1.    —    l'action    DIRECTE  603 

ne  se  soient  plus  d'une  fois  manifestées,  dans  une  sphère  humble 
et  obscure,  des  vertus  qui,  sur  un  grand  théâtre,  eussent  procuré 
une  gloire  durable  à  ceux  qui  en  faisaient  preuve.  »  Et  l'illustre 
philosophe  danois  complétait  sa  pensée  par  cette  citation  em- 
pruntée à  Stanley  Jevons,  critique  sévère  des  associations  ou- 
vrières :  «  Je  ne  doute  pas  que  si  l'histoire  des  grèves  et  des 
luttes  ouvrières  était  écrite  complètement,  elle  présenterait  tout 
autant  d'exemples  de  fidélité,  d'héroïsme,  d'endurance  intrépide 
de  la  misère  ou  même  de  la  mort  que  bien  des  guerres  décrites 
dans  l'histoire  (1)  ». 

Plus  de  «  personnes  interposées  »,  écrivent  les  théoriciens  (2). 
Seule  est  efficace  l'action  des  ouvriers  concertés  sur  le  terrain 
professionnel.  Vieilles  critiques,  vieilles  affirmations,  vieilles  am- 
bitions :  elles  remontent  à  Proudhon,  à  Bakounine,  à  l'Interna- 
tionale des  travailleurs  et,  plus  près  de  nous,  au  deuxième  Con- 
grès de  la  C.  G.  T.  On  pourrait  dire  aussi,  pour  reculer  leur  an- 
cienneté, qu'elles  sont  manchestériennes,  si  elles  n'avaient  pas 
pour  effet  de  détruire  le  régime  que  les  manchestériens  préten- 
dent consolider  par  l'abstentionisme  politique.  Si,  négativement, 
syndicalistes  et  manchestériens  se  rencontrent  dans  la  critique  de 
l'étatisme,  tout  les  sépare,  est-il  besoin  de  le  dire,  dès  qu'ils 
reconstruisent  ou  manifestent  des  préférences  politiques  ou  so- 
ciales. L'assimilation  n'en  est  pas  moins  légitime  par  quelques 
côtés. 

La  théorie  de  l'action  directe  est  pour  la  classe  ouvrière  ce  que 
fut  l'économie  politique  pour  la  bourgeoisie.  Supplantant  sa  de- 
vancière et  la  continuant,  elle  fonde,  elle  aussi,  le  nouveau  droit 
sur  la  capacité  personnelle  des  individus  ;  elle  rejette  l'Etat, 
maître  du  droit  ancien  ;  elle  ne  veut  plus  voir  en  lui  qu'une  «  su- 
perfétation  »  que  le  temps  fera  disparaître  :  la  classe  ouvrière 
sait  que  la  bourgeoisie  voulut,  comme  elle  aujourd'hui,  s'orga- 
niser avec  ses  propres  moyens,  sur  le  principe  du  self  help,  avec 
le  minimum  d'intervention  de  l'Etat.  L'Etat,  c'était  alors,  et  c'est 


(1)  Morale  (trad.  L.  Poitevih,  2^  éd.),  p.  348. 

(2)  E.  PoDGBT,  La  Confédération  générale  du  travail,  p.  36  et  47. 


604  LIVRE    V.     LES    MOYENS    DE    LUTTE 

encore  la  Iradiliorr,  c'est-à-dire  l'organisation  qu'il  faut  détruire, 
parce  qu'elle  est  contraire  aux  intérêts  nouveaux. 

Opposée  à  l'action  politique  bourgeoise,  l'action  directe,  qui  re- 
pose sur  une  critique  de  l'Etat,  est  une  action  autonome,  une  ac- 
tion de  classe;  c'est  en  ce  sens  qu'on  peut  dire  qu'elle  est  anar- 
chiste. Anarchiste,  elle  l'est  à  un  double  point  de  vue.  A  un  point 
de  vue  négatif,  parce  qu'elle  détruit  l'Etat  traditionnel,  prétend 
avoir  pour  elîet  de  I  ui  substituer  un  ordre  de  choses  «  sans  Dieu  ni 
maître  ».  A  un  point  de  vue  positif,  parce  qu'elle  tend  à  être  elle- 
même  indépendante  de  toute  autorité,  même  d'une  autorité  dérivée 
des  institutions  ouvrières  :  on  sait  q  ue  la  classe  ouvrière  en  préten- 
dant de  plus  en  plus  agir  en  corps,  rejette  le  principe  de  la  déléga- 
tion, cela  est  certain  :  il  est  d'ailleurs  non  moins  certain  que  la  pra- 
tique nie  sur  ce  point  le  dogmatisme  des  théoriciens  qui  affirment 
que  la  classe  ouvrière  se  gouverne  directement  elle-même.  On 
ne  peut  cependant  pas  ne  pas  remarquer  que  la  pratique  ouvrière 
n'ait  une  tendance  à  supprimer  l'autorité:  les  diverses  institutions 
syndicales  sont  dites  «  autonomes  »  ;  et  chaque  syndiqué  reven- 
dique à  son  tour  pleine  «autonomie  »  dans  son  Syndicat  {{).  Au- 
tonomie, c'est-à-dire  liberté,  égalité  de  chaque  individu,  de 
chaque  groupement  ;  liberté  et  égalité  basées  non  point  sur  le 
postulat  abstrait  de  l'égalité  civile,  mais  sur  la  réalité  de  l'égalité 
économique  et  professionnelle  des  syndiqués.  Réciproquement 
égaux  si  l'on  peut  dire,  les  syndiqués  ignorent,  cherchent  à 
ignorer,  entre  eux,  les  grades,  à  la  diftérence  de  nos  sociétés 
traditionnelles  très  autoritaires,  et  c'est  naturellement,  ensei- 
gnés par  leur  vie  journalière,  qu'ils  en  viennent  à  nier  la  hiérar- 
chie lorsqu'ils  entrent  en  rapports  avec  des  sociétés  hiérarchisées. 
Devant  le  métier,  devant  le  salaire,  les  ouvriers  se  sentent  spon- 
tanément, profondément  égaux  :  diversement  habiles,  diverse- 
ment salariés,  comment  ne  sentiraient-ils  pas  que  la  subordina- 
tion au  métier  et  au  salaire  est  identique  en  chacun  d'eux  ? 

L'égalité  économique  :  voilà  où  l'action  syndicale,  ou  action 
directe,  puise  ce  caractère  anarchiste  qui  a  frappé  tous  les  obser- 
vateurs ;  mais  contrairement  aux  observateurs  qui   n'ont   voulu 

(l)  E.  PouGET,  La  C.  G.  T.,  p.  44. 


CHAPITRE    I.    l'action    DIRECTE  605 

voir  qu'un  désordre  en  action,  nous  voyons  l'ordre  compliqué 
d'une  action  de  masse  encadré  parles  Syndicats,  les  Fédération» 
de  la  C.  G.  T.,  enfin  le  Secrétariat  international  du  travail.  Ac- 
tion collective,  l'action  directe  est  une  action  juridique  puisqu'elle 
est  disciplinée  par  des  règles  auxquelles  toutes  les  organisations 
sont  soumises  ;  elleest  en  même  teinps  une  action  révolutionnaire 
puiïiqu'elle  est  l'elTort  de  la  classe  ouvrière,  cherchant  à  se  subs- 
tituer à  ses  «  maîtres  n  ;  elle  est  enfin  une  action  violente  au 
point  de  rencontre  avec  l'Etat,  défenseur  des  «  maîtres  ». 

Vuilà  la  complexe  tendance  centrale  de  l'action  directe  :  elle 
n'est  pas  unique.  Révolutionnaire,  elle  est  égalemement  tradi- 
tionnelle; anti-parlementaire,  elle  est  parlementaire.  Les  syndi- 
calistes ont  commencé  par  refuser  toute  efficacité  à  l'action  parle- 
mentaire :  et,  de  plus,  ils  posaient,  comme  une  sorte  de  dogme, 
l'immoralité  de  tout  appela  l'intervention  parlementaire  :  avec  le 
temps,  sous  l'inlluence  des  fait-,  les  théoriciens,  ceux  qui  étaient 
mêlés  à  la  vie  ouvrière,  finirent  par  reconnaître  une  certaine 
efficacité  à  la  loi,  tel  Pouget,lel  Luquet  (l).  Et  ainsi  a  la  longue, 
la  pression  extérieure  est  devenue,  pourrait-on  dire,  une  «  col- 
laboration extérieure  »  :  la  «  pression  extérieure  »  ayant  pour 
objet  d'obtenir  le  vote  des  lois  favorables  au  prolétariat,  des 
échanges  de  vue  ont  lieu  avec  les  députés,  des  journaux  syndica- 
listes discutent  les  projets  de  loi.  Ces  discussions,  ces  entrevues, 
n'est-ce  pas  une  collaboration  nécessaire,  puisque  les  ouvriers  ne 
sont  pas  assez  forts  pour  «  prendre  »  directement  les  réformes, 
sans  le  Parlement  ? 

Au  sens  plein  et  général  du  mot  est  politique  toute  action  so- 
ciale :  voilà  pourquoi  on  peut  répéter  (2),  d'accord  avec  l'anar- 
chiste Charles  Albert,  que  l'action  professionnelle  en  tant  que  syn- 
dicale est  politique,  doit  être  considérée  comme  politique  (3).  «  Ce 
que  nous  faisons,  disait  Latapie,  secrétaire  de  la  Fédération  de 
la   Métallurgie,    c'est  de   la  politique   de  transformation   écono- 


(1)  Voix  du  Peuple,  n°  des  5-12  avril  1903  (art.  de  >'iel,  de  Luquet  et  de 
Pouget).  C.   Voix  du  Peuple,  n»  122. 

(2)  V.  supra  p.  353. 

(3i    Ce.     Albert,     La    politique   ouvrière    [Temps    nouveaux,    n°    du 
1"  juillet  1905). 


606  LIVRE   V.    —    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

mique  »  (1).  Concluons  :  1'  «  action  directe»,  c'est  la  politique  ou- 
vrière. Marx  l'a  déjà  fait  remarquer  :  «  la  lutte  de  classe  à  classe 
est  une  politique  (2)  ». 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès  régional  des  Syndicats  de  l'Ouest  (1904), 
p.  16. 

(2)  {Cari  Marx,  Misère  de  la  philosophie  (éd.  Giard  et  Brière),  p.  242, 
Cf.  G.  Plekhanoff,  Anarchisme  et  socialisme  {Jeunesse  socialiste,  1895, 
no  6,  p.  264). 


1 


CHAPITRE  II 


Boycottage  —  Label  —  Sabotage  (1) 


La  grève,  moyen  d'action  pour  relever  les  salaires  ou  pour 
empêcher  leur  abaissement, est  la  tactique  ouvrière  la  plus  en  vue. 
ïl  est  d'autres  opérations  qui  la  complètent  ou  la  suppléent,  éga- 
lement anciennes,  cependant  moins  connues,  parce  que  leur 
emploi   méthodique  et  systématique  ne  remonte  qu'à  une  date 

(1)  Bibliographie.  Comptes  rendus  des  Congrès.  Lo  sabotage,  art.  dans 
VAlmanach  du  Père  Peinard,  1899,  p.  28  ;  Ritièrb,  Le  Label  {Associa- 
tion catholique,  revue,  1900)  ;  D.  SiBnBiw,  Le  Label  ou  marque 
syndicale  {Mouvement  socialiste,  1905,  n°'  154  et  155,  p.  36  et  s.,  p.  86 
et  8.)  ;  A.  Bousquet,  Il  faut  saboter  {Voix  du  Peuple,  n"  du  21  mai  1905)  ; 
AuDOUARD,  Le  Boycottage  {Monde  économique,  n"  du  16  janvier  1897)  ; 
Bureau,  Le  Contrat  de  travail  ;  P.  Delisallb,  La  Confédération  générale 
du  travail  (1907)  ;  A.  Keufbr,  Rapport  (au  Congrès  de  la  Ligue  sociale 
d'Acheteurs,  Genève,  1906)  sur  l'usage  du  Label  dans  les  organisations 
ouvrières  en  France;  Ch.  Desplahqubs,  Le  Sabotage  {Temps  Nouveaux, 
1908,  n"  46)  ;  E.  Pougbt  et  P.  Delksallb,  Boycottage  et  sabotage  (1909)  ; 
Forturé  Henry,  Grève  et  sabotage  ;  E.  Pougbt,  La  Confédération  générale 
du  travail  (1908),  p.  42  et  s.  ;  G.  Sbrgert,  Pour  le  boycottage,  (Bulletin 
de  la  Ch.  Synd.  typogr.  parisienne,  n»  de  janvier  1910)  ;  H.  Loderet,  Du 
boycottage  {eod.  loc,  n»  de  mai  1910)  ;  E.  Pouget,  Le  sabotage,  (1910); 
A..  Keufhr,  L'éducation  syndicale  {Typographie  française,  n"  du 
16  mars  1910);  Uk  Sans-Patrie,  Une  leçon  de  sabotage  {Guerre  sociale,  n» 
du  8-14  juin  1910)  ;  A.  Sartoris,  En  guerre  contre  le  sabotage  {Voix  du 
Peuple,  1910,  n°  532)  ;  Emile  Pataud,  La  Barricade  {Société  nouvelle, 
revue  internationale,  n»  décembre  1910)  ;  n°*  de  la  Guerre  sociale  des  23- 
24  août,  7-13  septembre,  14-20  septembre,  28  septembre,  4  octobre,  11  oc- 
tobre, 12-18  octobre  1910.  Cf.  Ordonnance  de  renvcH  du  juge  d'instruction 
Drioux  renvoyant  divers  inculpés  devant  la  Chambre  des  mises  en  accu- 
sation {Humanité,  n»»  des  10  et  11  janvier  1911  ;  12  janvier  1911). 


608  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

relativement  récente  :    le  boycottage,   le   label   et   le   sabotage. 

Lorsque  les  patrons  se  refusent  à  appliquer  les  conditions  et 
les  tarifs  syndicaux,  les  ouvriers  organisés  se  mettent  en  grève  et 
en  même  temps  font  défense  à  leurs  camarades  de  travailler  dans 
leurs  ateliers.  On  dit  que  ces  maisons  sont  à  l'index,  au  pilori, 
qu'elles  sont  boycottées  :  ces  mots  sont  synonymes,  mais  le 
dernier  est  peut-être  plus  courant. 

Le  mot  boycott  a  une  origine  rurale.  Un  rapport  de  Paul  Dele- 
salle  au  Congrès  corporatif  de  Toulouse  (1897)  l'a  rappelée  (1). 
Le  capitaine  Boycott,  régisseur  d'un  landlord  irlandais,  s'était 
rendu  tellement  impopulaire  par  ses  exigences  et  ses  mesures  de 
rigueur  qu'il  fut  mis  à  l'index  par  les  paysans,  au  moment  de  la 
moisson  de  1879  :  son  nom  resta  à  la  tactique  dont  il  avait  été 
victime  D'Irlande,  le  mol  et  la  tactique  passèrent  en  .Angle- 
terre, en  Allemagne,  aux  Etats-Unis,  en  France  oîi,  peu  detemps 
avant  le  premier  Congrès  ouvrier  qui  l'étudia  (Toulouse,  1897), 
le  Syndicat  typographique  de  Paris  avait  misa  l'index  le  Rapjjel 
et  le  XIX^  Siècle.  Cette  peine  constituait  une  double  prohibi- 
tion. La  première  touchait  les  typographes  seuls  :  il  leur  était 
défendu  de  travailler  dans  les  ateliers  de  composition  de  ces  jour- 
naux. La  seconde  avait  pour  objet  de  défendre  aux  ouvriers  en 
général  de  les  acheter. 

«  Dès  les  premiers  temps  de  son  organisation,  écrit  A.  Keufer, 
la  Société  typographique  parisienne  a  employé  la  mise  à  l'index. 
Travailler  dans  une  imprimerie  frappée  d'index,  c'était  la 
marque  d'infamie  et  de  déchéance,  d'immoralité  professionnelle  ; 
et  ceux  qui  devenaient  de  véritables  réprouvés  étaient  l'objet  du 
mépris  énergiquemeut  éprouvé  par  les  camarades  de  l'atelier. 
Aucune  marque  de  confraternité,  aucun  service,  aucun  rensei- 
gnement ne  leur  était  donné.  Peu  de  corporations  ont  pratiqué 
avec  autant  de  rigueur  la  pression  sur  l'opinion  publique  et 
cloué  au  pilori  ceux  qui  avaient  failli  à  leur  devoir  professionnel 
ou  qui  avaient  remplacé  des  grévistes.  L'épithète  de  sarrazins 
était  et  est  encore  la  marque  de  flétrissure  (2).  » 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  141. 

(2)  A.  Kbdfbr,  V Education  syndicale  (Typographie  française,  n"  du 
16  mars  1910,  p.  5). 


CHAPITRE  11.  BOYCOTTAGE  LABEL  SABOTAGE   G09 

Voici  un  exemple  de  boycottage  contre  des  ouvriers  dissidents, 
dans  la  forme  même  où  il  fut  publié  : 

*  Le  Syndicat  des  tisseurs  d'ameublement  a  pris  la  décision  sui- 
vante : 

((  1°  A  partir  du  l*'"  mars  procliain  les  ouvriers  non-syndiqués  ne 
seront  plus  admis  dans  les  usines  où  le   personnel  sera   organisé  ; 

«  2"*  A  partir  du  1""  juin  les  syndiqués  n'ayant  pas  accompli  le 
stage  de  trois  mois  imposé  dans  les  Syndicats  aux  adhérents  nou- 
veaux tomberont  sous  le  coup  delà  même  mesure. 

«  A'.-B. —  Les  affiliés  aux  «Syndicats  jaunes  >•>  seront  toujours 
considérés  comme  non-syndiqués  (1).  » 

Le  boycottage  constitue  une  sorte  de  grève.  C'est  «  la  continua- 
tion de  la  grève  »,  a  écrit  Lodenet. Gautier  l'a  montré  expressément 
au  XI^  Congrès  de  la  Fédération  métallurgiste  (1903)  :  «  Nous 
considérons  que  l'emploi  du  boycottage  est  ni  plus  ni  moins  qu'une 
grève  partielle.  Si  vous  mettez  un  atelier  à  l'index,  il  est  certain 
que  les  camarades  ne  pourront  plus  aller  y  travailler,  et  qu'ils 
subissent  le  contrecoup  de  cette  grève  partielle.  A  notre  avis,  le 
boycottage,  qui  n'est  que  la  mise  à  l'index  d'un  atelier_,  n'est  pour 
nous  que  le  corollaire  d'une  grève  partielle  »  (2). 

Pour  faire  respecter  l'index,  les  ouvriers  surveillent  les  alen- 
tours de  l'atelier  interdit  :  c'est  ce  que  les  Anglais  appellent  le 
picketing.  Occasion  de  violences,  il  est,  en  général,  considéré, 
même  lorsqu'il  est  pacifique,  comme  une  atteinte  à  la  liberté  du 
travail.  H  est  cependant  régulier  et  légal  depuis  que  la  loi  du 
21  mars  1884  a  aboli  l'article  416  du  Code  pénal  qui,  sans  dis- 
tinctions, défendait  l'index  sous  les  noms  de  «  proscriptions  »  e* 
d'  «  interdictions  ». 

Le  boycottage  ne  vise  donc  pas  seulement  les  commen.anls  ou 
industriels,  mais  aussi  les  ouvriers  continuante  travailler  chez 
des  patrons  au-dessous  du  tarif  :  les  «  sarrazins  ».  Ils  sont 
mis  en  quarantaine.  Contre  eux  la  violence  matérielle  est  per- 
mise :  elle  est  même  affirmée  comme  un  devoir,  car  ce  sont  des 

(1)  Voix  du  Peuple,  1903,  n»  118. 

(2)  Compte  rendu,  p.  200. 

Maxime  Leroy  39 


610  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

«  renégats  »  qui,  d'abord,  «  brisent  n  la  solidarité  prolétarienne, 
qui,  ensuite,  viennent  réclamer  leur  part  de  profit  dans  les  amé- 
liorations obtenues  sans  eux,  malgré  eux.  Ainsi  la  force,  «  accou- 
cheuse des  sociétés  »,  disait  Marx,  «  reine  des  barricades  »,  a 
écrit  Tridon,  vient  sanctionner  par  un  véritable  droit  pénal  les 
infractions  à  la  solidarité  ouvrière. 

Tandis  que  le  boycottage  dénonce  les  adversaires,  le  label,  qui 
l'a  bureaucratisé,  signale  les  amis.  Marque  délivrée  aux  indus- 
triels et  commerçants  qui  appliquent  dans  leurs  chantiers,  ateliers 
ou  magasins,  les  tarifs  syndicaux,  il  est  appelé,  suivant  les  cas, 
industriel  ou  commercial.  «  11  est  la  preuve  que  le  patron  emploie 
des  ouvriers  syndiqués,  qu'il  paye  le  tarif  syndical,  qu'il  respecte 
la  réglementation  de  l'apprentissage  et  les  lois  concernant  l'hy- 
giène de»  ateliers  »  (1).  Preuve  qui  est  une  enseigne  :  pratique- 
ment, il  se  présente  comme  une  vignette  qui 'est  utilisée  soit 
comme  affiche  dans  un  magasin,  soit  comme  emblème  apposé 
sur  les  objets  (2).  Destiné  à  faire  respecter  les  tarifs  on  peut 
donc  le  définir  au  point  de  vue  syndical  :  «  la  force  de  consom- 
mation du  prolétariat  mise  au  service  des  organisations  ou- 
vrières »  (3;. 

Le  label  a  été  examiné  pour  la  première  fois  en  France  au 
septième  Congrès  national  de  la  Fédération  du  livre  (Marseille, 
1895).  Sur  la  proposition  de  F.  Fagnot,  délégué  de  la  section 
de  Clermont-Ferrand,  le  principe  en  fut  voté  dans  cette  forme  : 
«  Obtenir  que  sur  tous  les  travaux  d'impression,  en  com- 
mençant par  les  journaux,  la  mention  suivante  soit  imprimée  : 
<  Ce  journal  you  ce  volume)  a  été  composé  ou  imprimé  aux  con- 
ditions du  tarif  du  Syndicat  des  typographes  de...  (n°  section  de 
la  Fédération  des  travailleurs  du  Livre)  »  (4).  Quant  au    premier 

(1)  Fédération  du  Livre.  Instructions  concernant  l'usage  de  la  marque 
syndicale  (Voix  du  Peuple,  1910,  n»  499). 

(2)  On  appelle  également  label  le  timbre  que  les  organisations  confé- 
dérées reproduisent  sur  leur  papier  à  lettres,  comptes  rendusde  Congrès,  etc. 
Il  remplace  les  mots  de  passe  des  vieux  compagnonnages.  Il  est  plus  com- 
munément appelé  :  timbre  confédéral. 

(3j  Congrès  de  l'alimentation    (Lyon,  1903),  {Petite    République,  n"  du 
Î9  septembre  1906;. 
(Ji)Contpte  rendu  du  Congrès,  p.  177  et  8. 


CHAPITRE  II,  BOYCOTTAGE  LABEL  SABOTAGE   611 

essai,  qui  remonte  à    1876,  il    paraît    être  dû    à  l'initiative   des 
cigariers  de  San  Francisco  (1).   . 

Un  rapport  des  délégués  de   la   Fédération  du   livre  à  l'Expo- 
sition internationale    de    Boston     le     fit   connaître   en    France. 
Après  l'avoir  fait  adopter  à  leur  Congrès  de    Marseille,  les    typo- 
graphes  le  défendirent    aux    Congrès   corporatifs  nationaux  de 
Tours  (1896)  et  de  Toulouse  (1897)  ;  à  Tours,    il  fut  l'objet  d'un 
vœu,  sur  le  rapport  favorable  de  la  commission  des  vœux,  qui  le 
considéra  comme  devant  «  activer  la  propagande  de  T union  syn- 
dicale »  (2)  ;  le  Congrès  corporatif  de  Toulouse   invita   les  cama- 
rade syndiqués  «  à  n'aller  boire  que  chez  les  marchands    de  vins 
qui  se  fournissent  de  bouteilles  à  la  Verrerie  ouvrière»  et  demanda 
que  les  «  patrons  qui  appliquent  les  tarifs  des  Chambres    syndi- 
c.des  puissent  mettre  un  signe  distinctif  sur  leurs  travaux  »    (3). 
Les  conclusions  du  Congrès  corporatif  de  Rennes  (1898)  ne  furent 
pas  très  nettes  au    point   de  vue   pratique.  La  plus   importante 
visait  la  Verrerie  ouvrière  d'Albi  qui  fut  invitée  «  à  adopter    une 
marque  opposée   sur    toutes    les  bouteilles  qu'elle   fabriquait  », 
mais  sous  cette  réserve  que  cette  «  marque   doit  être   peu  appa- 
rente de  façon  à  ne  pouvoir  en  aucun  cas  être  un  prétexte  à  refus 
d'achat  »  (4). 

C'est  cependant  à  l'année  de  ce  dernier  Congrès  qu'il  faut  faire 
remonter  les  premiers  essais  pratiques  de  label  en  France  ;  et 
c'est  à  la  typographie  qu'ils  sont  également  dus.  Le  délégué  de  la 
typographie  parisienne  au  Congrès,  J.  Maynier,  fit  connaître 
•que  dès  cette  époque  «  une  vingtaine  de  journaux  de  différentes 
nuances  »  avaient  accepté  la  «  marque  »  typographique  ;  que  pen- 
dant la  campagne  électorale  précédente  nombreuses  avaient  été 
les  affiches  revêtues  de  la  mention  finale  :  «  travail  exécuté  par 
des  journaux  syndiqués  »  ;  enfin  que  pendant  les  deux  dernières 
années  près  de  vingt    imprimeurs  étaient   venus  demander  des 


1)  V.  Louis    ViGouiioux,  La  concentration    des    forces    ouvrières    dam 
V Amérique  du  Nord   Paris,  18Sy\  p.  51,  p.  59  et  s. 

(2)  Compte  rendu,  p.  166. 

(3)  Compte  rendu,  p.  150  et  156. 

(4)  Compte  rendu   p.  301  et  6. 


Cl  2  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

ouvriers  au  Syndicat  «  à  seule  fin  de  pouvoir  justifier  la  pose  de 
celle  mention  »  (1). 

La  question  du  label  fut  étudiée,  avec  quelque  ampleur,  au 
Congrès  national  de  Paris  (1900)  (2),  Maynier,  de  nouveau 
rapporteur,  montra  encore  une  fois,  mais  avec  plus  de  netteté 
que  précédemment,  que  cette  tactique  prouvait  sa  supériorité  sur 
l'agitation  légale  par  le  fait  qu'elle  en  appelle  aux  seuls  et  directs 
efforts  du  prolétariat  ;  et  il  marqua,  comme  Pouge  l'avait  fait 
à  Rennes,  la  corrélation  qui  existe  entre  le  label  et  le  boycottage  : 
«  l'un  recommande  ses  produits  par  l'apposition  de  son  timbre, 
l'autre,  par  une  propagande,  invite  les  syndiqués  à  ne  pas  faire 
usage  d'un  produit  signalé.  »  Ses  conclusions  furent  volées  sans 
discussion.  En  conséquence,  fut  décidé: 

«  1°  L'adoption  du  terme  «  marque  syndicale  »  à  l'exclusion  de 
celui  de  «  marque  de  connaissement  »,  très  souvent  employé  et 
avec  lequel  il  n'a  aucune  espèce  de  similitude  ; 

«  2°  La  création  et  la  mise  en  circulation  d'un  timbre  ou  cachet 
de  plusieurs  dimensions  et  contenant  les  mots  ;  Syndicats  de... 
Marque  syndicale  ; 

c  L°  D'organiser  une  active  propagande  auprès  de  tous  les  grou- 
pements ouvriers  :  Fédérations  nationales  et  internationales  d'in- 
dustries ou  de  métiers,  Bourses  du  travail,  l'nions  de  Syndicats, 
Syndicats  isolés,  tant  pour  propager  l'emploi  de  la  marque  des 
travailleurs  du  Livre,  que  pour  étudier  les  moyens  d'en  établir, 
d'analogues  pour  les  autres  corporations  ; 

«  4°  Que  la  Fédération  du  Livre  devra  tenter  la  constitution  d'un 
Comité  général  de  marques  syndicales,  chargé  d'examiner  en  commun 
les  moyens  propres  à  en  généraliser  l'emploi.  Il  pourrait  être  com- 
posé d'un  délégué  de  chaque  Fédération  d'industrie  ou  de  métier  et 
se  réunir  une  fois  par  mois,  à  tour  de  rôle,  au  siège  de  chaque 
Fédération  ; 

«  5*  La  création  d'un  journal,  La  marque  syndicale,  consacré 
entièrement  à  cette  propagande  spéciale  et  paraissant  sous  le  con- 
trôle du  comité  ci-dessus  désigné.  La  Fédération  du  Livre  en  ferait 
les  premiers  frais.  Tiré  à  un  grand  nombre  d'exemplaires,  il  serait 


(1)  Compte  rendu,  p.  297. 

(2)  Compte  rendu,  59  et  e.  ;  p.  177  et  s. 


CHAPITRE  II.  BOYCOTTAGE  LABEL  SABOTAGE   613 

mis  en  vente  dans  les  Bourses  du  travail,  Syndicats,  réunions  corpo- 
ratives, assemblées  f;énérales,  etc.  Une  fois  les  dépenses  du  premier 
numéro  couvertes,  il  en  paraîtrait  un  deuxième,  et  ainsi  de  suite  ; 

«  6"  D'adresser  un  appel  à  la  presse  sympathique  aux  revendica- 
tions ouvrières  pour  lui  demander  la  diffusion  des  marques  syn- 
dicales ; 

«  7"  D'engager  les  journaux  corporatifs  à  mettre  cette  question  à 
l'ordre  du  jour,  à  la  traiter  dans  leurs  colonnes  et  à  appuyer  de 
toutes  leurs  forces  pour  décider  les  travailleurs  français  à  employer 
énergiquement  ce  nouveau  mode  d'action  ; 

«  8"  Que  toutes  les  cooporatives  de  production  et  de  consomma- 
tion seront  invitées  à  l'apposer  sur  leurs  produits  ; 

«  9"  Que  toutes  les  sections  de  la  Fédération  devront  prendre, 
auprès  des  Bourses  du  travail  ou  Unions  de  Syndicats  de  leurs  villes 
respectives,  l'initiative  de  la  création  d'un  Comité  spécial  chargé 
d'examiner  les  moyens  pratiques  pour  arriver  à  implanter  l'usage 
des  marques  syndicales  dans  la  localité.  Un  tableau  indiquant 
l'adresse  des  fournisseurs  chez  lesquels  les  ouvriers  sont  invités  à 
se  fournir,  pourrait  être  affiché  au  siège  de  chaque  Bourse  du  tra- 
vail ; 

«  lOo  Demander  l'assimilation  légale  des  marques  syndicales  aux 
marques  de  fabrication  ; 

«  11°  Travailler  par  une  propagande  incessante  à  l'extension  delà 
marque  syndicale,  c'est-à-dire  d'étendre  ses  pouvoirs  en  créant 
également  une  marque  internationale. 

«  En  outre,  le  Congrès  fait  un  devoir  à  tous  les  fédérés  de  tra- 
vailler personnellement  avec  ardeur  à  l'extension  de  la  marque 
syndicale,  en  exigeant  son  apposition  sur  les  produits  qui  leur 
seront  signalés  et  en  boycottant  sans  merci  toutes  les  marchan- 
dises mises  à  l'index  par  les  organisations  ouvrières.  » 

Le  VUl'^  Congrès  des  Bourses,  qui  se  tint  également  à  Paris,  à 
la  même  époque  (1900),  décida  la  création  d'un  deuxième  ordre 
de  label  :  un  label  des  Bourses  devait  être  dis'ribué  aux  syn- 
dicats appartenant  à  des  métiers  non  encore  fédérés  (1).  Com- 
plication sans  ulililé,  comme  on  le  vit  bientôt. 

Ces  divers  votes  provoquèrent  des  difficultés  pratiques  :  com- 
ment aurait-on  reconnu,  entre  tant  de  labels,  ceux   des   Bourses 

(1)  Compte  rendu,  p.  120  et  s. 


614  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DK    LUTTE 

et  ceux  des  Fédérations  et  entre  tant  de  marques  de  fabriques,  le 
label,  la  marque  se  rattachant  à  la  lutte  des  organisations  ou- 
vrières groupées  à  la  Fédération  des  Bourses  ou  à  la  Confédération 
générale  du  Traeail?  Ne  fallait-il  pas  craindre  la  concurrence 
masquée  de  labels  jaunes,  des  mentions  affectant  une  fausse  ap- 
parence syndicale?  On  reconnut  a?sez  vile  la  portée  de  ces  cri- 
tiques et  qu'il  y  avait  urgence  à  trouver  un  moyen  destiné  tout  à 
la  fois  à  rendre  reconnaissable,  à  première  vue,  le  label  admis 
par  les  Congrès  de  la  C.  G.  T.  et  à  lui  donner  un  caractère  qui  le 
mit  à  l'abri  des  contrefaçons. 

Ces  difficultés  furent  examinées  au  IX*  Congrès  de  la  Fédéra- 
tion des  Bourses,  qui  se  tint  à  Nice,  en  1901  (1). 

Dans  un  rapport,  écrit  à  la  suite  d'un  échange  de  vues  avec  la 
C.  G.  T.  (2)  et  la  Fédération  du  Livre,  le  secrétaire  fédéral  pro- 
posa la  création  d'un  «  label  universalisé  »  :  son  objet  était 
d'unifier  les  marques.  «  Tout  en  laissant  à  chaque  Syndicat,  Fédé- 
ration, association  ouvrière  la  faculté  davoir  chacun  sa  marque 
spéciale,  nous  voudrions  les  voir  y  adjoindre  un  monogratnme 
significatif,  une  sorte  de  signe  de  ralliement  qui  démontrerait 
qu'ils  font  partie  de  la  grande  organisation  des  travailleurs  qui 
croient  en  eux-mêmes  et  veulent  leur  complet  affranchisse- 
ment ».  C'est  ce  monogramme  qui  eût  unifié  les  labels. 

Le  secrétaire  fédéral  proposait  enfin,  revenant  sur  le  vote  du 
précédent  Congrès,  de  charger  les  Bourses  et  la  Fédération  des 
Bourses  de  distribuer  le  monogramme  ;  mais  prévoyant  une  cri- 
tique tirée  de  l'article  o  de  la  loi  du  21  mars  1884,  aux  termes 
duquel  les  Unionsde  Syndicats  ne  peuvent  ester  en  justice,  il  pro- 
posait de  constituer,  en  marge  des  Unions,  des  sociétés  civiles  ou 
commerciales  qui,  légalement  propriétaires  du  label,  eussent  pu 
surveiller  efficacement  les  contrefaçons  des  jaune-j,  et  les  pour- 
suivre. 

Après  une  discussion,  où  se  manifesta  une  nouvelle  fois  la  ri- 
valité entre  la  Fédération  des  Bourses  et  la  C.  G,  T.,  le  Congrès, 


(1)  Compte  renr/u,  p.  67  et  s. 

2)  La  fusion  complète  de  la  Fédération  dee  Boursee  dans  la  C.  G.  T.  ne 
date  que  de  1902. 


CHAPITRE    II.    BOYCOTTACxE    LABEL    SABOTAGE       615 

à  l'unanimilé,  après  une  intervention  tendancieuse  d'Yvetot,  re- 
jeta une  proposition  de  la  Bourse  de  Lyon  demandant  le  renvoi 
de  la  question  au  Congrès  de  la  C,  G.  T.  qui  allait  se  tenir  à 
Lyon,  quelques  jours  après  ;  puis,  sur  un  ordre  du  jour  de  la 
Bourse  d'Alger,  approuvant  l'idéed'une  marque  syndicale  unique 
à  joindre  aux  diverses  marques  corporatives,  il  invita  les  fonc- 
tionnaires des  Bourses  à  faire  adopter  le  «  label  universalisé»  par 
les  sociétés  ouvrières  de  production  et  de  consommation.  Aux  ri- 
valités entre  organisations  ouvrières  correspondait,  on  le  voit,  l'in- 
certitude dans  la  tactique. 

Ces  rivalités  s'atténuèrent  peu  à  'peu,  assez  brusquement,  au 
moins  dans  la  forme  :  l'ordre  du  jour  ne  fut  pas  appliqué  par  le 
Comité  fédéral  des  Bourses  à  la  suite  de  la  décision  prise  par  la 
Confédération  générale  du  Travail  de  réglementer  elle-même  le 
label.  On  était  au  lendemain  du  Congrès  unitaire  de  Montpellier 
(1902). 

Une  commission  confédérale  avait  été  nommée  le  28  oc- 
tobre 1902  (le  Congrès  de  Montpellier  s'était  tenu  en  septembre) 
pour  élaborer  un  projet.  Ses  travaux  aboutirent  aux  résolutions 
suivantes  :  les  labels  industriels  (aux  fabricants)  seront  délivrés 
par  la  C.  G.  T.  aux  Fédérations,  par  celles-ci  aux  Syndicats  ;  le 
label  doit  consister  en  une  vignette  centrale  contenant  la  figure 
dite  «  mappemonde  confédérale  »,  et  deux  inscriptions,  l'une  en 
haut  :  marque  syndicale  ;  l'autre  en  bas,  consistant  dans  le  nom 
de  la  Fédération  et  du  Syndical  (1).  Un  dessin  fut  f'tabli  par  une 
autre  commission.  Accepté  par  la  Fédération  du  Livre,  il  fut 
reproduit  par  le  journal  La  Petite  République  ,àh%uovQn\hTQ\^^^. 

Des  difficultés  imprévues  suivirent  ce  premier  accord. 

A  la  fin  de  f903,  le  Livre  mit  en  circulation,  sans  avertir  la 
C.  G.  T.,  un  label  différent  de  celui  qui  avait  été  proposé  par  la 
commission  confédérale.  La  Petite  Répvhlique,  qui  jusque-là 
avait  usé  du  label  de  la  Confédération,  se  servit  de  ce  label  typo- 
graphique. Le  principal  grief  fait  à  cette  nouvelle  marque  était 
sa  composition  :  le  dessin  ne  comprenait  ni  la  mappemonde  con- 
fédérale, ni  les  initiales  de  la  Confédération,  C.  G.  D.  T. 

(1)  Voir  la  Voix  du  Peuple,  n<=  22-29  iévrier  1903. 


616  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

Ces  incidents  provoquèrent  une  réunion  du  Comité  de  la  sec- 
tion des  Fédérations  1 22  décembre  suivant).  Aux  reproches  qui  lui 
furent  adressés,  le  délégué  du  Syndicat  typographique  de  Paris 
(2t^  section)  répondit  que  la  Fédération  avait  été  plus  diligente 
que  la  commission  confédérale,  qui  n'avait  pas  présenté  un  dessin 
suffisamment  pratique  ;  que  «  les  inscriptions  avaient  été  sup- 
primées afin  que  juridiquement  il  fut  possible  aux  Syndicats,  qui 
seuls  ont  la  capacité  civile,  de  déposer  la  marque  à  titre  de  «  des- 
sin industriel  »  ;  que  ce  n'était  qu'après  avoir  consulté  des  juris- 
consultes que  cette  suppression  avait  été  décidée,  la  mention 
«  Confédération  Générale  du  Travail  »  (celle-ci  n'ayant  pas  la  ca- 
pacité d'ester)  enlevant  aux  Syndicats  la  faculté  de  déposer  la 
marque. 

En  droit,  c'était  une  erreur.  On  le  dit  au  délégué.  A  la  séance 
suivante,  le  secrétaire  confédéral  Griffuelhes  fit  connaître,  fort 
d'une  nouvelle  consultation  de  jurisconsultes,  «qu'au  point  de 
vue  légal  les  mots:  «Confédération  générale  du  Travail  »  avaient  la 
même  valeur  que  les  mots  :  «  Fédération  des  Bourses  »  et  que  ni 
l'un  ni  l'autre  ne  pouvaient  empêcher  un  Syndicat  de  déposer  et 
de  défendre  judiciairement  une  marque  syndicale  avec  dessin  in- 
dustriel »  ;  car  ce  ne  sont  pas  les  mentions  d'un  label  qui,  bien 
évidemment,  déterminent  la  capacité  juridique  de  ceux  qui  pré- 
tendent en  user.  La  discussion,  qui  fut  vive,  se  termina,  par  le 
vole  de  deux  propositions,  la  première  de  Latapie  (métallurgie), 
la  seconde  de  Luquel  (coiffeurs),  lune  qui  invitait  la  Fédération  du 
Livre  à  mettre  dans  son  label  la  mappemonde  confédérale,  et 
l'autre  qui  décidait  de  considérer  son  label  comme  non  avenu,  au 
cas  de  refus  de  le  modifier. 

Du  comité,  le  ditTérend  fut  porté  devant  le  Congrès  confédéral 
de  Bourges  (1904)  :  le  label  devait-il  être  confédéral  ou  corpo- 
ratif? 

Pour  Villeval  père  (du  Livre),  le  label  doit  être  corporatif,  parce 
que  chaque  profession  est  seule  en  mesure  de  formuler  les  condi- 
tions de  son  exercice,  conditions  tenant  aux  circonstances  du  tra- 
vail et  de  la  lutte  qui  lui  sont  particulières.  Et  il  donna  l'Amé- 
rique en  exemple  (fait  discuté  par  Alibert,  des  chapeliers)  où  le 
Fèdérationnist,    organe   de  la   Fédération   du   Travail,    publie 


CHAPITRE    II.    BOYCOTTAGE LABEL    SABOTAGE      617 

régulièrement  les  dessins  des  marques,  pour  permettre  au  public 
de  les  connaître.  A  l'appui  de  son  dire,  il  montra  une  carte  repré- 
sentant 64  labels. 

Reprenant  d'anciens  arguments,  Bousquet  (de  l'Alimentation) 
répondit  que  les  différences  de  dessins  rendraient  difficile  le  ma- 
niement de  la  marque,  car,  en  outre  de  nombreux  labels  rouges, 
il  y  aura  de  non  moins  nombreux  labels  jaunes  ;  et  Sieurin  (du 
Livre)  fit,  en  effet,  remarquer  que  la  confusion  existait  déjà 
puisque  les  corporations  du  livre,  des  chapeliers,  des  cordonniers, 
des  pâtissiers,  des  mineurs  des  Petits  châteaux  possédaient  déjà 
chacune  leur  label  particulier. 

A  mains  levées,  à  «  une  énorme  majorité  »,  le  (Congrès  décida 
que  le  label  devait  être  confédéral,  «  premier  lien  de  l'unité  ou- 
vrière »,  selon  la  remarque  de  Richer  (Syndicat  des  cuirs  et  peaux 
du  Mans)  (i)  :  c'était  l'approbation  de  la  décision  précédemment 
prise  par  le  Comité  des  Fédérations,  décision  conforme  à  la  cons- 
titution unitaire  de  la  classe  ouvrière. 

Ce  vote  mit  fin  au  différend.  S'en  inspirant,  la  Fédération  du 
Livre  modifia  la  forme  de  son  label,  à  la  suite  de  son  Congrès  de 
Lyon  (iy05)  en  y  introduisant  la  mappemonde  confédér.ile,  mais 
sans  y  reproduire  la  mention  :  Confédération  Générale  du 
Travail.  Passant  outre  sur  cette  minime  irrégularité,  le  Comité 
confédéral  admit  ce  nouveau  label,  qui,  par  la  suite,  ne  fut  pas 
régularisé  (2).  Aujourd'hui  le  label  est  confédéral,  et  c'est  aux  Fé- 
dérations qu'il  appartient  de  le  distribuer  (après  l'avoir  reçu  de  la 
G.  G.  T.)  aux  Syndicats  qui,  ensuite,  le  délivrent  aux  fabricants  et 
aux  commerçants. 

Le  typographe  D.  Sieurin  a  ramené  à  cinq  les  conditions  que 
doit  présenter  tout  label  (3)  :  1°  posséder  le  monogramme  confé- 
déral, 2°  contenir  une  indication  de  sa  fonction,  3°  désigner  le 
nom  du  Syndical  qui  le  délivre,  4°  tenir  peu  de  place,  5°  pouvoir 
s'encadrer  dans  des  étiquettes  indiquant  son  but  et  son  objet. 

De  ces  conditions,  la  première  seule  a  une  importante  spécifique- 

(1;  Compte  rendu,  p.  221  et  s. 

2)  V.  Rapport  de   la  section  des  Bourses   au    Congrès    d'Amiens   (1906). 
Compte  rendu,  p.  30. 
(3)  Voix  du  Peuple,  1901,  n»  22. 


618  LIVRE    V.    —    LKS    MOYENS    Dt:    LUTTE 

ment  syndicale.  <<  En  possédant  le  monogramme  de  la  Confédéra- 
tion générale  du  Travail,  expliquait  Sieurin,  on  assurera  l'unifi- 
cation des  marques,  touten  conservant  leur  diversité  pour  chaque 
Syndicat  différent  ;  en  outre,  par  ce  fait,  la  Confédération  devant 
les  approuver  avant  qu'elles  ne  soient  mises  en  pratique,  on  évite- 
ra que  des  Syndicats  catholiques,  ou  de  «  jaunes  »,  ne  créent  une 
confusion  dans  le  public,  en  instituant  eux  aussi  des  «  labels  »  ; 
les  consommateurs  ne  pouvant  plus  s'y  reconnaître  seraient 
dans  l'impossibilité  de  nous  apporter  l'appui  que  nous  leur  deman- 
dons. » 

Le  label  industriel  et  commercial  peu  répandu,  n'a  pas  encore 
la  force  de  pénétration  des  marques  anglaises  et  américaines  (1). 
La  plupart  des  journaux  l'ont  cependant  adopté,  sans  distinction 
d'opinions;  la  plupart  des  coopératives,  quelques  communes, 
telles  les  villes  de  V'oiron,  de  Fougères,  du  xMans,  de  Belfort  et 
d'Arcueil-Cachan,  des  associations,  telle  la  Ligue  des  Droits  de 
l'homme,  ont  décidé  de  l'inscrire  sur  tous  leurs  imprimés,  bulle- 
tins, circulaires;  enfin  quelques  coiffeurs  et  marchands  de  vin. 
En  fait,  il  n'existe  sérieusement  que  dans  la  typographie  (2). 

Si  la  marque  était  appliquée  par  l'ensemble  du  prolétariat  or- 
ganisé, les  ouvriers  auraient  réalisé  la  concordance  entre  leurs  in- 
térêts de  producteurs  et  leurs  intérêts  de  consommateurs  :  autant 
comme  consommateurs  que  comme  producteurs,  ils  feraient  res- 
pecter les  tarifs  syndicaux.  Il  faut  d'ailleurs  remarquer  que  si 
cette  concordance  était  parfaile,  les  ouvriers  seraient  maîtres  du 
marché;  et  il  n'y  aurait  pas  de  problème  syndicaliste.  On  ne 
peut  donc  criliquer  l'insuccès  partiel  de  ce  moyen  de  lutte   et  y 

(1)  Quelques  Etats  de  l'Amérique  du  Nord  ont  donné  une  valeur  légale 
aux  labels  syndicaux  :  Massachussets,  Idalio,  DelaAvare,  etc.  Une  proposi- 
tion de  loi  a  été  déposée,  le  30  mai  1904,  h  la  Chambre  française,  tendant  à 
faire  appliquer  aux  labels  la  législation  sur  les  marques  de  fabrique. 

(2)  La  section  de  «  Toulon  demande  s'il  n'existe  pas  une  convention 
entre  la  Fédération  (du  Livre)  et  la  C.  G.  T.  par  laquelle  le  label  confé- 
déral ne  pourrait  être  accordé  qu'aux  maisons  ayant  le  label  fédéral.  Il  a 
été  répondu  qu'aucune  entente  n'existait  à  ce  sujet,  mais  qu'il  était  na- 
turel que  les  organisations  confédérées  ne  fassent  exécuter  leurs  impres- 
sions, seules  susceptibles  de  porter  le  label  confédéral,  que  dans  les  mai- 
sons ayant  le  label  du  Livre  ».  Comité  central  de  la  Fédération  du  Livre, 
séance  du  27  août  (Typographie  française,  n°  16  septembre  1910). 


CHAPITRE  11.  BOYCOTTAGE  LABEL  SABOTAGE   619 

trouver  un  argument  contre  l'organisation  syndicale  :  ce  n'est 
que  [TOgressivemenl  et  lentement  que  le  prolétariat  développe 
sa  capacité  économique  de  classe.  4  Si  l'on  observe,  écrit  en- 
core Sieurin  (1),  que  les  ouvriers  syndiqués  son'  au  nombre  de 
800.000,  représentant  la  consommation  de  deux  millions  et  demi 
de  personnes  au  moins,  dépensant  environ  un  million  et  demi 
par  an,  on  reconnaîtra  facilement  la  force  qu  acquerrait  ce 
moyen  de  lutte  entre  les  mains  d'une  clientèle  aussi  nom- 
breuse i2).  ») 

Dans  son  rapport  au   Congrès  corporatif   de    Rennes    (1898) 
Maynier   a   indiqué    le    but   vraiment   ouvrier   du    label   et  du 


(1)  SiECRiN,  Le  label.  {Mouvement  socialiste,  1905,  n"  155,  p.  106\ 

(2)  La  Voix  du  Peuple  a  accompagné,  à  diverses  reprises,  la  publication 
de  l'Alfiche-Label  de  la  aotice  explicative  suivante  :  «  Ce  dessin  ne  donne 
qu'un  faible  aperçu  de  ce  qu'est  l'affiche,  qui,  tirée  en  deux  couleurs, 
—  rouge  et  noir  —  a  un  aspect  fort  artistique. 

Le  Comité  confédéral  délivre  l'Affiche-Label  aux  organisations  confé- 
dérées, au  prix  de  0  fr.  15  l'exemplaire  sur  beau  papier,  et  au  prix  de 
0  fr.  30  l'exemplaire  cartonné. 

C'est  aux  Syndicats  et  aux  militants  qu'incombe  l'œuvre  de  vulgarisa- 
tion de  l'Affiche-Label,  et,  afin  de  familiariser  tous  les  camarades  avec 
cette  tactique  de  boycottage  à  rebours,  nous  allons  rappeler  comment 
s'en  fait  la  mise  en  pratique. 

L'Affiche-Label  est  délivrée  par  la  Confédération,  aux  Fédérations  et 
aux  Syndicats  confédérés,  et,  sur  les  côtés,  dans  les  deux  médaillons 
laissés  en  blanc,  la  Fédération  et  le  Syndicat  distributeurs  apposent  leurs 
timbres. 

Ce  fait,  l'affiche  est  distribuée  aux  commerçants  qui  emploient  des  ou- 
vriers syndiqués  et  respectent  les  décisions  syndicales.  11  est  inutile  d'in- 
sister sur  les  avantages  qui,  pour  le  commerçant  acceptant  l'Affiche-Label, 
compensent  les  légers  sacrifices  qu'il  peut  s'imposer,  soit  en  payant  un  peu 
mieux  son  personnel  syndiqué,  soit  en  respectant  les  Iieures  de  ferme- 
ture, etc.  Par  esprit  de  solidarité,  les  travailleurs  donneront  la  préférence 
à  ce  commerçant  et  l'affiche  sera  pour  lui  une  source  de  profits  im- 
prévus. 

Afin  qu'un  commerçant  ne  puisse  jouir  du  bénéfice  de  l'af fiche-label,  au 
cas  où,  pour  une  raison  quelconque,  il  n'y  aurait  plus  droit,  il  a  été  dé- 
cidé qu'elle  portera  l'indication  du  trimestre  En  outre,  l'affiche  change  de 
couleur  chaque  trimestre,  de  manière  que  l'Affiche  du  trimestre  courant  se 
dislingue  à  première  vue  : 

l*""  trimestre   janvier  à  avril),  mauve  ; 
28        —  (avril  à  juillet),  bleue  ; 

3e        —         (juillet  à  octobre  ,  èZanc/ie  ; 
4»        —  (octobre  à  décembre),  verte. 


620  LIVRE    V.     —    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

boycottage:  les  ouvriers  consommateurs  font  respecter  les  tarifs 
qu'ils  ont  obtenus  comme  producteurs.  Us  ont  donc  une  valeur 
syndicale  qui  les  différencie,  au  même  titre  que  la  grève  et  la 
grève  générale,  des  autres  moyens  de  lutte  qui,  moins  spéci- 
ûques,  font  appel  à  la  collaboration  de  la  classe  bourgeoise  :  les 
lois  et  les  décrets  ou  arrêtés  ministériels.  (<■  C'est  à  nou^-mème 
d'agir,  ajoutait  Pouget,  pendant  la  discussion,  à  ce  même  Con- 
grès, et  nous  n'avons  à  compter  sur  personne  pour  améliorer 
notre  sort.  C'est  donc  à  nous  de  sortir  de  l'expectative  et  au  lieu 
d'attendre  d'en  haut  l'améliorcition  de  nos  conditions  d'existence, 
de  modifier  nous-mêmes  ces  conditions  en  résistant  continuel- 
lement, dans  les  circonstances  petites  el  grandes,  aux  empiéte- 
ments capitalistes  (1).  »  Résistance  qui  a  pour  effet  de  constituer 
les  ouvriers  en  une  espèce  de  société  de  consommation  sans 
statuts  et  sans  cadra,  à  caractère  syndicaliste,  puisqu'elle  oblige 
les  fabricants  et  commerçants  à  respecter  les  tarifs.  C'est 
encore  Maynier  qui  a  fait  remarquer  que  cette  solidarité  des  ou- 
vriers en  tant  que  consommateurs  formait  le  «  premier  pas  du 
groupement  »  (2),  d'un  groupement  coopératif  (3;. 

C'est  par  son  but  seul  que  le  boycottage  est  prolétarien.  En  soi, 
il  n'est  même  pas  spécifiquement  ouvrier  :  les  compagnonnages 
l'ont  connu  (4);  l'Eglise  le  pratique  sous  le  nom  d'excommuni- 
cation :  les  sociétés  antiques  prononçaient  l'interdiction  de  l'eau 
et  du  feu;  les  partis  l'emploient  contre  leurs  adversaires,  particu- 
lièrement dans  les  petites  villes  où  les  commerçants  et  les  ou- 
vriers sont  facilement  étiquetés  ;  les  patrons  en  font  une  arme 
contre  les  syndiqués  :  ainsi  l'inscription  à  V  U7iion  sociale  et  pa- 
triotique serait  une  condition  nécessaire  et  suffisante  pour  être 
embauché  dans  les    usines  de  Tourcoing  et   de  Roubaix  (3)  ;  les 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Rennes,  p.  301. 

(2)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Rennes,  p.  61. 

3  Le  «  Sou  syndical  *  constitue  une  variété  de  label.  «  Le  sou  syn- 
dical, c'est  le  système  des  tickets-primes  délivrés  par  certains  magasins, 
mais  au  lieu  que  le  bénéfice  aille  à  l'acbeteur,  il  va  au  Syndicat  pour  la 
propagande.  »  Rejeté  par  le  Congrès  du  Syndicat  des  chemins  de  fer  en 
1903,  une  expérience  partielle  en  fut  cependant  décidée  sur  le  réseau  de 
l'Etat  , Petite  République,  n"  du  5  mai  1903 j. 

(4)  Associations  professionnelles  ouvrières,  t.  I,  p.  110. 

(5)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Toulouse,  p.  144. 


CHAPITRE  II.  BOYCOTTAGE  LABEL  SABOTAGE   621 

Etals  eux-mêmes  en  usent  les  uns  cà  l'égard  des  autres  comme  par 
exemple  la  Turquie  contre  l'Autriche-Hongrie,  en  1908-1909,  à  la 
suite  de  l'annexion  de  la  Bosnie-Herzégovine  (1)  ;  des  sociétés  ou 
ligues  d'acheteurs,  d'allure  catholiques,  libérales,  se  sont  fon- 
dées en  France  et  à  l'étranger  pour  boycotter  les  commerçants 
qui  ne  respectent  pas  le  repos  dominical. 

Tactique  universelle,  le  boycottage  des  ouvriers  n'est  donc 
syndical  que  par  son  objet  et  sa  destination,  contrairement  à 
l'opinion  de  ses  principaux  théoriciens,  Maynier,  Sieurin,  Pougel, 
Delesalle.  Sans  doute  le  boycottage  ouvrier  ne  fait  appel  qu'à 
l'énergie  des  syndiqués  en  dehors  de  la  loi,  mais  il  en  est  de  lui 
comme  du  boycottage  des  catholiques  contre  les  non  croyants, 
du  boycottage  d^s  Ottomans  contre  les  Autrichiens  qui,  eux 
aussi,  n'ont  de  valeur  que  par  l'énergie  individuelle  et  collective 
de  ceux  qui  l'ont  entrepris. 

Les  ouvriers  de  tous  les  pays  emploient  le  boycottage.  A  leur 
Congrès  syndical  de  Hambourg  (1908)  les  ouvriers  allemands  le 
réglementèrent  très  strictement  par  cette  longue  et  complète  dé- 
libération : 

«  Le  boycottage  de  certains  patrons  et  de  groupes  entiers  de  pa- 
trons ne  peut  être  décidé  que  sur  la  proposition  de  la  direction 
centrale  des  Syndicats  en  lutte,  et  par  la  représentation  des  tra- 
vailleurs organisés  de  la  localité,  par  le  cartel  des  Syndicats  et  les 
conseils  des  Syndicats  locaux.  Il  est  recommandé  comme  utile  de 
convoquer  aussi  aux  débats  sur  un  boycottage,  l'organisation  poli- 
tique ouvrière,  afin  que  dans  la  lutte,  les  deux  organes  de  la  classe 
ouvrière  puissent  se  soutenir  et  se  compléter.  H  faudra  utiliser  le 
boycottage,  non  seulement  pour  les  luttes  de  salaire  mais  aussi 
dans  la  campagne  contre  le  travail  à  domicile  ou  contre  la  suppres- 
sion du  logement  et  de  la  nourriture  chez  le  patron.  Les  Syndicats 
qui  veulent  recourir  au  boycottage  doivent  en  informer  le  cartel 
des  Syndicats  de  la  localité,  assez  tôt  pour  qu'ils  puissent  faire 
d'accord  le  nécessaire.  La  résolution  de  boycottage  du  cartel  des 
Syndicats  de  la  localité  où  il  y  a  conflit  doit  être  observée  aussi 
par  la  classe    ouvrière   d'autres   localités,  moins  directement   ir.té- 

(1)  Léon  BoLLACK.  Le  boycottage,  instrunitnt  de  justice  internationale 
{Faix  par  le  Droit,  n°  mai  1911 


622  LIVRE    V,    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

ressées  au  conflit.  Si  cependant  on  peut  prévoir  que  la  lutte  de 
salaire  et  le  boycottage  s'étendront  à  toute  une  région  ou  à  toute 
une  province,  il  sera  d'ailleurs  nécessaire,  avant  même  l'ouverture 
des  hostilités,  d'établir  à  la  fois  une  entente  entre  les  cartels  de 
Syndicats  de  la  région  intéressée,  mais  aussi  entre  les  directions 
centrales  et  l'organisme  politique  dont  relève  la  région. 

'<  La  conduite  du  boycottage  comme  l'emploi  des  moyens  pour 
sa  prorogation  et  son  application  est  l'affaire  de  l'organisation  qui 
se  trouve  engagée  dans  la  lutte  et  qui  en  a  proposé  l'usage  :  la  di- 
rection de  l'organisation  a  cependant  à  s'entendre  pour  toutes  les 
mesures  importantes  avec  la  représentation  qualifiée  de  toute  la 
classe  ouvrière  de  la  localité.  Ceux  qui  dirigeront  le  boycottage 
doivent,  à  côté  de  la  publication  nécessaire  des  résolutions  prises, 
faire  en  sorte  que  des  marchandises  non  boycottées  soient  four- 
nies en  quantités  suffisantes.  Lorsque  les  organisations  qualifiées 
ont  décrété  un  boycottage,  c'est  à  tous  les  ouvriers  et  ouvrières  or- 
ganisés d'observer  rigoureusement  cette  résolution  et  de  n'acheter, 
en  aucun  cas,  aux  maisons  boycottées.  Le  Congrès  considère  le 
boycottage  comme  un  moyen  de  lutte  syndical,  qui  ne  doit  être 
employé  qu'après  un  mur  examen  des  conditions  et  après  la  réso- 
lution des  organisations  précitées,  parce  que  l'emploi  irraisonné  et 
inopportun  d'un  boycottage  pourrait  nuire  à  la  fois  au  Syndicat  en 
cause  et  à  toute  !a  classe  ouvrière  (1).  » 

Le  sabotage  est  une  variété  du  boycottage  :  on  pourrait  aussi 
le  définir,  comme  on  va  le  voir,  une  grève  atténuée.  Le  Nouveau 
Larousse  Illustré,  qui  a  reproduit  presque  textuellement  la  défi- 
nition de  Littré,  le  définit  plus  concrètement:  «  Populairement. 
Action  d'exécuter  un  travail  mal  et  vite.  »  Pouget  fait  remar- 
quer qu'il  y  a  une  quinzaine  d'années  le  mot  n'était  que  le  sy- 
nonyme «  imagé  et  expressif,  de  travail  exécuté  comme  à  coups 
de  sabots  »  (2). 

Dans  sa  forme  la  plus  épurée  le  sabotage  est  un  ralentisse- 
ment dans  le  travail,  autrement  dit  «  grève  en  travaillant  »,  u  grève 
sur  le  las  »,  disent  les  ouvriers  du  bâtiment  ;  ses  autres  formes, 


(1)  A.  QuiST,  Le  Congrès  des  Syndicats  allemands  {Revue   Syndicaliste, 
1908,  n»  42,  p.  91.) 

(2)  E   Pouget,  Le  subotage,  p.  3. 


k 


CHAPITRE  II.  BOYCOTTAGE  LABEL  SABOTAGE   623 

progressivement  brutales,  consistent  à  mal  travailler  (voire  à 
trop  bien  travailler,  à  «  perler  »  le  travail  (1)  pour  mettre  le  pa- 
tron en  perle)  (2),  à  commettre  des  malfaçons,  à  détériorer  su- 
perficiellement les  machines  et  outils  pour  les  rendre  provisoi- 
rement indisponibles,  enfin  à  détruire  soit  les  machines  et 
outils,  soit  les  produits,  soit  les  uns  et  les  autres.  Gomme  le  fit 
remarquer  au  cours  d'un  procès  un  ancien  secrétaire  de  la 
Bourse  du  travail  de  Toulouse,  ces  destructions  s'appelaient 
autrefois,  et  exclusivement,  du  «  vandalisme  »  (3).  Dans  les 
polémiques  de  presse,  le  sabotage  n'est  jamais  envisagé  que 
dans  ces  formes  destructives,  c'est-à-dire  dans  les  formes  «  le 
moins  honorifique  »  pour  l'ouvrier,  comme  dit  un  vieux  texte 
syndical. 

Au  début  de  l'organisation  syndicale,  les  traditions  compa- 
gnonniques  faisaient  assez  généralement  insérer  dans  les  statuts 
de  Syndicats  des  règles  recommandant  le  bon  travail  ;  et  ces  sta- 
tuts prévoyaient  même  que  c'étaient  aux  Syndicats  qu'incombait 
la  responsabilité  des  malfaçons.  Voici  à  titre  d'exemple  l'ar- 
ticle 33  des  statuts  de  la  Chambre  syndicale  des  ouvriers  gan- 
tiers de  Paris  (1870-1891): 

('  La  probité  dans  le  travail  étant  une  garantie  de  l'autorité  et  de 
la  confiance  que  doit  inspirer  la  Chambre  syndicale,  les  sociétaires 
devront,  en  toute  occasion,  s'inspirer  de  cette  confiance  et  s'en 
rendre  dignes.  » 

Autre  exemple  emprunté  aux  statuts  de  la  Chambre  syndicale 
des  ouvriers  boulangers  du  pain  de  laxe  dit  Viennois  (1877-1895)  : 

«  Tous  les  sociétaires  doivent  se  comporter  convenablement  dans 
les  maisons  où  ils  travaillent,  et  ceux  qui  se  serviraient  de  pro- 
cédés de  nature  à  attirer  sur  la  société  la  disgrâce  des  patrons  se- 

(i)  Ed.  Sknb,  La  grève  perlée  continue  [Voix  du  Peuple,  1911,  n^^  535 
et  537);  Cf.  Sartoris,  La  rtvanche  des  vaincus  [eod.  loc  );  Harhbl,  Grève 
perlée  et  syndicalisme    Bataille  syndicaliste,    n°   du   31  mai  1911.) 

(2i  La  Fédération  française  du  Livre  paraît  admettre  ce  genre  de  sabo- 
tage (V.  Reufer,  L'éducation  syndicale,  Typographie  française,  W^  du 
1er  mars  1910,  p.  5).  Cf.  Max  Clair,  Des  formes  de  grèves  nouvelles 
{Temps  Nouveaux,  n°  du  25  février  1911.)  y 

(3)  Voix  du  Peuple,  1910,  n»  533. 


62  i  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

raient  passibles  d'une  amende  de  5  francs  la  première  fois,  10  francs 
la  deuxième  et  seraient  radiés  la  troisième.  Ceux  qui  laisseraient 
des  boutiques  en  plan  subiraient  une  amende  de  5  francs.  Ceux 
qui,  par  suite  de  débauche,  perdraient  la  marchandise  à  eux  con- 
fiée, subiraient  les  amendes  ci-dessus  précitées  *  (art.  7). 

Les  premières  années  de  l'industrie  moderne  ont  connu  les 
destructions  de  machines,  avilisseuses  de  salaires,  pourvoyeuses 
de  chômages  et  de  renvois  ;  les  temps  plus  reculés  les  ont  connus 
également,  œuvre  tantôt  des  ouvriers  dépossédés,  tantôt  des 
autorités  publiques. 

Dans  la  Maison  Nuchigen,  Balzac  (Pougel  l'a  déjà  signalé)  a 
donné  une  description  du  sabotage  des  canuts  lyonnais  qui,  ex- 
ploités par  un  «  commerce  sans  àme  »,  firent  les  émeutes  de 
1831.  «  Le  canut,  probe  jusque-là,  rendant  en  étoffe  la  soie  qu'on 
lui  pesait  en  bottes,  a  mis  la  probité  à  la  porte  en  songeant  que 
les  négociants  le  victimaient  et  a  mis  de  l'huile  à  ses  doigts  :  il 
a  rendu  poids  pour  poids,  mais  il  a  vendu  la  soie  représentée  par 
l'huile  et  le  commerce  des  soiries  a  été  infesté  d'étoffes  graissées, 
ce  qui  aurait  pu  entraîner  la  perle  de  Lyon  et  celle  d'une  branche 
du  commerce  français.  Les  troubles  ont  donc  produit  les  «  gros 
de  Naples  »  à  quarante  sous  l'aune  »  (1), 

Le  sabotage  n'est  donc  pas  lié  à  l'organisation  syndicale.  Mes- 
siela  dit,  au  Congrès  confédéral  de  Montpellier  (1902),  avoir  vu  des 
valets  de  ferme  no:i  syndiqués  pratiquer  le  sabotage  de  la  vigne  (2), 
et  Roblin  rapporte  que  les  bûcherons  de  la  Nièvre  l'employaient 
pour  lutter  contre  les  bas  salaires,  à  une  époque  où  ils  n'étaient 
pas  syndiqués  (1889-1892)  (3). 

Lorsque  le  sabotage  devint  une  pratique  syndicale  courante,  il 
avait  une  histoire  déjà  ancienne,  tant  bourgeoise  qu'ouvrière, 
tant  privée  que  publique.  Un  fait  résume  cette  histoire  brutale  : 


{i)  Scènes  de  la  vie  parisienne.  La  maison   Nucingen    (1838).   Œuvres 
complètes,  éd.  OUendorf  in-S»,  t.  XXIII,  p.  67. 

(2)  Compte-rendu  du  Congrès,  p.  207. 

(3)  RoBLiw,  Les   bûcherons  du  Cher  et   de  la  Nièvre.  Leurs    Syndicats 
(1903),  p.  96. 


CHAPITRE    II.    ]50YGÛTTAGli    LABliL    SABOTAGE       623 

le  Conseil  des  prud'hommes  de  Lyon  (l)  faisant  brûler  le  siège 
<le  Jacquard,  l'inventeur  du  métier  qui  porte  son  nom. 

Désignée  incidemment  au  Congrès  tenu  par  la  Fédération  du 
Centre  (allemanistes),  en  1895  (2),  c'est  au  Congrès  confédéral  de 
Toulouse  que  cette  tactique  a  été  examinée  pour  la  première 
fois  (3)  ;  le  rapporteur,  qui  était  Paul  Delesalle  (il  a  élé  secrétaire- 
adjoint  de  la  Fédération  des  Bourses),  lui  donna  l'Angleterre 
comme  terre  d'origine.  Il  reproduisit  un  appel  de  l'Union  inter- 
nationale des  chargeurs  de  navires,  qui  a  son  siège  à  Londres, 
où  le  sabotage  était  enseigné  comme  une  grève  atténuée,  comme 
un  moyen  de  diminuer  le  travail  sans  l'interrompre; 

«  Qu'eàt-ce  que  Co  canny? 

«  C'est  un  mot  court  et  commode  pour  désigner  une  nouvelle 
tactique,  employée  par  les  ouvriers  au  lieu  de  la  grève. 

«  Si  deux  Fxossais  marchent  ensemble  et  que  l'un  coure  trop 
vite,  l'autre  lui  dit:  Co  canny,  ce  qui  veut  dire  :  Marche  doucement, 
à  ton  aise  ». 

«  Si  quelqu'un  veut  acheter  un  chapeau  qui  vaut  cinq  francs, 
il  doit  payer  cinq  francs.  Mais  s'il  ne  veut  en  payer  que  quatre, 
eh  bien!  il  en  aura  un  de  qualité  inférieure.  Le  chapeau  est  une 
«  marchandise  ». 

«  Si  quelqu'un  veut  acheter  six  chemises  de  deux  francs  cha- 
cune, il  doit  payer  douze  francs.  S'il  ne  paie  que  dix,  il  n'aura  que 
cinq  chemises.  La  chemise  est  encore  une  «  marchandise  en  vente 
sur  le  marché  ». 

«  Si  une  ménagère  veut  acheter  une  pièce  de  bœuf  qui  vaut  trois 
francs,  il  faut  qu'elle  les  paye.  Et  si  elle  n'offre  que  deux  francs 
alors  on  lui  donne  de  la  mauvaise  viande.  Le  bœuf  est  encore  une 
«  marchandise  en  vente  sur  le  marché  ». 

(1)  Composé  de  patrons  et  de  contremaîtres. 

(2)  Au  Congrès,  E.  Guérard,  alors  secrétaire  du  Syndicat  national  des 
cheminots,  indiqua  qu'  «  avec  deux  sous  d'une  certaine  matière,  utilisée  à 
bon  escient,  il  nous  est  possible  de  mettre  une  locomotive  dans  l'impossi- 
bilité de  fonctionner  »  (cité  par  Pouget,  op.  cit.,  p.  8).  Cette  «  certaine 
■matière  »,  c'était  l'émeri  que  l'on  devait  mettre  dans  les  coussinets 
(V.  Compte  rendu  du  Cotigrès  métallurgiste,  1903,  p.  197). 

(3)  Compte  rendu,  p.  145.  (Le  rapport  de  Delesalle  fut  publié  en  bro- 
chure pende  temps  après  le  Congrès.  Elle  fut  tirée  à  30  000  exemplaires. 
Y,  Compte  rendu  du  Congrès  de  Rennes,  p.  167). 

Maxime  Leroy  40 


C)2C)  UVRE    V.    LES    MOYKNS    DE    LUTTE 

«  Eh  bien,  les  patrons  déclarent  que  le  travail  et  l'adresse  sont 
des  «  marcliaadises  en  veate  sur  le  marché  »  tout  comme  les  cha- 
peaux, les  chemises  et  Le  bœuf. 

«  —  Parfait,  répondrons-nous,  nous  vous  preaous  au  mot. 

«  Si  ce  sont  des  «  marchandises  >-,  nous  les  vendrons  tout  comme 
le  chapelier  vend  ses  chapeaux  et  le  boucher  sa  viande. 

«  Pour  de  mauvais  prix,  ils  donnent  de  la  mauvaise  marchandise 
et  nous  en  ferons  autant. 

«  Les  patrons  n'ont  pas  le  droit  de  compter  sur  notre  charité. 
S'ils  refusent  même  de  discuter  nos  demandes,  eh  bien,  nous  nous 
pouvons  mettre  en  pratique  le  Co  canny  —  la  tactique  de  :  «  tra- 
vaillons à  la  douce  »  en  attiendant  qu'un  nous  écoute.  » 

Paul  Delesalle  donnait  tout  son  sens  à  cette  tactique  en  la  ré- 
sumant dans  la  formule:  à  mauvaise  paie,  mauvais  travail. 
Mais  cependant  il  ne  l'envisageait  pas  exclusivement  comme  un 
ralentissement  de  production  ;  il  prévoyait  également  le  «  sabo- 
tage sur  l'outillage  »  ou  mise  hors  de  service  des  machines.  «  Il 
faut,  concluait-il,  que  les  capitalistes  le  sachent  :  le  travailleur 
ne  respectera  la  machine  que  le  jour  où  elle  sera  devenue  pour 
lui  une  amie  qui  abrège  le  travail,  au  lieu  d'être,  comme  au- 
jourd'hui, l'ennemie,  la  voleuse  de  pain,  la  tueuse  de  travailleurs»  : 
en  mettant  l'oulillage  hors  d'usage  le»  grévistes  empêchent  les 
patrons  de  les  remplacer  par  des  u  reîmrds  ». 

Après  une  courte  discussion,  le  rapport  fut  (c  adopté  à  l'unawi- 
mité  et  par  applaudissements  ».  Sans  doute,  les  congressistes  se 
rendaient-ils  compte  du  caractère  de  leur  résolution,  car  Hame- 
lin  (I)  (appuyé  par  Brial)  eut  soin  de  faire  observer  q_ue  «  lors- 
qu'on entre  dans  la  voie  révolutionnaire,  il  faut  le  faire  avec 
courage,  et  quand  la  tète  est  passée,  il  faut  que  tout  le  corps  y 
passe  (2)  ». 

(1)  Typographe,  xm  des  fondateurs  de  la  Verrerie  ouvrière. 

(2  Pouget  proposa  sans  succès  au  Congrès  de  Toulouse  de  voter  la  ré- 
solution suivante  —  à  la  suite  du  refus  du  préfet  de  la  Seine  (de  Selves, 
d'accorder  aux  ouvriers  municipaux  l'autorisation  de  participer  à  ses  tra- 
A"aux  :  «  le  Congrès  reconnaissant  qu'il  est  superflu  de  blâmer  le  gouver- 
nement —  qui  est  dans  son  rùle  en  serrant  la  bride  aux  travailleurs  — 
engage  les  travailleurs  municipaux  à  faire  pour  cent  mille  francs  de  dé- 
gâts dans  les  services  de  la  Ville  de  Paris,  pour  récompenser  M.  de  Selves 
de  son  veto.  » 


CHAPITRE  11.  BOYCOTTAGE  LABEL  SABOTAGE   627 

Au  Congrès  corporatif  de  Rennes  (1898),  c'est,  Pouget  qui  Tut 
rapporteur.  L'ancien  secrétaire  de  la  Voix  du  Peuple,  l'ancien 
gérant  et  rédacleur  du  Père  Peinard,  s'est  constitué  le  grand 
théoricien  de  celle  tactique  (li.  Sans  ajouter  d'éléments  nou- 
veaux à  l'élude  de  Delesalle,  il  insista  sur  les  exemples  de  sabo- 
tage donnés  par  les  industriels  et  cominerçants  :  c'est  un  point 
qui,  depuis  lors,  a  toujours  été  mis  en  lumière  par  les  propa- 
gandistes :  «  Ce  que  la  Commission  tient  à  indiquer,  c'est  que  le 
sabotage  n'est  pas  chose  neuve  ;  les  capitalistes  le  pratiquent 
chaque  fois  qu'ils  y  trouvent  intérêt;  les  adjudicataires  en  ne 
remplissant  pas  les  clauses  de  bonne  qualité  des  matériaux,  etc., 
et  ils  ne  le  pratiquent  pas  que  sur  les  matériaux  :  que  sont  leurs 
diminutions  de  salaire,  sinon  un  sabotage  sur  le  ventre  des  pro- 
létaires ?  »  K.  Pouget  a  écrit  plus  tard  cette  espèce  de  litanie  du 
sabotage  bourgeois  :  «  saboteurs,  les  commerçants  qui,  en  tripa- 
touillant le  lait,  aliment  des  tout  petits,  fauchent  en  herbe  les 
générations  qui  poussent  ;  saboteurs,  les  fariniers  et  les  boulan- 
gers... ;  saboteurs,  les  fabricants  de  chocolats  à  l'huile  de  palme 
ou  de  coco  ;  de  grain  de  café  à  l'amidon,  à  la  chicorée  et  aux 
glands  ;  de  poivre  à  la  coque  d'amande  ou  aux  grignons  d'olives... 
saboteurs,  les  trafiquants  qui,  en  1(S70-71...  ;  saboteurs,  les  en- 
trepreneurs de  bâtisses...  tous  saboteurs!  (2)^».  Est-ce  là  un  ar- 
gument? Evidemment  non.  «  Ceux-là  même  le  jugent  et  le  con- 
damnent qui  le  défendent  en  alléguant  les  fraudes  des  fabri- 
cants, les  falsifications  des  négociants  et  les  mal  façons  des  entre 
preneurs  (3)  ». 

Arrêt  partiel  dans  la  production,  grève  atténuée,  le  sabotage 
peut  être  un  fait  de  grève;  alors,  comme  l'a  écrit  Pouget,  il 
H  double  la  grève  ».  Voici  comment.  «  L'éducation  des  masses 
n'étant  pas  faite,  il  y  a  toujours  (sous  l'influence  de  l'atavisme) 
des  renégats  qui  vont  travailler,  a  dit  Amédée  Bousquet,  le  se- 
crétaire  de  la  Fédération  de  l'alimentation.  Ils  trouvent  les  ina- 


(1)  Compte  rendu,  p.  301  et  s.  ;  p.  167  et  s. 

(2)  E.  PouGKT,  Le  sabotage^  p.  65  et  s. 

(3j  E.  FouRNiÈRE,  Sur  la  valeur  pratique  et  morale  du  sabotage  {Revue 
de  V enseignement  primaire,  n°  du  15  janvier  1911)  ;  cf.  G.  Guy  GnAKO.'ie 
sabotage. 


628  Livp.ii;  V.   —  LES  moykns  de  lutte 

chines,  îesoulils,  les  fo.irs,  en  bon  élalet  ce  parla  suprême  faule 
des  grévistes  qui, ayant  laissé  en  bonne  santé  les  moyens  de  pro- 
duction, ont  laissé  derrière  eux  la  cause  de  leur  échec  revendi- 
catif. »  D'où  r  c  obligation  >i  pour  les  grévistes,  au  moment  de 
quitter  les  ateliers,  de  mettre  les  outils  et  appareils  hors  d'usage. 

A.  Bousquet  a  eu  soin  de  fixer  lui-môme  uiie  limite  à  cesdestruc- 
tions  qui,  d'après  lui,  ne  doivent  pas  dégénérer  en  pillage  :  il  ne 
s'agit  pas  de  u  détruire  bêtement  les  usines  et  les  machines.  Non, 
il  suffit  en  cas  de  grève  d'exercer  un  habile  sabotage  qui  ne  per- 
mette pas  à  d'autres  de  faire  marcher  ces  machines  ou  ces  instru- 
ments de  travail.  C'est  de  cette  façon  forcer  les  traîtres  et  les  ti- 
mides à  cesser  aus^i  le  travail,  et  c'est  toucher  le  patron  dans  ce 
qu'il  a  de  plus  cher  »  (I).  On  doit  aussi  éviter,  a  ajouté  plus  tard 
Pougel,  qu'  «  il  n'ait  une  répercussion  fâcheuse  sur  le  consomma- 
teur... le  consommateur  ne  doit  pas  souffrir  de  celte  guerre  faite 
à  l'exploiteur  (2)  ». 

Au  Congrès  corporatif  de  Paris  (l900)  (3),  Treich  (Bourse  du 
travail  de  Limoges),  seul  de  tous  les  délégués,  dit  directement 
quelques  mots  contre  le  sabotage,  mais  quelques  mots  seulement, 
ajoutant  qu'il  s'abstenait  de  développer  son  opinion,  parce  qu'il 
«  avait  l'honneur  de  présider  «  la  séance  :  il  le  déclara  -f  plus 
nuisible  qu'utile  aux  intérêts  des  travailleurs  et  comme  répu- 
gnant à  la  dignité  de  beaucoup  d'ouvriers  ».  Dans  son  rapport 
sur  le  label  le  typographe  May  nier  fit  également  quelques  ré- 
serves sur  le  sabotage,  mais  indirectement,  et  sans  le  condamner  : 
«  J'admire  ceux  qui  ont  le  courage  de  saboter  un  exploiteur,  je 
dois  même  ajouter  que  j'ai  ri  bien  souvent  aux  histoires  que  l'on 
nous  a  racontées  au  sujet  du  sabotage,  mais  pour  ma  part  je 
n'oserais  faire  ce  que  ces  bons  amis  ont  fait.  Alors,  ma  conclusion 

(1)  A.  Bousquet,  Il  faut  saboter  {Voioo  du  Peuple,  1905,  n°  240).  Cf.  dans 
le  même  sens  :  :  A.  Renault,  révoqué  des  chemins  de  fer  de  l'Etat,  Le  Syn- 
dicalisine  clans  les  chemins  de  fer  (1910),  p.  26;  E.  Pataud,  La  Barricade 
{Société  Nouvelle,  n°  décembre  1910). 

(2^  Le  sabotage,  p.  67  ;  cf.  p.  36  et  s. 

(3)  Compte-rendu,  p.  187,  cf.  p.  69.  E.  Pouget  rapporte  que  Lauche,  dé- 
puté de  la  Seine  depuis  les  élections  générales  de  1910,  parla  à  ce  Congrès 
en  faveur  du  sabotage  ;  mais  nous  n'avons  pas  eu  trouver  trace,  au 
compte  rendu,  de  cette  intervention. 


CHAPITRE  II.  BOYCOTTAGE  LABEL  SABOTAGE   629 

est  que,  si  je  n'ai  pas  le  courage  de  faire  une  action,  ce  serait  de 
la  lâcheté  d'inciter  un  autre  à  la  faire.  Je  vous  avoue  que  dans 
l'acte  qui  consiste  à  détériorer  un  outil  ou  toute  autre  chose  con- 
fiée à  mes  soins,  ce  n'est  pas  la  crainte  de  Dieu  qui  paralyse  mon 
Cîiurage,  mais  la  crainte  du  gendarme.  » 

Au  vole,  le  sabotage  recueillit  HT  vo  x  contre  76  ;  il  y  eut 
2  bulletins  blancs  (1). 

Dans  certains  cas,  le  sabotage  a  pour  objet  de  défendre  la  li- 
berté du  travail  :  en  voici  un  exemple  fort  suggestif  qui  apporte 
une  exception  syndicalement  nécessaire  au  principe  posé  par  Pou- 
get.  Les  ouvriers  boulangers  de  Bastia  s'étant  mis  en  grève,  en 
1905,  firent  connaître  au  maire  de  la  ville  qu'ils  n'auraient  à  s'in- 
quiéter des  mesures  prises  par  lui  pour  assurer  l'alimentation  de 
la  V^ille,  que  dans  le  cas  seulement  où  les  soldats  ne  seraient 
pas  réquisitionnés  pour  fabriquer  le  pain,  chez  leurs  patrons, 
dans  les  fours  qu'ils  venaient  d'abandonner.  Le  maire  n'ayant 
pas  tenu  compte  de  cet  avis,  les  ouvriers  détruisirent  les  fours 
réquisitionnés  (2\ 

En  1901,  |>endant  la  campagne  des  emp'oyés  coiffeurs  pour  la 
réduction  des  heures  de  travail,  ceux-ci  usèrent  systématique- 
ment du  sabotage  pour  obliger  leurs  patrons  à  céder.  Voici  com- 
ment ils  procédaient  :  pendant  la  nuit,  ils  barbouillaient  les  de- 
vantures avec  de  l'extrait  de  potasse  d'Amérique  ou  faisaient 
sauter  les  glaces  des  devantures  ;  quelquefois  ils  se  bornaient  à 
dépolir  les  glaces  avec  des  corrosifs.  Dans  certains  «  salons  »,  ils 
collèrent  de  petites  affiches  ainsi  libellées  :  a  Le  public  est  pré- 
venu que  les  salons  de  coiffure  du...  arrondissement  sont  fermés 
le  dimanche  à  2  heures  et  la  semaine  à  8  heures  du  soir.  Tout 
client  retardant  la  fermeture  sera  écorché.  » 

En  1910  et  en  1911,  des  cheminots  sabotèrent  les  lignes  de 
chemin  de  fer  pour  contraindre  les  compagnies  de  chemin  de  fer 
à  reprendre  le»  grévistes  révoqués  :  un   grave  accident  dû  au   sa- 

1  De  nombreux  Congrès  corporatifs  ont  voté  des  motions  en  faveur  du 
sabotage  :  Congrès  de  la  Fédération  des  ouvriers  métallurgistes  (l&OO  et 
1903)  ;  de  la  Fédération  de  l'alimentaLion  (1903;  ;  de  la  Fédération  des  cor- 
porations réunies  des  transports  (1905);  de  la  Fédération  agricole  ,1905)  ; 
de  la  Fédération  des  travailleurs  du  bâtiment  1905),  etc. 
^2;   T'o/o;  du  Peup'e,  1905,  n"  250. 


G30  LIVRE    Y.    LES    MOYENS    fJE    LUTTE 

bolage  ne  fut  évité,  à  Pont  de  l'Arche,  que  par  un  heureux  ha- 
sard. Il  s'en  fallut  de  peu  qu'il  n'y  eut  mort  d'hommes  :  les  dé- 
gâts furent  exclusivement  matériels. 

Cet  attentat  criminel,  q-xi  avait  méconnu  les  conseils  de  Pouget, 
provoqua  d'unanimes  protestations,  notamment  du  Syndicat  na- 
tional des  chemins  de  fer  (I)  et  de  T  «  Organisation  (secrèle)  de 
combat  »  des  cheminots  qui  «  rappela  à  tous  que  son  mot  d'ordre, 
depuis  la  grève,  c'est  :  Tout  contre  le  matériel  ;  rien  contre  la  vie 
des  voyageurs  ou  des  employés  de  chemin  de  fer  (2)  ». 

Le  sabolage  est  une  lactique  critiquable  parce  qu'elle  perpétue 
la  violerice  et  aggrave  les  procédés  patronaux  de  malfaçon  :  c'est 
le  mal  répondant  au  mal.  «  Le  sabotage,  dit  un  jour  Jaurès  à  la 
Chambre,  répugne  à  la  valeur  technique  de  l'ouvrier  (3  i  ».  Pellou- 
tier  ce|)enddnt  en  fut  partisan  :  il  le  dit  au  Congrès  Con[édéral 
de  Rennes  (1898).  Saboter  c'était,  à  ses  yeux,  faire  preuve  d'  «  es- 
prit d'initiative  ».  Sans  doute,  mais  de  quelle  initiative?  L'initia- 
tive de  la  faiblesse  et  du  désespoir. 

Si,  en  certaines  circonstances,ledésespoir  est  une  cause  d  excuse, 
et  (juelquefois  même  une  excuse  moralement  légitime,  la  destruc- 
tion d'objets  paraîtra  toujours  barbare  :  gaspillage  de  temps  et  de 
richesse.Ne faut-il  pas  craindreque  le  sabotage  ne  fasse  disparaître 
l'industrie  sur  laquelle  il  s'acharnerait  ?  Les  ouvriers  n'ont  d'ail- 
leurs recours  à  cette  violence  que  parce  qu'ils  sont  mal  organisés 
ei  débiles. «L'ouvrier,  écrit  Pouget,  impuissant  pour  atteindre  son 
adversaire  de  front,  cherche  à  le  prendre  de  flanc,  en  l'attaquant 
dans?es  œuvres  vives  :  le  colîre-fort  (4)  ».  «  Arme  du  déshérité  », 
ajoute-t  il  (5).  Violence  «  sournoise  »,  a  écrit  Jean  Grave  6)  ; 
a  hypocrite  »,  a  écrit  Keufer  (7)  :  pendant  la  grève  des  chemins 
de  fer  du  Sud,  la  Guerre  Sociale,  par  la  plume  d'  «  Un  sans  pa- 

(1)  Humanité,  n°  du  7  juillet  1911.  —  Cf.  Jaurès,  Démocratie  sociale 
Humanité,  n°  du  20  jmllet). 

(2)  Gitei-re  saciaLe,  n°  5-11,  juillet  1911. 

\^,  Journal  Officiel,  n^  du  12  mai  1907.  Cf.  Proddho.n,  Pilosophie  de  la 
misère   éd.  Flammarioaj,  p.  117-llS. 

(4)  Op.  ci«.,  p.  32. 

5)  Op.  ci£.,p.  67. 

(Ô)  Temps  Nouveaux,  1910,  n"  14. 

;7)  A.  Keufer,  L'éducation  Syndicale  [Typographie  française,  n°  du 
Icf  mars  1910,  p.  5). 


CHAPITRE  II.  BOYCOTTAGE  LABEL  SABOTAGE   631 

trie  »,  recommajida  la  création  d'  «  équipes  secrètes  »  de  sabotage 
n*  du  8-14  juin  19tO)  ;  équipes  qoi  se  constituèreT»!  de  nouveau 
ou  se  reconstituèrent  avec  les  mêmes  éléments,  actives, pendant  la 
grève  des  agents  des  P.  T.  T.  de  1909  et  pendant  la  grève  des  che- 
minots de  1910,  puis  en  ntiai  1911  pour  obliger  les  compagnies  de 
chemin  de  fer  à  réintégrer  les  cheminoîts  révoqués  en  1910,  à  la 
suite  de  la  grève. 

Quelques  militanls  se  rendent  compte  de  cette  infériorité  du  sa- 
botage :  c(  Le  boycottage,  en  raison  du  manque  de  solidarité  exis- 
tant malheureusement  entre  les  travailleurs,  fut-il  dit  au  Congrès 
mélallurgisie  de  1903,  est  reconnu  comme  ne  donnant  pas  tous 
les  résultats  désirables,  aussi  les  délégués  préconisent-ils  d'une 
façon  plus  particulière  le  sabotage  et  l'action  directe.  »  Au  Con- 
grès anarchiste  d'Amsterdam  1907),  le  hollandais  Samson  disait 
qu'il  «  dégrade  la  moralité  professionnelle  de  l'ouvrier  (1)  ». 

Aussi  cette  violence  se  retourne-t-elle  contre  les  ouvriers,  dans 
la  plupart  des  cas,  pour  les  blâmer  d'une  solidarité  insuffisante. 
Elle  disparaîtra  donc,  on  veut  le  croire,  à  mesure  que  la  solidarité 
syndicale  croîtra,  à  mesure  que  les  travailleurs  seront  mieux  en 
état  d'assurer  par  Pentente  ostensible  la  discipline  contre  les 
patrons.  Le  sabotage  est  une  survivance,  ce  n'est  pas  une  force 
d'avenir.  «  Com^me  supplément  de  la  grève,  a  écrit  Cornelissen,. 
il  pourra  rendre  des  services  considérables  dans  quelques  cas 
spéciaux.  Mais  il  accoutume  les  ouvriers  qui  s'en  servent  au 
mauvais  travail  et  il  est  connu  que  c'est  précisément  pour  cette 
raison  que  l'application  de  celte  arme  de  combat  a  échoué  dans 
plusieurs  milieux  ouvriers  (2).  » 

Label,  sabotage,  boycottage  sont  des  moyens  de  lutte,  de  va- 


(i)  Compte  rendu,  p.  87.  Cf.  daas  le  même  sens  :  G.  Sorel,  le  Syndica- 
lisme révolutionnaire  {Moiivement  socialiste,  1905,  n"  166,  p  276  et 
277',  Max  Clair,  Des  formes  de  grèves  nouvelles  {Temps  nouveaux, 
1911,  n»  20).  Le  Congrès  de  la  Fédération  du  Pas-de-Calais  du  Parti  socialiste 
tenu  en  1911  a  protesté  contre  le  sabotage  [Bataille  syndicaliste,  n°  du 
24  octobre  1911.) 

(2)  CoB.^ÉLiasfix,  En  marche  vers  la  sociJté  nouvelle,  p.  251.  —  Les  in- 
dustriels du  >'ord  ont  fondé  une  assurance  contre  les  risques  du  sabotage, 
la  «  Mutuelle  du  commerce  et  de  l'industrie  «  Temps,  n°  du  13  août 
1905). 


632  LIVRE    V.     —    LES    MOYtNS    DE    LUTTE 

leur  inégale,  que  les  militants  considèrent  comme  des  applica- 
tions de  l'action  directe,  parlant  de  l'action  révolutionnaire  (1): 
en  effet,  ils  ont  été  imaginés  par  la  classe  ouvrière  et  mis  en 
œuvre  par  elle,  sans  le  concours  ou  le  secours  d'Etat,  et  pour 
réussir  ils  n'ont  besoin  que  de  la  solidarité  prolétarienne.  On 
peut  donc  dire  que  leur  développement  est  le  meilleur  critérium 
de  la  puissance  sociale  des  syndicats,  de  leur  puissance  intime, 
concrète,  de  leur  autonomie,  beaucoup  plus  que  le  nombre  de 
leurs  adhérents  ou  leur  influence  électorale  directe  ou  indirecte. 
Aussi  est-ce  sur  eux  que  l'observateur  doit  concentrer  son  atten- 
tion, s'il  veut  mesurer  exactement  leur  capacité    2). 

(1)  et.  G.  RoBiRET,  Ce  n'est  pas  de  la  politique  —  à  propos  du  label  (Voix 
du  Peuple,  1910,  no  523). 

(2)  La  Bataille  syndicaliste  a  reproduit,dans  son  n"  du  8  septembre  1911» 
sous  le  titre  :  Leçon  de  sabotage  pratique,  une  circulaire  anonyme,  déjà 
publiée  par  le  journal  Le  Bâtiment,  qui  indique  aux  charpentiers  les 
moyens  de  saboter  : 

«  Conserver  ce  feuillet. 

Camarade  charpentier,  tu  as  des  revendications  à  faire  aboutir.  Si  tu 
veux  réussir,  choisis,  selon  les  circonstances,  dans  cette  poignée  de  conseils 
que  te  donnent  ceux  qui  croient  que  la  meilleure  arme  est  celle  qui  fait  le 
plus  de  tort  à  l'ennemi. 

Cette  arme,  c'est  le  sabotage. 

Si  tu  l'emploies  liien,  seul,  dans  un  chantier,  tu  pourras  faire  subir  au 
patron  une  perte  plus  grande  qu'en  une  grève  de  G  mois.  Et,  par-dessus  le 
marché,  tu  ne  risqueras  rien  !  et  tu  n'auras  pas  besoin  du  concours  des 
trembleurs  ni  d'une  majorité  quelconque. 

Voici  ce  que  tu  pourras  faire  dans  les  chantiers  : 

En  règle  générale,  ne  te  fatigue  pas  plus  que  ton  patron. 

Etablissage.  —  Tenir  la  pige  ou  le  cordeau  à  côté  du  point,  plutôt  plus 
court  ;  couper  si  possible  la  pige  de  quelques  centimèties  ;  en  établissant 
des  pannes,  les  tracer  toutes  plus  courtes  de  4  à  5  centimètres  ;  plusieurs 
l'une  au  bout  de  l'autre  passeront  dans  œuvre  ;  mettre  les  poteaux  sur 
ligne  en  resserrant  les  pieds  et  ne  pas  mettre  exactement  le  même  about 
aux  liens  pour  permettre  un  démarcage,  prendre  bien  son  temps  et  piquer 
le  mieux  possible;  saboter  n'est  pas  mal  faire  son  travail  et  cela  se  verrait 
en  mettant  dedans. 

Taillage.  —  Araser  un  peu  plus  loin  que  le  trait,  de  façon  à  ce  que  le 
tenon  casse  si  un  «  maladroit  »  le  laisse  tomber... 

...  Après  avoir  mis  dedans,  contremarquer  les  morceaux  importants  : 
poinçons,  arbalétriers,  etc..  (suit  la  manière  d'opérer  ,  planter  des  clous  à 
tête  d'homme  dont  la  tête  est  bien  enfoncée  et  le  bois  aplati  dessus,  dans 
les  traits  qui  doivent  se  scier  à  la  machine,  avoir  soin  d'en  planter  plu- 
sieurs dans  le  trait  et  surtout  en  bout. 

En  chargeant  la  voiture.  —  Oublier  des  morceaux  importants,  contre- 


CHAPITRE    II.    BOYCOTTAGE    LABEL    SABOTAGE       633 

fiches  de  ferme,  poinçons,  etc  Oublier  le  treuil  de  la  chèvre  ou  mettre  ce- 
lui d'une  autre  :  oublier  la  poulie,  ou  en  mettre  une  dont  l'arbre  ne  rentre 
pas. 

Au  levage.  —  Mettre  tout  le  mauvais  bois  bien  en  évidence  les  jours  de 
rendez-vous,  perdre  les  plans,  même  si  on  n'est  pas  chef  d'équipe  ;  faire 
plusieurs  morceaux  avec  la  corde  de  la  poulie  ;  faire  sceller  les  morceaux  à 
côté  de  leur  place   suivent  de  nombreux  exemples). 

Ne  pas  se  couper  les  doigts  en  empêchant  une  scie  de  tomber  du  6«  étage  ; 
révéler  aux  piopriétaires  toutes  les  malfaçons  et  sabotages  patronaux  faits 
dans  leurs  bâtiments  » 

Puis  viennent  différents  renseignements  pour  saboter  le  travail  de  l'esca- 
lier et  enfin  un  dernier  article  sur  : 

«  L'outillage.  —  Dans  le  grenier  aux  cordages  couper  complètement,  en 
plusieurs  morceaux,  les  plus  beaux  haubans  (ne  pas  brûler  les  cordages 
avec  des  acides,  ce  qui  pourrait  causer  des  accidents  de  personnes  ;  affûter 
les  scies  avec  des  boulons  ou  autre  ferraille,  de  même  pour  les  tarières, 
bisaiguës,  etc...  Dans  la  cabane  aux  outils  verser  sur  les  bisaiguës,  scies 
ou  autres  outils,  le  contenu  d'une  petite  fiole  ^une  bouteille  à  encre,  par 
exemple  ,  contenant  de  l'eau-forte  (acide  nitrique)  qui  rongera  à  jamais 
l'acier  (L'acide  nitrique  se  vend  à  raison  de  dix  sous  le  demi-setier).  Se 
méfier,  en  l'employant,  de  ne  pas  s'en  A^erser  sur  les  doigts  qui  seraient 
tachés  en  jaune  ;  bien  bander  les  scies  le  soir  après  avoir  eu  soin  de 
mouiller  les  cordes,  graisser  les  coussinets  des  toupies  ou  autres  machines 
avec  la  poussière  qui  est  sous  la  meule  émeri  ;  faire  bander  les  courroies 
avec  de  la  graisse. 

CONCHJSIOXS 

Conseils  à  ceux  qui  pratiquent 

Agir  seul.  Ne  se  fier  àpersonne,  mieux  vaut  passer  pour  un  braillard 
incapable  de  faire  de  l'action  que  de  se  vanter  de  ce  que  l'on  a  fait.  Se 
méfier  surtout  de  ceux  qui  a-ous  mettent  au  pied  du  mur,  en  se  souvenant 
que  ceux  qui  sont  capables  de  faire  une  bassesse  pour  avoir  ou  conserver 
une  bonne  place,  sont  nombreux. 

Faire  savoir  aux  patrons,  par  n'importe  quel  procéi^é,  que  le  sabotage 
qu'ils  ont  constaté  dans  leurs  chantiers  est  fait  pour  obtenir  la  journée 
de  9  heures  avec  le  même  salaire,  et  qu'il  ne  cessera  que  lorsque  satis- 
faction sera  accordée. 

Ne  dis  jamais  qui  l'a  donné  celte  feuille. 

Sabote  et  lu  seras  le  plus  fort  ». 

Le  l'emps  publia  dans  son  n"  du  22  juillet  1911  ces  «  conseils»  de  sabo- 
tage donnés,  parait-il,  à  des  ouvriers  du  bàliment  qui  venaient  de  termi- 
ner une  grève  : 

«  Le  maçon  pourra  gâcher  le  plâtre,  puis  aller  se  reposer  un  instant  en 
attendant  qu'il  durcisse  Le  cimentier  préparera  le  ciment  et  y  laissera 
tomber  une  pincée  de  sable.  Le  charpentier  sciera  plutôt  court  que  long* 
Le  peintre  s'appliqueia  au  «  boulot  »,  dépensant  sans  compter  la  peinture 
à  la  grande  satisfaction  du  client.  Enfin,  le  terrassier  aura  la  faculté  de 
«  faire  scier  sa  pelle  ». 


CHAPITRE  m 


La  théorie  syndicale  de  la  Grève    1). 


D'après  la  définition  de  l'Union  fédérale  des  métallurgistes,  la 
grève  est  «  le  refus  par  les  ouvriers  de  louer  leurs  bras  ou  leur 
intelligence  à  des  conditions  qu'ils  jugent  désavantageuses  »  (2). 
Ce  refus,  d'accidentel  à  l'origine,  est  devenu  systématique  depuis 
une  vingtaine  d'années  ;  d'action  simplement  économique,  action 
révolutionnaire.  Les  ouvriers  n'ont  rien  gardé  des  espoirs 
d'Emile  Ollivier  et  des  auteurs  de  la  loi  du  25  mars  1864  qui,  en 
autorisant  les  coalitions,  n'avaient  prévu  qu'une  extension  de  la 
traditionnelle   liberté   du   tras'ail.    Les  ouvriers    organisés  l'ont 

(1)  Bibliographie  sommaire.  Comptes  rendus  des  Gongi'èset  les  diA-erses 
brochures  de  propagande  déjà  citées.  En  outre  :  Aujc  travailleurs.  La 
Grève  (publication  des  Temps  Nouveaux,  1900  ;  G.  Sorel,  Les  théories 
contredites  j)ar  les  faits  [Science  sociale,  n"  oct.-nov.  1900)  ;  Uhry,  Les 
grèves  devant  les  tribunaux  [Mouvement  socialiste,  n°  du  5  juillet 
1902j.  X.  Un  jugement  de  classe  {Voix  du  Peuple,  1904,  n»  194)  ;  J.  Udkt, 
Les  gri'ves  en  France  ;  H.  Ldsvv-ULMJUi.v,  Lettre  au  Réveil  du  Xord, 
n°  du  21  mai  1904  ;  R.  Briquet,  La  grrve  et  le  contrat  de  travail  Revue 
socialiste,  n°  de  juin  1904)  ;  P.  Pic,  De  la,  rupture  ou  de  la  suspension 
d'exécution  du  travail  par  Veffet  des  grèves  ouvrières  ou  des  lock-out 
patronaux  [Revue  trim.  de  droit  civil,  1905,  n*"  1);  Victor  Griffuelhes,  Un 
grand  conflit  social.  La  gréue  des  délaineurs  de  Masamet  ^1909  ;  P. 
Teschb,  La  grève  des  boutonniers  dt  l'Oi&e  {Revue  syndicaliste,  N^^ 
juillet,  août  et  septemlire  1909)  ;  G.  Yvbtot,  La  peur  de  la  grève  {Voix  du 
Peuple  1910,  n»  511)  ;  G.  Gbrooms  Méthode  dans  les  grèves  (Bataille  syn- 
dicaliste, u°  du  17  juillet  1911). 

(2)  L'Union  fédérale  des  ouviers  métallurgistes  de  France  (broc.  5.  d.) 
p.  9. 


I 


CHAPITRE    m.    LA    THEORIE    SYNDICALE    DL;    LA    GREVE       035 

érigée  en  moyen  de  guerre  ;  à  la  dispute  contractuelie  selon  l'esprit 
d'Adam  Smilh,  ils  ont  substitué  des  collisions  de  classe  selon 
l'enseignement  de  Karl  Marx.  Quelle  Iransformalion  aura  éléplus 
rapide,  plus  déconcertante,  plus  profonde? 

On  sait  que  la  grève,  d'abord  autorisée  par  le  décret  du  21  août 
1790,  qui  donnait  à  tous  «  les  citoyens  le  droit  de  s'assembler 
paisiblement  et  de  former  entre  eux  des  sociétés  libres  »,  £ut  com- 
plètement interdite  parla  loi  Le  Chapelier  des  14  17  juin  I79i, 
complétée  par  la  loi  du  6  octobre  suivant  contre  les  ouvriers 
agricoles,  interdiction  maintenue  et  aggravée  par  la  loi  du 
22  germinal  an  XI  et  les  articles  414,  415  et  41C  du  Code  pénal 
(1810).  En  outre,  ces  textes  interdisaient  la  coalition  perma- 
nente, sous  forme  de  sociétés  professionnelles,  de  Syndicats,  et, 
à  ce  point  de  vue,  ils  furent  complétés  par  les  articles  291  à 
294  du  Gode  pénal. 

Elève  de  Rousseau,  Le  Chapelier  avait  dit  dans  son  exposé  des 
motifs  :  c(  Il  n'y  a  plus  de  corporation  dans  l'Etat,  il  n'y  a  plus 
que  l'intérêt  particulier  de  chaque  individu  et  l'intérêt  général. 
Il  n'est  permis  à  personne  d'inspirer  aux  citoyens  un  intérêt  in- 
termédiaire, de  les  séparer  de  la  chose  publique  par  un  esprit  de 
corporation. i)Le  maître  avait  écrit  :  «  Il  importe,  pour  avoir  bien 
l'énoncé  de  la  volonté  générale,  qu'il  n'y  ait  pas  de  société  partielle 
dans  1  Etat,  et  que  chaque  citoyen  n'opine  que  d'après  lui(l)  ». 
Voilà  les  principes:  oubliésun  instant, lesgrandes  grèvesde  1789  et 
de  1791  les  rappelèrent  aux  législateurs,  grèves  nombreuses  qui 
apportaient  la  menace  d'un  supplément  de  révolution.  Comment 
briser  cette  solidarité  renaissante  ?  Les  principes  fournirent  les 
outils.  «  Il  faut  remonter  au  principe,  disait  Le  Chapelier  ;  c'est 
aux  conventions  libres  d'individu  à  individu  à  fixer  la  journée  ; 
c'est  ensuite  à  l'ouvrier  à  maintenir  la  convention  qu'il  a  faite 
avec  celui  qui  l'occupe  (2).  »  Rousseau  n'avait-il  pas  dit:  «  Re- 

(1)  Contrat  social,  II,  111. 

(2)  «  Que  si  contre  les  principes  de  la  liberté  et  de  la  Constitution,  des 
citoyens  at;tacliés  aux  mêmes  professions,  arts  et  métiers,  prenaient  des 
délibérations,  faisaient  entre  eux  des  conventions  tendant  à  refuser  de 
concert  ou  à  n'accorder  qu'à  un  prix  déterminé  le  secours  de  leur  indus- 
trie et  de  leuis  travaux,  les  dites  délibérations,  accompagnées  ou  non  de 
serment,  seraient  déclarées  inconstitutionnelles  et  attentatoires  à  la  liberté 
et  à  la  Déclaration  des  Droits  de  l'Homme.  »  .Séance  du  14  juin  1791  . 


()36  LIVRE    V.    LES    MOYIiNS    DE    LUTTE 

noncer  à  sa  liberlé,  c'est  renoncer  à  sa  qualilé  d'homme  (I)  »? 
Ainsi  enira  dans  la  législation  le  contrat  de  travail  individuel, 
établi  par  la  libre  et  directe  «  dispute  »  de  l'ouvrier  et  du  pa- 
tron. 

La  loi  du  2")  mars  186i  autorisa  la  coalition,  mais  d'une  façon 
très  restreinte.  Seule  fut  autorisée  la  coalition  temporaire,  ou 
grève.  Restaient  donc  prohibées  l'association  professionnelle  et 
les  réunions  corporatives  (art.  291  du  Code  pénal,  art.  l  et  2  de 
la  loi  du  10  avril  1834);  et  demeuraient  interdites  les  défenses, 
proscrij)tions  et  amendes  contre  les  ouvriers  dissidents,  interdits 
également  les  comités  et  les  permanences  de  grève  (art.  416  du 
Code  pénal).  La  loi  autorisait  la  cessation  collective  du  travail, 
mais  elle  refusait  aux  ouvriers  le  droit  de  lui  donner  une  vie  col- 
lective. 

Par  la  loi  du  21  mars  1884  fut  abrogé  l'article  416  du  Code 
pénal  qui  interdisait  les  amendes,  défenses,  proscriptions,  inter- 
dictions :  les  grévistes  obtinrent  à  celte  époque  le  droit  de  donner 
une  sanction  efTective  à  la  discipline  collective  dont  ils  avaient 
besoin  pour  réussir. 

Quelle  fut  l'importance  de  celte  abrogation? 

Dans  le  rapport  qu'il  a  rédigé  au  nom  de  la  commission  du 
travail  de  la  Chambre  sur  diverses  propositions  de  lois  relatives 
aux  Syndicats (2),  M.  Barthou  a  montré  par  quelques  statistiques 
quel  en  fut  l'effet  véritable.  En  20  ans,  de  1864  à  1884,  par  l'ap- 
plication des  trois  articles  414,  415,  et  416,  il  y  eut  1.027  pour- 
suites pour  atteintesà  laliberté  du  travail,  tandis  que  pendant  les 
douze  ans  qui  suivirent  cette  date,  c'est-à-dire  de  1884  à  1896,  le 
nombre  des  poursuite?  fut,  par  application  desarticles414  et  415, 
de  1.329,  soit  augmentation  d'un  fiers  pour  la  moyenne  annuelle. 
Les  chifTres  relevés  par  les  statistiques  ultérieures  indiquent  la 
])ersistance  d'une  situation  délicluelle  qui,  semble-t-il,  aurait 
dû  disparaître,  sinon  en  64,  du  moins  en  84  :  de  1896  à  1907,  il 
y  eut,  affaires  :  6i,  78,  88,  79,  201,  135,  134,  73,  216,  169,  378, 


(i)  Contrai  social,  I,  IV. 

(2)  A7i7iexe  au  procès-verbal  de  la  têance  du  28  décembre  1  903  ;  Doc. 
parlem.  n»  1418,  p.  105. 


CHAPITRE    111.    LA    THEORIE    SYNDICAUX    DE    LA    GRÈVE       G37 

192,  99,  192;  prévenus:  107,  169,  lo8,  150,  373,  312,  251,  154, 
580,  319,  769,  386,  239,  386  (l).  Facilitées  dans  leur  développe- 
menf,  les  grèves  n'en  sont  donc  pas  moins  restées  une  constante 
occasion  de  conllits  illégaux,  comme  au  temps  où  elles  étaient 
interdites  soit  d'une  façon  absolue,  soit  d'une  façon  partielle. 
Phénomènes  libérés  des  anciennes  interdictions,  elles  sont  encore 
illégales  dans  la  plupart  des  cas,  par  suite  d'une  nécessité,  anté- 
rieure à  la  grande  industrie,  que  les  ouvriers  contemporains  dé- 
clarent être  au-dessus  d'eux  :  «  nous  sommes  ses  serviteurs  », 
disent-ils  »  (2). 

Faits  connus  de  toute  antiquité.  Au  xviu*  siècle,  elles  furent 
nombreuses;  nombreuses  sous  la  Révolution,  nombreuses  sous 
les  régimes  qui  l'ont  suivie,  particulièrement  sous  le  second 
Empire.  Dérivés  du  travail  lui-même,  leur  permanence  ressort 
des  statistiques  de  l'Office  du  travail  :  la  loi  n'a  fait  que  les 
reconnaître  (3).  Entre  ces  divers  temps,  il  faut  cependant  noter 
des  différences.  Les  anciennes  grèves  étaient  des  jacqueries  plus 
ou  moins  sauvages,  des  révoltes  tumultunires  ;  les  plus  récentes, 
même  au  cas  de  violences,  sont  des  mouvements  plus  coordonnés, 
au  «  fonctionnement  délicat,  exigeant  de  bons  manœuvriers  ».  Ce 
sont  même  quelquefois  de  véritables  actes  d'administration:  elles 
ont  été  précédées  d'une  soigneuse  étude  du  marché,  comme  s'il 
s'agissait  d'un  lancement  financier. 

Coordonnées  avant  d'être  systématiques  (la  grève  générale  des 
tailleurs,  en  1833,  est  un  bon  exemple  de  coalition  réglemen- 
tée) (4),  les  grèves  n'ont  passé  au  premier  rang  des  préoccu- 
pations    ouvrières     que      sous     l'influence    des    Syndicats     : 

(1)  Compte  général  de  la  justice  criminelle,  aux  pages  56  et  57  pour  les 
diverses  années. 

Le  phénomène  n'est  pas  particulier  à  la  France.  Ainsi,  en  Allemagne,  le 
nombre  de  poursuites  pour  atteintes  à  la  liberté  du  travail  est  encore 
plus  élevé  qu'en  France  (Vaille,  Les  coalitions  ouvrières  et  les  ynh-es, 
Lyon,  190ij. 

(2)  Victor  Griffcelhbs,  Les  objectifs  de  nos  luttes  de  classe,  p.  27. 

(3)  Associations  professionnelles  ouvrières,  t    I,  p.  40  et  41. 

4)11  existe  des  règlements  de  grève  très  anciens  :  ainsi  la  sociétés  de 
corroyeurs  de  Paris  édicta,  en  1848,  un  règlement  très  complet,  prévoyant 
les  motifs  de  mise -bas,  le  picketing,  la  radiation  des  sarrazins,  etc.  (V. 
Associations  professionnelles  ouvrières,  t.  I,  p.  217  . 


G38  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

d'abord  combattues  comme  néfastes,  elles  sont  aujourd'hui 
considérées  comme  un  des  éléments  nécessaires  de  la  vie 
ouvrière,  au  point  qu'on  a  pu  écrire  que  le  syndicalisme  n'était 
en  sommé  qu'une  philosophie  de  la  grève  (l).  Mais,  alors  même 
qu'elles  étaient  combattues,  elles  retenaient  l'atlenlion  des  grou- 
pements prolétariens,  et  si  elles  étaient  dénoncées  comme  un 
mal,  c'était  comme  un  mal  inéluctable, 

La  grève,  l'histoire  de  l'Association  internationale  des  tra- 
vailleurs montre  comment,  sans  doctrine  préconçue,  elle  s'est 
imposée  comme  un  véritable  principe  d'action. 

Si  l'Internationale  a  été  fondée,  aux  termes  mêmes  des  considé- 
rants du  préambule  de  ses  statuts,  en  vue  d'établir  la  «  solidarité 
entre  les  ouvriers  des  diverses  professions  dans  chaque  pays»,  cette 
solidarité  ne  fut  cependant  pas  envisagée,  au  début,  comme  une 
discipline  exclusivement  professionnelle. La  Chambre  syndicale,  la 
grève  n'avaient  pas  une  valeur  propre,  ne  puisaient  pas  toute  leur 
force  dans  la  seule  union  des  volontés.  Les  associations  n'étaient 
considérées  comme  effectives  que  dans  la  mesure  de  leurs  res- 
sources financières  :  à  chaque  grève,  la  grande  affaire  était  de 
lancer  des  feuilles  de  souscriptions  et  ce  que  l'un  reprochait  le 
plus  communément  à  l'Internationale, c'était  d'être  le  <i  banquier 
des  grèves  ».  Sa  puissance  paraissait  être  moins  dans  le  fait  de  la 
coalition,  de  la  solidarité  étendue,  que  dans  celui  de  sa  richesse. 
«  Est-il  possible,  disait  l'avocat  impérial  Merveilleux-Duvignaux, 
au  premier  procès  intenté  à  l'Internationale,  en  1868,  est-il  pos- 
sible de  laisser  se  constituer  ainsi  une  sorte  d'agence  générale  des 
grèves  où  se  paient,  comme  à  bureaux  ouverts,  les  frais  des  coa- 
litions, quelles  qu'elles  soient...  ?  »  Et  son  meilleur  argument,  il 
voulut  le  trouver  dans  une  lettre  de  Dupont,  secrétaire  correspon- 
dant de  la  France  à  Londres,  à  l'occasion  delà  grève  desbronziers 
de  Paris  :  «  Vous  pouvez  dire  aux  bronziers  qu'ils  ne  cèdent  pas 
un  pouce  de  terrain,  car  je  crois  pouvoir  vous  assurer  que  toutes 
les  sociétés  anglaises  suivront  l'exemple  des  relieurs.  Nous  rece- 


(1)  F.  CHAiiL&TE,  Syndicalisme  révolutionnaire   et  syndicalisme  réfor 
miste  (1909;,  p.  8. 


CHAPITRE    m.    LA    THRORIE    SYNDICALE    DE    LA    GREVE       63^ 

vrons  pour  cette  ijrève.  nous  l'espérons,  des  sommes  consiiU- 
rahles  »  (1). 

C'était  le  temps  où  les  deux  premiers  Congrès  internationaux 
engageaient  les  sociétés  de  résistance  à  employer  leurs  ressources 
à  la  fondation  de  coopératives  de  production  :  les  ouvriers  allaient 
à  la  conquête  du  pouvoir  patronal  avec  leure  épargnes  sans  cesse 
accrues,  et  les  patrons  craignaient  que  ces  économies  ne  finissent, 
en  effet,  par  absorberdéfinitivement  leurs  capitaux.  On  peut  donc 
dire  en  ce  sens  que  les  ouvriers  ne  cherchaient  pas  les  éléments 
de  leur  tactique  dans  la  seule  solidarité  ouvrière;  les  sections  de 
rinlernalionale  groupées  en  Fédérations  n'avaient  pas  de  véri- 
tables services  communs;  le  lien  fédératif  n'était  guère  qu'un 
moyen  de  lancer  des  appels  aux  souscriptions.  Ce  qui  manquait, 
c'était  le  corps  permettant  d'organiser  le  refus  collectif  de  travail 
de  toute  une  profession  :  la  Fédération  de  métier  ;  car  si  les  Inter- 
nationaux connurent  la  grève  de  sympathie  ou  de  solidarité  de 
métier  à  métier,  de  ville  à  ville,  ce  ne  fut  qu'occasionnellement. 
La  grève  étant  principalement,  à  leurs  yeux,  une  affaire  d'ordre 
financier,  nous  comprenons  mal,  aujourd'hui,  qu'ils  aient  pu 
espérer  la  victoire  sur  un  terrain  ofi  la  lutte  était  manifestement 
inégale  :  capitaux  accumulés  contre  petits  salaires  épargnés  (2). 

Le  relieur  Variin.au  cours  du  deuxième  procès  de  l'Internatio- 
nale, en  1868,  crut  devoir  protester  contre  la  qualification 
d'  «  agence  de  grè\»es  »  lancée  à  l'Internationale  par  le  procureur 
impérial  Lepelletier  ;  on  dirait  aujourd'hui  de  gréviculteur. 
«  L'Association  internationale,  disait-il,  n'admet  pas  la  grève  en 
principe  ;  elle  croit  que  c'est  un  moyen  anti-économique;  elle  l'a 
déclaré  à  Genève,  elle  l'a  déclaré  partout.  »  II  disait  encore  : 
«  Maintenant,  répétons  ce  que  nous  avons  affirmé  déjà  dans 
maintes  circonstances.  La  grève  pour  nous  n'est  qu'un  moyen 
barbare  de  régler  les  salaires  ;   nous  ne  l'employons  jamais  qu'à 


(1)  Procès  de  l'Association  internationale  des  travailleurs  publié  par 
la  commission  de  propagande  du  Conseil  fédéral  parisien  (juin  1870], 
p.  104. 

(2j  V.  l'opinion  des  Internationaux  français,  au  moment  du  Congrès  de 
Genève  dans  le  Mémoire  reproduit  par  E.  Fribourg,  dans  L'Association 
interyiationale  des  travailleurs  (1871),  p   51  et  s. 


OiO  LIVRE    V.    LES    MÛYtNS    DE    LLTTG 

regret  ;  car  il  est  toujours  pénible  pour  l'ouvrier  de  se  priver,  lui 
el  sa  famille,  pendant  plusieurs  semaines,  plusieurs  mois  quelque- 
fois^ pour  n'obtenir  jamais  qu'un  salaire  inéquitable  »  (1).  L'In- 
ternationale avait  cpppndant  pris  part  à  un  cerlain  nombre  de 
grèves,  aux  plus  violentes  de  l'époque,  aux  deux  plus  vastes, 
celle  des  ouvriers  en  bronze  à  Paris  (1867),  celle  des  ouvriers  du 
bâtiment  à  Genève  (1868  ,  qui  «  produisit  dans  le  public  une 
émotion  bien  plus  considérable  que  toutes  les  autres  »  parce 
qu'elle  «  prit  l'importance  d'une  lutte  sociale  entre  le  peuple  et  la 
bourgeoisie  »  (2). 

C'est  ainsi  qu'à  son  troisième  Congrès,  tenu  à  Bruxelles,  en 
1868,  l'Association  dut  voter,  sur  un  rapport  de  Brismée,  la  dé- 
claration suivante,  sous  la  pression  des  événements  :  «  Le  Con- 
grès reconnaît  la  légilimilé  et  la  nécessité  de  la  grève  dans  la  si- 
tuation actuelle  de  lutte  entre  le  capital  et  le  travail;  il  déclare 
qu'il  y  a  lieu  de  la  soumettre  à  certaines  règles,  à  des  conditions 
d'organisation  et  d'opportunité  el  décide  la  création,  au  sein  de 
chaque  Fédération,  d"un  conseil  d'arbitrage  chargé  de  statuer  sur 
l'opportunité  et  la  légitimité  des  grève-!  éventuelles  »  (3). 

Le  modéré  Tolain  avait  été  amené  lui-même  à  déclarer  que  l'In- 
ternationale avait  pour  mission  de  soutenir  les  f/rèves,e\.  Dupont, 
secrétaire-correspondant  pour  la  France  au  conseil  général  de 
Londres,  ajoutait,  dans  un  rapport  présenté  parce  conseil,  que  la 
«  grève  était  une  arme  terrible  et  constituait  le  meilleur  moyen 
d'organiser  les  forces  de  la  classe  ouvrière  »  (4). 

Au  quatrième  Congrès  de  l'Association,  tenu  à  Bàle  en  1869, 
les  sociétés  de  résistance  de  même  métier  furent  invitées,  sur  un 
rapport  de  Pindy  (il  devint  membre  de  la  Commune)  à  se  cons- 
tituer en  «  associations  nationales  de  corps  de  métiers  »  dont  la 
fonction  consisterait  à  réunir  tous  les  renseignements  intéressant 


(1)  Procès,  etc  ...  p.  151  et  IGO. 

(2)  Varlin.  Procès,  etc.,  p.  159.  Devant  la  Commission  d'enquête  sur  le 
18  mars,  un  fonctionnaire  du  Ministère  de  la  Justice,  Dunoyer,  dit  que  pour 
l'Internationale  les  grèves  n'étaient  «  qu'un  moyen  de  propagande  ». 
(Annales  de  l'Assemblée  nationale,  t.  IX,  p.  884). 

(3)  V.  Ass.  prof,  ouv  ,  t.  II,  p.  232. 

(4)  V.  0.  Testut,  L'Internationale ,  p,  64. 


CHAPITRE  111.  —  LA  THEORIE  SYNDICALE  DE  LA  GREVE   641 

leur  industrie  respective,  diriger  les  mesures  à  prendre  en  com- 
mun ;  de  régulariser  les  grèves  et  de  travailler  active?nent  à  leur 
réussite...  »(t)-  Organisations  professionnelles  et  grèves  sont  alors 
intimement  liées  les  unes  aux  autres  ;  et  il  faut  même  dire  que 
les  organisations  professionnelles,  dénommées  sociétés  de  résis- 
tance, ne  font  considérées  que  comme  des  moyens  de  grève. 

Les  diverses  Fédérations  régionales  constituées  dans  la  dépen- 
dance de  rinternalionale  ont  toutes  prévu  l'organisation  des 
grèves  dans  leurs  statuts.  La  Fédération  ouvrière  lyonnaise  déci- 
dait :  «  La  Commission  fédérale  est  appelée  à  statuer  sur  les  de- 
mandes d'emprunt  adressées  à  la  Fédération,  sur  l'opportunité  de 
soutenir  l^s  grèves...  »  La  Fédération  de  Marseille  déclarait  qu'elle 
avait  «  pour  but  d'assurer  à  chacune  des  Sociétés  adhérentes, 
dans  le  cds  de  grève,  l'appui  moral  et  matériel  des  autres  groupes 
au  moyen  de  prêts  faits  sous  la  responsabilité  des  sociétés  em- 
prunteuses ».  La  Fédération  romande  adoptait,  au  Congrès  de  la 
Chaux  de  Fonds,  en  1870,  un  règlement  très  détaillé  en  quatorze 
articles,  qui  avait  pour  objet  de  fédéraliser  les  diverses  caisses  de 
résistance  des  groupes  adhérents.  La  Fédération  rouennaise  re- 
mettait également  au  conseil  fédéral  le  soin  d'examiner  l'oppor- 
tunité des  grèves. 

Si  le  règlement  romand  laissait  aux  sections  la  libre  gestion 
de  leur  caisse  de  résistance,  il  les  obligeait  à  passer  par  l'inter- 
médiaire du  comité  fédéral  si  elles  voulaient  acquérir  le  droit  aux 
subsides  de  la  Fédération  des  caisses  de  résistance.  L'article  6 
ajoutait  :  «  Si  le  Comité  fédéral  refuse  son  approbation  à  la  grève, 
la  section  qui  veut  faire  grève  a  le  droit  d'en  appeler  directement 
aux  sections  formant  la  Fédération  des  Caisses  de  résistance.  Si, 
à  la  suite  de  votes  réguliers  émis  dans  les  assemblées  générales  de 
chacune  de  ces  sections,  la  majorité  des  sections  se  prononce  en 
faveur  de  la  grève,  le  Comité  fédéral  est  obligé  d'approuver  la 
grève  et  les  grévistes  acquièrent  le  droit  aux  subsides.  » 

En  1864,  les  bronziers  de  Paris,  groupés  en  société  de  crédit 
mutuel  se  donnèrent  un  règlement  de  grève  ;  deux  ans  |)lustard, 
un  service  spécial  des  grèves  est  organisé  sur  l'initiative  des  typo- 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès  (1869),  p.  143  et  s. 

Maxime  Leroy  41 


642  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

graphes  :  c'est  'la  caisse  fédérative  des  cinq  centimes  (une  cdisse 
de  ce  genre  avail  déjà  fonctionné  de  1839  à  1830)  dont  les  adhé- 
rents s'engageaient  à  verser  cinq  centimes  par  semaine  pour  sub- 
venir au  chômage  de  grève  :  elle  comprit  vingt  professions. 
Chaque  société  gérait  sa  caisse  particulière,  mais  se  faisait  re- 
présenter par  un  délégué  à  un  comité  central  qui  examinait  les 
demandes  de  prôls(l).  \J Egalité,  journal  ofûciel  de  l'Association 
internationale,  publia,  au  mois  de  juillet  1870,  un  «règlement  gé- 
néral des  grèves  »  qui  fit  aux  sections  une  obligation  de  consti- 
tuer des  caisses  de  résistance  :  «  Toute  section,  décidait  l'article 
4^',  faisant  partie  de  la  Fédération,  ou  qui  désire  en  faire  partie, 
doit  avoir  une  caisse  de  résistance,  dont  chaque  membre  de  la 
section  doit  faire  partie. 

Les  règles  morales  des  grèves,  c'est  aussi  l'Internationale  qui 
les  formula,  à  cette  même  époque,  à  l'occasion  de  la  grève  des 
peintres  de  Genève  qui  se  développa  et  s'étendit  de  1869  à  1870. 

Au  mouvement  des  ouvriers  genevois,  les  patrons  avaient  ré- 
pondu par  un  lock-out  qu'ils  appelèrent  eux-mêmes  «lagrève  gé- 
nérale des  patrons  ».  La  Fédération  romande,  dont  le  siège  était 
à  Genève,  encadra  les  ouvriers,  disciplina  la  coalition,  édicta  un 
statut  ds  solidarité  dont  les  principes  restent  encore  en  vigueur  : 
a  nul  ne  doit  agir  isolément  quand  une  lutte  est  engagée  ;  tout 
acte  ou  mesure  pris  en  dehors  de  l'action  collective  est  une  faute 
qui  peut  compromettre  le  succès  de  la  grève  et  porter  un  grave 
préjudice  à  l'existence  même  de  notre  Association  internationale. 
La  grève  étant  générale,  aucune  section  ne  doit  et  n'a  le  droit 
de  prendre  une  résolution  sans  avoir  consulté  les  autres  sections 
intéressées  dans  le  conflit  ;  toutes  sont  liées  par  les  mêmes  inté- 
rêts, et  tout  doit  être  fait  solidairement  (2)  ».  Gomme  il  fut  dit 
plus  tard,  déjà  on  pensait  que  a  l'esprit  de  solidarité  doit  être  indi- 
visible parmi  les  travailleurs»  (art.  3  des  statuts  de  la  Bourse  du 
Travail  de  Roanne). 

Quoi  qu'il  en  soit,  les  ouvriers  dans  leur  masse  ne  furent  ja- 
mais, sous  l'Empire,  partisans  de  la  grève  à  outrance,  de  la  grève 


(1)  Asa.  profess.  ouv.,  t.  III,  p.  100,  t.  I.,  p.  p736. 

(2)  0.  TiiicT,  L'Internationale  et  le  jacobinisme,  t.  1",  p.  423. 


CHAPITRE  m.  LA  THEORIE  SYNDICALE  DE  LA  GREVE   6i3 

élevée  au  rang  de  principe.  Si,  à  la  fin  de  sa  carrière  active,  l'In- 
lernalionale  crut  devoir  favoriser  la  résistance,  on  doit  dire  que, 
à  pari  quelques  exceptions,  ce  ne  fut  en  fait  que  conlraiiile  et 
forcée;  et  c'est  là  précisément  ce  qui  est  intéressant  Les  con- 
seils fédéraux  étaient  chargés  autant  de  [)révenir  les  conflits 
que  de  soutenir  la  résistance  :  au  fond,  c'était  la  conciliation, 
l'arbitrage  qu'il  leur  paraissait  d'abord  nécessaire  de  favoriser. 
Rien  n'est  plus  significatif  à  ce  point  de  vue  que  les  rapports 
présentés  par  les  délégués  ouvriers  parisiens  à  l'Exposition  inter- 
nationale de  Londres  (1862)  :  38  étaient  partisans  de  Chambres 
mixtes  de  conciliation.  S'il  s'agit  de  concilier,  c'est  qu'il  s'agit 
d'empêcher  les  grèves.  Les  délégués  du  bronze  eux-mêmes  qui, 
deux  ans  après  l'Exposition,  créeront  la  première  société  de;  ré- 
sistance importante,  sont  partisans  de  ces  ententes  amiables, 
<(  sous  condition  de  sanction  par  l'autorité  centrale  »  (l). 

Il  n'y  a  pas  lieu  de  s'étonner  de  cette  complexité,  ou  de  celle 
prudence.  C'était  le  temps  où  les  cadres  corporatifs  étaient  cons- 
titués irrégulièrement  par  les  sociétés  de  secours  mutuels  qui, 
même  en  sortant  de  leurs  fonctions,  restaient  fidèles  à  leurs 
tendances,  jusque  dans  l'illégalité;  époque  où  les  ouvriers, 
même  les  futurs  fondateurs  de  l'Internationale,  Tolain,  pas 
exemple,  cherchaient  l'amélioration  de  leur  condition  autant 
dans  la  solidarité  professionnelle  que  dans  un  rapprochement 
avec  l'Empire. 

La  tendance  commune  des  ouvriers  était  donc  à  la  paix  so- 
ciale. La  force  de  cette  tendance  est  décelée  par  le  petit  nombre 
des  dissidents  qui  déclinèrent  les  avances  du  gouvernement, 
lors  de  la  constitution  des  délégations  ouvrières  aux  Expositionr 
de  1862  et  de  1867  ;  et  peul-éire  plus  encore  par  la  qualité 
du  président  de  la  Commission  ouvrière  de  1862,  le  ferblan- 
tier Chabaud,  qui  était  président  de  l'Union  du  Tour  de  France, 
association  coinpagnonnique,  à  caractère  catholique,  comme  tous 
les  compagnonnages.  Henry,  ouvrier  robinettier,  exposant  au 
ministre  des  Travaux  publics  les  desiderata  de  la  commission 
ouvrière  de  l'Exposition  de   1867,  dite   commission    du    Passage 

(1)  0.  Testut,  L' Internationale  et  ie  jacobinisme,  t.  I'"",  p.  372. 


644  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

Raoul  (à  la  veille  de  la  loi  des  8-10  juin  1868,  sur  le  droit  de 
réunion)  disait:  «  Nous  étudierons  les  réformes  qui  nous  sont  le 
plus  indispensables,  et  nous  parviendrons,  nous  l'espérons,  avec 
connaissance  de  cause,  et  par  voie  de  conciliation,  à  aplanir  tous 
les  iJifïérends,  en  évitant  surtout  les  luttes  industrielles,  le» 
grèves  dans  lesquelles  vainqueurs  et  vaincus  se  retirent  du  com- 
bat avec  de?  perles  irréparables  et  inutiles  »  (1).  Et  Parent,  vice- 
président  de  la  Commission,  ajoutait  :  «  C'est  pour  éviter  les 
grèves,  tout  en  garantissant  le  salaire  du  travailleur,  que  les  dé- 
légués de  1867  sollicitent  d'établir  des  Syndicats  dans  chaque  cor- 
poration, afin  de  faire  contrepoids  à  l'organisation  formidable 
des  Chambres  syndicales  de  commerçants  et  de  fabricants  »  (2). 

L'Internationale,  les  Fédérations  ouvrières,  les  Chambres  syndi- 
cales dispersées  par  la  défaite  de  la  Commune,  puis  par  la  loi  Du- 
faure,  furent  remplacés  par  divers  organes  ouvriers  qui,  peu  à  peu, 
lentement,  reconstituèrent  l'ancienne  solidarité.  Le  premier  en  date 
fut  le  Cercle  de  l'Union  syndicale  ouvrière  qui  dura  quelques 
mois,  entre  1872  et  1873,  et  finit  par  comprendre  vingt-cinq  Syn- 
dicats. L'article  1'^'^  des  statuts  définissait  son  objet  :  «  chercher 
à  réaliser  par  l'élude,  la  concorde  et  la  justice...  toutes  les 
améliorations...  »  Son  fondateur,  Barberet,  ancien  rédacteur  à  la 
Marseillaise,  de  Rocheforl,  un  des  combattants  du  31  octobre, 
écrivit  plus  tard  que  le  dessein  des  membres  de  l'Union  avait 
été  de  <(  pondérer  les  facteurs  des  produits  »,  de  «  diminuer 
les  grèves  »  (3). 

Cette  hostilité  au  mouvement  gréviste,  héritée  de  l'époque  pré- 
cédente, on  la  retrouve  dans  le  rapport  d'ensemble  de  la  déléga- 
tion ouvrière  française  à  l'Exposition  universelle  de  Vienne 
(1873)  (4)  ;  elle  inspire  au  fond  les  premiers  Congrès  de  Syn- 
dicats,  à    Paris    en     1876,    à   Lyon   en    1878    qui,    dans    leur 


(1)  Recueil   des  procès-verbaux  de    la  Commission  ouvrière  de  1861, 
t.  1er,  p.  153. 

(2)  Recueil    des   procès-verbaux  de   la  Coniniission   ouvrière  de  1867^ 
t.  II,  p.  154. 

(3j  Bahberbt,  La  Bataille  des  intérêts  (1879,,  p.  303  et  306. 
(4)  Rapport  publié  en  1876. 


CHAPITRE    111.    L.A    KllîiORlE    SYNDICALE    DE    L.V    GREVE       645 

ensemble,  sont  inutuellisles  et  coopératifs  (1).  Les  délégués  à  l'Ex- 
position universelle  de  1878,  nommés  par  l'i  m  portante  corporatioa 
des  chapeliers,  disait  encore  dans  leur  rapport  :  «  Nous  serons 
tous  d'accord  pour  r.'connaître  que  ce  moyen  extrême  est  tou- 
jours nuisible  dans  ses  résultats,  même  pour  la  partie  qui  a  ob- 
tenu l'avantage  (2).» 

A  partir  du  Congrès  ouvrier  socialiste  de  Marseille  (1879),  un 
grand  changement  s'opère  dans  le  programme  ouvrier  par  l'adhé- 
sion au  principe  de  la  lutte  de  classe;  mais  ce  changement  de- 
meurera encore  longtemps  superficiel.  En  etîet,  au  Congrès  des 
Syndicats  à  Lyon  (1886).  Lahouret  demande,  dans  la  tra- 
dition d'Henry  et  de  Parent,  la  conciliation,  de  façon  c  à  éviter  la 
grève,  cette  arme  meurtrière  ».  Marmonnier  (Synd.  des  ouvriers 
sur  cuivre  de  iMàcon)  appelle  la  grève,  une  a  arme  terrible,  sou- 
vent fatale,  qui  disparaîtra  lorsque  nous  serons  sérieusement 
organisés  »  ;  Maystre  et  Fera  (Syndicat  des  ajusteurs  de  Marseille) 
ne  voient  en  elle  qu'un  «  cas  extrême  dont  les  Chambres  syndi- 
cales n'useront  qu'à  la  dernière  extrémité  (3).  »  Voilà  quelle 
était  l'opinion  unanime.  Dans  la  préface  du  compte  rendu  de  ce 
Congrès  la  commission  executive  écrivait  en  ce  sens  :  «  Nous  dé- 
sirons sincèrement,  dans  l'intérêt  de  la  cause  du  travail,  que  ces 
résolutions  du  Congrès  de  Lyon  reçoivent,  des  législateurs,  un 
accueil  favorable.  C'est,  selon  nous,  le  meilleur  moyen  de  sup- 
primer les  grèves,  cette  arme  terrible  à  laquelle  les  ouvriers  sont 
si  souvent  obligés  de  recourir  et  qui  traîne  derrière  elle  une  suite 
si  nombreuse  de  souffrances  et  de  ruines.  » 

Enfin  Brébant,  dans  un  rapport  qu'il  lut  à  la  Conférence  inter- 
nationale de  Paris  (188G)  au  nom  des  Chambres  syndicales  pari- 
siennes, écrivait  que  «  si  les  ouvriers  n'ont  pu  en  général  éviter 
les  grèves,  les  résultats  obtenus  ne  sont  pas  très  grands  et  les  ou- 


(1)  Il  y  a  lieu  toutefois  de  noter  que  le  (Congrès  de  Lyon  donna  comme 
objet  aux  Syndicats  «  le  maintien  des  salaires  et  la  défense  des  intérêts 
généraux  par  la  résistance  juridique  et  la  mise  à  l'interdit  des  établisse- 
ments reconnus  comme  rompant  l'équilibre  entre  les  nécessités  des  tra- 
vailleurs et  les  exigences  du  capital.  »  Compte  rendu,  p.  594. 

(2)  Rapport  (1879),  p.  52. 

(3)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  57,  61,  84. 


616  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LL'ITK 

vriers  paraissent  ne  vouloir  y  avoir  recours  qu'à   la  dernière  ex- 
tréniité  (1)  ». 

Les  préventions  des  Syndicats  à  l  égard  de  la  grève,  les  partis 
politiques  ouvriers  les  partageaient  entièrement.  Sans  être  abso- 
lument hostile  à  la  grève,  le  premier  parti  ouvrier  ne  leur  fut 
rependant  jamais  très  favorable.  Jules  Guesde,  dès  1878,  cherchait 
à  démontrer  la  supériorité  de  la  lutte  politique,  «  la  ?eule  lutte 
féconde  »,  sur  la  lutte  économique  «  dont  la  bataille  est  perdue 
d'avance  ».  Touterois,leV'' Congrès  national  du  Parti  ouvrier  tenu 
à  Reims,  en  i881,  avait  essayé  d'organiser  les  grèves,  (2)  «moyen 
précieux  pour  grouper  et  unir  sur  le  terrain  des  revendications 
économiques  tous  les  membres  épars  et  isolés  du  prolétariat», 
<(  moyen  de  plus  à  employer  pour  amener  ii  révolution  sociale  ». 
Chacune  des  Fédérations  régionales  constituant  le  Parti  ouvrier 
devait  former  une  Commission  des  grèves  :  alimentée  par  un 
versement  de  0  fr.  10  par  membre  adhérent,  «  la  caisse  fédéra- 
tive  ))  (souvenir  de  la  Caisse  fondée  sous  l'Empire),  avait  pour  but 
«  d'empêcher  les  grèves  hasardées,  déclarées  en  méconnaissance 
soit  de  ses  ressources,  soit  des  conditions  générales  du  marché  ». 
Mais  il  faut  ajouter  que,  régulatrice,  la  Caisse  n'était  point  érigée 
en  directrice  des  grèves,  chaque  corporation  étant  laissée  «  maî- 
tresse d'agir  d'après  sa  propre  initiative  et  à  ses  propres  frais  ». 
Quant  à  la  Fédération  nationale  des  Svndicats  (1886)  qui,  peu  à 
peu;  était  devenue  guesdisle,  elle  vota,  en  1888,  en  faveur  de  la 
grève  générale  une  motion  dont  un  des  considérants  déclarait  que 
«  la  grève  partielle  ne  peut  être  qu'un  moyen  d'agitation  et  d'or- 
ganisation »,  et  non    de  révolution  (3). 

Plus  tard,  le  guesdisme  précisa  son  attitude  lorsqu'il  mit  en 
garde  les  ouvriers  qui  «  auraient  pu  se  laisser  égarer  dans  l'im- 
passe de  l'action  exclusivement  corporative  ».  Bien  loin  de  donner 
à  la  grève  un  rôle  décisif,  le  P.  0.  F.  rappelait  que  «  la  lutte  syn- 
dicale n'est  rien  si  elle  n'est  doublée  de  la  lutte  pour  la  conquête 
du  pouvoir  politique  et  que,  seul,  le  pouvoir  politique  arraché  à 

[i)  Procès-verbal   officiel   (1887  ,  p.  50.  Cf.  dans  le   môme    sens,  le  rap- 
port de  Thénard  sur  les  coalitions  ouvrières,  p.  115. 
(2;  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  2. 
(3)  Compte  rendu,  p.  12. 


CHAPITRE    111.    LA    THEORIE    SYNDICALE    DE    LA    GREVE 


647 


la  classe  capitaliste  permettra  à  la  classe  ouvrière  de  réaliser  la 
propriété  sociale  (1)  ».  Au  Congrès  socialiste  de  Limoges  (1906), 
le  guesdiste  Victor  Renard,  secrétaire  de  la  Fédération  du  Textile, 
dira  encore  que  les  grandes  grèves  «  seront  les  adjuvants  à  l'action 
politique  (2)  ».  Avec  quelques  nuances,  les  possibilistes  (ou 
broussistes)  défendirent  ces  mêmes  opinions. 

Sous  la  conduite  d'Allemane  un  certain  nombre  d'ouvriers 
(groupés  à  l'Union  fédéralivedu  Centre)  se  détachèrent  de  Brousse 
et  fondèrent  le  Parti  ouvrier  socialiste  révolutionnaire  (1881) 
dont  les  efforts  nettement  syndicalistes  permirent,  on  l'a  vu  pré- 
cédemment, à  la  C.  G.  T.  de  naître  quatre  ans  plus  tard.  A  la 
différence  du  P.  0.  F.  les  allemanistes  prétendirent  subordonner 
l'action  politique  à  Taction  économique;  et,  conséquence  décou- 
lant d'un  tel  point  de  vue,  ils  donnèrent  à  la  grève,  dès  leur 
Congrès  constitutif,  un  rôle  de  premier  plan  ainsi  qu'à  la 
grève  générale  (3).  Quant  aux  blanquistes,  dont  les  groupe- 
ments remontent  à  1881,  ils  ressemblaient  aux  guesdistes  en 
donnant  la  prééminence  à  l'action  politique,  aux  allemanistes, 
en  laissant  à  l'action  économique  son  autonomie  :  ils  reconnais- 
saient l'utilité  des  grèves,  sans  leur  attribuer  une  efficacité  snpé- 
rieuie. 

A  partir  de  la  création  de  la  Fédération  des  Bourses  du  travail 
(189^2),  et  de  la  création  de  la  C.  G.  T.  (1895)  l'importance  des 
partis  socialistes  décroît  progressivement  au  point  de  vue 
ouvrier  ;  c'est  la  C.  G.  T.  qui,  héritière  des  jurassiens  bakouni- 
nistes,  des  guesdistes,  allemanistes,  broussistes,  blanquistes,  for- 
mulera désormais  la  pensée  prolétarienne  :  avec  le  Congrès 
confédéral  de  Tours  (1896)  commence  l'ère  nouvelle. 

Sur  la  proposition  de  la  Bourse  du  travail  de  Montpellier,  ce 
Congrès  reconnut»  que  les  grèves  partiellesne  font  qu'amoindrir  les 
forces  prolétariennes  etvider  sans  profit  les  caisses  des  corporations 
intéressées,  et  invita  celles-ci  à  n'user  des  grèves  partielles  qu'avec 
la  plus  grande  modération  et  à  former  des  Fédérations  de  corpora- 

(1)  ZÉVAÈg,  Aperçu  historique  sur  le  Parti  ouvrier  français  (1899), 
p.  96. 

(2)  Compte  rendu,  p.  138. 

(3)  Compte  rendu  du  X^  Congrès  national  socialiste,  (1891),  p.  101  et  s. 


648  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

tions  qui,  instituant  descaissesà  grève,  donneront  plus  de  force  et 
de  valeur  aux  grèves  qui  seraient  nécessaires  »  (1).  Sans  doute  la 
grève  est  rejetée,  mais  ce  n'est  plus  par  principe,  ni  en  raison 
de  son  insuffisance  pratique,  c'est  en  considération  de  la  fai- 
blesse des  organisations  syndicales  trop  morcelées. 

Au  Congrès  corporatif  de  Lyon  (1901),  un  projet  de  loi  Alille- 
rand  sur  la  réglementation  des  grèves  fut  repoussé  à  Tunani- 
mité,  moins  neuf  voix  :  «  la  loi,  disait  Guérard,  serait  le  frein  le 
plus  odieux  de  notre  principale  force  :  la  solidarité  ouvrière  »  (2). 
Et  à  Louis  Maurice  qui  en  défendant  ce  projet  avait  dit  entre  autres 
choses  :  «  la  grève  n'est  pas  une  arme  libératrice  »,  Liénard  avait 
répondu,  aux  applaudiss^ements  des  congressistes  :  «  d'après  ce  que 
vient  de  dire  Maurice,  on  voit  qu'il  n'a  jamais  travaillé  dans  un 
atelier  (3)  ». 

A  Nantes  1894),  le  Congrès  national  des  Syndicats,  à  Limoges, 
(1895),  à  Tours  (1895),  à  Toulouse  (1 897),  les  Congrès  de  la  C  G.  T. 
se  prononcent  en  faveur  de  la  grève  générale.  C'est  par  elle  que 
s'opéra,  rappelons-le,  la  scission  entre  socialistes  et  syndicalistes. 
A  la  tactique  politique  ceux-ci  substituent  la  tactique  écono- 
mique, l'action  syndicale.  Grève  générale  et  grèves  partielles 
deviennent  alors  deux  principes,  deux  pratiques  qui  s'enri- 
chissent mutuellement  et  se  développent  parallèlement.  Grève 
générale  révolutionnaire,  grèves  partielles  ou  généralisées  appa- 
raissent désormais  comme  les  moyens  d'action  normale  de  la 
classe  ouvrière  groupée  et  unie  dans  les  organisations  profes- 
sionnelles. 

Dans  la  théorie  actuelle,  la  grève  est  un  mouvement  d'essence 
révolutionnaire  qu'il  faut  provoquer,  parce  que  «  la  bataille  syn- 
dicale crée  dans  les  cerveaux  des  notions  nouvelles,  d'autant 
moins  lentes  à  venir  que  la  lutte  est  plus  vive,  notions  de  respon- 
sabilité de  classe,  d'organisation  autonome  du  travail,  de  limita- 
tion et  de  négation  de  la  propriété  capitaliste,  toute  une  série  de 
conceptions  personnelles  au  prolétariat,  en  opposition  totale  avec 

(1)  Compte  rendu,  p.  148  et  s. 

(2)  Compte  rendu,  p.  155. 

(3)  Compte  rendît,  p.  108  et  109. 


CHAPITRE  m.  LA  THKORIE  SYNDICALE  DE  LA  GRÈVE   649 

le  droit  régnant  (1)  ».  «  Les  grèves,  écrit  Griffuelhes,  ancien  se- 
crétaire de  la  G.  G.  T.,  apparaissent  comme  nécessaires  :  elles 
forment  les  travailleurs  et  les  disposent  pour  la  lutte,  elles  habi- 
tuent la  classe  ouvrière  à  l'action  et  à  la  défense  de  ses  in- 
térêts »  (2). 

Avec  les  Fédérations  professionnelles  plus  nombreuses,  en  face 
d'une  classe  patronale  nationalemenl  organisée  et  disposant  de 
moyens  de  communications  rapides  pour  faire  remplacer  les  gré- 
vistes, celte  conception  offensive  n'a  fait  que  se  préciser.  A  l'aide 
pécunaire  est  substituée  l'aide  de  la  solidarité  syndicale  :  les  syn- 
diqués d'une  même  profession  érigent  en  système  de  se  refuser  à 
vendre  leur  force  de  travail;  et  au  même  refus  tendent  les  syn- 
diqués appartenant  à  toutes  les  professions  d'une  ville.  Ils  se 
concertent  et  s'entendent.  11  ne  s'agit  plus  de  grève  partielle,  ni 
de  grève  locdle,  ni  d'argent,  ni  de  coopération,  ni  de  mutualité, 
mais  du  refus  général  d'une  profession,  de  la  solidarité  profession- 
nelle entre  tous  les  métiers,  en  somme,  d'une  action  subversive. 

Dans  le  courant  du  mois  de  mai  1903,  les  ouvriers  lyonnais 
du  bois  ayant  décidé  une  grève  de  solidarité,  le  rapport 
des  Syndicats  de  cette  catégorie  justifia  cette  décision  de 
la  manière  suivante  :  «  Il  faut  vous  dire,  camarades,  que  cette 
décision  a  été  prise  après  avoir  reconnu  que  les  grèves  d'argent, 
ainsi  que  les  grèves  dites  des  bras  croisés  n'ont  jamais  abouti 
qu'à  replonger  l'ouvrier  dans  la  misère  la  plus  noire,  alors  que  la 
grève  de  solidarité,  qui  fait  mouvoir  une  masse,  est  une  force 
avec  laquelle  le  capital  est  obligé  de  compter,  obtient  de  bons  ré- 
sultats. Les  corps  d'étal  s'enchaînant  mutuellement,  les  consé- 
quences d'un  tel  mouvement  amèneraient  de  profondes  perturba- 
tions dans  l'organisation  capitaliste  ;  c'est  au  cœur  qu'il  faut 
viser (3)  ». 

(1)  Pierre  Dobmoy,  Syndicalisme  et  politique  {Mouvement  socialiste, 
1905,  n»  152,  p.  448  . 

(2)  V.  Griffuelhes,  L'action  syndicaliste  (1908),  p.  20. 

(3^  Voix  du  Peuple,  n<»  103,  n"  153.  —  La  grève  de  solidarité  est  régle- 
mentée. Voici  par  exemple,  la  règle  formulée  par  le  Comité  central  de  la 
Fédération  du  Livre,  dans  sa  séance  du  30  mars  1912  (Typogr.  franc., 
n"  du  16  avril)  : 

i  Lyon  imprimeurs  pose  une  question  à  propos  de  la  solidarité  dans  les 


650  LIVHE    V.    LES    >JOYENS    DE    LUTTE 

Le  caractère  uni-protessionnel  disparaît.  Par  la  grève,  une  pro- 
fession met  sa  force  de  résistance  dans  sa  capacité  de  solidarité  ;  puis 
la  lutle  étend  cette  capacité  aux  ateliers  de  la  ville,  du  départe- 
ment, de  la  région,  du  pays  entier,  aux  professions  connexes,  à 
toutes  les  professions  d'une  localité,  d'une  région,  de  tout  le  pays  : 
ainsi  développé  le  mouvement  prend  le  nom  de  «  grève  de  soli- 
darité »  ou  de  «  grève  de  sympathie  ». 

Cette  tendance  des  grèves  à  se  départiculariser  est  universelle. 
En  1902,  exemple  entre  cent  autres,  aux  marins  et  chauÔeurs  de 
Marseille  se  joignent,  par  solidarité,  les  boulangers  ;  l'année 
précédente,  vingt-six  professions  s'étaient  jointes  aux  ouvriers  du 
port  de  Marseille  ;  en  1904,  aux  grévistes  agricoles  de  l'Aude  qui 
comprenaient  une  soixantaine  de  Syndicats,  se  joignent  les  «  irré- 
guliers »,  les  enlonneurs,  les  charretiers,  les  métallurgistes,  les 
ouvriers  du  bâtiment,  enfin  les  emploxés  de  commerce  de  Nar- 
bonne  ;  en  1900,  aux  terrassiers  de  Dunkerque  se  joignent  les 
tvpographes,  les  dockers,  les  filateurs. 

La  grève  de  sympathie  s'étendani,  soit  d'une  profession  à  une 
autre  profession,  soit  d'un  atelier  à  un  autre  atelier  dans  la  même 
profession  se  dés'eloppe  souvent  par  échelons,  successivement  : 
dans  ce  cas,  elle  prend  le  nom  de  «  grève-tampon  «.Par  ce  procédé, 
les  ouvriers  font  indirectement  subventionner  les  grévistes  par  les 
patrons  dont  les  ateliers  ne  chôment  pas  encore  :  c'est,  en  etTet, 
un  devoir  pour  les  ouvriers  restés  au  travail  de  «  cotiser  »  pour 
lenrs  camarades  en  lutte.  Stratagème  ingénieux,  plus  ancien  que 
le  syndicalisme,  que  les  patrons  ne  peuvent  guère  éventer  qu'en 
se  concertant  |)0ur  déclarer  le  lock-out  :  au  Congrès  confédéral 
de  Marseille  (1908),  il  fut  remarqué  que  le  lock-out  était  là  un 
procédé  qui  se  généralisait  de  plus  en  plus  pour  a  résister  aux 
justes  revendications  de  la  classe  ouvrière  »  (1). 

Paul  Delasalle,  ancien  secrétaire  du    Svndicat  des  Ouvriers  en 


conflits  entre  les  margeurs,  les  conducteurs  et  les  typos.  —  II  sera  ré- 
pondu que  la  solidarité  entre  tous  les  ouvriers  d'une  maison  ne  peut  pa» 
être  la  règle  absolue  ;  elle  est  subordonnée  aux  intérêts  en  cause,  aux 
possibilités  et  surtout  à  des  raisons  précises  et  sérieuses  d'utilité,  après 
entente  avec  les  Comités  des  professions  en  cause.  » 
(1)  Compte  rendit  du  Congrès,  p.  245. 


CHAPITRE    m.    LA    THKORIE    SYNDICALE    DE    LA    GRÈVE       631 

instruments  de  précision  (Paris),  ancien  secrélaire-adjoint  de  la 
Fédération  des  Bourses,  a  fait  le  tableau  de  l'évolution  des  grèves 
en  grèves  généralisées  : 

«  Aux  simples  grèves  n'atteignant  qu'un  atelier  ont  succédé  —  et 
le  fait  est  caractérisque  —  des  mouvements  beaucoup  plus  impor- 
tants qui  embrassent  les  travailleurs  de  toute  une  corporation,  sou- 
vent de  toute  une  ville.  Les  petites  grèves  n'atteignant  qu'une  seule 
usine  deviennent  même  extrêmement  rares.  C'est  là  un  fait  typique 
et  qui  caractérise  le  mouvement  ouvrier  de  ces  derniers  temps  ». 

L'on  se  rend  parfaitement  compte  à  présent  qu'obtenir  une  amé- 
lioration dans  une  usine,  alors  que  les  travailleurs  de  celle  d'à  côté 
restent  au  même  point  ne  sert  à  rien,  que  l'efTort,  pour  être  vrai- 
ment utile  et  surtout  pour  que  les  résultats  en  soient  durables,  doit 
apporter  une  amélioration  à  tous  les  membres  d'une  même  corpo- 
ration, qui,  cela  ne  fait  plus  de  doute  pour  personne,  sont  tous 
solidaires. 

S'il  s'agit  de  salaires,  il  y  a  tendance  à  les  égaliser  et  à  empêcher 
par  ce  fait  que  les  employeurs  ne  maintiennent  une  concurrence 
déplorable  et  dont  les  effets  sont  toujours  désastreux,  entre  les 
travailleurs  d'une  même  corporation. 

«  C'est  là  de  la  solidarité  bien  comprise  et  qui  doit  avoir  pour 
premier  résultat  de  faire  cesser  les  haines  et  les  jalousies  toujours 
si  néfastes  entre  des  hommes  rivés  à  la  même  chaîne,  et  qui  les 
ont  mis  trop  longtemps  dans  l'impossibilité  de  s'entendre  entre  eux 
pour  engager  la  lutte  (1)  ». 

On  vient  de  le  voir,  les  grèves  ont  été  longtemps  combattue» 
par  des  arguments  d'ordre  économique  :  les  syndicalistes  contem- 
porains les  justifient  surtout  par  des  rnolifs  d'éducation  ouvrière, 
de  solidarité  et  Je  révolution.  L'observation  plus  exacte  des   cir- 


(1)  Temps  Nouveaux,  n°  du  4-10  mars  1905.  Ces  observations,  M.  Col- 
liard,  député,  les  a  faites  également  dans  son  rapport  sur  les  propo- 
sitions de  lois  relatives  au  droit  de  grève  :  «  En  même  temps  qu'elles  aug- 
mentent en  nombre,  les'grèves  ont  une  tendance  à  s'étendre  soit  à  toutes 
les  industries  d'une  localité,  soit  à  tous  les  établissements  d'une  même  in- 
dustrie sur  toute  la  surface  du  territoire  (Rapport  n°  2172.  Annexe  au  pro- 
cès-verbal de  la  3«  séance  de  la  Chambre  des  députés  du  29  décembre 
1904). 


652 


LIVRE    V. 


LES    MOYENS    DE    LUTTE 


constances  économiques  leur  ont  même  permis  de  les  justifier 
aussi  par  des  motifs  d'ordre  économique.  C'est  dans  les  slatis- 
tiques  de  l'Office  du  Travail  qu'ils  ont  trouvé  des  arguments  im- 
prévus à  l'appui  de  la  nouvelle  lactique.  Ainsi  Griffuelhes  en  se 
fondant  sur  une  enquête  du  ministère  du  Commerce  portant  sur 
l'année  1895,  considérée  comme  année  moyenne,  a  fait  remarquer 
que  les  augmentations  de  salaires  consécutifs  aux  grèves  l'em- 
portent sur  les  perles  : 


Perte  de  salaiie 

Gain 

Grèves  terminées  avec  succès 

Grèves  terminées  par  transactions  .     .     . 
Grèves  ayant   échoué    complètement  .'    . 

Total 

Francs 

120.000 
600.000 
600.000 

Francs 

700.000 
1.300.000 

1 .320  000 

2.000.000  (l) 

L'argumentation  de  l'ancien  secrétaire  de  la  C.  G.  T.  est  très 
intéressante,  car  c'est  une  opinion  très  répandue  que  chaque 
grève  représente  pour  les  ouvriers  une  importante  perte  de 
salaires  :  opinion,  il  est  vrai;  dont  autorité  décroît.  D'après 
un  fonctionnaire  de  l'Office  du  Travail,  cette  perte  ne  serait 
que  de  1,2  pour  1000.  «  C'est  une  proportion  infime,  écrit  M.  Pic- 

^1)  «  Les  ouvriers  anglais  triomphent,  d'après  Griffuelhes,  dans  leur 
grèves  dans  une  moyenne  de  31  0  0  et  21  0/0,  se  terminent  par  des  tran- 
sactions ;  les  Allemands  obtiennent  22  0/0  de  succès  et  32  0/0  de  transac- 
tions ;  les  Autrichiens  ont  19  0/0  de  victoires  et  30  0/0  de  transactions  ;  les 
Belges,  sur  76  grèves  obtiennent  gain  de  cause  dans  8  ;  en  France,  il  y  a 
une  moyenne  de  25  0/0  de  succès  et  35  0  0  de  transactions.  Ainsi  la  France 
vient  après  l'Angleterre  et  avant  l'Allemagne.  »  Griffuelhes,  L'Action  Syn- 
dicaliste (1908),  p.  20.  — V.  la  critique  de  ce  point  de  vue,  par  Paul Umbreit 
(de  Berlin),  Des  faits  l  {Revue  Syndic,  n»  du  15  novembre  1905).,—  Com- 
parant les  statistiques  de  la  France  et  de  l'Allemagne,  Christian  Gornélissen 
a  fait  remarquer  à  un  critique  allemand  de  l'action  syndicale  française, 
Joseph  Stelner,  qu'en  rAllemagne,de  1904  à  1907,  a  l'action  syndicale  offen- 
sive >  avait  augmenté  les  salaires  de  418.573  ouvriers  et  diminué  les 
heures  de  travail  de  203.150  ;  en  France,  le  premier  de  ces  chiffres  montait, 
pour  la  même  période,  à  598.710  et  le  seconda  209.924  [Voix  du  Peuple, 
1909,  n°  462;. 


CHAPITRE    ni.    LA    THEORIE    SYNDICALE    DE    LA    GREVE       6o3 

quenard,  quand  on  la  rapproche  de  celle  des  journées  perdues 
par  les  chômeurs  involonlaires,  qui  est  de  33  pour  1000,  d'après 
le  recenseaieolde  1901  el  de  81  pour  1000,  d'après  les  statis- 
tiques mensuelles  de  l'Office  du  Travail  de  1900  à  1907.  »  (1) 

Si  la  solidarité  professionnelle  a  celte  importance,  pourquoi  les 
Syndicats  auraient-ils  des  caisses  de  résistance?  La  question  a  été 
bien  souvent  posée.  L'Union  du  i?/'on se  demanda  leur  suppres- 
sion au  Congrès  de  l'Union  Fédérale  de  la  métallurgie  de  1903  ; 
f(  c'est,  disait  son  délégué,  le  combat  inégal,  la  lutte  stupide  du 
sou  du  prolétariat  contre  le  million  du  capitalisme»  (2). 

Une  discussion  assez  vive  suivit  cette  proposition  ;  la  majorité 
hésitait  à  suivre  l'Union  du  Bronze,  non  pas  qu'elle  eût  des 
arguments  contraires  à  faire  valoir,  mais  pour  des  motifs  d'oppor- 
tunité dont  le  principal  était  l'insuffisante  éducation  syndicale, 
l'imparfaite  conscience  de  classe  :  l'argent  apparaissait  nécessaire 
dans  toute  la  niesuTH' où  les  ouvriers  ne  sont  pas  solidaires.  Le 
Congrès  en  fin  de  compte  vota  un  ordre  du  jour  aux  termes 
duquel  était  maintenu  le  statu  quo  en  ce  qui  concerne  la  caisse 
dégrève,  tout  en  admettant  que  l'argent,  en  cas  de  conflit,  ne 
joue  qu'un  «  rôle  secondaire  »  (3). 

Constatations  déjà  faites  quelques  années  auparavant  par  les 
enquêteurs  de  l'Office  du  Travail  :  «  l'action  d'un  Syndical  n'est 
pas  en  raison  directe  de  l'argent  qu'il  a  en  caisse  »  (4),  L'argent 
est  cependant  nécessaire  ;  aussi  de  nombreuses  Fédérations  ont- 
elles  organisé  des  caisses  de  résistance,  telles  les  Fédérations  du 
Livre,  du  Bcâtiment,  des  Cuirs  et  peaux  et  de  la  métallurgie.  «  Si 
l'action  suffisait,  disait  Yvetol  à  la  Conférence  extraordinaire 
tenue  en  1909  par  les  Fédérations  et  les  Bourses,  nous  n'aurions 
pas  besoin  d'argent.  Mais  pour  l'organisation  de  l'action,  mais 
pour    les   conséquences  de   l'action,    nous    avons    besoin   d'ar- 


(1)  Cil.  PicQDENARD,  Les  bilans  financiers  des  grèves,  dans  Le  droit  de 
grève  (Recueil  d'études  par  différents  auteurs,  1909),  p.  164. 

(2  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  264.  —  Cf.  déclarations  dans  le  même 
sens  au  Cougrès  corporatif  de  Marseille  (1908  ;  compte  rendu,  p.  245 
(Voirin)  et  246  (Boudoux\ 

(3)  Eod.  Zoc.,p.  272. 

'^4)  Associations  professionnelles  ouvrières,  t.   I,  p.  277. 


6oi  LIVRE    V.    LES    MOYb-NS    DE    LUTTE 

gent.  »  (l)  G'esl  dans  le  même  sens  que,  quelques  jours  aupa- 
ravant, avait  parlé  le  secrétaire  intérimaire  de  la  G.  G.  T.  Lu- 
quet  (2)  :  aussi  le  Congrès  confédéral  de  Toulouse  (1910)  vota- 
t-il  le  principe  d'une  «  caisse  confédérale  de  grève  »,  après  une 
courte  discussion  (3). 

A  l'appui  de  ces  constatations,  Emile  Pouget  a  fait  remarquer 
que  c'est  l'Union  fédérale  des  ouvriers  métallurgiques,  consi- 
dérée comme  le  type  de  l'organisation  professionnelle  révolution- 
naire, qui  a  enregistré  de  1903  à  1905,  un  chitîre  de  victoires 
ouvrières  qu'aucune  organisation,  ou  en  France  à  l'étranger,  n'a 
jamais  atteint,  pas  même  approché.  Du  1"  juillet  1903  au  l^'juil- 
let  1905,  l'Union  a  eu  à  soutenir  60  grèves  or,  sur  ce  nombre, 
27  se  sont  terminées  par  une  victoire  complète  et  25  par  une 
transaction  favorable  aux  grévistes.  Le  chitîre  des  échecs  n'a  donc 
pas  dépassé  8  (4). 


Les  grèves  dans  leur  tendance  à  être  de  plus  en  plus  syndica- 
listes, à  se  développer  en  dehors  de  l'argent  (nous  ne  disons  pas  : 
sans  argent)  sont  obligées,  vient-il  d'être  dit,  de  faire  fond,  plus 
qu'autrefois,  sur  la  solidarité  professionnelle  ;  il  en  est  résulté 
certains  etTets  dont,  en"  les  regardant  du  dehors,  on  a  mal  vu  les 
causes  organiques.  11  s'agit  de  la  violence  qui  accompagne  main- 
tenant presque  toute  coalition  ouvrière:  les  grévistes  lutlent  avec 
violence  contre  les  ouvriers  qui  veulent  les  remplacer  à  l'atelier, 
à  la  mine,  aux  champs  ;  ils  poursuivent  les  «  renards  »  ou  «  rené- 
gats »  avec  la  «  machine  à  bosseler  »,  avec  la  «  chaussetteà clous  ». 
On  leur  a  reproché,  même  des  militants  syndicalistes  impor- 
tants(5),  cette  contrainte  comme  contraire  aux  droits  de  l'individu 

(1)  Compte  rendu,  p.  36. 

(2)  Compte  rendu,  p.  53. 

(3)  Compte  rendu,  p.  217  et  s. 

(4    Voix  du  Peuple    1905,  n»  207. 

(5)  Notamment  le  militant  révolutionnaire  suisse  BgRTour  (Voix  du 
Peu}}le,  1910,  n»  508)  et  Keufer,  le  secrétaire  général  de  la  Fédération  du 
Livre,  dont  les  tendances  sont  réformistes  (A.  Kecpsa,  L'éducation  syn- 
dicale, Typogr.  franc. ,-0.°  du  l^""  mars  1910,. 


CHAPlTRrî    m.    LA    THÉORII*:    SYNDICALE    DE    LA    GRÈVE       Go3 

et  on  a  écrit  qu'elle  constituait  une  insupportable  et  basse 
tyrannie.  C'est  là  le  point  où  lecontlit  entre  le  droit  civil  et  le 
droit  syndical  est  le  plus  aigu.  Recherchons  s'il  n'y  aurait  pas  là 
quelque  conséquence  inéluctable  de  la  généralisation  de  toutes 
les  coalitions  (1). 

«  Quelques  jaunes  suffisent, ont  observé  les  secrétairesde  l'Union 
fédérale  de  la  métallurgie  (à  tendances  révolutionnaires)  dans  leur 
rapport  au  Congrès  fédéral  de  1903,  pour  entretenir  les  foyers  de 
chaudières  et  les  fours  de  houille  suffisante  pour  faire  sortir  des 
cheminées  le  panache  de  fumée  qui  démoralise  ;  quelques-uns 
encore  et  parfois  les  mômes  mettent  en  roule  les  motrices  qui, 
par  le  ronflemenl  des  volants  et  le  roulement  des  transmissions, 
fait  supposer  le  nombre  d'ouvriers  travaillant  plus  considérable 
et  donne  corps  à  ce  bruit  qui  court  dans  le  pays  et  que  les  agents 
du  capital  savent  habilement  faire  répandre  comme  une  traînée 
de  poudre  que  la  grève  n'existe  pas,  suffisamment  d'ouvriers 
assurant  le  fonctionnement  de  l'usine  et  que  tous  les  ouvriers 
sont  considérés  comme  démissionnaires,  leur  abandon  de  l'ate- 
lier entraînant  la  rupture  du  contrat c'est  là  le  vieux  piège- 
patronal  et,  hélas  !  il  réussit  encore  ».  «  Les  jaunes,  d'après  le 
modéré  Keuler,  délégué  du  Livre,  exploitent  les  sacrifices  des 
syndiqués  et  sont  les  auxiliaires  des  patrons  »  (2).  —  «  Protéger 
la  liberté  du  travail  consiste,  remarquent  de  leur  côté  les  métallur- 
gistes allemands,  à  protéger  les  black-legs,  les  soi-disant  hommes 
de  bonne  volonté  »  (3).  —  «  La  minorité,  en  fait,  a  enfin  écrit  le 
réformiste  Coupât,  peut  se  trouver  contrainte,  mais  celte  contrainte 
exercée  par  des  hommes  qui  luttent  pour  leurs  intérêts,  sur  des 
hommes  qui  ont  les  mêmes  intérêts  et  qui,  demain,  auront  les 
mêmes  avantages,  y  compris  même  les  renégats,  qui  ne  se  sont 
imposé  aucun    sacrifice,    n'esl-elle   pas  autrement   légitime,  en 


(1)  V.  Livre  I«'',  cti.vi,  p.  258  et  s. 

(2)  Les  deux  méthodes  syndicalistes.  Réformisme  et  action  directe 
(Brocti.  publiée  par  la  Fédération  du  Livre  1905),  p.  67. 

(3)  Rapport  de  la  Fédération  allemande  des  ouvriers  sur  métaux  au 
Congrès,  métallurgiste  international  d'Amsterdam  (1904).  Compte  rendu 
du  Congrès  (1905),  p.  36. 


6oG  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

équité,  que  la  contrainle  exercée  par  le     patron    dans  le    lock- 
out  ?  (1)    » 

Proudhon  étail  opposé  à  la  grève  pacifique  aussi  bien  qu'à 
la  violence.  Son  opposition,  il  la  formulait  avec  précision  dès 
1845,  dans  ses  Contradictions  économiques.  A  ses  yeux,  toute 
sa  coalition  était  une  contrainte  arbitraire.  11  écrivait  :  «  Que 
chaque  ouvrier  ait  iridividuellement  la  libre  disposition  dL\  sa 
personne  et  de  ses  bras,  cela  peut  s'accorder,  mais  (|ue  des 
bandes  ouvrières,  sans  égard  aux  grands  intérêts  sociaux,  pas 
plus  qu'aux  formalités  légales,  entreprennent  par  des  coalitions 
de  faire  violence  à  la  liberté  et  aux  droits  des  entrepre- 
neurs, c'est  ce  qu'à  aucun  prix  la  société  ne  put  permettre.  User 
de  force  contre  les  entrepreneurs  et  propriétaires,  désorganiser 
lesateliers,  arrêter  le  travail,  risquer  les  capitaux,  c'est  conspirer 
la  ruiue  universelle  (2).  » 

Celle  opinion,  Proudhon  la  reprit  vingt  ans  plus  tard,  dans  sa 
Capacité  politique  des  classes  ouvrières.  \\  y  déclara  que  toute 
coalition,  «  soit  de  la  part  des  patrons,  soit  de  la  part  des  ouvriers 
est  mauvaise,  parce  que  toute  coalition  est,  de  sa  nature,  un  fait 
dommageable,  immoral,  par  conséquent  illégitime.  Le  sens 
commun,  l'expérience  universelle,  et  le  bon  usage  de  la  langue, 
s'accordent  à  le  proclamer  »(3).  Et  le  «petit  bourgeois  »  dénoncé 
par  Marx  concluait  en  ces  termes  :  «  Et  que  feront,  que 
diront  les  ouvriers  si  les  maîtres,  armés  aussi  bien  qu'eux  du 
droit  de  se  coaliser,  armés  du  libre  échange,  de  la  libre  concur- 
rence, de  la  libre  usure,  font  venir  des  ouvriers  de  l'étranger  ? 
Que  feront-ils  s'ils  en  demandent  à  l'armée  ?  Que  feront-ils  si  le» 
maîtres  alléguant  la  stagnation  des  affaires,  une  crise  commer- 
ciale, renvoient  la  moitié  des  ouvriers,  les  plus  tapageurs  et  les 
plus  mauvais,  et  ne  conservent  que  les  meilleurs  et  les  plus 
dociles  ?  Que  feront-ils  si,  devanl  la  concurrence  étrangère,  les 
entrepreneurs   ferment    leurs    ateliers   ;  si     le   travail   national 

(1)  P.  Coupât,  La  liberté  du    travail  {Revue  synd.,  n»  du  15  juillet  1905^ 
p.  53). 

(2)  T.  Ie^  ch.  VI. 

(3)  De  la  capacité  (éd.  1865),  p.  419. 


CHAPITRE    III.    LA    THEORIE    SYNDICALE    DE    LA    GRÈVE       657 

vaincu  et  vaincu  par  sa  propre  cherté,  ils  renoncent  à  leur  indus- 
trie et  se  niellent  en  liquidation  ?(1)  » 

Ces  questions  étaient  peut-être  très  ennbarrassanles  en  1845 
et  à  la  veille  de  1865,  Les  ouvriers  y  ont  depuis  lors  répondu 
par  la  fondation  de  l'Internationale,  des  Fédérations  profes- 
sionnelles internationales,  par  la  propagande  anli-militariste, 
par  la  solidarité  syndicale,  par  les  divers  organismes  de  régle- 
mentation de  la  main-d'œuvre  et  de  la  production,  par  les 
Bourses  et  Fédérations  nationales. 

Séparés  de  Proudhon  sur  cet  autre  point,  les  ouvriers  ne  croient 
pas  à  l'antinomie  entre  le  Syndicat  et  la  grève,  d'une  part,  et  la 
liberté  individuelle,  d'autre  part,  parce  qu'ils  ont  la  conscience 
très  nette  qu'ils  ont  tous  des  intérêts  égaux  les  uns  aux  autres. 
Ils  ne  se  voient  jamais  Misiw^M^/,  mais  en  groupes,  égaux  devant 
le  salaire  et  la  subordination  professionnelle.  Il  y  a  des  dissidences 
entre  eux,  sansdoute,  mais  d'où  proviennent-elles  ?  Ont-elles  des 
causeshonorables?  Ils  le  nient  ;  toute  leur  histoire  n'est  qu'un  long 
effort  vers  l'unité,  depuis  l'Internationale  et  les  premières  Fédéra- 
tions corporativesjusqu'à  la  C,  G.  T.  Tout  dissident,  ils  l'excluent 
de  cette  histoire  pleine  d'événements  glorieux  el  utiles  ;  il  est 
celui  qui  empêche  d'ajouter  une  amélioration  aux  améliorations 
déjà  obtenues,  celui  qui  ne  voit  que  son  intérêt  immédiat  ;  c'est 
un  «  inconscient  » ,  «  un  inférieur»,  un  délinquant.  Ainsi  les 
délaineurs  de  Mazamet,  après  quatre  mois  dégrève,  frappèrent,  lors 
de  la  rentrée,  les  non-grévistes  hommes  d'une  amende  de  100  fr. 
et  les  non-grévistes  femmes  de  25  francs.  Le  refus  des  intéressés 
amena  de  courtes  suspensions  de  travail  ;  et  finalement  les  patrons 
versèrent  au  Syndicat  les  sommes  ainsi  réclamées.  Vieille  disci- 
pline :  les  compagnons  punissaient  eux  aussi,  mais  plus  sévère- 
ment encore,  les  infractions  à  la  solidarité  entre  «  dévorants  », 
puisqu'ils  allaient  jusqu'à  condamner  à  mort  certains»  rené- 
gats «  (2). 

Où  le  juriste  de  droit  civil  voit  une  abstraction,  une   question 

(1)  De  la  capacité,  p.  436. 

(2)  Les  syndiqués  qui  ne  font  pas  grève  sont  radiés.  —  Le  Congrès  géné- 
ral des  organisations  socialistes  françaises  (Lyon,  1901),  décida  que  tout 
ouvrier  rayé  du  Syndicat  pour  sarrazinage  serait  exclu  du  groupe  socia- 
liste. 

Maxime  Leroy  42 


658  LIVRE    V.    —    LES    MOY'ENS    DE    LUTTE 

de  liberté  d'opinion,  les  syndiqués,  engagés  dans  la  lutte  et  souf- 
rant de  leur  état, voient, prétendent  voir  danslerenégat  un  ennemi, 
pour  cette  raison  toute  pratique  que  la  rupture  de  la  solidarité  ou- 
vrière ne  peut  profiter  qu'à  l'employeur  :  ils  disent,  rappelons-le, 
ils  pensent  que  tous  doivent  souffrir,  profiter  et  travailler  égale- 
ment. Marly-RoUan  proclamait  devant  le  tribunal  correctionnel 
de  Toulouse  qui  avait  à  le  juger  pour  délit  d'entraves  à  la  liberté 
du  travail  :  «  Les  améliorations  qui  seront  le  fruit  de  la  conquête 
seront  partagés  par  tout  le  monde,  par  les  non-grévistes  aussi 
bien  que  par  les  autres.  11  n'est  donc  pas  juste  que  les  uns 
courent  des  risques,  souffrent  la  faim,  pour  obtenir  du  bien-être 
pour  les  autres (1).  »  Ainsi  la  tendance  à  l'égalité  qui  inspire 
toute  l'organisation  syndicale  semble  se  retrouver  jusque  dans  la 
tactique  où  elle  est  le  moins  visible  au  premier  coup  d'œil. 

Le  députe  Colliard  (2),  qui  a  décrit  ce  conflit  de  droits,  a  montré 
la  moralité  de  la  solution  ouvrière  :  «  le  droit  des  individus  de  con- 
tinuer à  travailler  est  éminemment  respectable  en  soi,  mais  il  n'en 
est  pas  moins  vrai  qu'entre  les  ouvriers  d'un  même  atelier,  d'un 
même  établissement,  surtout  quand  le  personnel  est  nombreux,  il 
y  a  une  solidarité  étroite  qui  se  marque  par  l'uniformité  des  con- 
ditions de  travail  qui  sont  imposées  aux  uns  et  aux  autres.  Quand 
une  partie  des  ouvriers  se  mettent  en  grève  pour  obliger  le  pa- 
tron à  améliorer  les  conditions  de  leur  travail,  ce  n'est  pas  pour 
eux  seuls  qu'ils  luttent  ;  les  autres  ouvriers,  s'ils  réussissent,  pro- 
fiteront comme  eux  des  améliorations  conquises.  On  trouverait 
en  effet  difficilement  des  exemples  d'ouvriers  qui,  ayant  continué 
à  travailler  pendant  que  leurs  camarades  étaient  en  grève, 
auraient  refusé  après  la  victoire  de  ces  derniers  de  participer  aux 
avantages  obtenus.  Il  y  a  là  une  sorte  d'injustice  qui  paraît  d'au- 
tant plus  révoltante  aux  ouvriers  en  grève  que  les  «  jaunes  »  et 
«  sarrazins  »  comme  ils  les  appellent,  non  seulement  n'ont  par- 
ticipé en  rien  à  la  conquête  de  ces  avantages,  mais  ont,  au  con- 
traire, par  leur  attitude,  contribué  à  rendre  la  lutte  plus  longue 
et  la  victoire  plus  incertaine.  »  La  violence,  dans  de  telles  condi- 

(1)  Voix  du  Peuple,  1910,  n»  533. 

(2)  CoLLURD,  Rapport  sur  les  propositions   âe   lois  de   Millci^and,   Paul 
Constans  et  Rudelle.  Session  extr.  de  1904  ;  Doc.  pari,  n»  2172,  p.  12. 


CEIAPITRE    111.    —    LA    THEORIE    SYNDICALE    DE    LA    GRÈVE       G59 

lions,  n'apparaît  plus  que  comme  le  réflexe  d'un  profond  senti- 
ment de  justice. 

Un  réflexe  :  ne  pourrait-on  dire  plus  justement,  au  moins 
dans  quelques  circonstances,  un  acte  moral?  Le  grand  philo- 
sophe danois  Harald  HofTding  l'a  pensé.  «  11  peut  arriver,  a-l-il 
écrit,  qu'une  suspension  de  travail  décrétée  par  une  association 
suscite  pour  l'ouvrier  individuel  un  grave  conflit  moral  lorsqu'il 
doit  choisir  entre  sa  famille  mourant  de  faim  et,  d'autre  part, 
l'honneur  et  la  prospérité  de  sa  corporation.  Les  associations  pro- 
fessionnelles ont  é'.é  souvent  sévères  pour  ce  qu'on  appelle  les 
«  briseurs  de  grève  »  :  il  faut  j)ourlant  songer  qu'on  se  trouve 
là  en  présence  d'un  conflit  moral.  Lorsque  la  suspension  du  tra- 
vail a  lieu  réellement  dans  l'intérêt  de  la  corporation  entière, 
c'est  pour  l'individu  un  devoir  non  douteux  — devoir  que  pres- 
crit le  sentiment  de  la  solidarité  partout  où  il  existe  —  de  tenir 
aussi  longtemps  que  possible.  Alors  même  qu'il  ne  fait  pas  partie 
de  l'association  professionnelle,  la  victoire  de  celle-ci  lui  sera 
pourtant  utile:  aussi  à  l'heure  de  la  lutte,  ne  saurait-il  séparer 
sa  cause  de  celle  de  l'association  »  (O. 

Combien  différend  était  le  point  de  vue  de  Proudhon  :  dans 
cette  contrainte  Proudhon  n'a  voulu  voir  que  la  violation  de  la 
liberté  commerciale,  la  suppression  de  la  garantie  économique. 
Cette  garantie^  qu'il  ne  croyait  possible  que  par  la  concurrence, 
il  disait  qu'elle  était  indispensable  au  consommateur  contre 
l'exagération  du  prix  des  marchands,  au  patron  contre  l'exagé- 
ration des  salaires,  à  l'ouvrier  contre  l'avarice  des  maîtres. 
<(  Toute  transaction  commerciale  accomplie  par  l'un  des  contrac- 
tants sous  l'empire  de  la  contrainte  n'est  autre  chose  qu'une 
extorsion...  »  (2)  Que  penser? 

La  classe  ouvrière  est  un  corps  :  fait  que  ne  peut  entamer 
aucun  raisonnement.  Obligée  à  la  solidarité,  on  conçoit  qu'elle 
ne  se  pose  pas  ici  la  question  du  droit  de  la  minorité  :  recon- 
naître un   droit  à   la  minorité,  ne  serait-ce   pas    reconnaître  un 

(1)  H.  HôFFDiNG,  Morale,  trad.  Poitevin  (2^  éd.),  p.  348.  Cf.  G.  Sorel, 
Les  Grèves.  Les  théories  contrariées  par  les  faits  {Science  sociale,  revue, 
1900,  p.  433).  —  Contra:  A.  de  Mcn,  La  chasse  au  renard  [Echo  de  Paris, 
n»  du  29  septembre  1910). 

(2)  Capacité  de  la  classe  ouvrière,  p.  423. 


660  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

droit  au  délit,  car  qu'est-ce  que  celle  liberté  des  dissidents  vis- 
à-vis  des  grévistes,  sinon  la  liberté  de  rompre  la  solidarité  ou- 
vrière. «  Le  patronat  nous  dit  :  Ils  représentent  un  droit.  Sans 
doute,  répondons-nous,  mais  c'est  le  droit  de  trahir  et  de  man- 
quer de  solidarité  à  l'égard  de  leurs  compagnons  de  lutte  (1)  ». 

Fait  universel,  rompre  la  solidarité  est  considéré  comme  un 
délit  par  les  ouvriers  de  tous  les  pays.  Contre  les  sarrazins 
toute  violence  est  déclarée  syndicalement  légitime  en  Angleterre, 
en  Allemagne,  en  Amérique  :  la  législation,  les  arrêts  de  justice 
n'ont  pu  arriver  à  l'enrayer.  Ne  serait-ce  pas  la  preuve  que  les 
circonstances  accompagnant  les  grèves  frani^aises  sont  indépen- 
dantes de  notre  état  social  et  politique?  En  Angleterre,  c'est 
la  guerre  judiciaire  faite  au  picketing  (surveillance  aux  abords 
des  usines,  avec  ou  sans  violences)  qui  fut  la  cause  détermi- 
nante de  l'entrée  des  Unions  de  métiers  au  Parlement. 

Ces  cruelles  nécessités  sont-elles  vraiment  évitables?  n'est-on 
pas  en  présence  d'un  conflit  insoluble  entre  l'intérêt  du  maître 
de  l'usine,  qui  est  de  rompre  la  solidarité  ouvrière,  et  l'intérêt 
des  ouvriers,  qui  est  de  rendre  la  masse  ouvrière  plus  compacte 
et  plus  inébranlable?  (2) 


Par  arrêt  du  4  mai  1904  (3),  la  Cour  de  cassation  a  consolidé 
une  précédente  jurisprudence  aux  termes  de  laquelle  la  grève 
constitue  une  rupture  du  contrat  de  louage  (4).  A  peine  rendue, 

(1)  R.  Salvax  père.  Les  deux  ^prolétariats.  Les  «  rouges  »  et  les  «  jaunes  » 
[Bulletin  de  la  Ch.  syndicale  typogr.  parisienne,  n»  novembre  1907). 

(2)  Certaines  législations  fédérales  aux  Etats-Unis  interdisent  aux  patrons 
l'embauchage  des  «  renards  >-  pendant  les  grèves  et  lock-outs.  (V.  Voix 
du  Peuple,  1910,  n°  536). 

(3;  D.  p.  1904,  1,280  (Note  de  M.  Planiol).  Cf.  I).  P.,  1907,  1,  369  (Note 
de  M.  Ambroise  Colin).  D.  P.  1909,   2,  121  (note  de  M.  P.  Pic). 

(4)  «  Attendu...  que  le  louage  des  services  fait  sans  détermination  de  du- 
rée peut  toujours  prendre  fin  par  la  volonté  d'une  des  parties  contractantes  ; 
que  la  grève  y  met  fin  du  fait  des  ouvriers  et  qu'elle  peut  donner  lieu  à 
des  dommages-intérêts,  à  la  charge  de  ceux-ci  et  au  profit  du  «hef  de 
l'entreprise,  si,  préjudiciable  à  ce  dernier,  elle  a  été  abusivement  déclarée; 
qu'il  suit  de  là  que,  la  grève  terminée,   lorsque  les    ouvriers  rentrent  à 


I 


CHAPITRE  lir.  LA  THEORIE  SYNDICALE  DE  LA  GRÈVE   661 

celle  décision  provoqua  dans  la  classe  ouvrière  de  nombreuses 
discussions  qui,  on  le  conçoit,  n'étaient  pas  doctrinales  :  elle 
comportait,  en  etTet,  des  conséquences  pécuniaires  à  la  charge  de 
l'ouvrier  qui  s'est  mis  en  grève  sans  avoir  respeclé  les  délais  de 
préavis  admis  j)ar  l'usage  ou  le  règlement  d'atelier  ou  qui,  au 
cas  où  il  n'y  a  pas  de  préavis,  a  cessé  le  travail  d'une  manière 
brusque  et  abusive.  Et  il  faut  ajouter  que  celle  responsabilité 
s'étend  au  Syndicat  (l). 

Examinons  ces  discussions  qui  permettent  de  pénétrer  dans 
l'intimité  de  la  pensée  ouvrière. 

Les  grévistes  se  refusent  à  admettre  celte  jurisprudence.  Ils  sus- 
pendent, disent-ils,  ils  ne  rompent  pas  leur  contrat,  ainsi  qu'en 
témoignent  souvent  les  circonstances  de  la  lutte  :  dans  les  hauts 
fourneaux,  dans  les  verreries,  dans  les  mines,  on  voit  bien  que 
la  grève  n'est  qu'une  suspension,  puisque  les  ouvriers  acceptent 
(ils  le  proposent  souvent)  d'entretenir  les  feux,  de  surveiller  les 
divers  travaux  de  sécurité,  à  la  manière,  a-t-on  écrit,  d'un  dépo- 
sitaire entretenant  son  gage,  veillant  à  ce  qu'il  ne  diminue  pas 
de  valeur,  à  la  manière  d'un  usufruitier,  soit  même  à  la  manière 
d'ua  détenteur  de  droit  réel  (2). 

D'après  le  Code  civil  (art.  1780)  le  contrat  fait  sans  détermi- 
nation de  durée  peut  toujours  prendre  6n  par  la  volonté  d'une 
des  parties  contractantes  :  en  cas  de  doute,  au  cas  de  dénégation 
de  la  part  d'une  des  parties,  il  y  a  lieu  à  enquête,  interprétation  de 
volonté.  Puisqu'il  peut  y  avoir  lieu  à  interprétation  de  volonté,  on 
ne  peut  plus  poser  en  principe,  comme  l'a  fait  la  Cour  de  Cassation, 

l'atelier,  à  l'iisiue  ou  à  la  mine,  un  ?iouveaii  contrat  de  louage  de  services, 
qu'elles  qu'en  soient  les  conditions,  se  forme  e?itre  eux  et  le  chef  d'entre- 
prise... ;  qu'en  ne  tenant  pas  compte  de  l'effet  produit  par  la  grève  sur  le 
contrat  de  louage  de  services...  et  en  considérant  ce  contrat  comme  sub- 
sistant pendant  la  grève,  l'arrêt  a  été  faussement  appliqué...  Casse.  » 

(1)  «  Le  Congrès  proteste  contre  l'interprétation  donnée  par  la  Cour  de 
cassation  sur  le  droit  de  grève  en  ce  qui  concerné  le  contrat  de  louage, 
et  invile  les  pouvoirs  publics  à  apporter  un  texte  qui  ne  laisse  place  à 
aucune  équivoque  sur  le  droit  que  les  travailleurs  ont  de  se  mettre  en 
grève  sans  que  le  contrat  de  travail  soit  résilié.  »  XIIP  Congrès  des  Ch. 
synd.  ouvr.  de  la  Seine-Inf.  (Le  Havre,  Iy04.  Compte  rendti,  p.  20  . 

(2)  G.  SoREt,  Les  grèves  {Science  sociale,  octobre  et  novembre  1900)- 
Cf.  Em.  Lévy,  Capital  et  Travail  (1908). 


662  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

que,  nécessairement,  les  grévistes  rompent  tout  lien  de  droit  avec  le 
chef  d'entreprise.  Dira-t-on  par  exemple,  qu'une  grève  déclarée 
pour  obliger  un  patron  à  respecter  un  article  du  règlement  d'atelier 
rompt  ipso  facto  le  contrat  de  travail  ?  Ici  se  pose  une  question 
de  fait  comportant  l'examen  des  circonstances  où  l'intention 
des  parties  peut  être  trouvée  ;  examen  auquel  les  juges  procé- 
deront en  conformité  du  principe  contenu  dans  l'article  1135 
du  Code  civil  :  «  les  conventions  obligent  non  seulement  à  ce  qui 
y  est  exprimé,  mais  à  toutes  les  suites  que  l'équité,  Vusage  ou 
la  loi  donnent  à  l'obligation  d'après  sa  nature.  » 

Rien  n'est  d'ailleurs  plus  difficile  que  d'interpréter  les  droits 
à  la  rupture  qui  survivent  à  un  contrat  général  de  travail  ou 
même  à  un  contrat  de  tarif  à  durée  déterminée  :  voici  un  exemple 
concret  de  ces  difficultés. 

Les  t3'pographes  et  les  maîtres  imprimeurs  de  Montpellier 
s'étaient  liés,  le  31  décembre  1896,  par  un  tarif  contenant  les 
deux  articles  suivants  : 

«  Art.  2d.  —  Le  présent  tarif  sera  appliqué  à  partir  du  1"  jan- 
vier 1897. 

«  Art.  26.  —  11  aura  une  durée  de  dix  années  commençant  le 
«  1"  janvier  1897  et  finissant  le  31  décembre  1906.  Faute  d'être 
«  dénoncé  six  mois  à  l'avance,  soit  le  1'^'' janvier  1906,  par  l'une 
a  des  parties,  ce  tarif  continuera  à  courir  pour  une  nouvelle  pé- 
«  riode  de  dix  ans.  » 

Avant  l'échéance  du  1''  janvier  1907,  le  Syndicat  des  typo- 
graphes entama  avec  les  maîtres  imprimeurs  des  pourparlers 
pour  un  relèvement  de  salaires  :  ils  échouèrent.  Les  ouvriers 
mirent  bas  :  mais  n'étaient-ils  pas  liés  jusqu'au  1"  janvier?  Ils 
ne  le  pensèrent  pas,  tandis  que  les  maîtres  imprimeurs  tenaient 
pour  l'autre  opinion  :  «  il  faut  manquer  de  bonne  foi  ou  de  bon 
sens,  écrivirent  ceux-ci  dans  un  journal  local,  pour  prétendre  le 
contraire.  »  Et  ils  ajoutèrent  :  «  nous  disons  au  Syndicat  :  formez 
une  commission  de  trois  membres  que  vous  désignerez  vous- 
mêmes,  en  les  choisissant,  bien  entendu,  parmi  les  personnes  qui, 
par  leur  situation  sociale,  offrent  les  garanties  morales  et  in- 
tellectuelles qu'on  doit  demander  à  des  arbitres.  » 

Les  typographes   acceptèrent  et   désignèrent  comme   arbitres 


CHAPITRE  111.  —  LA  THEORIE  SYNDICALE  DE  LA  GRÈVE   6Ô3 

MM.  J.  Charmontet  Charles  Rist,  professeurs  à  la  Faculté  de  droit, 
et  M.  Etienne  Vernhet,  avocal  à  la  Cour  de  Montpellier  :  les  ar- 
bitres donnèrent  raison  aux  ouvriers. 

Ils  firent  remarquer  que  le  texte  des  articles  25  et  26  ci-dessus 
cités,  étranger  au  droit  de  grève,  ne  prévoyait  que  la  date  d'en- 
trée en  cours  du  tarif,  et  celle  où  un  nouveau  tarif  pourrait  être 
dénoncé  et  appliqué.  «  Or,  écrivirent-ils,  en  prévoyant  la  dénon- 
ciation du  contrat  six  mois  à  l'avance,  les  parties  ont  dû  prévoir 
les  conséquences  d'une  telle  dénonciation  ;  elles  ont  dû  prévoir, 
en  particulier,  que  les  négociations  engagées  pendant  cette  pé- 
riode pourraient  ne  pas  aboutir  et  qu'une  grève  pourrait  éclater. 
11  n'est  pas  à  supposer  que  les  ouvriers  aient  entendu  renoncer 
tacitement  à  ce  moyen  légal  d'obtenir,  à  partir  du  1"  jan- 
vier 1907,  des  conditions  de  travail  meilleures.  » 

Chacune  de»  parties  avait  cru  de  bonne  foi  à  l'excellence  de 
son  opinion  :  seuls  les  ouvriers  avaient  eu,  en  l'occasion,  l'intui- 
tion de  la  règle  juridique.  On  voit  combien  peuvent  être  obscures 
les  règles  de  cette  matière  et  combien  toute  théorie  absolue  est 
aventureuse  :  la  rupture  est  une  question  de  fait,  même  s'il  existe 
un  contrat  de  tarif,  même  s'il  existe  un  contrat  de  travail  avec 
faculté  de  dénonciation  dans  un  certain  délai,  toutes  les  fois,  du 
moins,  où  l'une  des  parties  fournit  à  l'autre  une  occasion  de  se 
considérer  comme  lésée  (1).  Question  de  fait  et  question  d'inten- 
tion. 

La  volonté  des  parties  ne  peut  à  elle  seule  lier  le  juge  chargé 
d'arbitrer  la  contestation,  de  décider  s'il  y  a  eu  rupture,  s'il  y 
a  lieu  à  dommages-intérêts,  car  un  contrat  peut  être  abusive- 
ment rompu  sans  qu'il  y  ait  intention  de  le  rompre  :  ainsi  un 
ouvrier  abandonnant  un  atelier,  sans  motif,  pendant  plusieurs 
jours,  a  fort  bien  pu  n'avoir  à  aucun  moment  l'intention  de  le 
quitter  définitivement.  S'il  revient  après  un  mois,  le  patron 
pourra  cependant  lui  répondre  qu'il  l'a  considéré  comme  démis- 
sionnaire ;  et  si  aucun  fait  pertinent  ne  s'y  oppose,  le  tribunal, 
malgré  toute  dénégation,  devra  entériner  celte  réponse.  11  y  a  eu 
rupture  de  fait,  inexécution  des  prestations  obligatoires. 

(i    Typographie    française^  n"»  du   l*^^'  janvier    et    du   1^'   février  1907 
{La  grève  de  Montpellier), 


664  LIVRE    V.    —    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

La  grève  ne  soulève  donc  pas  un  simple  problème  d'intention.  Les 
fails  peuvent  amener  une  rupture  involontaire,  contrairement 
à  l'opinion  des  nombreux  jurisconsultes  pour  qui  la  contro- 
verse instituée  sur  l'arrAt  du  4  mai  1904  ne  présenterait  à  ré- 
soudrequ'un  problème  de  volonté.  Juridiquement  et  dans  descoo- 
ditions  données,  en  équité,  un  tribunal  aurait  incontestablement 
le  droit  de  déclarer  résilié  un  contrat  aux  torts  du  gréviste,  con- 
trairement à  ses  intentions  les  plus  formelles,  si  les  faits  dé- 
montrent qu'il  y  a  eu  un  abandon  prolongé  de  l'atelier. 

Réa;ulière  en  droit  civil,  une  telle  résiliation  n'en  sera  pas 
moins  considérée  par  la  classe  ouvrière  comme  injuste,  comme 
contraire  aux  faits,  comme  étrangère  aux  nécessités  de  la  lutte 
contre  le  patronat,  si,  au  lieu  de  s'appliquer  à  un  ouvrier  isolé 
parti  brusquement,  elle  frappe  des  syndiqués.  Au  droit  civil,  les 
ouvriers  opposent  alors  un  autre  droit  dont  les  principes  sont  tout 
différents  :  voilà  pourquoi  cette  argumentation  juridique  basée  sur 
le  Code  civil  ne  saurait  clore  le  débat  ouvert  entre  la  pratique  ou- 
vrière et  la  jurisprudence  civile. 

La  grève  est  une  coalition  :  donc  un  fait  collectif.  Or,  à  ce 
fait  collectif  on  prétend  imposer  une  règle  qui  n'a  été  édictée  par 
le  Code  civil  (même  amendé  en  189Ô)  qu'en  vue  des  contrats  in- 
dividuels :  en  condamnant  un  gréviste  à  des  dommages -intérêts 
la  jurisprudence  considère  qu'il  a  rompu  son  contrat  de  travail 
par  volonlé  propre,  ers  tant  qu'individu.  En  faii,  il  y  a  eu 
rupture  (admettons,  par  hypothèse,  qu'il  y  a  rupture)  par  une 
collectivité  dont  il  n'est  qu'un  élément.  Le  gréviste  n'est  pas  un 
contractant,  uji  individu.  H  n'y  a  pas  un  gréviste,  mais  des  gré- 
vistes :  il  n'y  a  grève  que  parce  qu'il  y  a  collectivité.  Membre 
du  Syndicat,  membre  de  la  coalition,  le  gréviste  sent  ce  carac- 
tère coUeclif  de  son  acte.  Comment  pourrait-il  comprendre,  ainsi 
encadré,  qu'un  examen  de  sa  volonté  individuelle  esi  juste, 
même  possible.  Interiogé  sur  la  part  prise  par  lui  à  la  décla- 
ration de  grève  il  répond  toujours,  au  grand  étonnement  du 
juge  qui  l'interroge  :  les  camarades  m'ont  entraîné.  Ment  il? 
Est-il  prudent?  Sa  réponse  est  conforme  à  la  vérité  :  les  gré- 
vistes se  sont  entraînés  mutuellement,  suivant  les  lois  de  la 
psychologie  des   foules,  sous   la  pression  des   nécessités  écono- 


CHAPITRE    [11.    LA    THIÎORIE    SYNDICALE    DE    LA    GREVE       66o 

miques  qu'ils  sentent  tous  plus  ou  moins  obscurément.  M.  Briand 
disait  au  ministère  public,  devant  les  assises  d'Annecy,  le  24  no- 
vembre 1904,  pendant  le  procès  de  Cluses,  u  La  responsabilité 
collective,  seule  justement  punissable,  vous  la  réduisez  à  de  misé- 
rables responsabilités  individuelles  »  (1). 

'  «  Tout  ouvrier  est  libre  de  ne  pas  travailler  aux  conditions  qui 
lui  sont  offertes, a  répondu  aprèes  Bastial,  après  Emile  Ollivier,le 
professeur  Paul  Pic  ;  ce  que  chaque  ouvrier  peut  faire  isolément 
doit  logiquement  être  considéré  comme  également  licite  pour  les 
ouvriers  en  groupe  ».  Voilà  ce  qu'il  est  difficile  d'admettre  au 
point  de  vue  collectif  où  se  placent  les  syndiqués. 

Il  y  a,  croyons-nous,  une  différence  de  nature  entre  l'acte  d'un 
ouvrier  se  retirant  isolément  et  lacté  d'une  collectivité  «  mettant 
bas  »,  comme  disent  les  typographes.  La  psychologie  d'une  foule, 
est-il  besoin  de  le  faire  remarquer?  n'est  pas  la  psychologie  de 
i'individu  ;  la  puissance,  la  capacité  d'un  individu  n'est  pas  la 
puissance,  la  capacité  d'un  groupe,  d'une  foule,  d'une  association  : 
le  groupe  est  plus  puissant,  et  c'est  parce  qu'il  est  plus  puissant  que 
rindividu  va  se  perdre  en  lui.  Comment  alors  assimiler  les  droits 
d'un  individu  à  ceux  d'un  groupe  ?  Là,  il  y  a  une  unité,  ici,  un  to- 
tal d'unités  ;  là,  un  contrat  individuel,  ici,  unecoalition  prétendant 
substituer  aux  contrats  individuels,  divers  par  principe,  un  con- 
trat unique  applicable  à  tous  les  membres  de  la  collectivité  :  la 
grève,  en  un  mot  (et  Proudhon  a  eu  raison  surce  point)  (2),  sup- 
prime ((  la  dispute  individuelle  »  entre  patron  et  ouvrier,  confor- 
mément à  la  doctrine  économique  classique  à  laquelle  s'applique 
la  législation  civile  des  contrats;  elle  nie  ce  que  Ton  appelle 
la  liberté  individuelle.  En  temps  de  grève,  il  n'y  a  donc  plus 
qu'une  collectivité,  et  une  collectivité  que  les  ouvriers  cherchent 
à  maintenir  par  tous  les  moyens,  même  par  la  violence,  nous 
l'avons  vu. 

Condamné  à  des  dommages-intérêts,  le  gréviste  proteste  parce 
qu'il  est  le  membre  d'un  groupe  ;  il  sait  et  sent  que  c'est  un  groupe 
qui  a  déclaré  la  grève.  C'est  le  groupe  qui  a  déclanché,  qui  maia- 

(l;  A.  Bria5d,  Cluses  1  (Vie  socialiste,  n°  du  5  janvier  1905,  p.  283). 
(2)  Proodhos,  De  la  capacité  des  classes  ouvrières,  p.  423  et  s. 


666  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

tient  la  grève,  la  fera  réussir.  Agrégé  à  un  groupe,  il  a  perdu  sa 
mentalité  individualiste  et  s'il  se  sent  une  responsabilité,  elle  est 
à  ses  yeux  collective,  partie  d'un  tout  dont  on  ne  peut  le  distraire 
que  par  une  opération  arbitraire.  Ce  gréviste  emprisonné  pour 
entraves  à  la  liberté  du  travail,  ce  secrétaire  de  Syndicat  obligé  de 
payer  à  ce  «  jaune  »  flétri  par  Keufer  une  indemnité  pour  boy- 
cottage illégal,  comment  comprendraient-ils  la  légilimité  de  leur 
condamnation  ?  Ils  savent  que  les  actes  dont  on  les  punit  à  titre 
individuel  sont  non  seulement  œuvre  collective,  mais  œuvre 
morale  d'enlr'aide  et  de  libération.  «  Entre  tous  les  ouvriers  d'une 
même  entreprise,  écrit  le  témoin  de  nombreuses  grèves, il  y  aune 
solidarité  invincible.  Ceux  qui  luttent  par  la  grève  ne  luttent 
point  pour  eux  seuls,  ils  ne  peuvent  pas  lutter  pour  eux  seuls. 
Ils  luttent  nécessairement  pour  la  totalité  des  ouvriers  engagés 
dans  l'entreprise.  S'ils  obtiennent  une  augmentation  de  salaire, 
une  diminution  de  la  journée  de  travail,  tous  les  ouvriers,  même 
ceux  qui  n'ont  pas  pris  part  à  la  grève,  même  ceux  qui  ont  cons- 
piré pour  la  iaire  échouer,  participent  aux  bénéfices  de  la  vic- 
toire »  1 1). 

Voilà  le  fait,  les  grévistes  qui  ont  souffert  du  chômage  voient 
les  «  jaunes  »  profiler  des  améliorations  obtenues,  comme  s'ils 
avaient  pris  part  à  la  grève.  Sans  faire  un  raisonnement  en 
forme,  ils  sentent  d'autant  plus  douloureusement  les  effets  de 
leur  responsabilité,  que  les  jaunes  restent  indemnes  :  comment 
les  empêcher  de  faire  de  tels  raisonnements?  Sans  doute,  les 
«jaunes  »  n'ont-ils  commis  aucun  délit  civil,  ils  n'ont  commis 
qu'un  délit  syndical  que  la  loi  n'entend  nullement  réprim.er. 
Mais  ce  rapprochement,  les  «  rouges  »  le  font  cependant,  comme 
malgré  eux  ;  et,  malgré  eux,  ils  s'irritent  à  la  pensée  que  seul 
leur  délit  contre  l'adversaire  de  classe  est  frappé. 

Il  y  a  plus.  Le  système  de  la  jurisprudence  admis,  c'est  le  droit 
pour  le  patron  de  faire  continuer  le  travail  par  de  nouveaux  ouvriers; 
puis,  à  l'issue  de  la  grève,  de  ne  pas  reprendre  ses  anciens  ouvriers, 
tout  lien  étant  rompu  entre  lui  et  les  grévistes.  Ces  deux  con- 
séquences sont  parfaitement  régulières  en  droit  et  c'est  même 

(1)  J.  Jaurès,  La  cohésion  ouvrière  [Humanité,  n»  du  13  août  1908  . 


CHAPITRE  III.  LA  THEORIE  SYNDICALE  DE  LA  GREVE   667 

en  considéralion  de  leur  utilité  que  la  jurisprudence  s'est  éta- 
blie. Demander  aux  ouvriers  de  les  trouver  légitimes  équivaut  à 
vouloir  leur  faire  reconnaître  la  justice  du  sarrazinage,  contre 
lequel  ils  luttent  désespérément;  c'est  ne  pas  tenir  compte  de 
leur  sentiment  de  solidarité  ;  c'est  enfin  leur  demander  d'aban- 
donner les  camarades  qui  se  sont  compromis  le  plus  ostensible- 
ment, le  plus  courageusement  au  cours  de  la  lutte. 

Est-ce  à  dire  que  la  classe  ouvrière  revendique,  ou  même  re- 
connaisse le  principe  de  sa  responsabilité  collective  devant  les 
tribunaux  ?  Nullement.  Les  Syndicats  prolestent  contre  les  juge- 
ments qui  les  condamnent  à  des  dommages-intérêts  au  profit  des 
patrons,  soit  au  cas  de  mise  à  l'index  d'ateliers  occupant  des  sar- 
razins,  soit  au  cas  de  grève  brusque.  Cette  attitude  serait-elle 
inconciliable  avec  celle  de  l'ouvrier  invoquant  sa  classe  pour  re- 
jeter toute  responsabilité  individuelle?  D'autres  raisons  expli- 
quent cette  nouvelle  attitude  sans  toucher  à  celles  qu'a  données 
l'ouvrier  gréviste. 

Plus  que  le  Syndicat,  la  grève  rend  solidaires  les  ouvriers  ;  c'est 
elle  qui  exalte  leur  sens  collectif,  leurs  sentiments  révolution- 
naires ;  elle  atténue  ou  supprime  les  divergences  politiques  ou  re- 
ligieuses. «  Elles  sont  éducatrices  de  l'ouvrier,  disait  Aristide 
Briand,  en  1901  ;  elles  éveillent,  sa  conscience  de  classe;  elles  lui 
donnent  des  leçons  de  choses  à  la  faveur  desquelles  l'antagonisme 
des  intérêts  ouvriers  et  patronaux  lui  apparaît  nettement  (1)  ». 

Dans  l'atelier,  pendant  le  travail,  le  salaire,  le  contre-maître 
rappellent  constamment  aux  syndiqués  leur  dépendance.  S'ils  cons- 
tituent là  un  groupe  ce  n'est  qu'un  groupe  industriel  ;  s'ils  sont  liés 
les  uns  aux  autres,  ce  n'est  que  par  le  lien  de  l'interdépendance 
résultant  de  la  division  du  travail.  En  temps  de  grève,  au  con- 
traire, les  ouvriers  forment  un  groupe  autonome  :  il  n'y  a  plus  ni 
ateliers,  ni  salaire,  ni  contre-maître,  ni  patron.  Au  salaire  est  subs- 
titué l'aide  pécuniaire  des  autres  corporations  ;  au  contre-maître  et 
au  patron  la  discipline  que  les  circonstances  imposent  au  groupe 
des  grévistes,  en  fait,  le  comité  de  la  grève;  à  la  dépendance  patro- 
nale et  économique  la  dépendance  des  grévistes  à  l'égard  de  tous  les 

(1;  Jules  HuRKT,  Les  grèves  (1902  ,  p.  161. 


608  LIA'RE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

autres  ouvriersqui  leur  viennent  en  aide.  La  diicipline,  l'orga- 
nisation, chaque  acte  des  chômeurs  volontaires,  en  temps  de 
grève,  a  ainsi  un  caractère  ouvrier,  exclusivement  ouvrier. 
Laissés  à  leurs  seules  ressources,  ils  forment  une  véritable  cité, 
avec  ses  règles  constitutionnelles,  morales,  économiques  propres, 
et  c'est  eux  seuls  qui  en  fournissent  les  éléments.  S'aider  les  uns  les 
autres,  voilà  la  règle  générale  qui  les  englobe  toutes  :  tous  pour 
un,  disent-ils,  un  pour  tous.  Le  délégué  de  la  C.  G.  T.,  lorsqu'il 
y  en  a  un,  donne  une  figure  à  cette  solidarité,  et  la  rend  visible  à 
tous  les  yeux. 

Ainsi  la  grève  fait  d'ouvriers  inorganisés,  les  membres  malgré 
eux  du  groupe  organisé  de  la  classe  ouvrière,  en  même  temps 
qu'elle  donne  toute  son  utilité  à  l'organisation  généralisée  des 
Syndicats  :  elle,  qui  ne  peut  réussir  que  par  le  nombre  et  la 
solidarité,  a  seule  la  puissance  d'opérer  une  telle  concentration. 
N'est-ce  point  dans  ce  sens  que  toute  grève,  parce  qu'elle  cons- 
titue un  mouvement  de  solidarité  dépassant  les  intérêts  immédia- 
tement en  cause,  le  contrat  local  de  travail,  constitue  un  niouve- 
ment  révolutionnaire,  un  mouvement  de  classe?  Avec  chaque 
groupe  isolé  lutte  l'ensemble  du  prolétariat  national  et  interna- 
tional ;  ce  qui  a  permis  aux  militants  d'écrire  que  toute  grève 
partielle  est  un  fragment  de  grève  générale. 

En  temps  de  grève,  il  )'  a  lutte  sociale,  il  n'y  a  pas  dispute  ci- 
vile. Le  contrat  collectif  qui  termine  la  grève  est  appelé  par  les 
ouvriers  :  «  armistice  »,  <i  trêve  »,  «  traité  de  paix  ».  Il  ne  peut 
donc  fournir  une  solution  qui  corresponde  aux  sentiments,  aux 
règles  juridiques  de  la  classe  ouvrière  exprimées  par  la  voix  de  ses 
militants  (en  France  aussi  bien  qu'en  Angleterre).  Elle  reste,  elle 
se  sent  lésée  ;  même  si  elle  a  obtenu  un  succès,  elle  n'en  considère 
pas  moins  que  sa  situation  est  mauvai.>e,  continue  à  être  injuste, 
est  imposée  par  la  force.  «  Tout  le  salarial,  en  fait,  a  écrit  le  mi- 
litant hollandais  Cornélissen,  est  une  violation  du  bien-être  phy- 
sique et  intellectuel  de  la  grande  masse  des  hommes  »  (l). 

Serait-ce  sur  un  tel  armistice  que  l'on  voudrait  fonder  la  respon- 
sabilité illimitée  syndicale?  La  classe  ouvrière  déclare   qu'il   lui 

(1)  C.  CoRnÉtissEK,  En  marche  vers  la  société  nouvelle,  p.  225. 


CHAPITRE  111.  LA  THEORIE  SYNDICALE  DE  LA  GRÈVE   669 

est,  au  fond,  étranger,  comme  ces  traités  qui  ne  terminent  une 
guerre  que  pour  faire  naître  dans  l'esprit  du  vaincu  le  besoin  im- 
périeux d'une  revanche. 

-  Le  conflit  est  entre  le  droit  civil  et  le  droit  syndical,  l'un 
protégeant  l'appropriation  individuelle,  l'autre  tendant  à  expro- 
prier les  détenteurs  qu'il  protège.  «  La  lutte  de  classes,  a 
écrit  Emile  Pouget,  voilà  la  base  du  syndicalisme  (1)  »  :  c'est 
dans  ces  conditions  que  les  ouvriers  organisés  se  refusent  à  en- 
dosser aucune  responsabilité  pécuniaire.  M.  Paul  de  Rousiers  fait 
la  même  constatation,  mais  avec  tristesse,  à  la  difîérence  de  Pou- 
get :  «  la  grève  tend  à  développer  l'antagonisme  de  classes  ;  elle 
laisse  après  elle  de  mauvais  souvenirs.  Lors  même  qu'elle 
aboutit  à  une  entente,  elle  l'achète  chèrement  ;  c'est  le  fait  de 
toutes  les  guerres  (2)  ».  La  grève,  par  les  concours  étrangers  aux 
ouvriers  locaux  qu'elle  obtient,  marque  ostensiblement  que  le 
conflit  n'est  pas  juridique. 

Il  semble  bien  qu'en  temps  de  grève  les  circonstances  créent 
une  espèce  de  nécessité  de  la  violence.  Charles  Bonnier  l'a 
fait  remarquer  :  «  la  grès'e  légaliste  aujourd'hui  n'a  plus  au- 
cune chance  de  succès  (3)  ».  Dépassant  l'observation  des  faits 
actuels,  Georges  Sorel  a  même  posé  comme  une  loi  la  pé- 
rennité de  la  violence  :  o  11  semble  tout  à  fait  utopique  d'es- 
pérer, a-til  écrit,  une  évolution  de  la  grève  vers  la  paix.  Chaque 
grève  n'est  pour  les  ouvriers  qui  rédéchissent,  qu'une  manifesta- 
tion partielle  de  l'idée  révolutionnaire  de  la  grève  générale  ».  La 
violence  exercée  contre  les  non-grévistes  devrait  être  considérée 
comme  une  éducation  un  peu  rude  que  les  «ouvriers  conscients  ) 
leur  donnent,  car,  au  dire  d'Edouard  Berlh,»  y  a-t-il  éducation  sans 
quelque  rudesse  et  peut-on  vaincre  la  paresse,  l'insubordination 
inhérente  à  l'homme  sans  une  discipline  stricte  et  rigoureuse  ?  »  On 
doit  à  la  vérité  d'ajouter  queGriffuelhes  a  cru  pouvoir  prophétiser 
que  «l'étal  sauvage»  des  grèves  était  un  «état  modifiable  et  perfec- 


(1)  E.  Pouget,  Le  Syndicat,  p.  H. 

(2)  P.  de  Rousiers,  Le  trade-unionisme  en  Angleterre  {i891),  p.  10. 

(3)  U làon  révolutionnaire  (Moui-ement  socialiste,  1904,  n"  136,  p.  27). 


670  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

tible  »  (1)  ;  et  que  Coupât  (2)  et  Jaurès  (3)  partagent  celle  opi- 
nion plus  optimiste  (4). 

Vus  de  près  les  conflits  industriels  (qui  ne  mettent  en  mouve- 
ment que  2  0/0  des  ouvriers)  apparaissent  ainsi  dans  leur  véri- 
table nature  :  c'est,  comme  l'a  remarqué  Karl  Marx,  de  la  guerre 
civile.  Le  mot  épouvante.  Est-il  sage  de  nous  laisser  épouvanter? 
«  Dans  les  querelles  armées,  disait  Chateaubriand,  il  y  a  des  phi- 
lanthropes qui  distinguent  les  espèces  et  sont  prêls  à  se  trouver 
mal  au  seul  nom  de  guerre  civile  ;>.  Cette  guerre,  faut-il  la 
flétrir  au  bénéfice  des  autres  formes  de  guerres?  On  peut  ré- 
pondre par  cet  autre  fragment  des  Mémoires  d'outre-tombe, 
si  pleins  de  lucidité,  —  mais,  au  fond,  est-ce  répondre  ?  u  II  est 
déplorable  d'être  obligé  de  ravager  la  propriété  de  son  voisin,  de 
voir  ses  foyers  ensanglantés  par  ce  voisin  ;  mais  franchement  est- 
il  beaucoup  plus  humain  de  massacrer  une  famille  de  paysans 
allemands  que  vous  ne  connaissez  pas,  qui  n'a  eu  avec  vous  de 
discussion  d'aucune  nature,  que  vous  volez,  que  vous  tuez,  sans 
remords,  dont  vous  déshonorez  en  sûreté  de  conscience  les 
femmes  et  les  filles,  parce  que  c'est  la  guerre?  Quoiqu'on  en  dise, 
les  guerres  civiles  sont  moins  injustes,  moins  révollantes  et  plus 
naturellesque  les  guerres  étrangères...  Des  nations  s'égorgent  or- 
dinairement parce  qu'un  roi  s'ennuie,  qu'un  ambitieux  se  veut 
élever,  qu'un  ministre  cherche  à  supplanter  un  rival  (5).  » 

A  mesure  que  l'organisation  est  plus  complexe,  son  caractère 
révolutionnaire  est  davantage  accentué,  ce  qui  veut  dire  que 
la  solidarité  ouvrière  étant  plus  accusée,  l'esprit  de  classe  qui 
l'anime  est  plus  net.  Si  beaucoup  de  Syndicats  sont  révolution- 
naires, presque  toutes  les  Fédérations  le  sont;  quant  à  la  Confé- 
dération du  travail,  elle  l'est  de  la  façon  la  plus  combative,  la 
plus  intensive,  progressivement. 


(1)  Les  objectifs  de  nos  luttes  de  classes,  p.  29. 

(2)  P.    Coupât,    La    liberté    du    travail     {Revue     Syndicaliste,    n"   du 
15  juillet  1905,  p.  53). 

(3)  J.  Jaurès,  Encore  un  mot  {Humanité,  n°  du  30  décembre  1910). 

(4)  E.   Berth,  Anarchisme,  Individualiste,  Marxisme   orthodoxe  {Mou- 
vement socialiste,  1905,  n°  154,  p.  17;. 

(5)  Mémoires  d'outre-tombe,   t.  V  (éd.  Biré),  p.  339. 


CHAPITRE  111.  LA  THEORIE  SYNDICALE  DE  LA  GRÈVE   671 


C'est  contre  la  violence,  la  généralisation  révolutionnaire  des 
grèves  que  A.  Millerand,  puis  la  Commission  du  Travail  de  la 
Chambre  ont  préconisé  l'inslilution  de  conseils  permanents  du 
travail  :  les  patrons,  la  loi  les  eut  laissés  libres  de  constituer  onde 
ne  pas  constituer  de  conseils  de  ce  genre,  mais  ils  eussent  été 
obligés,  au  cas  d'embauchage  d'au  moins  cinquante  ouvriers,  de 
prendre  une  décision  ferme  à  cet  égard  et  de  la  faire  connaître  à 
tout   ouvrier  ou  employé  se  présentant   pour   travailler  fl).  Ces 

(1)  Sous  co  titre  :  Conseils  de  circonstances,  le  Comité  de  la  grève  du 
Bâtiment  publia  le  manifeste  suivant  pendant  la  grève  de  juillet  1911  : 

«  ^'03  camarades  doivent  savoir  qu'en  notre  belle  société,  le  droit  c'est 
la  force,  et  le  respect  des  lois  bourgeoises,  c'est  la  «justice  »  et  que  nul 
n'est  censé  ignorer  la  loi.  Pourtant  il  est  bien  permis  à  ceux  qui  n'ont  pas 
le  temps  de  les  étudier,  de  les  ignorer,  puisqu'il  y  a  des  gens  qui  passent 
leur  vie  à  les  appliquer  sans  vouloir  les  connaître. 

«  Est-ce  porter  atteinte  à  la  liberté  du  travail  que  de«  correctionner  »  des 
individus  qui  continuent  à  travailler  pendant  que  les  autres  font  grève  ? 

«  Est-ce  que  ce  sont  les  grévistes,  qui  défendent  leur  gagne-pain  et  leur 
mieux-être  dans  la  rue  au  prix  de  leur  liberté,  qui  sont  des  lâches,  ou  si 
ce  sont  ceux  qui  continuent  à  travailler  et  savent  qu'ils  bénéficieront 
quand  même  des  avantages  acquis  ? 

«  Est-ce  porter  atteinte  à  la  liberté  du  travail  que  de  subir  un  long  chô- 
mage, un  lock-out,  de  toucher  des  salaires  de  famine  / 

«  Les  lois  bourgeoises  ne  Aculent  pas  répondre  à  cela  ! 
Camarades, 

«  Si  vous  êtes  arrêtés  en  période  de  vive  agitation,  n'est-il  pas  facile  aux 
flics  de  dire  que  vous  êtes  les  insulteurs  et  les  «  passeurs  à  tabac  »,  et  ce 
sont  eux  qui  sont  crus.  En  ces  circonstances,  neperdezjpas  votre  sang-froid, 
veillez  à  vos  réponses  en  présence  du  commissaire  ou  de  son  chien.  Mer 
tout  ce  qu'il  est  possible  de  nier,  mentir  avec  aplomb  sont  de  hautes  vertus 
de  défense.  Ne  comptez  jamais  sur  l'esprit  d'équité  de  gens  de  police  et  de 
justice. 

«  Ne  signez  pas  le  procès-veebal  de  votre  déposition  sans  que  l'on  vous  en 
ait  donné  lecture,  c'est  strictement  respecter  la  loi,  et  si  ce  procès-verbal 
contient  quelque  chose  qui  ne  vous  plait  pas,  ne  le  signez  pas,  même  sous 
la  menace  de  descendre  au  Dépôt  ou  sous  les  brutalités  des  agents. 

«  Si  des  faits  graves  vous  sont  imputés,  refusez-vous  à  parler  devant  le 
commissaire  (saut  pour  votre  identité  si  vous  n'avez  pas  déraison  majeure 
pour  la  cacher)  et  dites  que  vous  ne  parlerez  qu'en  présence  d'un  avocat. 
Vous  descendez  au  Dépôt  1  Prévenez  par  pneu  même  non  affranchi,  votre 
Syndicat,  qui,  lui,  vous  procurera  un  avocat. 

«  Dans  la  journée,  le  substitut  doit  vous  inten-oger  ;"a-ou3  êtes  libres  de  ne 


672  LIVRE   V.    —   LES    MOYENS    DE   LUTTE 

conseils,  élus  et  renouvelés  tous  les  ans  à  des  époques  fixées  à 
l'avance,  auraient  eu  accès  auprès  du  patron,  avant  tout  différend 
pour  en  prévenir  les  causes,  et,  s'il  en  fut  survenu  un  inopiné- 
ment, c'est  à  eux  qu'il  eut  appartenu  de  l'examiner.  «  Aussi  bien 
par  la  façon  dont  ils  sont  choisis  que  par  l'autorité  qu'ils  acquer- 
ront tout  nalurellement,  par  l'exercice  continu  de  leurs  fonctions, 
concluait  M.  Colliard,  rapporteur  de  la  Commission,  des  délégués 
permanents  paraissent  beaucoup  plus  qualifiés  pour  conduire  des 
négociations  que  les  délégués  désignés  au  moment  de  la  grève, 
dans  des  assemblées  souvent  tumultueuses  et  qui  sont  appelées  à 
discuter  pour  la  première  fois  avec  les  patrons,  à  un  moment  où 
les  esprits  sont  excités  de  part  et  d'autres  (1    ». 

Le  recours  à  la  grève  ne  serait  devenu  licite,  recours  subsi- 
diaire. uUima  ratio,  qu'au  cas  où  la  conciliation  eût  été  impos- 
sible ;  et  la  grève  autorisée  dans  ces  conditions,  la  commission 
de  la  Chambre  la  soumettait  encore  à  une  réglementation  sur  le 
modèle  des  élections  politiques.  «  C'est  à  la  majorité  que  nous 
remettons  le  soin  d'apprécier  s'il  y  a  lieu  ou  non  de  décider  la 
cessation  du  travail.  Si  la  majorité  se  prononce  contre  la  grève, 
tous  les  ouvriers  devront  continuer  à  travailler;  si  elle  se  pro- 
nonce au  contraire  pour  la  grève,  ils  devront  fous  quitter  l'usine. 

répondre  qu'en  présence  de  votre  avocat  ;  de  cette  façon,  vous  commettez 
moins  de  gaffes,  et  votre  défense  sera  assurée  et  par  l'avocat  et  par  les  ca- 
marades qui  pourront  témoigner  en  votre  faveur  ;  il  y  en  a  peut-être  qui 
ont  vu  et  entendu  ce  qui  vous  a  échappé  au  moment  de  l'action. 

«  Si  c'est  avec  flagrant  délit  et  que  vous  n'ayez  pas  le  temps  de  préparer 
votre  défense,  réclamez  la  remise  de  votre  affaire  à  trois  jours,  la  loi 
vous  accorde  ce  délai,  et  prévenez  immédiatement  en  donnant  vos  noms, 
prénoms  et  l'endroit  ou  vous  êtes  emprisonnés. 

«  Chacun  sait  que,  dans  une  bagarre,  c'est  souvent  le  gréviste  arrêté  que 
l'on  veut  faire  payer  pour  les  autres  ;  les  flics  se  concertent  entre  eux 
pour  ne  pas  se  contredire  dans  leur  déposition  ;  la  défense  ne  doit  pas  être 
plus  scrupuleuse,  les  témoins  ont  dû  faire  bien  attention  aux  numéros  des 
flics. 

«  Les  gré^nstes  ont  toujours  le  droit  de  venir  interpeller  ceux  qui  tra- 
vaillent pour  leur  signifier  les  décisions  prises. 

«  L'initiative  des  camarades  fera  le  reste,  se  le  graver  dans  la  mé- 
moire ». 

{1;  D'après  cette  distinction,  le  rapport  prévoyait  que  la  loi  eut  été  appli- 
cable à  47  0  0  des  établissements,  soit  à  près  de  la  moitié  des  ouvriers 
employés  dans  l'industrie  {Rapport,  p.  10). 


CHAPITRE  III.  LA  THEORIE  SYNDICALE  DE  LA  GRÈVE   673 

Les  ouvriers  ont  pris  d'avance  l'engagement  de  se  soumettre  à  la 
décision  de  la  majorité,  quelle  que  soit  celte  décision,  le  jour  où 
ils  sonl  entrés  dans  l'établissement.  Cet  engagement  est  une  des 
clauses  de  leur  contrat,  ils  en  ont  élé  avertis  par  l'avis  imprimé 
qui  leur  a  été  remis  au  moment  de  l'embauchage.  Ils  doivent 
l'observer  au  même  titre  que  les  autres  stipulations  de  leur 
contrat  (1),  » 

Le  projet  Millerand  prévoyait  le  vote  secret  individuel.  Un  au- 
teur socialiste  a  montré  que  seul  le  vote  public  et  collectif  était 
syndicaliste  :  a  Le  vote  public  en  masse  —  qu'il  faut  distinguer 
du  vote  public  individuel  —  est  un  vote  commwi  qui  crée  chez 
l'individu  le  sentiment  de  la  coUeotivilé,  qui  éveille  le  sentiment 
de  la  solidarité.  Le  vote  secret  détruit  l'ensemble  de  la  masse  ;  le 
votant  se  sent  isolé  ;  seul  en  face  de  ce  bulletin  de  vole,  il  hésite 
et  il  recule.  C'est  donc  à  l'anéantissement  de  la  volonté  de  la 
masse,  à  la  désorganisation  et  au  découragement  des  votanls 
qu'on  a  voulu  arriver  et  c'est  de  cela  que  se  vante  Millerand  vis- 
à-vis  de  son  opposition  capitaliste  (2)  ». 

L'institution  de  ces  comités  de  conciliation  et  d'arbitrage  a 
élé  discutée  au  Congrès  corporatif  de  Tours  (1896)  (3),  sur  un 
rapport  de  Claverie,  délégué  du  Syndicat  des  employés  du  gaz 
de  Paris  :  «  Ouvriers  el  patrons,  écrivait  Claverie,  se  considèrent 
comme  ennemis.  Ils  croient  à  l'impossibilité  de  s'entendre,  se 
prêtant  souvent,  à  tort,  la  plus  grande  mauvaise  foi  réciproque. 
De  cet  état  d'esprit  naissent  tous  les  conflits.  Les  comités  de  con- 
ciliation les  rapprochent.  De  ces  discussions  fréquentes  entre  eux 
peuvent  sortir  une  estime  réciproque  un  désir  ardent  de  s'entendre, 
l'abandon  des  partis  pris,  des  colères  irréfléchies.  » 

A  la  suite  d'une  courte  discussion,  les  conclusions  de  Claverie 
furent  rejetées.  A   la  demandp   de   Faberot,   délégué  de   la   So- 


(1)  L'apport,  p.  8  et  i4,  Jaurès  et  J.  Guesde  ont  rédigé  un  projet  de  ré- 
glementation des  grèves  {Journal  Officiel,  n"  du  8  février  1894  ;  Doc. 
parlein.  Cli.  n»  358),  qui  fut  adopté  aux  Congrès  des  mineurs  de  Monlceau 
(1900)  et  de  Sens  (1901),  avec  quelques  modifications. 

(2)  Pari'us,  Un  nouvel  exploit possibiliste  (  Vorivaerts,  n°  du  13  décembre 
1900,  traduit  dans  le  Mouvement  socialiste,  1901,  n°  49). 

(3)  Compte  rendu,  p.  149  et  s.  —  M   Jules  Roche  avait  déposé,  le  24  no- 

Maxime  Leroy  43 


674  LIVRE    Y.    —    LES    MOYENS    DE  LUTTE 

ciété  générale  des  chapeliers  de  France,  de  Castellau  (Fédération 
du  bàliment  de  Marseille)  et  d'Escalier  (Bourse  de  Saint-Etienne) 
le  Congrès  renvoya  la  question  à  l'étude  du  comité  central  de  la 
Confédération  ;  puis,  sur  un  ordre  du  jour  de  Delhomme  (Cercle 
corporalif  des  ouvriers  mécaniciens  de  Paris),  il  invita  les  «  tra- 
vailleurs en  état  de  conflit  avec  leurs  patrons  à  s'adresser  d'abord, 
avant  toute  manifestation,  à  leur  propre  Syndicat,  qui  avisera 
selon  les  circonstances  et  qui  pourra  agir  avec  plus  de  force,  au 
noîn  de  la  corporation,  que  les  ouvriers  intéressés  seuls  ne  pour- 
raient le  faire  (1).  » 

Là  question  revint  au  Congrès  corporalif  de  Toulouse  (1897)  (2), 
sur  rapport  du  même  délégué  :  cette  fois  ses  propositions  furent 
adoptées  sans  discussion.  C'étaient  cependant  les  mêmes  conclu- 
sions que  l'année  précédente.  Claverie  prévoyait  l'institution  de 
comités  permanents  de  conciliation,  composés  d'un  nombre  égal 
de  patrons  et  d'ouvriers,  a  dans  chaque  industrie,  exploitation  ou 
maison  de  commerce  comprenant  un  personnel  d'au  moins  cin- 
quante ouvriers  ou  employés,  dans  chaque  catégorie  de  métiers 
d'une  ou  de  plusieurs  communes,  lorsque  le  chiffre  de  50  ne 
sera  pas  atteint  ».  En  outre,  il  devait  être  «  établi  par  commune 
ou  région  un  comité  d'arbitrage  pour  chaque  catégorie  d'in- 
dustrie (3)  ». 

Il  est  difficile  de  comprendre  l'adhésion  à  ce  rapport,  où  se 
lisait  cette  phrase  :  «  Une  société  bien  organisée  devrait  tout 
mettre  en  œuvre  pour  la  solution  pacifique  des  intérêts  en  lutte  », 
par  un  Congrès  qui  vota,  avec  des  acclamations,  le  rapport  de 
Delesalle  sur  le  sabotage  et  le    boycottage. 

vembre  1891,  à  la  Chambre,  un  projet  de  loi  tendant  à  l 'institution  de 
conseils  permanents,  qui  avait  été  repris,  le  8  juillet  1895,  par  M.  André 
Lebou. 

(1)  Compte  rendu,  p.  157. 

(2)  Compte  rendu,  p.  138  et  s. 

(3  L'arbitrage  obligatoire  a  été  rejeté  parle  41^  congrès  des  trade-unions 
anglaises,  tenu  à  Nottingham,  en  1908  Y.  Revue  syndicaliste,  1909,  n»  52, 
p.  257).  Y.  dans  le  même  sens  :  Tosi  Manx.  Arbitrage  industriel  en  Austra- 
lasie  [Voix  du  Peuple,  1910,  n»  507).  (Tom  Mann  qui,  avec  John  Burns, 
depuis  lors  ministre  du  Travail,  et  Ben  Tillett  dirigea  la  grève  monstre  des 
dockers  anglais  en  1889,  a  écrit  cet  article  après  un  séjour  de  dix  ans  en 
Australie). 


CHAPITRE    m.    LA    THKORIE    SYNDICALE    DE    LA    GREVE       G73 

La  lutte  des  classes  va  bientôt  être  comprise  d'une  manière 
plus  aniagonisle. 

Au  Congrès  de  Lyon  (1901)  fut  examiné  de  nouveau  le  projet  de 
loi  Milierand.  Il  provoqua  des  discussions  longue?  et  précises  :  la 
conciliation  fut  rejetée  à  Tunanimité,  moins  neuf  voix.  «  Les  con- 
seils départementaux  du  travail,  dit  notamment  Petit  (ferblantier- 
lampiste,  de  Lyon)  auront  pour  effet,  sinon  pour  but,  d'arrondir 
les  angles  de  la  lutte  entre  le  capital  et  le  travail.  Parlemenlari- 
ser  l'organisation  ouvrière,  tel  est  évidemment  le  but  du  monde 
gouvernemental  et  capitaliste pour  pallier  à  l'esprit  révolu- 
tionnaire. »  «En  l'état  actuel,  ajouta  Eugène  Guérard,  c'est  tou- 
jours une  minorité  audacieuse  qui  décideet  entraîne  la  grève  »  (1). 
Le  Congrès  confédéral  d'Amiens  (1906)  vota  également  un  ordre 
de  jour  de  Merrheim  contre  tous  les  projets  de  loi  avant  pour  objet 
d'  «étrangler  le  droit  de  grève  «  (2). 

D'autres  projets  de  loi  tendent,  dans  le  même  dessein  préventif 
signalé  par  Petit,  à  promouvoir  les  Syndicats  à  la  qualité  de  proprié- 
taires (3).  Le  plus  célèbre  est  celui  de  Waldek-Rousseau  (1899)  : 
la  Fédération  des  Bourses  le  combattit  dès  son  apparition  comme 
«  dénaturant  le  rôle  des  organisations  corporatives,  en  y  attirant 
les  bommes  exclusivement  inspirés  par  l'esprit  de  lucre  (4)  ». 
Les  unanimes  protestations  de  la  classe  ouvrière  ont  montré  la 
profondeur  de  ces  sentiments  d'éloignement  à  l'égard  de  toute 
conception  exclusivement  civile  de  la  responsabilité  syndicaliste. 

Ces  projets  seraient-ils  de  nature  à  rectifier  ces  sentiments, 
à  modifier  le  caractère,  à  diminuer  l'acuité  des  luttes  entre 
patrons    et    ouvriers  ?   Faut-il    prévoir   que  ces    lois    s'adapto- 

(1)  Comple-rendu  du  Congrès  corporatif  de  Lyon,  p.  218  et  s. 

(2i  Compte  rendu  p.  107  et  109.  —  V.  la  critique  de  ce  projet  par 
A.  Briand,  dans  Huret,  Les  grèves,  p.  155  et  s. — Cf.  la  circulaire  du  Comité 
fédéral  des  Bourses  de  1901  {Compte  rendu  du  XI'^  Congrès  des  Bourses, 
p.  140). 

(3)  Proposition  Dussaussoy,  5  lévrier  1S95,  prop  Dansette,  20  juin  1898  ; 
prop.  Basly-Lamendin,  7  juillet  1898  :  projet  Waldeck-Rousseau-Mille- 
rand,  14  novembre  1899;  projet  Sarrien-Doumergue.  Cf.  Rapport  Barthou 
sur  diverses  propositions  de  loi  tendant  à  modifier  la  loi  du  21  mars  1884. 
Ch.  des  députés.  Ann.  au  procès-verbal  de  la  séance  du  23  décembre  1903, 
n»  1418. 

4)  Pblloctier,  Histoire  des  Bourses  du  travail,  p.  221. 


670  LIVRE    V.    —    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

ronl  aux  conditions  prolétariennes,  bien  loin  de  se  substituer 
à  elles  ?  Un  observateur  de  faits  sociaux,  un  juriste,  Em- 
manuel Lévy,  s'est  demandé  ce  qu'il  adviendrait  au  cas  où 
l'un  des  projets  serait  volé  :  il  a  supposé  que  des  Syndicats  capi- 
talistes se  formeraient  et  que  les  patrons  ne  voudraient  traiter 
qu'avec  eux.  «  Soit,  mais  un  autre  Syndical  décrétera,  imposera 
la  grève,  mais  le  premier  Syndicat  aura  été  dissous,  mais  la 
grève  sera  décidée,  non  par  le  Syndicat,  mais  par  la  corporation, 
mais  on  fera  voter  la  grève  par  la  majorité  à  bulletins  secrets. 
Mais...  Et  que  faire  contre  cela  ?  On  comprend  que  le  capitaliste 
engage  dans  une  entrepiise  un  capital.  Mais  comment  obliger  à 
avoir  un  patrimoine  qui  ne  serait  qu'un  gage  pour  le  patron,  la 
collectivité  qui,  déjà,  vend  son  travail  ?  (1)  »  Sans  doute  ;  en  tout 
cas,  les  projets  de  loi  destinés  à  amender  la  classe  ouvrière  n'ont 
été,  jusqu'à  présent  du  moins,  que  des  occasions  d'affirmer 
chez  les  ouvriers,  «  qu'il  n'y  a  d'autre  solution  aux  conflits  éco- 
nomiques que  celle  résultant  du  choc  des  deux  forces  en  pré- 
sence »  (2). 

A  ces  projets  de  lois  défaillants,  à  ces  lois  inefficaces,  les 
patrons  substituent  peu  à  peu,  eux  aussi,  la  solidarité  :  ils  ont 
créé  des  caisses  de  résistance.  Il  est  intéressant  de  noter  cet  effet 
de  l'organisation  ouvrière  sur  le  patronat  :  il  l'a  resserré    3). 

L'assurance  contre  les  grèves,  «  contre  les  conséquences  du 
chômage  forcé  »,  est  originaire  d'Allemagne  :  le  premier  essai, 
qui  fut  tenté  par  les  métallurgistes,  remonle  à  1903  ;  en  1904, 
les  patrons  allemands  fondèrent  deux  organisations  centrales, 
l'Office  central  des  Syndicats  patronaux  allemands  et  l'Union  des 
Syndicats  patronaux  allemands,  qui  généralisèrent  l'institution.  A 

(Ij  Emmanuei  Levy,  Capital  et  travail,  p.  /J2. 

(2)  E.  PouGET,  La  G.  G.  T  ,  p.  38. 

(3)  Dans  le  môme  ordre  d'idées  il  faut  signaler  les  Syndicats  jaunes  qui 
ont  également  pour  mission  de  prévenir  les  grèves.  Aux  Etats-Unis,  il 
existe  des  agences  privées  qui  se  chargent  de  «  briser  les  grèves  »  (V.  J, 
Longuet,  Jatn  Fai-ley,  le  briseur  de  grèves,  Hunianilé,  n°  du  29  mai 
1905  et  une  association  dont  l'objet  est  de  les  prévenir,  la  >'alional  civil 
Fédération,  qui  a  des  sections  dans  cliaque  Elat,  lesquelles  sont  reliées 
entre  elles  par  un  office  central  à  Washington  iL.  Fiedleb,  U)i  exemple. 
Echo  de  Paris,  no  du  16  décembre  1910;. 


CHAPITRE  m.  —  LA  THEORIE  SYNDICALE  DE  LA  GREVE   677 

la  suite  d'une  enquête  sur  place,  l'Union  des  industries  métallur- 
giques et  minières  (qui  comprend  le  comilé  des  forges)  l'intro- 
duisit en  France  :  au  P'"  janvier  1908,  vingt-quatre  organisations 
patronales,  au  {"'janvier  1910,  trente,  adhéraient  déjà  aux  caisses 
qui  avaient  été  fondées  sous  son  inspiration  ;en  1909,  le  comité  des 
Houillères  de  France  créa  une  caisse  spéciale  ;  en  1910,  les  divers 
groupements  du  bâtiment  commençaient  les  premières  démarches 
pour  fonder  la  leur. 

L'intention  des  assurés  est  d'empêcher  le  développement  des 
grèves,  et,  les  grèves  déclarées,  de  les  diriger  suivant  un  plan 
unitaire.  Les  initiateurs  ont,  en  efTet,  écritqu'ils  voulaient  «  appor- 
ter à  l'industriel  victime  d'une  grève  une  réparation  matérielle 
et  un  appui  moral  en  l'empêchant  de  consentir  des  concessions 
dangereuses  ou  injustifiées,  de  faire  abstraction  de  son  intérêt 
particulier  et  immédiat  pour  ne  se  laisser  guider,  dans  la  con- 
duite de  ces  grèves,  que  par  le  sentiment  de  ses  inléréis  généraux 
et  futurs,  et  par  celui,  plus  élevé,  de  l'intérêt  général  de  l'indus- 
:rie  qu'il  exi  rce  »  :  au  délégué  de  la  C.  G.  T.  s'oppose  ainsi  le 
délégué  de  la  caisse  d'assurances;  et  pas  plus  que  l'ouvrier  ne 
discute  avec  «  son  »  patron,  le  patron  ne  discute  avec  «  ses  » 
ouvriers.  C'est  deux  collectivités  qui  sont  en  présence,  étrangères 
aux  lieux  où  se  développe  le  conflit,  deux  C.  G.  T.  (1). 


Les  ouvriers  ont  cherché  eux  aussi  à  réglemenler  les  grèves, 
mais  dans  un  tout  autre  esprit  que  les  projets  qui  viennent  d'être 
rapportés.  «  On  peut  être  révolutionnaire,  a  écrit  Gerooms,  se- 
crétaire de  l'Union  des  Syndicats  du  Havre,  et  être  méthodique 
dans  les  grèves  (2).  » 

<i)  V.  les  article  d'A.  Merrheim  dans  l'Action  directe  (n°*  des  8  et  30  sep- 
tembre 1908)  et  la  Voix  du  Peuple  1 1908,  n»  398,  1910,  n^^  532  et  533)  ; 
d'A.  MoRizET  dans  V Humanité  (n"^  des  (J,  12  et  16  décembre  1910),  de  Lata- 
piE  dans  V Humanité  {n°^  du  17  août  1906  et  8  avril  1908).  Cf.  J.  Expert- 
Besançon,  Les  organisations  de  défense  patronale  (1011  . 

(2  G.  Geroosis,  Méthode  dans  les  grèves  [Bataille  syndicaliste^  n°  du 
17  juillet  1911). 


678  LIVRE    V.   LES    MOYENS    DE    LUTTE 

Dès  qu'il  y  a  coiinit,  la  première  règle  est  que  les  ouvriers 
doivent  s'adresser  à  leur  Syndicat  :  on  a  vu  que  le  Congiès  cor- 
poratif de  Tours  (1896),  sur  la  proposition  de  Delhomme^  vota  le 
principe  de  celte  règle  primaire.  Quant  aux  Syndicats,  ils  ont 
pour  obligalioii,  aux  termes  de  la  plupart  des  statuts,  d'aviser  la 
Fédération  avant  de  commencer  la  lutte  :  les  Syndicals  ont  une 
certaine  initiative,  mais  subordonnée.  Quelques  Fédérations 
exigent,  les  unes,  que  les  grèves  ne  soient  déclarées  qu'après  leur 
autorisation,  telle  la  Fédération  du  Livre,  la  Fédération  des  méca- 
niciens et  la  Fédération  du  bâtiment,  les  autres  se  bornent  sim- 
plement à  demander  à  être  avisées,  telle  la  Fédération  des  cuirs 
et  peaux.  Les  premières  n'apportent  d'exception  à  cette  règle  que 
dans  le  cas  où  il  y  a  cessation  de  travail  par  suite  de  k(  provoca- 
tion  directe  de  la  part  du  patronat  »  :  dans  tous  les  autres,  la 
transgression  a  pour  effet  de  priver  le  Syndicat  de  l'appui  fé- 
déral. 

Les  statuts-types  élaborés  par  la  C.  G.  ï.  formulent  celte  règle 
dans  les  termes  suivants  :  «  Lorsqu'un  ditTérend  surviendra  enlre 
patrons  et  ouvriers,  les  intéressés  devront,  avant  de  tenter  au- 
cune démarche,  aviser  le  bureau  du  Syndicat  qui  inlerviendra,  ou 
leur  donnera  la  marche  à  suivre.  En  outre,  le  secrétaire  convo- 
quera immédiatement  le  conseil  syndical  pour  prendre  les  me- 
sures que  comportera  la  situation.  Si  le  conflit  s'aggrave,  tous  les 
syndiqués  seront,  en  cas  de  nécessité,  convoqués  en  assemblée 
générale  extraordinaire  qui  statuera  »  (art.  30).  Les  statuts  de  la 
Fédération  du  bâtiment  ajoutent  que  «  d'une  manière  générale  et 
dans  l'intérêt  de  la  réussilc,  les  Syndicats  fédérés  devront  avoir  la 
prudence  d'éviter  les  conflits  quand  d'autres  existent  déjà  ». 

La  grève  est  déclarée  en  assemblée  générale.  11  est  d'usage  de 
compter  au  bénéfice  de  l'opinion  ayant  obtenu  le  plus  grand 
nombre  de  suffrages,  les  voix  des  abstentionnistes  —  que  le  vote 
ait  lieu  pour  déclarer  la  grève,  ou  pour  la  terminer.  Ce  procédé, 
qui  a  pour  conséquence  de  donner  plus  de  relief  aux  décisions 
collectives,  s'explique  assez  communément  par  une  idée  de  man- 
dat tacite  ou  mieux  encore  de  gérance  d'affaires  :  c'est  aux  plus 
conscients  (on  dit  aussi  aux  minorités  agissantes),  qu'il  appar- 
lient  de  «  faire    les  affaires  »  des   moins   conscients,  sous  peine 


CHAPITRE  m.  —  LA  THEORIE  SYNDICALE  DE  LA  GREVE   679 

d'arrêter  tout  progrès,  d'entraver  toute  initiative,  la  masse  étant 
molle  et  moutonnière  de  nature. 

Le  Comité  de  la  Fédération  des  ouvriers  métallurgistes  a  ré- 
digé une  sorte  de  manuel  ou  de  code  des  grèves  qui  pose  les  autres 
règles.  Elles  sont  en  usage  dans  toutes  les  professions  (1). 

La  grève  déclarée,  les  ouvriers  élisent  un  comité  spécial,  dit  de 
la  grève,  qui  est  choisi  de  préférence  parmi  les  membres  du  bu- 
reau de  la  commission  syndicale.  11  est  composé  de  8  à  10 
membres,  peut-être  15  au  maximum,  pas  davantage,  pour  és'iter 
les  trop  longues  discussions.  Ce  comilé  à  son  tour  s'organise  à 
l'image  de  la  commission  syndicale,  mais  d'ailleurs  sans  se  con- 
fondre avec  elle  :  il  nomme  un  bureau,  des  commissions  de  sur- 
veillance, des  répartitions  des  secours,  un  secrétaire  et  un  trésorier. 

Les  grévistes  forment  ce  comité  pour  faciliter  leur  action, 
non  pour  abdiquer  leurs  droits  entre  ses  mains.  Le  comilé,  en 
conséquence,  «  ne  peut  prendre  que  des  mesures  d'urgence,  et 
toutes  provisoires,  qui  doivent  être  soumises  à  la  plus  prochaine 
assemblée  générale.  Le  comité  de  la  grève  doit  délibérer^  avoir 
des  entrevues  s'il  y  a  lieu,  mais  ne  peut  et  ne  doit  rien  con- 
clure (2)  », 

Les  ouvriers  confédérés  prétendent  diriger  syndicalement  les 
grèves,  sans  interventions  des  hommes  politiques  ;  il  n'y  a  qu'une 
tendance  dans  cette  direction,  car,  en  fait,  les  élus  politiques  (so- 
cialistes et  non- socialistes)  sont  presque  toujours  sollicités 
d'offrir  ou  offrent  spontanément  leur  médiation.  Le  droit  proléta- 
rien français  ne  contient  encore  aucune  règle  sur  ce  sujet,  comme 
en  Italie  :  à  son  Congrès  de  Modène,  en  1908,  la  C.  G.  T.  ita- 
lienne décida  qu'elle  aurait  seule  la  direction  des  grèves  au  point 
de  vue  économique  et  ouvrier,  mais  qu'il  appartiendrait  au  Parti 
socialiste  de  faire  jouer  les  ressorts  politiques,  s'il  y  avait  lieu  (.3). 

(1)  Compte  rendu  du  Congres  fédéral  de  1903,  p.  50  et  s. 

(2  Pendant  la  grève  des  dockers  de  Marseille,  en  1903,  les  délégués  de 
l'Union  syndicale  des  ouvriers  du  port  crurent  devoir  accepter  un  salaire 
de  5  fr.  60  pour  neuf  heures  de  travail  :  ils  furent  désavoués  par  l'assem" 
blée  générale  Slal.  des  grèves  pour  1903,  p.  490). 

(3  Humanité,  n"  du  12  septembre  1908.  —  Sur  la  nécessité  des  inter- 
ventions des  élus  politiques,  v.  J.  Jaurès,  La  tactique  des  grèves  [Petite 
République,  d.°  du  30  décembre  1902). 


680  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

Il  y  a  deux  services  à  assurer  :  la  revendication  et  la  subsis- 
tance. De  la  revendication,  il  n'y  a  rien  de  particulier  à  dire. 
Quant  à  la  subsistance,  il  appartient  au  comité  de  la  grève  de  faire 
des  achats  en  gros,  pour  réduire  le  prix  de  revient,  d'organiser 
des  cuisines  populaires,  système  «  se  rap[)rochant  du  système 
communiste  de  l'alimentation  ». 

Dans  certaines  régions,  les  Syndicats  en  rapport  avec  les 
Coopératives  —  ainsi  dans  les  Ardennes,  la  Fédération  départe- 
mentale des  Coopératives  et  la  Fédération  départementale  des  Syn- 
dicats—  ont  pu  établir  des  accords  aux  li/rmes  desquels  lorsqu'une 
grève  éclate  dans  une  localité,  la  Coopérative  avance  aux  grévistes 
les  denrées  nécessaires,  avance  couverte  par  l'ensemble  des  Coopé- 
ratives du  département,  en  attendant  le  remboursement  par  la 
Fédération  des  Syndicats  (1). 

La  Conférence  des  Bourses  du  travail  tenue  à  l'issue  du  Con- 
grès confédéral  de  Marseille  (190(S),  «invita  les  Bourses  à  ins- 
taller dans  leur  région  le  matériel  nécessaire  aux  Soupes  commu- 
nistes. Elles  pourront  s'entendre  pour  les  achats  de  façon  à 
économiser  les  fonds  des  organisations  ouvrières  (2)  ». 

Dans  les  grèves  un  peu  longues  (l'idée  première  paraît  en  être 
due  à  l'internationaliste  Perron,  de  Genève  et  le  premier  essai 
fut  tenté  en  Belgique,  à  Verviers)  ;3)  il  est  d'usage  de  con- 
duire les  enfants  dans  d'autres  villes  ou  régions,  où  ils  sont 
hébergés  par  des  camarades  de  bonne  volonté.  C'est  ce  que  l'on 
appelle»  l'exode  des  enfants  ».  Le  Congrès  corporatif  de  Mar- 
seille (1908)  «  recommanda  (à  la  demande  de  la  Fédération  des 
cuirs  et  peaux)  l'exode  des  enfants  qui,  en  diminuant  les  charges 
du  comité  de  grève,  enlève  aux  païen  ts  toute  cause  de  défaillance 
si  préjudiciable  dans  les  conflits  »  (4). 

Une  discipline  est  nécessaire.  Un  «  contrôle  de  grève  rigoureux 

(11.  J.  Lauche,  La  Coopération  [Rer.  synd.  et  coop.  .\'"mai  1909,  p.  13). 

(2)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Marseille,  p.  327.  Cf.  E.  Taillasdier. 
Soupes  communistes  {Vola:  du  Peuple,  1906,  n"  302  ;  F.  Marie,  Les  soupes 
communistes  (Bataille  Syndicaliste,  n°  du  l^r  avril  1910  ;  L.  Delsiixhe, 
L'influence  de  la  soupe  communiste  dans  les  luttes  prolétariennes  [Le 
Peuple,  de  Bruxelles,  n»  du  26  avril  1913. 

(3)  James  Guillaume,  L'Internationale,  t.  II,  p.  27. 
[A)  Compte  rendu,  p.  245  et  s. 


CHAPITRE  m.  LA  THEORIE  SYNDICALE  DE  LA  GREVE   681 

est  tenu  à  jour  par  l'appel  nominal  »  :  il  maintient  «  la  main 
ferme  à  ce  que  tout  le  monde  réponde  au  moins  une  fois  par  jour, 
de  façon  à  ce  que  l'on  sache  bien  quelles  sont  les  troupes  fidèles 
pour  pouvoir  facilement  arrêter  la  démence  qui  s'empare  de  ceux 
qui,  du  premier  jour  au  dernier,  seront  des  héritants.  »  La  grève 
aura  ainsi  une  vie  collective  active.  «  Le  succès  de  la  grève  dé- 
pend du  dévouement  et  des  sacrifices  de  chacun,  ajoute  le  Code 
des  grèves,  de  la  bonne  organisation  surtout  et  de  la  cohésion  de 

tous.    )) 

Les  grévistes  reçoivent  deux  sortes  de  secours  :  les  secours  de  la 
Fédération  àlaquelleappartien'  leur  Syndicat,  les  s?coursdesautres 
professions.  Ceux-ci  arrivent  souvent  en  relard,  et  généralement 
ils  sont  accordés  suivant  un  tarif  invariable,  sans  tenir  compte  du 
nombre  des  grévistes  et  des  circonstances.  En  principe,  ils  doivent 
passer  par  le  Comité  confédéral  des  grèves  et  de  la  grève  géné- 
rale. Pour  obvier  à  cette  mauvaise  organisation,  dans  certaines 
régions,  par  exemple  dans  la  Manche,  les  sf  cours  sont  examinés 
par  les  sous-comités  de  grève  des  Unions  régionales,  dont  le 
rayonnement  permet  les  enquêtes  ;  ce  sont  eux  qui  disposent  des 
fonds  provenant  des  cotisations  spéciales  (1).  Cette  organisation 
paraît  devoir  se  généraliser  avec  l'extension  des  Unions  régio- 
nales. 

La  matière  des  secours  internationaux  de  grèves  a  été  réglée 
par  la  Conférence  internationale  de  Stuttgart  :  il  a  été  décidé 
que  les  demandes  devaient  être  faites  par  le  Bureau  national  du 
pays  où  a  éclaté  la  grève,  que  ces  demandes  seraient  ensuite  trans- 
mises par  le  Bureau  international  aux  organisations  des  autres 
pays.  Ainsi  une  grève  en  France  n'obtiendra  l'ajjpui  des  pays 
étrangers  que  sur  la  demande  de  la  Confédération  générale  du 
Travail. 

Complétant  ce  règlement,  la  C.  G.  T.  a  décidé,  dans  une  séance 
du  Comité  confédéral,  de  ne  transmettre  au  Bureau  international 
que  les  demandes  émanant  des  Syndicats  confédérés.  Ajoutons  que 
ce  secours  international  est  interprofessionnel  et  qu'il  ne  fait  pas 
double  emploi  avec  les  secours  particuliers  que  chaque  Fédéralion 

.1)  Voix  du  Peuple,  1909,  n°  443. 


G82  LIVRE    V.    —    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

inlernalionale  de  métier  ou  d'industrie  peut  donner  à  ses  adhé- 
rents en  grève  (1)  :  ainsi  les  typographes,  les  ouvriers  textiles, 
les  travailleurs  de  la  pierre  ont  des  caisses  internationales  de  ré- 
sistance. Au  Congrès  international  des  travailleurs  de  la  pierre 
tenu  à  Zurich,  en  1903,  il  fut  décidé  que  le  Secrétariat  national 
ne  pourrait  adresser  d'appel  de  grève  aux  organisations  adhé- 
rentes  que  si  «  au  moins  trois  quarts  des  ouvriers  devant  entrer 
en  lutte  seraient  organisés  »  (2). 

On  voit  quel  est  le  souci  d'ordre  des  ouvriers  jusque  dans  les 
mouvements  qui,  de  loin,  extérieurement,  paraissent  si  incohé- 
rents. Discipliné,  leur  mécontentement  n'en  reste  d'ailleurs  pas 
moins  illégal  par  ses  etïets. 

Un  grand  non)bre  de  grèves  ouvrières  sont  le  fait  des  patrons  : 
les  ouvriers  ne  se  mettent  en  chômage  que  parce  que  les  patrons 
ont  usé  du  lock-out  —  ou  contre-grève,  selon  le  mot  usité  au 
Canada.  Pour  ce  cas,  aux  règles  précédentes,  le  Congrès  confédé- 
ral de  Marseille  (1908)  a  décidé  d'en  joindre  d'autres,  tout  d'abord 
eu  vue  de  prévenir  la  déclaration  de  ces  grèves  patronales,  ensuite 
en  vue  de  pallier  à  quelques-unes  de  leurs  conséquences. 

S'inspiranl  de  la  discussion  et  des  résolutions  du  \^  Congrès  de 
la  Fédération  des  cuirs  et  peaux  (.3),  le  Congrès  confédéral  décida 
tout  d'abord  qu'il  fallait  organiser  «  l'exode  des  ouvriers  lock-outés 
avec  leurs  familles  sur  les  localités  où  existent  des  Bourses  du 
travail  pouvant  faire  fonctionner  les  soupes  communistes  »  (4). 
Par  contre,  il  se  refusa  à  voter  le  principe  d'une  cotisation  sup- 
plémentaire p.mr  venir  en  aide  aux  victimes  des  lock-outs  (5). 

Ensuite,  toujours  sur  la  proposition  de  la  Fédération  des  cuirs 
et  peaux  (G),  qui  reprenait  ses  résolutions  de  1907,  il  «  préconisa 
l'établissement,  par  les  Fédérations  touchées  par  un  lock-out, 
de  cotisations  supplémentaires  pendant  toute  la  durée  de  ce  lock- 
out  et  destinées  spécialement  à  aider  à  la  résistance  : 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès  corporatif  de  Montpellier  (t902),  p.  63 
et  s. 

(2)  Compte  rendu,  p.  30. 
3;  Compte  rendu,  p.  C3, 

(4j  Comple-rendu,  p.  250. 
(5j  Compte  rendu,  p.  247. 
(6)  Compte  rendu,  p.  245. 


CHAPITRE  111.  LA  THEORIE  SYNDICALE  DE  LA  GREVE   683 

«  Au  point  de  vue  moral,  les  Syndicats  ont  l'obligation  de  se 
renseigner  à  l*effet  de  savoir  si  dans  leur  localité  ou  dans  leur 
région  il  n'est  pas  fait  de  travail  supplémentaire  ;  dans  l'affirma- 
tive, les  Syndicats  devront  employer  teus  lesmot/ens  pour  en  em- 
pêcher la  conlinuation. 

«  Le  Congrès  : 

«  Recommande  l'exode  des  enfants  qui,  en  diminuant  les 
charges  du  Comité  de  grève,  enlève  aux  parents  toute  cause  de 
défaillance  si  préjudiciable  aux  conflits. 

«  Décide  que  les  Bourses  ou  Unions  régionales  doivent  dès  à 
présent  prendre  les  mesures  nécessaires  en  prévision  des  lock-ouls 
futurs  et  pour  pouvoir  imajédiatement,  après  la  déclaration  d'un 
lock-out  dans  une  ville  ou  une  région  les  avoisinant.  recevoir  les 
enfants  des  lock-ouls;  elles  se  mettront  en  relations  directes  avec 
la  Fédération  en  cause. 

<(  En  outre,  les  organisations,  même  celles  qui  ne  sont  pas  di- 
rectement touchées  par  le  lock-out.  devront  profiter  de  l'etîerves- 
cence  suscitée  par  cet  acte  de  répression  patronale  pour  intensi- 
fier la  propagande  et  pour  provoquer  au  sein  de  la  classe  ouvrière 
un  mouvement  d'ensemble  susceptible  de  dresser  tout  le  pro4é- 
tariat  en  face  du  patronat  pour  des  fins  révolutionnaires. 

«  Les  moyens  jiréconisés  sont  les  suivants,  sans  préjudice  de 
a  ceux  que  pourraient  indiquer  les  circonstances  :  envoi  de  délé- 
«(  gués  des  centres  lock-outés,  conférences,  affiches;  et,  considé- 
«  rant  qu'on  ne  peut  compter  sur  la  presse  bourgeoise,  qu'au  con- 
«  traire  elle  est  intéressée  à  dénaturer  les  faits,  la  nécessité  s'im- 
«  poserait  de  publier  un  bulletin  spécial  sous  les  aus[)ices  de  la 
«  Confédération.  Ce  bulletin  aurait  pour  objet  de  saisir  l'opinion 
«  publique  de  la  situation  réelle  du  lock-out  et  de  ses  causes 
«  exactes  ;  il  sera  à  la  charge  de  la  Confédération  et  distribué 
«  gratuitement. 

«  Il  est  bien  entendu  que  la  décision  pour  cette  agitation  est 
«  subordonnée  à  l'importance  du  lock-out.  » 

Les  grèves,  qui  sont  illégales  en  raison  de  leur  violence  révolu" 
lionnaire,  sont  des  phénomènes  dérivés  du  régime  économique  au 
même  titre  que  les  coalitions  bourgeoises  de  producteurs  et  de  dé- 


684  LIVRE    V.    LES    MOYENS    DE    LUTTE 

lenteurs,  cette  sorte  de  coalitions  défendue  si  rigoureusement,  par 
le  Code  pénal  (art.  410  et  420).  Ces  illégales  coalitions  bourgeoises, 
lesParquets  sont  aussiimpuissantsà  les  disperser  ou  à  les  prévenir 
que  les  grèves  illégales  des  ouvriers.  La  concurrence  aboutit  ainsi 
au  monopole  par  une  force  interne  mal  définie  dont  l'histoire  a 
démontré  l'inexorable  puissance  et  la  permanence.  Les  conditions 
de  la  vie  économique  (du  moins  les  actuelles)  ne  permettent  pas 
d'instaurer  soit  la  liberté  individuelle  absolue  du  marché  de  la 
main-d'œuvre,  soit  celle  de  la  vente  des  produits  ;  grévistes  et 
trusteurs  violent  la  loi  avec  les  moyens  que  le  mode  du  travail  et 
les  intérêts  suggèrent  à  chacune  de  ces  catégories,  illégalité  uni- 
verselle et  consécutive  au  procès  de  la  production  dans  tous  les 
pays. 

Nombreuses,  violentes,  tragiques,  «  grandes  manœuvres  de  la 
Révolution  »,  selon  la  formule  couramment  employée  par  les 
propagandistes,  «  épisode,  de  guerre  sociale  >,  a  écrit  Emile  Pou- 
get(1),  «guérillas  »,  disait  déjà,  en  1869,  le  Conseil  général  de 
l'Association  internationale  des  travailleurs  (2),  honnies  par 
Proudhon,  célébrées  par  Marx  pour  leur  valeur  éducative,  tenues 
en  suspicion  par  les  tribunaux  même  lorsqu'elles  se  déroulent 
régulièrement,  surveillées  par  un  législateur  de  plus  en  plus 
inquiet,  les  coalitions  donnentde  la  classe  ouvrière  l'image  la  plus 
expressive.  L'expérience  a  montré  que  la  grève,  en  l'obligeant  à 
une  très  étroite  solidarité,  fait  acquérir  à  l'ouvrier  sa  plus  haute 
capacité  morale  et  économique,  car  c'est  sur  le  champ  de  grève, 
et  là  seulement,  qu'il  est,  comme  l'a  écrit  Grifluelhes,  «  sur  son 
terrain  »  ;  et  par  elle  la  classe  ouvrière  prétend  s'affirmer  avec 
une  liberté  qui  a  l'orgueil  de  ne  tenir  compte  que  d'elle-même. 
Moyen  de  subversion  ou  moyen  de  libération,  elle  apparaît  ainsi 
comme  le  phénomène  le  plus  riche  en  notions  nouvelles  de  la  vie 
ouvrière. 

(1)  E.  PouGET,  La  C.  G.  T.,  p.  39. 

(2)  Compte  rendu  du  4^  Congrès  international  Bàle,  1869),  p.  9. 


LIVRE  VI  (l) 

LES  SOCIÉTÉS  COOPÉRATIVES  (2) 

Le    mouvement  coopératif  est  avant  tout    un 
mouvement  prolétarien. 

Poisson,  au    IX^   Congrès  de  la    coopé- 
ration socialiste  (1912)  (3). 


CHAPITRE  PREMIER 
Généralités. 

C'est  au  Sainl-Simonien  dissident  Bûchez,  fondateur  d'une 
secte  néo-catholique,  que  l'on  doit  faire  remonter  praliquemenf, 

(1)  Ce  livre  a  été  obligeamment  revisé  par  Paul  Alexandre,  secrétaire 
de  la  Fédération  des  Coopératives  de  la  région  parisienne. 

(2)  Bibliographie  sommaire  :  Compte  rendu  des  Congrès  corporatifs , 
coopératifs  et  socialistes  ;  Office  du  Travail,  Les  associations  ouvri<''res  de 
production  (1897);  F.  Peiloutier,  Histoire  des  Bourses  du  Travail  i902)\ 

F.  Petit,  Projet  d'édification  d'une  coopérative  syndicale  (1902)  ;  Ch. 
GuiEYSSE,  Les  coopératives  du  Jura  {Pages  Libres,  1902,  n°  66)  ;  Groupe 
des  étudiants  soc.  rev.  intern.  de  Paris,  Le  coopératistne  et  le  néo-coopé- 
ratisme  [Rapport  au  Congrès  anti-parlementaire  ivtern.  de  1  900,  p.  207)  ; 
Ch.  CoRsÉLissE.v,  Sur    la  coopération   {Humariité  nouvelle,  n°  août    1899)  ; 

G.  SoREL,  L'avenir  socialiste  des  Syndicats,  2«  éd.  ;  J.  Latapie,  Une  coopé- 
rative syndicaliste  Mouvement  socialiste,  n"  janvier  1906  ;  Maurice  Bocr- 
GuiN,  Les  systèmes  socialistes  et  l'évolution  économique  (S*^  éd.  1907), 
p.  220  et  s.  ;  Hamelin,  Goopératioyi  et  syndicalisme  [Typogr.  franc., 
1908,  n°*  631,  635,  639);  Robi>et,  Tous  syndiqués,  tous  coopérateurs  [Ty- 
pogr. franc.,  1908,  n°  638)  ;  G.  Mutschler,  La  coopération  au  point  de  vue 
'marxiste  [Revue  synd.  et  coop.,  n"s  septembre,  octobre,  novemljre  1909); 
M.  Pierrot,  Commerce  et  coopérative  Temps  Nouveaux,  i^iO  et  1911'; 
Eugène  Foursière,  L'Unité  coopérative  (1910)  ;  E.  Labart,  Les  coopératives. 
Ce  qu  elles  devraient  être.  Leurs  rapports  avec  les  organisations  syndi- 
cales [Voix  du  Peuple,  1910,  n°48Sj:  G.  Mutschlbr,  Coopératives  et  Syn- 
dicats (1912;  recueil  d'articles  parus  dans  Mouvement  socialiste,  n°*  avril, 
mai  et  juin  1911)  ;  la  Almanaehs  de  la  coopération  socialiste  (dont  le 
1er  ijo  remonte  à  1906). 

3)  Compte  rendu,  p.  17. 


G86  LIVRE    VI.    LES    SOCIKTKS    COOPERATIVES 

en  France,  la  première  origine  du  mouvement  coopéralisle.  En 
1831,  dans  sa  revue  V Européen,  il  proposait  la  suppression  du 
salarial;  et,  influencé  par  Fourier,  il  cherchait  bientôt  à  fonder 
une  association  de  production  coopérative  de  menuisiers.  H  ne 
réussit  pas  :  ce  ne  fut  qu'une  initiative  doctrinale. 

Trois  ans  plus  tard,  en  183 i,  des  «  bijoutiers  en  doré  »  re- 
prirent avec  succès  cette  idée  :  leur  association  vécut,  mais  sans 
provoquer,  sur  le  moment,  d'imitation  :  celle-ci  ne  se  produisit 
que  quelques  années  plus  tard.  A  la  fin  de  1848,  l'Office  du  Tra- 
vail estime  qu'il  existait  une  centaine  d'associations  de  production  : 
le  décret  du  5  juin  1848  leur  attribua  3  millions,  sur  lesquels 
39  associations  exclusivement  ouvrières  touchèrent  140.000  francs. 

Dix  ans  api  es  l'initiative  des  bijoutiers  parisiens,  d'autres  ou- 
vriers, des  tisserands  illettrés,  anglais  ceux-là,  ouvrirent  une 
coopérative  de  consommation,  à  Rochdale,  dans  une  boutique 
mal  éclairée  de  Road-Lane,  ruelle  des  crapauds  (1844).  Ils 
avaient  eu  d'autres  prédécesseurs  que  nos  bijoutiers.  En  1828, 
des  ouvriers  avaient  créé  des  Coopératives  de  consommation, 
qui  ne  durèrent  pas  ;  en  1833,  Owen  lui-même  avait  fondé  à  New- 
Lamark  (Angleterre)  et  à  New-IIarmony  (Mexique)  des  usines 
coopératisles  auxquelles  étaient  rattachées  des  associations  de  con- 
sommation :  elles  tombèrent  toutes,  tandis  que  la  maison  des  vingt- 
huit  «  pionniers  de  Rochdale  »  survivait  à  ses  fondateurs  et  pros- 
pérait jusqu'à  devenir  une  des  plus  gigantesques  entreprises  de 
l'industrie  et  du  commerce  actuels. 

On  le  voit,  à  l'origine  de  la  coopération,  il  y  a  deux  noms  de 
théoriciens  bourgeois,  le  Français  Fourier  et  l'Anglais  Owen,  hos- 
tiles l'un  à  l'autre  d'ailleurs  :  Fourier  osa  même  traiter  Owen  de 
«  charlatan  »  (1).  Mais  ce  n'est  pas  à  eux  que  sont  dus  les  pre- 
miers essais  durables  et  les  premiers  résultats  :  ces  essais  sont 
l'œuvre  de  groupes  ouvriers  et  des  seuls  ouvriers.  Par  leurs  tra- 
ditions, par  leurs  origines,  les  Coopératives  sont  donc  proléta- 
riennes. Sans  doute  doit-on  restituer  aux  initiateurs  intellectuels 
une  part  dans  ces  entreprises;  mais  cette  part,  quelque  grande 
que  l'on  veuille  la  faire,  ne  pourrait  avoir  pour  effet  de  diminuer 

(1)  Pièges  et  charlatanisme  des  deux  sectes  Saint-Simon  et  Oiven,  qui 
promettent  V association  et  le  progrés  (Paris,  1831  . 


CHAPITRE    1.    GKNFR  ALITÉS  G87 

ce  caractère  prolétarien.  D'ailleurs  Fourierélait-il  «  bourgeois?  » 
Par  sa  naissance,  sans  doute,  mais  non  par  sa  condition,  qui 
était  modeste.  Simple  a  sergent  de  boutique  »,  il  appartenait  à 
la  catégorie  des  employés,  qui  ont  leur  place  dans  les  Syndicats 
professionnels,  à  côté  des  ouvriers  industriels.  Ou  devra  ajouter, 
pour  mieux  le  marquer  d'un  sceau  étranger  à  sa  naissance,  qu'il 
fut  l'élève  et  le  disciple,  assez  involontairement  de  la  part  de 
cet  observateur  méticuleu.x  et  orgueilleux,  d'écrivains  socialistes 
lyonnais  d'origine  ouvrière. 

Quant  h  Owen,  bourgeois  de  grande  manière,  un  des  industriels 
les  plus  considérables  de  son  temps,  il  appartenait  à  la  classe  de 
ceux  auxquels  il  consacra  sa  vie  et  sa  vaste  et  inquiète  intelli- 
gence :  né  dans  la  classe  ouvrière,  il  débuta  comme  apprenti  fila- 
teur.  Owen,  aussi  bien  que  Fourier,  furent  donc  façonnés  par  la 
vie  de  Falelier  et  du  magasin  ;  et  c'est  une  admirable  rencontre, 
qui  prouve  le  déterminisme  de  leurs  occupations  tnercenaires  sur 
leurs  idées,  que  les  vingt-buit  tisserands  anglais  aient  appliqué 
spontanément  le  programme  harmonien,  sans  presque  rien  con- 
naître de  ces  deux  prédécesseurs  illustres.  Un  seul  d'entre  eux 
était  owénien  ;  tous  les  autres  chartistes  ou  communistes.  Il  semble 
qu'ils  étaient  pénétrés  de  communisme,  mais  d'un  communisne 
rudimentaire,  sentimental.  Ils  étaient  communistes,  parce  qu'ils 
étaient  prolétaires  ;  et  c'est  ainsi  que  leur  instinct,  après  leur 
avoir  suggéré  le  principe  de  celte  œuvre  de  solidarité  dont  la 
fortune  fut  extraordinaire,  les  guida  assez  loin  d'Owen  et  plus 
loin  encore  de  Fourier,  vers  une  modeste  société  locale,  une 
société  communiste  deMancbesler  qui  leur  fournit  un  modèle  de 
statuts  :  la  Sociélé  de  secours  pour  la  maladie  et  la  sépicttio^e. 

Il  y  a  trois  grands  types  de  Coopératives,  laCoopérative  de  con- 
sommation, la  Coopérative  de  crédit  et  la  Coopérative  de  produc- 
tion, la  Coopérative  de  construction  étant  rattacbée  à  ce  dernier 
type  et  la  Coopérative  d'habitation  (1)  n'étant,  en  somme,  qu'une 
variété  du  type  consommation  (2). 

(1)  Sur  les  conditions  d'atfiliatioQ  des  Sociétés  d'iiabitatioa,  v.  le  rap- 
port de  la  Bourse  des  Coopératives  socialistes,  dans  le  Compte  rendu 
du  Congrès  de  Calais    1911),  p.  75. 

(2)  La  forme  juridique  courante  est  celle  d'une  Société  anonyme  à    per- 


088  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES 

Aux  termes  des  staluls  de  principe  élaborés  par  la  Bourse  des 
Coopéralives  socialistes,  la  Société  coopérative  de  consommation  a 
pour  but  : 

«  1°  De  fournir  à  ses  associés  ou  autres  personnes  quelconques 
des  naarchandises  de  bonne  qualité  et  de  poids  sincère  ; 

«  2°  De  réaliser,  au  bénéfice  de  ses  membres  et  dans  l'intérêt  de 
toutes  œuvres  utiles  à  rémancipation  des  travailleurs,  des  écono- 
mies sur  les  dépenses  de  consommation.  » 

Le  but  d'une  Coopérative  de  production  est  indiqué  dans  les 
termes  suivants  par  les  statuts  de  l'Emâncipatrice,  imprimerie 
communiste  parisienne:  «Le  but  de  l'Emâncipatrice  est  :  l°Ddns 
le  domaine  économique,  de  donner  au  prolétariat  organisé,  pour 
l'aider  dans  sa  lutte  de  classe,  tous  les  bénéfices  qu'on  pourra 
recueillir  dans  l'exploitation  d'une  imprimerie  ;  2°  Dans  le  do- 
maine moral,  d'établir  une  organisation  du  travail  qui  sera, 
autant  que  le  permettent  du  moins  les  conditions  économiques 
actuelles,  l'ébaucbe  de  l'organisation  communiste   de  l'avenir.  >> 

La  coopérative  de  production  fut  très  en  vogue  en  1848,  sous 
le  second  Empire  (1863)  et  aux  débuts  de  la  renaissance  syndica- 
liste et  socialiste  qri  suivit  la  Commune,  approximativement 
jusqu'au  Congrès  de  Marseille  (1892).  Elle  a  aujourd'hui  une 
importance  un  peu  subalterne  dans  l'organisation  ouvrière,  elle 
qui  était  naguère  considérée,  par  le  Congrès  ouvrier  de  1876, 
pour  ne  prendre  que  cet  exemple,  comme  un  «  moyen  radical 
d'affranchissement  et  de  suppression  du  paupérisme  ».  Quant 
aux  deux  autres  formes  de  coopération,  subalternes  également, 
conlondues  en  pratique,  elles  ont  une  importance  ouvrière  d'uti- 
lité SOI  iale  assez  considérable  pour  avoir  été  réglementée  par  le 
Congrès  d'Amiens  de  la  G.  G.  T.  (1906). 

Sur  le  rapport  do  Sellier,  le  Congrès  coopératif  de  Calais  (191 1) 
a  volé  cette  «  déclaration  de  principes  »,  qui  fait  connaître  les 
idées  directrices  de  la  coopération  et  ses  ambitions  sociales  : 

«  Par  ses  origines  et  son  histoire,  la  coopération  apparaît  comme 

sonuel  et  capital  variables,  conformément  aux  lois  du  24  juillet  1867  et  du 
l«r  août  1893.  (Sur  l'insuffisance  de  la  loi,  v.  Héliès,'  Dans  la  Coopération, 
Humanité,  u°  du  9  août  1912^. 


CHAPITRE    I.    —    GÉNÉRALITÉS  089 

un  mouvement  de  la  classe  ouvrière  suscité  par  le  développement 
du  régime  capitaliste  et  réagissant  au  profit  de  cette  classe  comme 
un  moyen  de  lutte  et  d'organisation  collectives. 

«  La  coopération  protège  les  travailleurs  dans  leurs  moyens  de 
subsistancecontre  l'avidité  sans  scrupules  d'intermédiaires  onéreux. 
Elle  leur  offre  de  puissants  moyens  d'action  pour  améliorer  leurs 
conditions  de  vie,  de  travail  et  de  lutte,  et  pour  se  rendre  aptes 
eux-mêmes  à  la  lourde  etcomplexe  tâche  de  l'administration  collec- 
tive. 

«  Elle  est  d'autant  plus  féconde  en  résultats  bienfaisants,  qu'em- 
portée par  son  principe  même  vers  des  formes  plus  amples,  elle 
élargit  sans  cesse  son  domaine  et  s'élève  par  degrés  du  groupement 
des  individus  jusqu'au  Magasin  de  gros  et  la  Fédération  générale 
des  forces  coopératives. 

!<  En  dirigeant  dans  ce  sens  sa  puissance  de  consommation,  la 
classe  ouvrière  atteint  dans  ses  œuvres  vives  le  parasitisme  com- 
mercial, se  crée,  contre  la  concurrence  capitaliste  elle-même,  des 
débouchés  vastes  et  certains,  pour  une  production  organisée  par 
elle,  et  se  ménage  d'importantes  réserves  en  prévision  des  crises 
économiques. 

«  Mais  l'action  coopérative  ne  consiste  passeulement  à  améliorer 
les  conditions  de  vie  de  la  classe  ouvrière  et  à  accroître  sa  vigueur 
et  son  énergie  revendicatrices.  Elle  doit  avoir  avant  tout  pour  résul- 
tat de  porter  atteinte  au  régime  capitaliste,  en  socialisant  au  pro- 
fit de  la  collectivité  des  consommateurs,  par  la  suppression  des 
intermédiaires  commerciaux  et  la  production  fédérale,  un»  part 
chaque  jour  croissante  d'instruments  d'échange   et  de    production. 

«  Parmi  les  modes  d'organisation  prolétarienne  s'efforçant  d'abou- 
tir à  la  transformation  totale  de  la  société  capitaliste,  les  institu- 
tions coopératives  de  consommation  forment  dès  maintenant  les 
organes  essentiels  d'une  répartition  collective  des  richesses.  Elé- 
ments de  transformation  sociale  :  elles  sont  donc  socialistes  par 
nature  »  (1). 

Au  Congrès  de  Tours  (1912),  à  la  su!  te  de  deux  Congrès  tenus  la 
même  année  l'un  à  Roanne  (2),  par  TCnion  coopérative,  l'aulre  à 
Paris,  par  la  Confédération  des  Coopératives  socialistes,  ces  deux 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  41  et  s. 

(2)  Le  compte  rendu  abrégé  en  a  paru  dans  l'Union  coopérative,  n"  du 
15  novembre  1912. 

Maxime  Leroy  44 


690  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPERATIVES 

groupes  rivaux  ont  fusionné  sous  le  nom  de  Fédération  natio- 
nale des  Coopératives  de  consommation,  organe  d'émancipa- 
tion des  travailleurs.  Cette  doctrine  avec  ses  fins  anlicapilalistes 
a  été  conservée  dans  le  u  pacte  d'unité  »  sous  cette  forme, 
qu'il  y  a  lieu  de  reproduire  exactement  :  tous  se  sont  déclarés  : 

(;  D'accord  sur  les  principes  essentiels  de  la  coopération  tels 
qu'il  on  été  formulés  par  les  Pionniers  de  Rochdale  et  appliqués 
depuis  lo.rs  avec  un  succès  croissant  par  des  millions  de  tra- 
vailleurs dans  tous  les  pays,  à  savoir  : 

«  La  substitution  au  régime  compétitif  et  capitalisteactuftld'un 
régime  où  la  production  sera  organisée  en  vue  de  la  collectivité 
des  consommateurs  et  non  en  vue  du  profil  ; 

«  L'appropriation  collective  et  graduelle  des  moyens  d'échange 
et  de  production  par  les  consommateurs  associés,  ceux-ci  gar- 
dant dorénavant  pour  eux  les  richesses  qu'ils  ont  ou  auront 
créées...  »  (1). 

Discutée,  l'utilité  sociale  et  socialiste  de  la  coopération,  Xavier 
Guillemin,  qui  fut  secrétaire  de  la  Bourse  des  coopératives  socia- 
listes, l'a  définie  dans  les  termes  suivants  :  «  Le  principe  de  la 
coopérative  est  intéressant  en  ce  sens  qu'il  a  surtout  pour  but  de 
démontrer  que  l'amélioration  des  conditions  économiques  est 
dans  l'organisation  du  travail  systématisé  et  de  la  transformation 
du  principe  de  la  propriété  individuelle  en  propriété  collective, 
en  enlT'vant  aux  producteurs  tous  moyens  de  capitalisation  per- 
sonnelle, mais  en  leur  donnant  surtout  le  travail  rémunérateur, 
la  sécurité  du  lendemain  et  l'assurance  contre  toutes  les  vicissi- 
tudes de  l'existence  »  (2). 

A  coté  de  la  coopération  syndicaliste  ou  socialiste,  il  y  a  la 
coopération  bourgeoise,  neutre  ou  confessionnelle,  enfin  la  coo- 
pération jaune,  qui  est  mi-patronale,  mi-ouvrière,  avec  des  ten- 
dances anti-syndicalistes.  La  première  est  quelquefois  appelée: 
école  de  Saint-Claude  ou  d'Amiens  ;  la  seconde  :  école  de  Nîmes. 

(1)  Compte  rendu  du  /.Y«  Congrès  de  la  co.^pè ration  socialiste  (1912;, 
p.  15. 

(2)  Almanach  de  la  coopération  socialiste  pour  1910,  p.  198. Cf.  du  même 
auteur  :  Les  Syndicats  agricoles  et  la  coopération  {Humanité,  n°  du 
29  mars  19l0j. 


CIIAPITHE    l.     —    GÉMÎRALITÉS  691 

Avanl  la  fusion,  la  bourgeoise  el  la  c  jaune  »  ont  été  groupées  à 
l'Union  coopérative,  dile  Union  de  la  rue  Christine  (Paris). 
«  Nous  appelons  jaunes,  écrivait  un  rédacteur  du  Bulletin  de  la 
Bourse  des  Coopératives  socialistes,  M.  Marcel  Mauss,  les  Coopé- 
ratives patronales,  les  Coopératives  d'ouvriers  fondées  par  le 
patron,  subventionnées  par  lui,  destinées  à  atlachdr  l'ouvrier  à 
son  usine,  à  son  entreprise.  De  ce  nombre  sont  les  Coopératives 
du  P.  L.  M.,  ce  fleurondu  Comité  central  (de  l'Union  coopérative) 
et  les  Coopératives  de  l'Est,  qui  figurent  au  bilan  des  action- 
naires sous  la  rubrique  :  «  Institutions  patronales  ».  Nous  appe- 
lons jaunes,  ces  Coopératives  où  les  ventes  à  crédit  sont  payables 
àlusine,  où  l'exclusion  de  l'usine  entraîne  l'exclusion  de  la  so- 
ciété, où  les  conlre-maitres  et  le  maître  sont  maîtres,  où  le  patron 
possède  desactions,  la  plupart  des  actions  par  lui-même  et  par  ses 
jaunes. 

((  Est  bourgeoise,  toute  Coopérative  sans  solidarité  externe  ou 
interne,  qui  ne  l'ait  rien  pour  ses  membres,  sinon  de  leur  donner 
de  l'épicerie  et  de  leur  rendre  leurs  sous,  qui  ne  fait  rien  pour 
émanciper  le  prolétariat  (I).  » 

DitTérentes,  hostiles  même,  ces  diverses  formes  de  Coopé- 
ratives ont  toujours  cherché  à  se  grouper  fédérativement. 
Elle  s'attiraient  mutuellement,  "même  en  se  combatla.it.  On  a 
voulu  démontrer,  avec  quelque  succès,  semble-t-il,  mais  spécieu- 
sement, en  voulant  faire  une  preuve  trop  complète,  que 
toutes  ont,  à  leur  base,  les  mêmes  principes  fondamentaux. 
Toute  Coopérative,  bourgeoise  ou  jaune  d'étiquette,  qu'elle  le 
veuille  ou  non,  serait  un  organe  de  socialisation  de  la  production 
et  de  la  consommation  ;  exception  faite  pour  des  sociétés  capi- 
talistes s'intitulant  faussement  Coopérative,  c'est-à-dire,  aux 
termes  de  pacte  d'unité,  les  sociétés  «  qui  allouent  un  dividende 
au  capital-action,  en  sus  d'un  intérêt  limité  ou  qui  limitent  le 
nombre  de  voix  proportionnel  au  nombre  des  actionnaires,  ou  qui 
donnent  à  leurs  membres  un  nombre  des  actions,  ou  qui  ne  con- 
fèrent pas  la  souveraineté  à  l'assemblée  des  actionnaires  ».  Entre 
l'ex-Union  coopérative  de  la  rue  Christine  et  l'ancienne  Bourse  des 

(1)  Bulleùa  de  la  Bourse  des  Coopératives  socialistes,  n"  77,  noveinbre 
1905. 


692  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPERATIVES 

Cooppralives  socialistes,  il  y  aurait  toujours  eu  la  matière  d'une 
alliance  (]ui  ne  serait  pas  qu'administrative.  Picard  a  fait  cettedé- 
monstration  au  Congrès  de  Paris  (1912),  au  nom  de  l'Union  delà 
rue  Glirisline  :  cette  unité  de  tendances  résulterait  du  programme 
des  neutres  qui  vise  d'aborJ  et  principalement  à  l'abolition  du  pro- 
fit sous  toutes  ses  formes,  aussi  bien  du  profit  prélevé  sur  l'ouvrier 
par  le  patron,  par  le  moyen  de  la  plus-valup,  que  du  profit  prélevé 
sur  le  consommateur  par  l'intermédiaire.  »  Enfin  les  neutres  se 
rapprocli -raient  des  socialistes  en  se  refusant  à  distribuer  des  di- 
videndes aux  actionnaires  et  des  boni  au  capital,  «  les  ristournes 
et  dividendes  devant  être  distribués  aux  consommateurs  au  pro- 
rata de  If^ur  consommation  (t)  ». 

Hist  'nquement,  on  ne  peut  contester  qu'il  y  ait  tendance  à 
l'unilicaiitm  de  toutes  les  Coopératives  dans  un  sens  socialiste: 
cela  résulta  des  débats  et  des  décisions  du  Congrès  coopératif  de 
Hambouru  (l'JlO)  qui  a  modifié  les  statuts  de  l'Alliance  coopéra- 
tive internrilionale  fondée  en  1905.  Une  correspondance  du  jour- 
nal Z"  Temps  l'a  elle-même  fait  remarquer  :«  Les  principales 
modifications  apportées  à  la  constitution  coopérative  donnent 
une  intlii  ation  très  nette  de  l'évolution  de  coopératives  vers  les 
idées  soi  ialistes.  Si  ellçs  s'interdisent  encore  de  prendre  part  à  la 
lutte  des  (  Ias>e3,  elle  subissent  cependant  les  tendances  anticapi- 
lalistes  de  la  majorité  ouvrière  de  leurs  membres  (2  .  «Après 
Ch.  Gide,  et  dans  le  même  sens,  Picard  a  en  eifet,  observé  qu'en 
Suisse  et  en  Allemagne  les  Coopératives  neutres  sont  administrées 
par  des  soivalistes  (3). 

M.  Cil.  Gide  a  demandé  qu'«  aux  gigantesques  associations  de 
produi;leuis  qui  surgissent  de  toutes  parts  les  consommateurs 
opposass'iit  des  associations  plus  puissantes  encore  ».  Et  de 
l'évoluiion  de  ces  associations,  il  a  fait  le  tableau  suivant  :  a  Dans 
une  preimi-r'^  étape  victorieuse,  faire  la  conquête  de  l'industrie 
commercia  >^\  dans  une  seconde,  celle  de  l'industrie  manufactu- 
rière, dans  >ine  troisième  enfin,  celle  de   l'industrie  agricole,  tel 

(1)  Compte  rendu  du  IX^'  Congres  de  la  coopération  socialiste  fl912), 
p.  8. 

(2)  Temps,  n°  du  17  septembre  1910. 

(3)  Coitipte  rendu  du  /X«  Congrès  de  la  coop,;ration  socialiste,  ^.  d  ; 
cf.  p.  30. 


CHAPITRE    I.    —     GÉNÉRALITÉS  693 

doit  être  le  programme  de  la  coopération  par  tous  pays  (1)  ».  Na- 
turellement, à  la  suite  de  telles  afGrmations,  ce  théoricien  a  pu 
écrire — quoique  très  hostile  au  socialisme  —  que«  l'article  essen- 
tiel du  programme  socialiste,  à  savoir  la  socialisation  des  n  oyens 
de  production,  peut  être  accepté  par  le  coopératisme  (2)  ».  M.  de 
Boyve  a  confirmé  :  «  Nous  faisons  du  socialisme,  puisque  nous 
travaillons  à  la  transformation  du  système  compétitif  en  système 
coopératif,  en  vue  d'aboutir  à  la  suppression  du  salariat  »  (3). 

Ces  citations  sont  expressives  et  ne  trahissent  pas  leur  con- 
texte. 

Undesthéoricienset  praticienssocialistesles  plus  autorisés,  Henri 
Sellier, ancien  président duconseild'adminislralion delaRevendica- 
tion,  membre  du  cercle  des  coopérateurs  socialistes  dePuleaux(4), 
a  également  montré  l'identité  de  fond  des  deux  coopérations.  Eu- 
gène Fournière  est  arrivé  aux  mêmes  conclusions  (5),  enfin,  fait 
peut-être  encore  plus  significatif,  la  syndicaliste  Coopérative  de 
Saint-Claude  a  déposé  un  vœu  en  fav(>ur  de  l'unité  au  VU"  Congrès 
socialiste  (deuxième  session)  tenu  en  juillet  1910,  à  la  Bellevil- 
loise  (6). 

Ces  militants  ont  remarqué  que  le  comité  central  de  l'Union 
coopérative  a  fait  de  la  «  coopération  socialiste,  sans  en  accepter 
l'étiquette  »  ;  que  «  pour  les  socialistes,  comme  pour  les  neutres, 
le  but  de  la  coopération  est  l'élimination  du  profit  capita- 
liste »  ;  que  la  coopération  est  un  agent  d'  «  expropriation  gra- 
duelle »  des  capitalistes,  tout  au  moins  industriels  et  com- 
merçants. «  Au  profit  de  qui  s'établit  cette  évolution  sociale?  Au 
profit  de  la  classe  ouvrière.  Au  détriment  de  qui  ?  Au  détri- 
ment de  la  classe  capitaliste  et  parasitaire  ».  Et  Sellier,  partisan 
de  la  lutte  des  classes,  qui  est  rejetée  par  Ch.  Gide  et  de  Boyve, 
conclut  pour  toutes  les  sociétés  coopératives  :  «  Par  conséquent, 

(1)  La  Coopération    1900  ,  p.  91-92. 

(2)  Les  Sociétés  coopératives  de  consommation    (2^  éd.  1910  ,  p.  271-272. 

(3)  Coopérateurs,  Unissez-vous  (Emancipation,  n°  mars  1910). 

(4)  La  Revendication  adhérait  alors  à  l'Union  coopératiAe  et  à  la  B.  G.  S. 

(5)  E.  Fournière,  U Unité  coopérative  (1910). 

(6;  Compte  rendu,  p.  135.  Dans  le  même  sens,  voir  les  discours  de  Pois- 
son et  de  Héliès,  au  IX^  Congrès  de  la  coopération  socialiste.  Compte 
rendu,  p.  13  et  s. 


694  LIVRE    VI.     —    LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIYF.S 

qu'on  le  veuille  ou  non,  la  coopérative  est  un  organe  de  classe.  » 
Lebas  dira  plus  lard  :  «  du  moment  qu'on  fait  de  la  coopération, 
on  fait  par  cela  même  du  socialisme  (1)».  D'ailleurs  Ch.  Gide  a  dit 
formellement  qu'elle  est  ci  destinée  à  transformer  complètement 
et  même  à  éliminer  graduellement  le  salariat,  en  donnant  aux 
travailleurs  la  propriété  de  leurs  instruments  de  production,  et 
à  supprimer  les  intermédiaires,  y  compris  l'entrepreneur  (2)  ». 
Sans  doute,  mais  il  faut  néanmoins  remarquer,  avec  quelques 
membres  du  IX®  Congrès  coopératif,  que  toutes  ces  démonstrations 
seraient  inutiles  si  le  pacte  d'unité  avait  maintenu  dans  la  décla- 
ration commune,  expressément,  le  principe  ancien  de  la  lutte 
de  la  classe  (3). 

Des  divergences  tactiques  —  des  «  divergences  secondaires  ^)  a 
écrit  Ch.  Gide^  sép  raient  donc  les  deux  coopérations;  et  qu'ils  le 
voulussent  ou  non  les  coopérateurs  neutres  travaillaient,  avec 
les  socialistes,  mais  sans  le  savoir,  ni  le  vouloir,  d'une  façon 
plus  pacifique,  il  est  vrai,  à  accuser  entre  les  classes  l'antago- 
nisme économique  élevé  à  la  dignité  de  principe  par  les  socia- 
listes. La  coopération,  doctrine  et  pratique  nées  au  cœur  du  pro- 
létariat, c'est  à  servir  le  prolétariat  qu'elle  tendrait,  quelles  que 
soient  les  mains  qui  la  manient,  par  une  sorte  de  choc  en  retour, 
jusque  sous  les  efforts  de  ceux  qui  paraissaient  vouloir  la  réduire 
au  rôle  d'organe  de  conservation  et  d'union  des  classes.  Voilà 
pourquoi  le  Congrès  coopératif  socialiste  de  Calais  (1911) 
«donna  mandat  au  Comité  confédéral  de  la  coopération  socialiste 
d'entreren  pourparlers  avec  le  Comité  central  de  l'Union  coopéra- 
tive »  en  vue  d'une  fusion  sur  la  base  des  statuts  votés  à  Calais  (4). 

(1)  Compte  rendu  du  Ville  Congrès  de  la  Coopération  socialiste  (Calais, 
1911),  p.  43.  —  Dans  le  même  sens,  TARBonniEcu,  au  VIII«  Congrès  socia- 
liste (II*  cession,  1910j.  Compte  rendu,  p.  128  et  s. 

(2    La  Coopération,  p.  130. 

(3)  Compte-rendu,  p.  90  et  s...  En  sens  contraire,  v.  la  déclaration  de  la 
Fédération  des  Coopératives  du  Pas-de-Calais.  Compte  rendu,  p.  94. 

(4)  Compte-rendu,  p.  59  et  s. 


'CHAPITRE  II 


FORMATION    DES     COOPERATIVES 


A  la  clifTérence  de  ce  qui  se  passe  pour  les  Syndicats,  Bourses 
et  Fédérations,  la  formation  d'une  Coopérative  n'est  pas  soumise 
à  des  régies  ou  à  des  nécessités  précises  analogues  à  celles  qui 
découlent  du  métier.  Elle  naît  suivant  les  besoins  locaux,  soit 
])Our  remédier  aux  insuffisances  du  commerce  ou  à  la  cherté 
des  vivres,  soit  incidemment,  pour  fournir  à  des  ouvriers  ou  em- 
ployés congédiés  pour  faits  de  grève  des  emplois  leur  permettant 
de  ne  pas  quitter  le  pays,  soit  enfin  à  la  suite  d'une  grève  pen- 
dant laquelle  les  chômeurs  apprirent  à  ne  pas  compter  sur  le 
crédit  de  leurs  fournisseurs  ordinaires. 

Le  sens  de  la  solidarité,  la  qualité  de  salarié,  voilà  les  conditions 
nécessaires  pour  créer  un  Syndicat.  Pour  créer  une  Coopérative, 
il  faut  n  plus  des  capitaux;  sinon  des  capitaux  liquides,  du  crédit. 
Comme  le  fait  remarquer  une  brochure  de  propagande  coopéra- 
tive, cet  argent  doit  être  cherché  dans  la  classe  ouvrière,  parmi 
les  futurs  clients  de  la  Société.  «  Rien  ne  vaut  la  souscription  in- 
dividuelle de  tous  ceux  qui  veulent  bénéficier  de  la  Coopérative, 
en  tant  qu'achats.  Si  vous  n'avez  pas  de  souscripteurs  de  parts  so- 
ciales, vous  n'aurez  pas  de  consommateurs,  et,  sans  ces  derniers, 
la  Coopérative  ne  peut  pas  vivre.  La  première  besogne  des  créa- 
teurs d'une  Société  coopérative  est  donc  de  trouver  des  souscrip- 
teurs consommateurs  (l).  » 

La  Coopérative  doit  naître  par  la   coopération,    voilà   le    prin- 

(1)  Xavier  GmiLEmu,  L'organisation  coopérative  {i909),  p,  5. 


690  LIVRE    VI,    LES    SOCIÉTÉS    COOPERATIVES 

cipe.  Pour  réunir 'la  somme  nécessaire  à  la  création  de  la  Verrerie 
ouvrière  d'Albi,  il  fut  émis  parmi  les  Syndicats  des  lickels  de 
souscription  à  20  centimes  pour  une  somme  de  500.000  francs, 
lesquels  donnaient  droit  n^/tamment  de  participer  au  tirage  d'une 
loterie. 

L'argent  recueilli,  il  y  a  alors  à  organiser  le  magasin,  les  ser- 
vices d'achats  et  de  vente.  Des  réunions  préparatoires,  puis  une 
assemblée  générale  donnent  forme  et  vie  légale  à  tous  ces  ser- 
vices ;  et  c  est  elles  qui  élaborent,  tout  au  moins  votent  les  statuts. 
La  Fédération  des  Coopératives  et  le  M.  D.  G.  fournissent  tous 
renseignements  sur  ces  divers  points  d'ordre  commercial,  juri- 
dique ou  administratif  dont  les  principales  difficultés  sont  solu- 
tionnées par  des  modèles  de  statuts  et  de  règlements  (1). 

En  principe,  la  Société,  qu'elle  ait  en  vue  la  consommation  ou 
la  production,  reste  indéfiniment  ouverte  à  de  nouveaux  membres 
(adhérents  ou  actionnaires)  et  sa  durée  peut  être  fixée  à  99  ans, 
maximum  légal  (article  4  des  statuts  de  la  Fédération  natio- 
nale). 

De  même  qu'il  ne  doit  y  avoir  qu'un^Syndicatpar  métier  ou  in- 
dustrie dans  une  commune  (ville,  quartier,  région),  de  même  il  ne 
doit  y  avoir,  en  principe,  qu'une  Coopérative  tout  au  moins  par 
quartier,  par  commune.  Il  ne  s'agit  encore  que  d'une  tendance. 
Le  Congrès  coopératif  de  Troyes  :i907)  «invita  les  militants,  là 
où  il  existe  plusieurs  Coopératives  adhérentes  à  la  B.  S,  C,  à  les 
fusionner,  afin  de  concentrer  dans  une  grande  Société  les  intérêts 
généraux  du  prolétariat  local  ». 

L'application  de  la  règle  est  conseillée  plutôt  qu'imposée,  ainsi 
que  cela  a  eu  lieu  au  début  pour  les  Syndicats,  par  les  premiers 
statuts  de  la  C.  G.  T.  (Limoges,  1895)  ;  mais  il  faut  cependant  re- 
marquer qu'elle  tend  à  devenir  rigoureusement  obligatoire  (2). 

Pour  obvier  aux  inconvénients  de  la  centralisation,  les  Sociétés 

(1)  On  trouvera  des  «  conseils  pratiques  »  pour  l'organisation  d'une  Coo- 
pérative, dans  l'Ahnanach  de  la  Coopération  française  et  suisse  pour 
iPiP,  p.  46. 

'2;  Le  Congrès  coopératif  de  Calais  (1911),  appliquant  largement  la  règle, 
accorda  un  délai  de  deux  ans  à  la  «  Montmartroise  »  pour  fusionner  avec 
la  «  Prolétarienne  »  dans  le  XYIII^  arrondissement,  à  Paris  {Compte  rendu, 
p.  69). 


CHAPITRE    11.    —    FORMATION    DES    COOPERATIVES  G97 

ont  le  droit  (dont  elles  usent)  d'ouviir  des  succursales:  ainsi  à 
Paris,  la  Bellevilloise  a  neuf  succursales,  l'Egalilaire  quatre  ;  en 
province,  l'Union  de  Limoges,  douze. 

a)  Adhésions. 

«  Il  est  nécessaire,  déclare  le  pacte  d'unité,  que  chaque  con- 
sommateur adhère  à  une  Société  de  consommation...  »  En  prin- 
cipe, tout  consommateur  est  admis,  quelles  que  soient  ses  opi- 
nions :  avant  l'unité,  ne  pouvaient  adhérer  à  la  Confédération  des 
Coopératives  socialistes  que  les  Sociétés  pouvant  justifier  du  ver- 
sement de  0,10  par  membre  et  par  an  à  la  propagande  socialiste 
(art,  2,2°).  Chaque  Société  restera  désormais  maîtresse  de  sa  doc- 
trine, sous  la  seule  réserve  que  «  ne  pourront  être  admises  les 
Sociétés  qui  imposent  à  leurs  membres  Fadhésion  à  une  organisa- 
tion politique  ou  confessionnelle  (1)  ». 

Ne  seront  pas  considérés,  au  moins  provisoirement,  comme 
«  organisation  politiques  »  les  Svndicats  2).  Resteront  donc  li- 
cites les  Sociétés  qui  n'accepteront  que  des  ouvriers  ou  employés 
confédérés  conformément  à  la  règle  admise,  aux  débuts,  jusqu'à 
la  veille  des  congrès  unitaires,  par  l'Union  d'Amiens  et  par  la  Fa- 
mille du  XV  arrondissement,  à  Paris. 

En  fait,  dans  la  plupart  de  ces  groupements,  il  suffit  au  can- 
didat d'être  présenté  par  deux  membres. 

L'admission  est  prononcée  par  le  conseil  d'administration  : 
ainsi  en  décident  notamment  les  anciens  statuts-modèles  de  la 
Confédération  coopérative. 

Les  syndiqués,  de  même  que  les  adhérents  à  Tlnternationale 
ouvrière,  avaient  un  privilège  avant  l'unité  (il  ne  sera  sans  doute 
pas  supprimé)  :  celui  d'être  admis,  sans  parrainage  ;  mais  pour 
eux,  comme  pour  les  syndiqués  (sauf  exception,  par  exemple,  à 
l'Union  d'Amiens)  une  décision  du  conseil  est  cependant  néces- 
saire. 

Dans  les  Coopératives  de  production    la   règle  es^t  plus  sévère. 

(1  Un  délai  de  cinq  ans  a  été  accordé  aux  Sociétés  adliérentes  à  l'Unité 
pour  modifier  leur  statut  intérieur  dans  ce  sens  (L'Action  coopérative, 
n"  du  ler  janvier  1913). 

(2  Sur  cette  «  entorse  aux  principes  »,  voir  Compte  rendu  du  XI«  Con- 
grès de  la  Coopération  socialiste  ;1912),  p.  58  et  s.  (Poisson;  ;  p.  68  et  s. 
(Sellier);  p.  90  (Boudios  . 


698  LIVRE  VI.    —    LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES 

«  Pour  que  ne  pénètrent  point  parmi  les  associés,  lit-on  dans  la 
réglementation  intérieure  de  l'Emancipatrice,  imprimerie  com- 
muniste^parisienne,  de  mauvais  éléments,  ni  surtout  des  indi- 
vidus voulant  fausser  le  but  de  leur  entreprise,  les  travailleurs 
associés  exigent  de  fout  camarade  un  stage  d'un  an  ;  pendant  ce 
laps  de  temps.  le  camarade  pourra  oublier  tout  ce  qui  lui  pro- 
vient du  monde  actuel  de  production  ou  d'exploilation  capita- 
listes. » 

Les  Français  et  les  étrangers  sont  admis  sans  distinction, comme 
dans  les  Syndicats;  et  il  n'est  institué  aucune  différence  à  raison 
du  sexe,  du  mariage  ou  de  l'âge  des  adhérents.  Sur  ce  point  ce 
sont  les  principes  syndicalistes  qui  font  également  loi.  Ainsi  à  la 
Prolétarienne  du  XYlIl"^  arrondissement  (Paris),  la  compagne 
d'un  coopérateur  décédé  a  les  mêmes  droits  à  la  solidarité  que  la 
femme  légitime  :  et  elle  ne  fait  pas  davantage  de  distinctions 
entre  enfants  légitimes  et  naturels  (  l).  C'est  la  règle  qui  tend  de 
plus  en  plus  à  être  admise. 

C'est  de  la  femme  que  dépend  le  succès  des  Coopératives  de 
consommation  ;  c'est  pourquoi  les  plus  grands  efTorts  sont  faits 
pour  l'attirer.  Une  association  a  même  été  fondée  pour  coor- 
donner ces  efforts,  sous  le  nom  de  Ligue  des  femmes  coopératrices. 
Aux  termes  de  l'article  II  des  statuts,  elle  a  «  pour  but  de  faire 
delà  propagande  pour  développer  la  coopération  socialiste  et 
l'éducation  sociale  de  la  femme.  Cette  propagande  se  fera  par  des 
réunions,  conférences,  brochures,  affiches,  fêtes,  etc.  La  Ligue 
étudiera  en  outre  les  moyens  de  faire  entrer  les  femmes  dans  les 
conseils  d'administration  des  Sociétés  coopératives,  d'éduquer  et 
de  former  les  répartilrices,  d'établir  des  surveillances  féminines 
dans  toute  la  partie  commerciale  qui  la  concerne.  Enfin  la  Ligue 
des  Femmes  s'occupera  aussi  de  toute  la  partie  éducative  et  no- 
tamment des  Groupes  de  Pupilles.  Sa  propagande,  par  chacune 
de  ses  adhérentes,  devra  être  permanente  et  active.  Elle  s'exercera 
sans  cesse  dans  le  milieu  social  de  chacune  (2)  ». 

(1)  Sous  la  Commune,  les  pensions  attribuées  aux  fédérés  blessés  étaient 
réversibles  à  la  femme  légitime  ou  non,  à  l'enfant  reconnu  ou  non,  en  cas 
de  décès. 

(2,  Bulletin  de  la  Bourse  des  coopératives  socialistes,  n°  mars  1910. 


CHAPITRE    11. FORMATION    DES    COOPERATIVES  099 

Dans  le  même  ordre  d'idées,  il  y  a  lieu  de  signaler  la  créatiorj 
de  groupes  de  pupilles  par  de  nombreuses  Coopératives  (1). 

La  demande  d'affiliation  ne  comporte  pas  seulement  une  adhé- 
sion aux  statuts,  mais  encore  la  souscription  soit  d'une  cotisation, 
soit  d'une  part  sociale  ou  d'une  partie  de  part  sociale.  Cette  part, 
généralement  fixée  à  50  francs,  qui  quelquefois  monte  à  100  francs 
(comme  à  la  Bellevilloise,  par  exemple},  est,  à  l'ordinaire,  versée 
soit  par  fractions  périodiques,  soit  par  retenues  faites  sur  les 
trop-perrus.  Le  cotisant  n'est  qu'un  adhérent  ;  seul  le  proprié- 
taire d'une  part,  dont  un  dixième  au  moins  aura  été  versé,  est 
sociétaire. 

Les  parts  sont  nominatives  et  indivisibles  et  le  même  socié- 
taire, s'il  peut  en  posséder  plus  d'une  (2),  n'a  cependant  droit 
qu'à  une  voix  dans  les  assemblées.  Elles  ne  donnent  ouverture  à 
aucun  dividende,  mais  seulement  à  un  «  intérêt  limité  »  (art.  4, 
des  statuts).  En  principe,  l'action  devrait  être  gratuite,  conformé- 
ment aux  règles  doctrinales  :  ainsi  Proudhon  avait  proscrit  lin- 
térêl  dans  sa  Banque  du  Peuple.  Des  raisons  pratiques  ont  fait 
cette  exception  :  pour  attirer  «  la  part  d'épargne  de  la  masse  des 
salariés  »,  il  a  paru  «  nécessaire  de  lai  payer  un  intérêt  au  moins 
égal  à  celui  accordé  par  les  sociétés  capitalistes  (3)  >). 

La  valeur  de  l'action  est  fixe,  à  la  différence  de  celle  des  titres 
capitalistes  (4). 

Limitation  de  l'intérêt  (5),  fixité  de  la  valeur  du  capital  versé, 
proscription  du  dividende,  voilà  les  trois  différences,  fort  impor- 
tantes, qui  distinguent  une  action  coopérative  d'une  action  finan- 
cière ordinaire. 

1)  V.  un  article  sur  les  Pupilles,  dans  YHuinanité,  n"  du  25  novembre 
1909. 

2)  Le  Congrès  unitaire  de  Tours  1912)  rejeta  une  proposition  de  Delmas 
tendant  à  fixer  à  cinq  le  nombre  maximum  d'actions  que  pourrait  posséder 
chaque  coopérateur  {L'Action  coopérative,  n»  du  ler  janvier  1913). 

(3)  Rapport  de  la  B.  G.  S.  au  Congrès  ;de  Calais  sur  »  l'utilisation  de 
l'épargne  dans  la  Coopération»,  Compte  rendu,  p.  123. 

(4)  Au  Congrès  unitaire  de  Tours  1912),  la  Fédération  des  Coopératives 
de  l'Est  demanda  que  le  taux  de  l'intérêt  fût  limité  à  40  0  au  maximum  ; 
la  Prolétarienne  (Paris),  proposa  l'interdiclion  complète  de  l'intérêt  :  les 
deux  motions  furent  rejetées  [U Action  coopérative,  n"  du  1^''  janvier 
1913). 

(5)  A  la  Coopérative  de  Rochdale  l'intérêt  est  fixé  à  4  0, 0. 


700  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPERATIVES 

Si  un  sociétaire  se  trouve  propriétaire  de  plus  d'une  part  par 
décès^  donation),  il  doit,  en  principe,  soit  en  demander  le  rem- 
boursement à  la  Société,  soit  consentir  à  un  transfert  (1). 

b)  Exclusion. 

L'exclusion  des  adhérents  ou  sociétaires  est  prononcée  par  l'as- 
semblée générale  :  par  un  vote  représentant  plus  du  tiers  des 
membres  présents,  décide  l'Emancipatrice.  Elle  peut  également 
être  prononcée,  au  moins  à  titre  provisoire,  en  cas  de  motifs 
graves,  par  le  conseil  d'administration.  Dans  ce  cas,  le  prix  no- 
minal de  sa  part  est  remboursé  à  l'exclu,  sous  déduction  des 
pertes  et  sans  qu'il  puisse  faire  valoir  aucun  droit  sur  le  fonds  de 
réserve. 

Les  trois  motifs  d'exclusion  communément  prévus  sont  les  sui- 
vants :  ne  pas  faire  d'achats  à  la  Coopérative  pendant  une  cer- 
taine période  (en  principe,  les  paiements  sont  au  comptant,  con- 
formément au  principe  rochdalien),  l'impolitesse  à  l'égard  des 
employf!s,  les  actes  de  nature  à  troubler  la  solidarité  entre  coopé- 
rateurs. 

c)  Orgmiisalioii  inlérieiire. 

Le  mécanisme  administratif  de  chaque  Société  coopérative 
comprend  normalement  trois  rouages  :  l'assemblée  générale,  le 
conseil  d'administration,  la  commission  de  contrôle  ;  souvent  un 
quatrième  :  le  gérant. 

1)  L'assemblée  générale 

L'assemblée  générale  est  théoriquement  le  rouage  central  : 
c'est  d'elle  que  vient  l'impulsion.  En  principe,  il  y  a  une  as- 
semblée générale  par  an  (La  Prolétarienne,  de  Soissons,  L'Union 
ouvrière,  deFloing^ La  Ménagère,  de  Monthermé),  le  plus  souvent 
une  fois  par  semestre  (L'.4î<rore  sociale,  d'Oyonnax,  la  Bressane, 
de  Bourg,  la  Fraternelle,  de  Saint-Quentin,  V Avenir,  du  Haut- 
Montreuil,  les  Persévérants,  de  Saint-Denis,  Wihiion,  d'Amiens), 

(1)  L'Union  coopérative  de  la  rue  Christine  ne  payait  un  intérêt  qu'aux 
actions  prises  au  dessus  du  minimum  statutaire  d'actions. 

A  Rochdale,  cliaque  sociétaire  doit  possédei'  cinq  actions  de  vingt-cinq 
francs  chacune  ;  et  le  maximum  est  fixé  à  deux  cent  quarante  actions. 


CHAPITRE    11.    —    FORMATION   DES    COOPERATIVES  701 

très  rarement  à  des  dales  plus  fréquen les  :    à  Rochdale,   tous  les 
trimestres. 

Convoquée,  conformément  aux  formalités  légales,  par  le  cou» 
seil  d'administration,  elle  est  valablement  constituée  lorsque  les 
sociétaires  présents  forment  le  quart  du  capital  social,  sauf  lors- 
qu'il doit  y  avoir  vole  sur  la  modification  aux  statuts,  dissolution 
de  la  Société,  augmentation  du  capital  social. 

Elle  nomme  son  bureau. 

L'ordre  du  jour  est  établi  par  le  conseil  d'administration. 

Les  votes  ont  lieu,  en  général,  à  mains  levées.  C'est  un  prin- 
cipe (en  France  aussi  bien  qu'en  Angleterre)  1\  que  chaque  so- 
ciétaire n'a  qu'une  voix,  même  si  les  statuts  l'autorisent  â  possé- 
der plus  d'une  action  (art.  4  des  statuts.) 

A  la  Verrerie  ouvrière  (qui  n'est  pas,  au  sens  propre,  une  Coopé- 
rative, mais  s'en  rapproche)  (2),  chaque  sociétaire  a  un  nombre 
de  voix  qui  varie  avec  le  nombre  d'actions  qu'il  possède  :  De  1  à 
2  actions  :  une  voix  ;  de  3  à  6  actions  :  deux  voix  :  de  7  à  14  ac- 
tions :  trois  voix  ;  de  iîj  à  30  actions  :  quatre  voix;  de  31  à  62 
actions  :  cinq  voix  ;  de  63  à  126  actions  :  six  voix  ;  de  127  à  254 
actions  :  sept  voix  ;  de  253  à  510  actions  :  huit  voix  ;  de  511  à 
999  actions  :  neuf  voix  ;  de  1.777  actions  et  au-dessus  :  dix  voix. 
Ce  n'est  qu'en  ypparence  que  cette  règle  a  un  caractère  individua- 
liste, car  à  la  Verrerie  ouvrière,  ce  sont  des  organisations  ou- 
vrières qui  sont  propriétaires  des  actions  (3). 

L'article  43  des  modèles  de  statuts  de  l'ancienne  B.  C.  S.  déter- 
minait dans  les  termes  suivants  les  attributions  de  l'assemblée  gé- 
nérale :  «  1  "  L'assemblée  générale  ordinaire  entend  les  rapports 
des  administrateurs  et  de  la  commission  de  surveillance  sur  la 
situation  de  la  Société,  sur  le  bilan  et  sur  les  comptes  ;  2"  elle 
discute  et,  s'il  y  a  lieu,  approuve  les  comptes;  3"^  elle  autorise 
tout  emprunt  avec  ou  sans  hypothèques  ou  tout  placement  de 

(1  C'est  ua  des  principes  de  l'Ecole  de  Rochdale,  initiatrice  du  mouve- 
meut  coopératif. 

(2)  Le  fondateur  de  la  Fédération  des  Bourses  du  travail,  Pelloutier,  est 
un  des  fondateurs  de  la  Verrerie.  V.  E.  Alibert,  La  Verrerie  ouvrière 
d'Albi  [Mouvement  socialiste,  1899,  n»  19). 

(3)  La  Verrerie  était  adhérente  à  la  Confédération  des  Coopératives  socia- 
listes. Elle  a  pris  part  au  Congrès  de  Calais  (1911). 


702  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTKS    COOPERATIVES 

fonds,  en  fixe  les  conditions  ;  4°  elle  nomme  les  administrateurs 
à  remplacer  et  les  commissaires  de  surveillance  pour  l'exercice 
suivant. 

((  Elle  délibère  et  statue  souverainement  sur  toutes  questions 
qui  ne  sont  pas  du  ressort  du  conseil  et  lui  confie  tous  les  pou- 
vsirs  suj)plémenlaires  qui  seraient  reconnus  utiles.  » 

Aux  ternies  de  l'article  4  des  statuts  unitaires,  ne  peuvent  être 
admises  à  la  Fédération  nationale  les  Sociétés  «  qui  ne  confèrent 
pas  la  souveraineté  à  l'assemblée  des  sociétaires.  » 

11  appartient  au  Comité  confédéral  et,  en  appel,  au  Congrès,  de 
décider  si  telle  Société  donne  ou  non  la  «  souveraineté,  au  sens  le 
plus  large,  à  ses  actionnaires,  conformément  à  celle  règle  volée  en 
conformité  d'une  proposition  insérée  dans  le  pacte  d'unité. 


2)  Le  conseil  d'administration 

Dans  les  conditions  déterminées  par  l'assemblée  générale,  il  a 
tous  les  pouvoirs  d'achat,  vente  et  gestion  commerciales.  «  Il  pour- 
voit, dit  l'art.  30  des  modèles  de  statuts,  à  l'établissement,  à  l'amé- 
nagement et  à  l'approvisionnement  des  magasins  sociaux,  à  la 
préparation,  selon  les  procédés  qui  paraissent  les  plus  conve- 
nables, des  denrées  et  marchandises  destinées  à  la  répartition,  il 
règle  le  mode,  les  conditions  et  le  prix  de  répartition  de  chaque 
objet.  Il  peut  traiter,  transiger,  donner  tous  désistement,  main- 
levée avec  ou  sans  puemenl  et  accepter  fous  legs  ou  toutes  do- 
nations qui  pourront  être  faits  à  la  Société.  Il  convoque  l'assem- 
blée générale,  arrête  les  comptes  à  lui  soumettre  et  propose,  s'il 
y  a  lieu,  la  répartition  des  trop-perçus.  Il  représente  la  société 
en  justice,  tant  en  demandant  qu'en  défendant.  » 

Le  Conseil  nomme  et  révoque  les  employés. 

Il  suspend  ses  membres  qui  nuiraient  moralement  ou  maté- 
riellement à  la  Société. 

Les  fonctions  d'administrateur  sont,  en  principe,  gratuites.  A  la 
Bellevilloise,  les  administrateurs  reçoivent  des  jetons  de  présence 
dont  le  taux  est  fixé  à  3  0/0  des  recettes  jusqu'à  un  chiffre 
d'affaires  de  60.000  francs  par  semaine. 


CHAPITRE    II.    FORMATION    DES    COOPERATIVES  703 

Aux  termes  d'une  décision  du  Congrès  confédéral  d'Amiens 
(1906)  les  Conseils  d'administration  devraient  être  composés  de 
membres  élus  par  l'assemblée  générale  parmi  les  sociétaires  pro- 
priétaires, d'une  part,  et,  d'autre  part,  de  délégués  des  Syndicats 
groupés  à  la  Bourse  locale  du  travail,  enBn  de  délégués  des  em- 
ployés. Ce  système  est  admis  très  exceptionnel lement  :  par  les 
Coopératives  de  consommation  de  Saint-Claude,  de  Mon  tataire,  d'An- 
gers, d'Amiens,  de  Cherbourg,  d'OuUins.  «  Composé  de  cette  façon, 
avait-il  étédit  au  Congrès  confédéral  d'Amiens,  un  Conseil  ne  peut 
administrer  arbitrairement,  chacun  ayant  à  répondre  de  ses  actes 
devant  son  Syndicat  (l).  » 

De  nombreuses  Sociétés  exigent  que  les  administrateurs,  choisis 
parmi  les  sociétaires  ou  employés,  soient  syndiqués  confédérés, 
tout  au  moins  choisis  parmi  les  adhérents  de  cercles  d'études 
ayant  pour  objet  la  suppression  du  salariat. 

Voici  comment  il  est  procédé  à  l'Union  d'Amiens.  Ce  sont  les 
Syndicats  groupés  à  l'Union  locale  de  Syndicats  qui  désignent  les 
administrateurs,  ainsi  que  les  contremaîtres,  mais  ces  désigna- 
tions doivent  être  ratifiées  par  l'assemblée  générale  de  la  Coopé- 
rative. Une  préférence  est  accordée  au  Syndicat  des  employés  qui 
désigne  trois  délégués,  «  parce  que,  dit  une  notice,  plus  d'apti- 
tudes co'ntnerciales  »  (2). 

En  principe,  les  administrateurs  sont  élus  ou  délégués  pour  un 
an,  le  minimum  légal  étant  de  six  ans,  mais  de  nombreuses  socié- 
tés les  renouvellent  tous  les  ans  pour  habituer  tous  les  ouvriers, 
pensent  quelques  militants,  à  faire  œuvre  administrative  :  cette 
mesure,  d'autres  militants,  tels  Xavier  Guillemin,  pensent  que  si 
elle  est  «  démocratique  »,  elle  a  l'inconvénient  de  faire  des 
chambres  coopératives  un  champ  d'expérience,  ce  qui  a  pour  effet 
de  l'empêcher  de  prospérer.  A  l'Emancipatrice,  ils  sont  nommés 
pour    deux   ans,    à  la  Verrerie   ouvrière    d'AIbi   et  à  la    Paix 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  43  ;  cf.  Latapie.  Les  Coopératives 
{Le  Socialiste,  iy05,  n»  138.  p.  87  et  suiv.l. 

(2)  a  Dans  chaque  Coopéralive  (belge,  il  y  a  deux  employés  attachés  au 
comité  exécutif  ;  ils  ont  droit  de  vote  au  Conseil,  et  nous  ne  craignons 
rien,  puisque  ce  sont  des  camarades  que  nous  avons  choisis  parmi  nous.  » 
Léonard,  député  de  Charleroi  au  Congi'ès  coopératif  de  1900,  Compte 
rendu,  p.  182. 


704  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPERATIVES 

de  Roubaix,  pour  trois  ans,  à  la  Maison  du  Peuple  de  Bordeaux, 
pour  un  an,  à  la  Bellevilloise,  pour  dix-huit  mois  renouvelables 
par  liers  tous  les  six  mois.  Celle  dernière  société  adnnet  la  réégi- 
bilité.  mais  en  fait  aucun  administrateur  sortant  ne  se  repré- 
sente immédiatement  pour  une  nouvelle  période.  Grâce  à  cet 
usage,  il  y  a  conciliation  entre  hs  deux  systèmes,  l'un  qui  exagère 
la  permanence,  l'autre  la  mobilité  des  conseils  administratifs  (1). 

La  Bellevilloise,  la  Revendication  de  Puleaux,  d'autres  Coo- 
pératives encore  ont  perfectionné  ce  système  administratif  par 
l'institution  de  «  Cercle  de  coopérateurs  ». 

Le  Cercle  désigne  souvent  (dans  la  région  parisienne,  par 
exemple;  les  administrateurs  et  contrôleurs,  ainsi  que  les  membres 
de  diverses  commissions  techniques  :  l'assemblée  générale  (2)  ra- 
tifie ensuite  ces  désignations. 

Au  Congrès  de  Calais,  Delmas  a  appelé  les  Cercles  a  les  mo- 
teurs moraux  des  sociétés  (3)  ». 

((  Cette  organisation,  d'après  les  renseignements  fournis  par  une 
feuille  de  propagande,  se  recrute  parmi  les  ouvriers,  salariés,  syn- 
diqués, ou  pour  ceux  qui  ne  pouvant  être  syndiqués,  appartien- 
nent à  un  groupe  d'études  sociales  ayant  pour  but  la  suppression 
de  l'exploitation  capitaliste  et  la  transformation  de  la  propriété 
individuelle  en  propriété  collective.  Toutes  les  questions  d'ordre 
général  sont  étudiées  dans  le  Cercle  el  les  décisions  (4)  qui  y  sont 

(1)  A  Rochdale,  les  statuts  prévoient  l'élection  d'un  président,  d'un  tré- 
sorier et  d'un  secrétaire  tous  les  trimestres.  Il  y  a  trois  administrateurs 
et  cinq  directeurs. 

(2)  Compte  rendu,  p.  53. 

(3;  Humanité,  n°  du  30  mars  1910  (art.  de  Poisson)  et  du  3  avril  1913. 

(4  Le  Conseil  de  la  Fédération  des  Coopératives  de  la  région  parisienne 
a  défini  dans  les  termes  suivants  le  rôle  de  ces  cercles  : 

«  Les  cercles  remplissent,  au  point  de  A'ue  de  la  coopération,  le  même 
office  que  les  groupes  au  point  de  vue  politique,  se  réunissant  une  ou 
deux  fois  par  mois  avec  une  commission  administrative  préparant  le  tra- 
vail. Le  rôle  des  cercles  de  coopérateurs  peut  se  diviser  en  trois  parties: 
i°  l'éducation  coopérative  ;  2°  l'éducation  administrative  ;  3°  la  fondation 
et  l'organisation  d'œuvres  d'éducation  et  de  solidarité  sociales. 

Le  cercle  des  coopérateurs  ne  devra  jamais  perdre  de  vue  que  l'idéal 
coopératif  consiste  en  la  réunion  entre  les  mains  des  consommateurs,  par- 
ticulièrement des  travailleurs  qui  y  sont  intéressés,  des  moyens  d'échange 
et  d'organiser  la  production  par  les  consommateurs  eux-mêmes.  Le  cercle 
doit,  cojiséquemment,  étudier  sous  toutes  ses  faces  le  problème  de  l'échange 


CHAPITRE    IL    —    FORMATION    DES    COOPERATIVES  70o 

prises  sont  transmises  au    conseil   d'administralion  qui    les  cnor- 
donne  et  les  met  en  pratique  ».  C'est  le  Conseil  des  Anciens  (1). 


et  de  la  production,  connaître  le  fonctionnement  des  organismes  qui  sont 
"cliargés  de  les  mettre  en  pratique  et  qui  peuvent  être  considérés  comme  les 
bases  de  la  société  de  demain.  C'ast  aussi  son  devoir  de  propager  les  prin- 
cipesdela  coopération  parmi  tousles  travailleurs,  au  milieu  desquels  il  existe, 
que  l'ignorance  seule  peut  retenir  en  dehors  des  sociétés  coopératives. 

L'éducation  admiolstrative  ne  pouvant  être  obtenue  que  par  la  pratique 
des  affaires,  le  cercle  devra  donner  à  tous  les  camarades  la  possibilité 
d'acquérir  l'expérience  nécessaire  en  les  déléguant  dans  les  commissions 
statutaires,  en  les  conseillant,  en  les  soutenant  dans  les  conflits  inévi- 
tables dans  les  assemblées  générales.  Mais,  en  retour,  chaque  camarade 
doit  se  souvenir  qu'il  est  responsable  de  ses  actes  devant  le  cercle  et  doit 
s'incliner  devant  les  décisions  prises,  car  s'il  est  permis  à  chacun  d'avoir 
une  conception  spéciale  des  choses,  lorsqu'il  s'agit  de  la  mise  en  pratique, 
l'avis  général  doit  prévaloir.  Cette  discipline  morale  est  absolument  néces- 
saire et  l'e.xpérience  prouve  que  c'est  dans  les  sociétés  où  l'on  en  a  le  plus 
tenu  compte  que  les  résultats  ont  été  les  meilleurs. 

C'est  également  devant  le  cercle  que  devront  être  portés  tous  les  con- 
flits intéressant  la  Société,  c'est  lui  qui  doit  pousser  la  direction  dans  les 
grandes  lignes,  sans  cependant  trop  diminuer  l'initiative  des  commissions. 

En  ce  qui  concerne  les  œuvres  d'éducation  (pupilles,  chorales,  groupes 
artistiques,  etc.),  il  est  incontestable  que  le  rôle  du  cercle  est  de  s'occuper 
de  leur  fondation  et  de  leur  gestion,  mais  cette  question  ayant  été  déjà 
résolue  par  la  Fédération,  nous  n'en  parlerons  que  pour  mémoire,  chacun 
étant  bien  convaincu  que  c'est  par  l'éducation  de  l'enfant  que  nous  pour- 
rons réaliser  notre  idéal  d'émancipation  sociale. 

Mais  comme  le  résultat  de  la  coopération  socialiste  est  de  créer  dans 
toutes  les  sociétés  un  milieu  social  nouveau,  nous  devons  y  développer 
toutes  les  œuvres  de  mutualité  et  de  solidarité,  afin  que  ceux  qui  sont  des 
nôtres  trouvent  un  appui,  un  réconfort  contre  toutes  les  vicissitudes  de 
l'existence  ouvrière.  Là,  le  champ  d'expériences  et  de  réalisations  est  im- 
mense et  peut  permettre  à  tous  les  membres  du  cercle  d'apporter  leur 
collaboration,  quelles  que  soient  leurs  aptitudes. 

Le  programme  d'action  que  nous  venons  d'indiquer  est  déjà  immense, 
cependant  ce  n'est  rien,  car  c'est  la  vie  entière  qui  peut  être  englobée 
dans  la  coopération. 

Quant  au  recrutement  des  membres  du  cercle,  il  nous  semble  qu'ils  ne 
doivent  être  acceptés  qu'autant  qu'ils  donnent  toutes  garanties  à  l'orga- 
nisation. Dans  la  plupart  des  cercles  de  la  région  parisienne  on  exige  que 
les  adhérents  soient  syndiqués  ou  qu'ils  appartiennent  au  Parti  socialiste  ; 
mais  les  milieux  coopératifs  sont  tellement  variés,  que  nous  ne  voulons 
pas  indiquer  de  règles  trop  absolues,  laissant  aux  militants  de  chaque 
Société  le  soin  de  fixer  les  conditions  d'admission  suivant  le  milieu  dans 
lequel  ils  se  trouvent.  »  [Revue  nocialiste,  1910,  n°  304).  Cf.  Poisson, 
A  propos  des  cercles  syndicalistes    Humanité,  n°du  30  mars  1912). 

(i)  Compte  rendu,  p.  52  et  s.  (1912j. 

Maxime  Leroy  45 


70(1  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES 

En  principe,  il  ne  doit  exister  qu'un  Cercle  par  Coopérative  : 
deux  ((  cercles  syndicalistes  »  furent  rejelés  par  la  Fédération  de 
la  Seine  pour  canse  de  superfétation  (avril  19l2j. 

Le  Congrès  coopératif  de  Calais  (I9M)  essaya  de  diminuer, 
djns  une  mesure  appréciable,  les  prérogatives  de  ces  Cercles  en 
leur  enlevant  le  droit  d'envoyer  des  délégués  particuliers  dans  les 
Congrès  (1  ■  ;  mais  ce  vote  ayant  causé  un  grand  mécontentement, 
lecomité  confédéral  décida,  «  conformément  à  l'esprit  deceltedé- 
cisiou  »,  que  les  cercles  «  couiinueraient  à  figurer  sur  les  con- 
trôles de  la  Confédération  et  auraient  voix  consultative  dans  ses 
délibérations  ». 

Ils  n'ont  que  voix  consultative  dans  les  Congrès  (art.  18). 

Le  nombre  des  aduiinislrateurs  est  variable  :  9  à  la  Verrerie  ou- 
vrière et  à  la  Ruche  S 'Janaise,  7  à  i'Emancipatrice,  18  à  la 
Bellevilloise,  21  dans  le  projet  de  Coopérative  de  l'usine  et  des 
champs  de  Lyon,  .32  à  l'Union  dWmiens,  21  à  la  Maison  du 
Peuple,  de  Bordeaux,  15  à  la  Cordonnerie  ouvrière,  de  Paris,  et  à 
la  Paix,  de  Roubaix. 

Le  Conseil  se  réunit  :  tous  les  moi^,  à  l'Avant-garde  du  pro- 
grès, de  Rocroi,  à  l'L'nion,  de  Tromelennes;  toutes  les  semaines, 
à  la  Prévoyante,  de  Sorendal.  à  La  Famille,  de  Sevrésy,  à  La  La- 
borieuse, de  Froyes,  à  l'Avenir,  du  Haut  Montreuil,  à  l'Avenir  so- 
cial, de  Saint-Denis  ;  deux  fois  par  semaine  à  La  Bellevilloise,  a 
l'Egalitaire  du  X'=  arrondissement  (Paris)  ;  tous  les  15  jours  à  la 
Maison  du  Peuple,  de  Mohon,  à  La  Mortaise,  à  la  Fraternelle 
du  XVIIP  arrondissement  (Paris),  à  la  Syndicale,  de  Vincennes  ; 
au  moins  tous  les  trois  mois  à  la  Verrerie  ouvrière. 

Dans  certaines  Société-,  le  conseil  se  réunit  par  s[)écialités  à 
des  dates  différentes  :  la  boulangerie,  tel  jour,  les  tissus,  tel  jour, 
l'épicerie,  tel  autre  jour.  Ce  système  est  admis,  par  exemple,  par 
les  coopéraleurs  de  Sainte-Savine. 

Les  incompatibilités  suivantes  sont  admises,  en  général,  entre 
les  fonctions  d'administrateur  et   les  situations   suivantes  :   être 


1)  Humanité,  n"  du  24  janvier  1912  (La  kédération  parisienne  a  décidé 
que  les  Sociétés  adhérentes  auraient  voix  délibératives  à  ses  assemblées). 


CHAPITRE    11.    FOKMATION     DES    COOPERATIVES  7l)7 

commerçant,  èlre  proclie  parent  ou   allié  des  employés,    n'avuir 
pas  consommé  un  certain  minimum  à  la  Société. 

Aux  termes  d'une  décision   du   Congrès    confédéral   d'Amiens 
I    (1906)    (l),    chaque    conseil    d'administration     devrait     rendre 
compte  de  sa  gestion,  tous  les  six  mois,   devant   les  bureaux  des 
Syndicats  locaux  assemblés  à  cet  effet. 


3i    La  commission  de  contrôle  ou  de  surveillance 

De  même  que  le  conseil  d'administration,  la  commission  de 
surveillance  est  un  organisme  prévu  par  les  lois.  Ses  membres 
sont  nommés  dans  les  mômes  conditions  que  ceux  du  conseil 
d'administration. 

Comme  son  nom  l'indique,  elle  contrôle  et  surveille  la  gestion 
administrative  de  la  Société  :  elle  a  donc  le  droit  de  prendre  com- 
munication des  livres,  de  vérifier  la  concordance  des  entrées  et 
des  sorties. 

A  la  fin  de  chaque  exercice,  elle  fait  un  rapport  dont  lecture 
est  donnée  à  l'assemblée  générale. 

Elle  peut,  en  cas  de  besoin,  convoquer  directement  l'assemblée 
générale. 

Il  y  a  lieu  de  noter  que  des  incidents  fréquents  se  produisent 
entre  les  administrateurs,  les  employés  et  les  contrôleurs,  parce 
que  ceux-ci  ont  tendance  à  sortir  de  leurs  altiibulions  Itgalcs  et 
statutaires  :  ils  essaient  de  diriger  au  lieu  de  se  borner  à  sur- 
veiller. On  peut  se  demander  si  ces  exagérations  irrégulières  ne 
tiennent  pas  à  la  nature  même  du  pouvoir  de  contrôle  :  l'exemple 
des  Parlements  rapproché  des  mudesles  commissions  coopératives 
inclinerait  à  faire  proposer  une  réponse  pessimiste  à  cette  ques- 
tion. 

4)  Autres  commissions 

En  oulre  de  ces  conseils,  les  Sociétés  coopératives  compren- 
nent presque  toutes   une  commission  de  propagande,  quelques- 

(1)  CompU  re-iidu,  p.  192  et  s. 


708  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES 

unes,  des  commissions  de  vente,   d'achat,  de  solidarilé  et  de  ré- 
partition des  bénéfices,  soit   l'une  ou  l'autre  de  ces  commissions, 
telle  VA^o'ore    Sociale,    d'Oyonnax,    La  Pros'périté,   de   Gui«e, 
La  Fraternelle,  de  Saint-Claude,  L'Emancipatrice,  de  Paris. 
Ces  coniinissions  n'appellent  aucune   observation    particulière. 


5)  Employés   ict  ouvriers 

Les  employés  sont  embauchés  par  le  Conseil  d'administration, 
en  principe,  après  concours,  du  moins  dans  les  grandes  Coopéra- 
tives, lorsque  l'emploi  a  un  caractère  technique  (comptables,  cais- 
siers, etc.).  Ils  peuvent  être  choisis  en|de!iors des  sociétaires  :  dans 
la  théorie,  ce  sont  des  «  associés  »  et  non  pas  des  subalternes 
«  salariés  i>.  Guillemin  disait  au  Congrès  coopératif  de  1900, 
«  que  les  employés  des  Coopératives  doivent  être  considérés 
comme  des  collaborateurs  et  non  comme  des  salariés  »  (\). 

Les  emplovés  doivent  être  affiliés  (la  règle  n'est  pas  toujours  res- 
pectée) au  Syndicat  confédéré  de  leur  profession  (2  ,  et,  de  même 
qu'en  Angleterre,  il  leur  est  défendu  de  constituer  des  Syndicats 
spéciaux  (3).  Sur  ce  point,  le  Congrès  confédéral  d'Amiens  a 
confirmé  la  règle  posée  par  les  Congrès  antérieurs  des  Coopéra- 
tives socialistes,  à  Nantes  (1905),  à  Troyes  (1907),  à  Monthermé 
(1909)  (4).  Les  employés  étant  représentés  au  conseil  d'adminis- 
tration, il  n'y  a  pas,  en  principe  du  moins,  d'opposition  entre 
leurs  intérêts  et  ceux  de  l'administration  de  la  Coopérative  (5). 

(1)  Compte  rendu,  p.  78. 

(2)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Calais  (1911),  p.  67. 

(3;  La  Fédération  des  Coopératives  socialistes  de  la  région  parisienne  re- 
fusa de  discuter,  en  1911,  avec  un  comité  intersyndical  du  personnel  des 
Coopératives  (V.  l'ordre  du  jour  inséré  dans  VHumanité,  n°  An  il  ']\i\n 
i9il). 

(4)  Compte  rendu  du  Congrès  d'Amiens,  p.  194;  Compte  rendu  du 
Congrès  de  Troyes,  p.  147  et  s.  V^.  Almanack  de  la  Coopérative  socialiste 
pour  190i,  p.  31  ;  pour  19U,  p.  96. 

5  Alt)ert  Thomas  a  publié,  dans  Vllunuoiitédu  8  novembre  1909,  la  dé- 
claration de  principes  des  ouvriers  de  la  Verrerie  ouvrière  d'Albi  ;  elle 
fournit  une  utile  indication  sur  l'esprit  des  ouvriers  et  employés  des 
Coopératives  : 

«  Les  ouvriers  de  la  Verrerie  Ouvrière,  comprenant   la   nécessité   d'une 


CHAPlTRt;    11.    —    FORMATION    DKS    COOPfîiiATIVES  7Ul) 

En  1911,  la  Dellevilloise  a  exclu  un  de  ses  administrateurs 
pour  avoir  essayé  de  provoquer  une  grève  parmi  les  employés. 
La  commission  d'enquête  de  la  Coopérative  déclara  dénier  le 
droit  aux  employés  de  faire  grève,  car  dans  une  Coopérative  il 
n'y  a  ni  patron  ni  ouvrier  ;  il  n'y  a  que  des  associés  qui  doivent 
chercher  à  s'entendre  (1). 

Cependant  il  y  a  souvent  des  difficultés  entre  employés  et  ad- 
ministrateurs. Ces  difficultés  (auxquelles  il  a  élé  fait  allusion 
déjà),  on  en  aura  l'écho  dans  les  quelques  lignes  suivantes  em- 
pruntées à  une  protestation  publique  des  employés  de  la  Belle- 
villoise  :  elles  y  sont  toutes  reproduites  : 

Partout,  dans  les  Coopératives,  c'est  un  concert  de  plaintes 
contre  le  personnel.  Les  employés  sont  les  pelés,  les  galeux,  à  qui 
on  fait  endosser  toutes  les  fautes,  celle  des  administrateurs  et  les 
leurs  propres,  mais,  par  contre,  ils  ne  sont  jamais  à  l'honneur 
lorsque  vient  le  succès,  qui  est  pourtant  dii  presque  toujours  à  leurs 
efforts. 

Ainsi,  à  la  Bellcvilloise,  on  frappe  toujours   sur  les  employés  ;  au 

discipline  volontaire  indispensable  à  la  prospérité  de  l'œuvre  qui  lui  est 
confiée  ;  conscients  de  la  part  de  responsabilité  qui  incombe  à  chacun 
d'eux,  s'engagent  à  maintenir  partout  et  toujours,  par  des  discussions  cour- 
toises, la  bonne  harmonie  qui  ne  doit  cesser  d'exister  entre  les  citoyens 
ayant  subi  les  mêmes  peines,  travaillant  au  même  but,  pénétrés  des  sen- 
timents de  mutuel  respect  et  d'affection  que  se  doivent  des  hommes  de 
cœur,  des  citoyens  conscients,  dont  l'attitude  en  toute  circonstance  doit 
être  une  force  pour  ceux  qui  les  détendent,  un  démenti  pour  ceux  qui  les 
attaquent. 

«  Quelles  que  soient  les  circonstances  et  la  situation  de  l'usine,  ils  ne  peu- 
vent, sous  peine  de  trahison,  oublier  qu'ils  sont  les  mandataires  du  prolé- 
tariat organisé. 

«  Celui  qui,  sous  prétexte  de  lilterté,  se  livre  à  des  abus,  manque  ou  né- 
glige son  travail,  injurie  sans  motifs  ou  accuse  sans  preuves  un  camarade 
de  travail  proclame  par  cela  ra^me  qu'il  est  indigne  des  principes  d'indé- 
pendance dont  il  se  réclame. 

«  C'est  un  inconscient  on  un  traître  !  Dans  les  deux  cas,  c'est  un  auxi- 
liaire du  patronat  qui  doit  être  rigoureusement  chassé  de  l'usine. 

«  Une  telle  attitude  ne  peut  exercer  qu'une  action  démoralisante  sur  les 
jeunes  ouvriers  et  les  nouveaux  admis  à  l'usine.  Loin  de  permettre  des 
améliorations,  les  travailleurs  conscients  seraient  chaque  année  astreints  à 
de  nouveaux  sacrifices,  et  la  Verrerie  acculée  insensiblement  à  la  plus 
malheureuse  des  faillites  :  La  faillite  >norale  ». 

(1     Voi.v  du  Peuple  (àpropos  d'un  conflit),  1911,  n"  582. 


710  Ln'RE    VI.    LES    SOCIRTKS    COOPERATIVES 

Cercle  des Coopérateurs, c'est,  riiabituelleritournelle,  ù  ce  point  que 
la  plupart  des  employés  l'ont  quitté  ou  le  quitteront  certainement. 

Si  les  employés  de  la  Bellevilloiac  ont  un  salaire  assez  rémunéra- 
teur, chacun  ne  sait-il  pas  que,  quel  que  soit  leur  travail,  leur  an- 
cienneté et  leur  dévouement  à  la  Coopérative,  aucune  garantie 
n'existe  pour  eu.\.  Ils  sont  livrés  à  l'arbitraire  le  plus  complet  et 
qui  n'est  tempéré  par  rien,  puisque  le  Cercle  des  Coopérateurs,  ce- 
pendant composé  de  syndiqués,  ne  se  sert  de  sa  puissance  que 
pour  mieux  mater  les  indépendants. 

Aussi,  à  la  Bellevilloise,  on  n'ose  plus  discuter,  tellement  les  em- 
ployés, qui  ont  droit  statutairement  à  deux  places  dans  le  conseil, 
ne  veulent  plus  ou  plutnt  n'osent  plus  présenter  de  candidats,  par 
crainte  de  représailles. 

A  ce  sujet,  le  cas  de  notre  camarade  Guillon  est  typique.  Ce  ca- 
marade délégué  par  ses  collègues  employés  pour  les  représenter  au 
conseil  d'administration,  vient  d'être  suspendu  de  ses  fonctions 
d'administrateur,  par  décision  du  Cercle,  et  radié  de  celui-ci,  pour 
avoir  pris  part  à  la  grève  des  préparateurs  en  pharmacie  qui  eut 
lieu  ces  temps-ci,  à  la  pharmacie  de  la  Bellevilloise,  et  ce  malgré 
que  ce  camarade  ne  fit  grève  que  sur  rinjonction  du  Syndicat  et 
qu'une  entente  fût  intervenue  entre  le  Syndicat  et  la  phar- 
macie (1). 

La  difficulté  relative  au  salaire  (2)  pose  une  des  questions   les 

(1  La  Bataille  sym/icalisle,  n°  du  21  mai  1911  {La  vie  coopérative.  A 
lu  Bellevilloise).  —  Sur  le  conflit  de  la  Fédération  des  Coopératives  de  la 
Seine  avec  le  Syndicat  des  employés  d'épicerie,  voir  la  protestation  de  cette 
dernière  organisation  dans  la  Bataille  syndicalisie  du  9  octobre  1911,  et 
la  réponse  Be  point  de  vue  des  Coopératives,  par  C.  Mutschler),  dans  le 
n"  du  11  octobre  1911.  Cf.  Eug.  Laval,  Employés  et  coopératives  ^Bataille 
syndicalisie,  n"  du  14  novembre  1911  ;  Le  Bellevillois  (llenriet  ,  Syndiqués 
et  coopérateurs  [Bataille  syndicaliste,  n"  du  10  novembre  1911  l 

(2)  En  1910,  de  graves  difficultés  se  sont  élevées  entre  le  Syndicat  des 
boulangers  parisiens  et  la  Fédération  des  Coopératives  parisiennes  relative- 
ment au  travail  de  nuit  Celui-là  en  demandait  la  suppression  (V.  Huma- 
nité. n°'  des  6,  M,  22  et  24  avril,  8  mai  i91Û;  Guerre  sociale,  n"  du 
27  avril  ;  Bulletin  de  la  Bourse  des  Coopératives  socialistes,  1910,  n°  131  ; 
la  Bellevilloise  (Paris)  a  établi  un  rouleiuent  tandis  que  la  Fraternelle 
(Paris),  fondée  par  le  Syndicat  des  boulangers,  maintenait  les  anciens 
usages.  —  Ces  difficultés  se  sont  renouvelées  en  mai  1913  :  le  Syndicat  des 
boulangers  parisiens  a  imposé  la  mise-bas  aux  services  de  boulangerie  des 
Coopératives  de  la  région  parisienne,  sauf  à  une,  comme  si  elles  étaient 
des  institutions  patronales  V.  la  protestation  de  la  Fédération  nationale 
des  coopératives  dans  V Humanité,  n"»  du  8  et  du  11  mai  1913. 


CHAPITRE    11.    FORMATION    DES    COOPERATlVtS  711 

plus  délicates  de  l'action  ouvrière.  Les  Coopératives,  qui  salarient, 
sont  exposées  adonner  des  salaires  soit  trop  élevés,  soit  trop  bas  : 
dans  le  premier  cas,  elles  créeraient  une  aristocratie  d'ouvriers, 
qui,  en  définitive,  bénéficieraient  injustement  de  la  solidarité  des 
consommateurs,  salariés  comme  eux,  mais  alors  à  des  taux  infé- 
rieurs ;  dans  le  deuxième  cas,  elles  s'exposeraient  à  être  accusées 
d'exploiter  des  camarades,  sous  le  prétexte  de  propagande  syndi- 
cale, au  bénéfice  des  consommateurs,  salariés  comme  eux,  mais 
alors  à  des  taux  supérieurs.  De  ces  deux  dangers,  celui-ci  est  le 
plus  proche. 

Dans  le  courant  de  l'année  1910,  la  Fédération  des  Coopéra- 
tives socialistes  de  la  légion  parisienne  a  publié  une  étude  statis- 
tique sur  les  conditions  de  travail  dans  vingt  Sociétés  de  Paris  et 
de  la  banlieue.  Il  est  intéiessant  de  la  reproduire  : 

Le  chiffre  de  salaire  a  été  ramené  pour  toutes  les  Sociétés  et 
pour  toutes  les  catégories  d'employés  à  la  journée  de  travail,  soit 
6  jours  par  semaine,  puisque  toutes  les  Sociétés  observent  le  repos 
hebdomadaire.  Une  Société  ne  fait  faire  à  --es  répartitrices  que 
.5  h.  1/2  de  travail  par  jour.  Une  Société  ne  paie  le  salaire  définitif 
qu'après  un  stage  de  six  mois  à  un  taux  inférieur  ;  c'est  le  tarif  dé- 
finitif qui  a  été  retenu.  Les  salaires  mensuels  ont  été  divisés  par  25, 
nombre  moyeu  de  journées  de  travail. 

i°  Epiciers.  —  Dans  quatre  Sociétés,  les  salaires  sont  de  /francs, 
une  de  7  fr.  15,  deux  de  7  fr.  50,  une  de  7  fr.  67,  une  de  8  francs. 
Moyenne  :  7  fr.  34. 

.  2°  Chefs  de  raijons  ou  de  dépôt.  —  Une  de  7  fr.  80,  deux  de  8  francs, 
deux  de  8  fr.  33,  une  de  8  fr.  90,  une  de  10  fr.  80.  Moyenne  : 
8  fr.  60. 

3°  bouchers.  —  Une  de  8  fr.  33,  deux  de  9  fr.  33,  deux  de  10  francs, 
une  de  10  fr.  63.  .Moyenne  :  9  fr.  30. 

4»  Chefs  bouchers.  —  Une  de  10  fr.  63,  une  de  12  fr.  50,  une  de 
13  fr.  33.  Moyenne  :  12  fr.  15. 

.5°  Cavistes.  —  Quatre  de  7  francs,  trois  de  7  fr.  50,  une  de  7fr.  70, 
une  de  8  francs.  Moyenne  :  7  fr.  35. 

fj°  Chefs  de  caves.  —  Une  de  8  francs,  une  de  8  fr.  50.  deux  de 
10  francs.  Moj'enne  :  9  fr.  12. 

70  Charcutiers.  —  Une  de  7  fr.  50,  une  de  8  francs,  une  de  8  fr.  33, 
une  de  8  fr.  60,  Moyenne  :  8  fr.  10. 


712  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTKS    COOPERATIVES 

8°  Chefs  charcutiers.  —  Une  de  9  fr.  16,  une  de  11  fr.  65.  Moyenne  : 
10  l'r.  40. 

9°  Employés  aux  vêtements.  —  Une  de  5  fr.  83,  une  de  6  francs, 
une  de  7  fr.  70,  une  de  8  francs.  Moyenne  :  6  fr.  59. 

10"  Chefs  dp  rayons  de  vêtements.  —  Unede  9  fr.  16,  une  de  10  fr.  10. 
Moyenne  :  9  fr.  58. 

11»  Comptâmes  et  Chefs.  —  6  francs,  7  fr.  70,  8  fr.  40,  8  fr.  83, 
9  fr.  60.  10  francs,  11  francs,  12  francs.  Moyenne  :  9  fr.  20. 

12°  Bouldnyers.  —  Deux  de  8  fr.  15.  Moyenne  :  8  fr.  i5. 

13°  Pâtissiers.  —  Une  de  8  francs,  une  de  8  fr.  15.  Moyenne  : 
8  fr.  07. 

14°  Répartitrices.  —  Une  de  3  fr.  25,  une  de  4  fr.  25,  une  de  4  fr.  60, 
une  de  4  fr.  75,  une  de  5  francs,  une  de  5  fr.  50,  deux  de  5  fr.  83. 
Moyenne  :  4  fr.  88. 

Dans  plusieurs  Sociétés,  les  répartitrices  sont  payées  au  même 
tirif  que  les  lioinmes. 

Banlieue. 

observation.  —  Les  Sociétés  de  banlieue  occupent  proportionnel- 
lement un  plus  grand  nombre  de  répartitrices  que  les  Coopératives 
parisiennes.  Dans  un  certain  nombre  de  Sociétés,  elles  ne  font  que 
<S  heures  ou  7  lieures  de  travail  Ue  Uaix  des  salaires  est  très  variable, 
en  raison  surtout  de  la  différence  d'importance  des  Sociétés. 

Salaires. 

.N'ous  ne  trouvons  en  réalité,  dans    les  Coopératives  de  banlieue, 
que  trois  catégories  :  répartiteurs,  cavistes,  répartitrices. 
Voici,  d'après  notre  enquête,  les  salaires  payés  ; 
i"  Répartiteurs.  —  Un  employé   a  un   salaire   de   6  francs,  un  de 

6  fr.  40,  un  de  6  fr.   65,   trois  de   7  francs,   un   de   7  fr.  20,  un   de 

7  fr.  50.  .Moyenne  6  fr.  85. 

2°  Cavistes.  —  Un  de  6  fr.  66,  deux  de  5  francs.  Moyenne  :  5  fr.  50. 

Un  caviste  est  porté  comme  étant  payé  1  franc  de  l'heure,  mais 
nous  ignorons  s'il  fait  sa  journée  complète.  Une  Société  paie  le  rin- 
çage de  ses  litres  aux  pièces,  à  raison  de  1  franc  le  cent. 

3°  Répartitrices.  —  7  sont  payées  de  3  à  4  francs  ;  un  à  4  fr.  75  ; 
un  à  4  fr.  80  ;  un  à  5  francs  ;  un  à  5  fr.  85.  Moyenne  :  3  fr.  85. 


CHAPITRE    11.    FORMATION    DES    COOPERATIVES.  713 

Comme  nous  le  disons  plus  haut,  certaines  répaititrices  font  des 
journées  de  7  ou  8  heures  seulement. 

4°  Comptabilité.  —  Est  faite  généralement  par  le  M.  D.  G.  au  prix 
de  35  francs  par  mois  fl). 

Non  moins  délicate  esl  la  question  du  temps  de  travail.  De  l'en- 
quète  à  laquelle  sont  empruntés  les  renseignements  ci-dessus,  il 
résulte  que  la  moyenne  de  travail  dans  les  Coopératives  de  Paris 
et  de  la  banlieue  est  de  9  heure»  12;  que  dans  les  restaurants 
coopératifs  cette  moyenne  monte  à  11  heures  40. 

Comme  l'a  fait  remarquer  le  coopérateur  Mulschler,  le  pro- 
blème ne  peut  pas  être  résolu  empiriquement,  au  gré  des  admi- 
nistrateurs et  des  employés  et  ouvriers,  mais  conformément  à  la 
méthode  syndicale,  par  exemple  à  celle  emplovée  en  Alle- 
magne (2)  :  par  des  contrats  ou  tarifs  collectifs  discutés  entre  ou- 
vriers, organisés  au  titre  de  consommateurs  dans  leurs  Coopéra- 
tives, au  titre  de  producteurs  dans  les  Syndicats  groupés  à  la 
G.  G.  T.  (3)  «  Comme  nous  sommes  consommateurs  et  produc- 
teurs en  la  même  personne,  nous  sommes  obligés,  pour  ne  pas 
vivre  en  état  de  conflit  avec  notre  propre  conscience  à  deux  faces 
d'intérêts,  à  trouver  une  base  d'entente  que  nous  ne  pouvons 
trouver  que  dans  l'organisation  collective  et  scientifique  des  in- 
térêts en  présence,  où  ce  ne  sera  plus  l'arbitraire  ou  la  force  qui 
décident,  mais  les  lois  et  calculs  d'une  technique  impersonnelle 
devant  lesquels  la  raison  des  uns  et  des  autres  s'inclinent  volon- 
tairement comme  devant  une  équation  mathématique  ou  une 
comptabilité  bien  tenue  (4).  » 

En  Angleterre,  les  employés  et  ouvriers  de  Coopératives  reçoi- 
vent le  salaire  le  plus  élevé  de  la  localité,  tel  qu'il  a  été   fixé  par 

(i) Bulletin  de  la  B.  G.  S.,  n»  juillet  1910. 

i2)  L'Office  du  Travail  de  l'Union  centrale  des  Coopératives  allemandes, 
qui  chargé  de  veiller  à  l'application  de  ces  contrats  collectifs  est  composé 
à  la  fois  de  représentants  de  Syndicats  et  de  Coopératives,  a  été  trans- 
formé :  5  membres  au  lieu  de  2  ont  droit  d'assister  aux  débats  avec  voix 
consultative  pour  le  secrétaire  de  l'Union  des  Coopératives  et  celui  de  la 
Commission  générale  des  Syndicats  {Bull,  de  la  B.  C.  S.,  1909,  n»  121,  p.  10). 

(3)  Dans  le  même  sens.  Il  Brujuet,  Coopération  et  socialisme  {Bulletin 
de  la  B.  C.  S.,  n°  janvier  1910). 

(4  G.  Mdtschler,  Les  employés  des  Coopéraliies  Bulletin  de  la  Bourse 
des  Coopératives  Socialistes  de  France,  1909,  n^s  119  et  121;. 


714  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPERATIVES 

le  Syndicat.  S'ii  y  a  des  difficultés,  elles  sont  portées  devant  un 
comité  d'arbitrage  formé  par  le  comité  parlementaire  des  Trade- 
Unions  et  le  comité  exécutif  des  Coopératives. 

En  attendant  que  des  contrats  de  ce  genre  ou  des  comités  d'ar- 
bitrage I)  puissent  être  élablis,  les  Coopératives  paient  les 
employés  au  tarif  syndical,  du  moins  en  général,  les  journées  de 
repos  hebdomadaire  et  de  congé  n'étant  pas  défalquées.  Par 
exemple,  à  l'Union,  d'Amiens,  les  salaires  sont  fixés  par  le  Svn- 
dicat  auquel  appartient  chaque  eni|)loyé.  Le  V11I«  Congrès  socia- 
liste international  (Copenhague,  1910)  a  décidé  dans  ce  sens  que 
les  «  Coopératives  socialistes  ont  pour  devoir  de  lutter  dans  leurs 
Sociétés...  2'  pour  que  les  conditions  de  salaire  et  de  travail  des 
Coopératives  soient  réglées  d'accord  avec  les  Syndicats  »  (2  . 

Le  droit  au  label  (affiche  délivrée  aux  commerçants  payant 
leurs  ouvriers  au  laiif  syndical;  a  été  fixé  pour  les  Coopératives 
par  une  délibération  de  la  section  des  Fédérations  de  la  C.  G.  T., 
à  la  suite  d'un  rapport  d'Emile  Pougel  :  n*v  auraient  droit  que 
les  Coopératives  créées  par  des  Svntlicats  et  ouvertes  aux  seuls 
syndiqués.  D'autre  part,  le  label  devrait  être  délivré  par  l'intermé- 
diaire de  la  Fédération  du  métier  dont  dépend  la  Coopérative  (.3). 

Cette  règle  n'est  pas  mise  en  pratique. 

Une  autre  difficulté  vient  de  l'inégalité  des  situations  et  des 
salaires. 

Toutes  les  Coopératives  n'appliquent  pas  le  principe  de  l'éga- 
lité, tout  au  moins  de  l'équivalence  des  fonctions  :  les  ouvriers 
et  emplovés  n'v  reçoivent  pas  des  salaires  égaux;  la  durée  du 
travail  e.-t  variable;  les  gérants  louchent  des  plus-values  (par 
exemple  à  la  Bellevilloise)  (4).  Les  hommes  et  les  femmes  ne  sont 
pas  toujours  pavés  au  même  tarif  en  violation  du  principe  syn- 
dical :  à  travail  égal,  salaire  égal. 

«  Quel  que  soit  sa  fonction  ou  son  sexe,  lit-on  dans  une  cir- 
culaire  de    l'Emancipatrice,  chaque    camarade    dépensant    sans 

(1)  E    QuiLLEKT,  Conseils  arbitraux    Humanité,  n°  du  27   janvier  1913). 

(2    Compte  i  endu,  p.  483. 

3,  Voix  du  Peuple,  1903,  n»  121. 

(4)  Sur  un  essai  de  réglementation  des  profils,  voir  La  Verrerie  ou- 
vrière. R'ipports  du  Conseil  d'administration  Procès  verbaux  des  As- 
semblées générales  des  19  et  20  mai  1903  ^1904^  p.  41. 


CIIAI'ITHE    11.     FORMATION    DES    COOPKRATI VES  715 

compler  tous  ses  efforts  el  toute  son  énergie  pour  la  prospérité  d3 
l'œuvre  commune,  qu'il  soit  employé  de  bureau  ou  compositeur, 
brocheur  ou  conducteur,  il  recevra  la  même  rétribution.  Les 
travailleurs  de  l'Emancipatrice  se  déclarent  solidaires  les  uns  des 
antres  et  quelles  que  soient  les  fondions  que  certains  d'entre 
eux  pourront  occuper  par  voie  d'élection,  ils  déclarent  (|ue  tous 
ont  les  mêmes  droits  et  les  mêmes  devoirs  ;  ils  veulent  que  tous 
travaillent  avec  la  même  ardeur  et  les  mêmes  espoirs  (1).  » 

Quel  est  l'avenir  de  l'organisation  égali'aire  de  l'Emancipa- 
trice ?  Daudé-Hancel,  l'un  des  secrétaires  de  la  Fédération  natio- 
nale des  Coopératives,  a  écrit  que  «  le  coopératisme  tend  vers  le 
communisme  absolu  (2    ». 


6)  Le 


Ouelques  Coopératives  ont  un  administrateur-délégué;  les 
autres  n'ont  qu'un  emplové  principal,  le  plus  souvent  appelé 
gérant,  agent  sans  grande  initiative  sous  la  direction  immédiate 
du  Conseil  d'administration. 

(1  E.  Guereau  a  écrit  sur  la  question  ces  quelques  lignes  qui  résument 
bien  la  question  : 

«  L'on  ne  peut,  à  mon  avis,  appliquer  à  une  catégorie  de  camarades, 
qui  ne  sont  que  l'infime  minorité  de  la  classe  ouvrière  organisée,  le  ré- 
gime communiste  sans  léser  gravement  et  pécuniairement,  dans  son  déve- 
loppement, l'organisation  qui  prendrait  cette  décision  a  priori,  ainsi  que 
la  majeure  partie  de  ses  membres  obligés  de  subir  de  longs  cliômages  et 
de  maigres  salaires  parce  qu'inorganisés  ou  pas  encore  assez  fortement 
pour  obtenir  une  amélioration  à  leur  sort. 

L'on  no  pourra,  sans  créer  une  cla?se  privilégiée  d'individus  au  sein 
même  de  la  classe  ouvrière,  établir  ce  régime  qu'au  fur  et  à  mesure  que 
notre  classe  forcera  le  patronat  à  augmenter  les  salaires  et  diminuer  les 
heures  de  travail  Faute  de  cela,  l'on  mettrait  dans  l'obligation  les  cama- 
rades organisés  coopérativement,  et  qui,  de  ce  seul  fait,  détiennent  une 
parcelle  de  patronat,  à  ne  profiter  d'aucun  des  avantages  de  l'organisa- 
tion, mais  seulement  d'en  supporter  toutes  les  charges. 

En  effet,  notre  devoir  est,  nul  ne  le  contestera,  de  payer  nos  employés 
plus  largement  que  ne  le  fait  le  patronat,  de  leur  payer  le  repos  hebdo- 
madaire et  une  partie  de  leur  salaire  en  cas  de  maladie,  etc.,  etc.,  en  exi- 
geant toutefois  de  leur  part  un  dévouement  comparable.  »  {Bull,  de  la 
B.  C.  S.,  1900,  n°  127,  p    4  . 

[2i  Le  Coopératisme    1901  ,  p    08. 


71G  LIVRIC    VI.    —    LIÎS    SOC[i':tÉS    COOPÉRAllVIiS 

En  Angleterre,  les  gérants  des  diverses  succursales  se  groupent 
en  (I  managers  councils  »  :  rouage  important  à  (jui  esl  reconnu  un 
certain  droit  d'iniliilive  administrative  et  commerciale,  nolani- 
ment  celui  de  présenter  des  propositions  au  conseil  d'adminis- 
tration. Son  rôle  esl  double  :  éviter  les  froissements  entre  gérants 
et  administrateurs  ;  faire  profiler  chaque  association  de  l'expé- 
rience du  principal  employé  ainsi  moralement  intéressé  à  son 
bon  fonctionnement  (1). 

g)  Trop-perçii  ou  ristourne. 

L'écart  entre  le  prix  de  vente  au  détail  et  le  prix  de  revient 
constitue  un  profit  —  le  profit  du  vendeur,  les  frais  généraux 
déduits  (y  compris  les  réserves  pour  parer  sux  fluctuations  du 
marché,  l'amortissement  du  capital,  enfin  les  cotisations  statu- 
taires) :  les  Coopératives  le  distribuent  à  leurs  membres  au  pro- 
rata de  leurs  achats  sous  le  nom  de  boni,  de  trop-perçu  ou  de  ris- 
tourne. L'invention  de  cette  règle  revient  à  un  des  pionniers  de 
Rochdale,  le  chartiste  Charles  Howarth. 

Quelle  est  la  nature  de  la  ristourne? 

Quelques  théoriciens- considèrent  que  la  ristourne  n'est  qu'une 
sorte  de  redressement  de  compte,  en  fin  d'année,  après  le  bilan. 
Elle  ne  constituerait  donc  pas  un  enrichissement  pour  celui  qui 
la  reçoit,  à  la  façon  d'un  dividende,  mais  la  simple  réparation 
d'une  sorte  d'erreur  voulue  en  partie,  par  prudence  commer- 
ciale. Au  fond,  ce  serait  sa  date  de  distribution  et  l'importance 
de  la  somme  qu'elle  représente  qui  dissimuleraient  sa  vraie  na- 
ture et  la  feraient  inexactement  considérer  comme  un  bénéfice 
de  rentier.  Le  fait  que  la  fixation  du  prix  véritable  des  denrées 
n'intervient  définitivement  qu'en  fin  d'année,  au  moment  du 
bilan,  ne  saurait  pas  plus  modifier  son  caractère  restitutif  que  le 
fait  de  la  totalisation  annuelle  de  tous  les  trop-perçus  jour- 
naliers. 

Les  partisans  de  ce  système  disent  alors  que  la  ristourne  pro- 
fite au  consommateur  de  la  môme  manière  que  le  client  d'un 
grand  magasin  bénéficie  de  l'abaissement  général  des  prix  et  de 
l'allocation  de  primes  restilutives,  grâce  à  une  meilleure  organi- 

1)  Ollivier,  Gérance  et  commandite  {Bat.  Si/ndicaliste,  n"  du 
S  avril  1913   ;  B.  Lavebgnk,  La  fusion  coopérative  et  la  gérance  responsable. 


CHAPITRE    II.    FORMATION    DES    COOPKRATIVES  71T 

sation  intérieure;  il  y  aurait  seulement  plus  grand  profit,  mais 
non  point  autre  profit  à  aller  dans  la  Coopérative  où  les  prix  se- 
raient simplement  j)lus  justes.  En  somme,  ce  serait  en  tant 
qu'acheteur  que  le  coopéraleur  toucherait  son  boni  annuel  ;  [)as 
de  rente,  une  épargne. 

On  peut  faire  des  objections  à  cette  oj)inion  qui  n'est  qu'en 
partie  exacte  :  on  croit  que  le  profit  va  au  coopéraleur,  simple 
acheteur,  parce  que  l'on  n'a  pas  détaillé  les  diverses  opérations 
qui  précèdent  son  achat  dans  la  boucherie  ou  la  boulangerie 
communes.  A  l'analyse,  on  voit  qu'il  n'est  pas  un  simple  ache- 
teur, mais  aussi  un  spéculateur  au  sens  commercial  du  mol.  Le 
langage  courant  qui  ne  retient  du  coopérateur  que  sa  qualité  de 
consommateur  a  fait  oublier  sa  dualité  économique. 

La  Coopérative  est  un  groupement  de  personnes  qui  se  sont 
concertées  en  vue  de  la  consommation.  Cela  s'entend  de  soi  ; 
mais  comment  procéder? On  réalisera,  par  exemple,  cet  objet  en 
achetant  en  commun  à  des  détaillants  libres  :  dans  une  pareille 
organisation  les  bénéfices  faits  par  les  associés  seront  très  limités  ; 
ils  n'affecteront  que  le  prix  d'acquisition  au  détail,  sans  faire 
de  prélèvement  sur  le  gain  propre  des  marchands.  Supposons 
maintenant  un  groupement  moins  simple  :  les  associés  ont  acheté 
en  gros,  puis  ils  se  sont  partagés  en  détail  les  denrées, 
suivant  certains  calculs.  Dans  ce  cas,  les  associés  n'ont  pas  été  de 
purs  acheteurs  comme  dans  l'espèce  précédente  :  il  y  a  spécu- 
lation ;  une  opération  commerciale  a  précédé  le  contrat  civil 
d'achat.  Une  administration,  des  magasins,  une  comptabilité 
sont  alors  nécessaires  :  c'est  la  Coopérative  de  consommation, 
rivale  du  commerce  libre,  commerçante  elle-même.  Le  coopé- 
rateur, qui  abandonne  le  service  des  achats  en  gros  et  des  ventes 
au  détail  à  des  administrateurs  et  à  des  employés,  ne  voit  que  le 
second  acte  de  l'opération,  l'acte  de  la  ménagère  allant  faire  ses 
emplettes,  acte  civil  de  simple  consommation  ;  d'où  la  croyance 
que  la  ristourne  va  au  consommateur  dans  les  mêmes  conditions 
qu'à  un  client  du  commerce  à  riui  l'on  remet,  après  chaque  achat, 
des  bons  donnant  droit  à  des  primes  restitutives.  Il  y  a  eu  plus, 
dans  la  Coopérative.  En  réalité,  le  boni  représente  à  la  fin  de 
l'année  non  seulement  une  épargne  civile,    mais   encore   le   bé- 


718  LIVRE    VI.    I-ES    SOCIÉTÉS    GOUPKRATl VliS 

néfice  du  commerçant,  qui  a  acheté  en  gros  à  de  lionnes 
conditions,  une  dîme  parasitaire,  comme  disent  les  théoriciens 
socialistes;  par  conséquent,  beaucoup  plus  qu'une  prime, 
simple  charge  des  frais  généraux  qui  n'aiîecte  nullement^  en 
principe  du  moins,  le  bénéfice  de  l'intennédiaire  ;  beaucoup  plus 
enfin  qu'une  économie  d'achat. 

Le  coopérateur  touche  un  fort  bénéfice,  parce  qu'utie  spécula- 
tion heureuse  sur  les  prix  du  marché  l'a  permis  ;  il  le  touche  en 
tant  que  spéculateur,  sans  travail  propre,  rien  que  par  le  jeu  des 
lois  économiques  utilement  et  adroitement  mises  à  son  service. 
Il  y  a  par  conséquent  dividende,  au  sens  capitaliste  du  mot,  bé- 
néfice d'actionnaire,  arrérage  de  rentier,  le  fait  d'être  partagé 
entre  plusieurs  peisonnes  ne  pouvant  avoir  pour'  effet  de  trans- 
former le  caractère  du  gain  réalisé  grâce  à  une  opération  »jui,  éco- 
nomiqueinent  et  juridiquement,  n'est  pas  dilTérente  en  soi  de 
celle  d  un  marchand  ou  d'une  société  anonyme  ordinaire.  Si  la 
ristourne  représente  eu  partie  l'abaissement  de  prix  dû  à  une 
bonne  organisation  ou  une  simple  éconon)ie,  elle  représente  aussi 
et  en  même  temps  ce  bénéfice  de  spéculation;  elle  a  donc  un 
double  caractère  civil  et  comnjercial  et,  dans  celle  mesure,  le 
coopérateur  fait  figure  de  capitaliste. 

La  part  de  la  tradition  reconnue,  il  y  a  lieu  de  rechercher  si  cette 
répartition  n'est  pas  cependant,  par  son  objet,  étrangère  à  1  idée  de 
dividende.  Dans  une  société  anonyme,  tout  le  profit  va  aux  action- 
naires :  dans  une  Coopérative  une  partie  va  statutairement  à  des 
œuvres  de  solidarité.  Première  différence:  l'esprit  des  acheteurs- 
vendeurs  coopérateurs  est  solidariste  ;  ils  ne  se  bornent  pasii  faire 
des  gains  matériels  ;  ils  ont  des  ambitions  inorales  :  réglementer 
la  consommation  suivant  certaines  lois  de  justice  ;  améliorer  le 
confort  de  la  vie;  rendre  la  concurrence  économique  moins 
âpre  ;  augmenter  les  besoins,  rendre  plus  facile  leurs  satisfac- 
tions ;  pour  tout  dire,  i'is  visent  à  «  l'organisation  d'une  sociélé 
harmonique  »  (t  .  Celte  ambition  de  désintéressement  (partiel) 
est  marquée  précisément  dans  leur  vocabulaire  :  ils  appellent 
leur  dividende  un  troj)  perru  pour  écarter  d'eux  (et  ils  lécarteut 

(l)  V.  la  Déclaration  de   principe    votée  au  Congrès  coopératif  de  Calais 
(1911).  Compte  rendu,   p.  115. 


CHAPITRE    II.    FORMATION    DES    COOPERATIVES  711) 

en  partie,  sincèrement)  l'idée  d'un  bénéfice  illégitime.  On  aurait 
tort  de  n'attacher  aucune  importance  à  cette  nuance  expressive 
de  langage  :  si,  juridiquement,  le  mot  est  en  partie  inexact,  il  a 
moralement  une  valeur  certaine. 

Mais  voici  une  différence  plus  profonde.  Si  la  ristourne  est  de 
nature  commerciale,  si  elle  est  partagée  en  fin  d'exercice  aux 
coopéraleurs  en  taat  que  spéculateurs,  ce  n'est  pas  commercia- 
lement qu'elle  leur  est  distribuée  :  c'est  le  chitïre  de  la  consom- 
mation de  l'adhérent  qui,  on  l'a  vu,  fixe  sa  part  dans  le  profit. 
Ce  mode  de  calcul  de  la  répartition,  voilà  la  grande  originalité  de 
la  coopération  rochdalienne  ;  par  lui  est  voilée  l'idée  capitaliste  ori- 
ginaire. Déjà  égaux  dans  les  assemblées  générales,  quel  que  soit  le 
nombre  de»  actions  possédées  par  eux.  les  actionnaires  sont  encore 
maintenus  dans  l'égalité,  idée  chère  au  prolétariat,  au  moment 
du  partage  des  bénéfices  :  vis-à-vis  du  bilan  ils  ne  sont  que  des 
consommateurs  «ans  distinctions  d'ordre  capitaliste.  Ici  le 
coopératisrae  rejoint  le  syndicalisme. 

Ce  n'est  que  très  exceptionnellement  que  les  Coopératives  se 
refusent  à  distribuer  une  partie  de  leurs  bénéfices  à  leurs 
membres  (l  :  la  concurrence  du  commerce  leur  fait  une  obliga- 
tion de  ne  pas  faire  appel  qu'aux  sentiments  désintéressés  des 
consommateurs.  «  Pas  de  ristourne,  a  écrit  Eugène  Fournière, 
pas  de  coopérateurs,  même  socialistes  (2i.  »  Elles  leur  distri- 
buent donc  une  partie  des  gains  (3);  et  le  reste  va  aux  œuvres 
de  solidarité  et  de  propagande  sociale  dans  des  proportions  va- 
riables. 

Les  statuts  modèles  édités  par  l'ancienne  B.  C.  S.  décidaient, 
à  l'article  41J,  que  les  «  trop-pendus,  déduction  faite  des  frai»  gé- 
néraux et  autres  charges  sociales,  seraient  répartis  comme  suit  : 
iOO  0  0  à  tous  li's  >uciétaires  ». 

{)  Le  Voruit  de  Gand  ne  distribue  pas  d'argent,  mais  des  jetons  de 
marchandises.  Ce  système  est  également  suivi  par  la  Lutèce  sociale,  coo- 
pératiA-e  parisienne 

(2  E.  FocRNiKRE,  L' unité  Coopérative,  p.  52.  Cf.  ce  cjuc  dit  Ponard  de 
Saint-Claude  au  IV^  Congrès   coopératif.  Compte  rendu,  p.   69. 

(3)  En  26  années,  la  Bellevilloise  a  distribué  sur  une  vente  s'élevant  à 
79.709. 6S1  francs)  3. 508.964  fr.  15  de  trop  perçus  à  ses  membres.  Pour 
1912,  le  montant  des  trop-perçus  s'éleva  pour  8.594  membres,  au 
21  juillet)  à  199.293  fr.  50  (V.  La  Belle cilloise,  n»  du  10  novembre  1912). 


720  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPERATIVES 

En  voici  le  commentaire  par  un  ancien  secrélaire  de  la 
B.  es. 

«  L'article  des  statuts  qui  fait  la  répartition  des  trop-pen;us  à 
100  0/0  est  le  seul  logique,  puisque  ces  trop-perçus  à  distribuer 
doivent  être  nets  et  déj^'agés  de  tous    les  prélèvements    statutaires. 

Kxemple  :  Si  les  bénéfices  bruts  qui  découlent  de  l'exercice  annuel 
sont  de  10.000  francs  [les  frais  généraux  déduitsi  et  que  l'on  prélève 
d'après  les  décisions  statutaires  ou  autres  : 

10  f/o  au  fonds  de  réserve,  soit 1.000  i'v. 

10  o/(,  à  la  solidarité,  soit 1  000    . 

10  o/q  à  la  propagande  générale,  soit 1.000    » 

10  f  Q  au  fonds  de  développement,  soit    ....  1  000    » 

10  "  ù  aux  amortissements  ordinaires,  soit     .     .     .  1.000    » 

5.000    . 

il  restera  donc  5.000  francs  nefs  à  partager  entre  les  sociétaires 
au  prorata  de  leurs  achats,  à  raison  de  100  0/0  (1). 

Au.x  termes  de  l'article  33  des  statuts  de  la  Verrerie  ouvrière 
d'Albi,  60  0/0  des  bénéfices  sont  attribués  aux  actions,  à  titre  de 
dividende,  et 40  0  G  au  personnel,  mais  ces  60  0/0  sont  distribués 
collectivement,  sous  forme  de  pensions  de  retraites  et  secours  pour 
invalidité  ou  cbôniage,  et,  en  fait,  on  l'a  vu  plus  bant,  les  ac- 
tions, qui  sont  nominatives,  ne  sont  que  détenues  par  ceux  au 
nom  desquelles  elles  sont  inscrites,  les  organisations  actionnaires 
ont  pris  l'engagement  d'attribuer  «  les  bénéfices  de  l'usine  du 
prolétariat  à  des  œuvres  de  défense  ou  d'action  ouvrière  (2). 

L'Emancipatrice,  a  imprimerie  communiste  »  parisienne,  dé- 
cide, à  l'article  34  de  ses  statuts,  que  les  bénéfices  ne  peuvent 
être  employés  qu'au  développement  des  affaires  ou  à  celui 
«  d'œuvres  de  solidarité  ou  de  propagande  sociale,  a  Elle  sup- 
prime donc  la  ristourne.  Ainsi  qu'il  est  dit  au  commentaire  des 
statuts,  les  ouvriers  associés  ne  pourront  jamais,  sous  aucun  pré- 
texte, demander  dans  leur  intérêt  une  partie  quelconque  des  bé- 
néfices de  rimprinierie  communiste  »  (3).  La  Bellevilloise  sur 

(1    X.  Glillemim,  L'orr/anixation  coopérative,  p.  42, 

2  La  Verrerie  ouvrière.  Rapport  du  Conseil  d'administration,  Pro- 
cès-rerbaux  des  assemblée.!  générales  des  19  et  20  mai  i 905  (1904), 
p.  47. 

(3    L'Emancipatrice.  Statuts.  Organisation  générale  (1901-1905  ,  p.  23. 


CHAPrTRE    11.    FORMATION    DES    COOPÉRATIVKS  721 

216.000      francs      de    bénéfices     nels,    en     1909,      a     allribué 
55.000  francs  à  diverses  œuvres  (I). 

'3)  L'Humanité,  n°  du  7  novembre  1909. 

'Voici,  d'après  un  placard  de  propagande,  la  liste  des  œuvres  créées  ou 
aidées  par  cette  Coopérative  qui,  à  cette  époque,  comprenait,  rappelons-le, 
7.383  membres  : 

Education.  —  1»  Un  patronage  pour  la  coéducation  pour  les  enfants  de 
8  à  16  ans,  comprenant  promenades  et  jeux  divers,  le  dimanche,  cours  de 
solfège,  chant,  violon,  mandoline  et  diction; 

2"  Une  symphonie  mixte  pour  adultes  ; 

3»  Une  société  chorale  mixte  pour  adultes; 

40  Un  groupe  sportif  ; 

5»  Un  groupe  artistique; 

6"  Une  Université  populaire  La  Semaille,  faisant  deux  conférences  par 
semaine  sur  tous  les  sujets  ; 

7»  Une  l)ibliothèque  de  prêt  gratuit  de  livres  à  domicile,  tenue  par  les  ca- 
marades de  La  Semaille  ; 

8°  Subvention  à  l'o?uvre  d'éducation  La  Ruche,  de  Sébastien  Faure  ; 

9°  Subvention  à  l'œuvre  d'éducation  L'Avenir  social,  de  Madeleine  "Ver- 
net  ; 

10°  Un  cours  d'espéranto  ; 

Mutualité.  —  i°  Pharmacie  Mutualiste  (Vente  de  médicamenis  au  prix 
de  revient)  ; 

2°  Service  médical  :  consultations  gratuites  9  consultations  par  semaine) 
pour  tous  les  sociétaires  et  leur  famille  ; 

3°  Une  caisse  de  prêt  gratuit  avançant  sur  la  seule  demande  du  socié- 
taire 40  0  0  de  son  action  sans  intérêts  ; 

A°  Une  caisse  de  solidarité  accordant,  après  enqut'-te,  aux  sociétaires 
nécessiteux,  un  don  en  marchandises,  sans  obligation  de  remboursement; 

50  Une  caisse  de  décès  donnant  à  la  veuve  ou  compagne  d'un  sociétaire 
une  somme  de  100  francs; 

6°  Subvention  à  la  caisse  des  malades  des  employés  de   la  BeUevilloise. 

Propagande  et  solidarité  sociale.  —  Cotisations  statutaires  ;  subvention 
à  la  propagande  coopérative  (environ  500  francs  par  an)  ;  à  la  Caisse  de 
grève  de  la  Confédération  générale  du  Travail  (1.000  francs  par  an)  ;  à 
l'Union  des  Syndicats  de  la  Seine  (ôOO  francs  par  an)  ;  obole  aux  grèves 
pour  une  somme  d'environ  500  francs. 

La  Société  accorde  le  lait  et  le  pain  gratuit  aux  sociétaires  grévistes,  sur 
présentation  de  leur  carte  de  grève. 

Elle  cède  à  prix  coûtant  les  denrées  nécessaires  aux  soupes  communistes 
en  cas  de  grève  ;  elle  fournit  gratuitement  le  uiatériel  et  prête  ses  locaux. 

Concours  pn-té  par  les  groupes  récréatifs  (chorale,  symphonie  groupe  ar- 
tistique) aux  organisations  ouvrières. 

Œv,vr es  philanthropiques.  —  Sont  également  subventionnés  : 

La  Caisse  des  Ecoles  du  XX«  arrondissement  ; 

Le  Dispensaire  antituberculeux  ; 

Le  Restaurant  des  Mères  nourrices; 

Les  crèches  laïques  de  Belleville,  Saint  Fargeau,  Père  Lachaise. 

Maxime  Leroy  46 


il'l  LlVRb)    VI.    LES    SOClirrKS    COOPERATITES 

Autres  exemples  i)ris  dans  l'année  1909  :  l'Economie,  de  Nantes 
(1.43Tmembres)siir  un  chitTre  d'alîaires  se  montant  à  470.041  fr.20 
a  atU'ibuésur  9.95U  fr.  2U  detrop-perçus  :  50  0  Oà  la  caisse  de  so- 
lidarité, 40  0/0  à  la  caisse  sociale  destinée  à  venir  en  aide  aux 
Cooi)ératives  et  aux  revendications  sociales  ;  en  1911,  sur 
3'.i4.167  fr.  95  d'affaires,  elle  a  fait  8.642  fr.  42  de  trop-perçus 
sur  lesquels  elle  a  attribué  o  0/0  à  la  propagande  générale,  10  0/0 
à  la  solidarité,  977  francs  aux  grèves  ;  l'Union,  de  Marseille 
(7.300  membres), sur  un  chiffre  d'affaires  se  montant  à  1.700.000 
a  attribué  sur  256.000  francs  de  trop-perçus,  17.700  à  la  pro- 
pagande socialisie,  32.275  à  la  solidarité,  800  francs  aux  grèves  ; 
je^  Vignerons  libres,  de  Maranssan  (Hérault)  (207  membres),  sur 
un  chiffre  d'affaires  se  montant  à  1.251.438  fr.  20  (les  trop-per- 
çus se  montant  à  1.186  fr.  65)  ont  attribué  6.050  fr.  4o  à  la  pro- 
pagande et  aux  œuvres  sociales. 

En  1911,  la  Productrice  (Paris), sur  80.000  francs  de  ventes  an- 
nuelles, a  distribué  2o  0/0  de  trop-perçus,  versé  33  0/0  au  fonds  de 
réserve,  25  0/0  au  fonds  de  la  solidarité  et  15  0/Oaux  grèves  ;  l'Eco- 
nomie caudanaise  (Morbihan),  sur  216.000  francs  de  ventes  an- 
nuelles, a  versé  7.976  fr.  60  de  trop-perçus,  10  0/0  à  la  propagande 
générale,  20  0  0  à  la  sclidarité. 

Ce  n'est  que  dans  la  mesure  où  elle  supprime  ainsi  au  regard 
de  ses  adhérents  la  notion  du  profit  commercial  que  la  Coopéra- 
tive e-l  syndicaliste,  socialiste,  prolétarienne.  «  Pour  nous,  disait 
Lucas  au  IV''  Congrès  de  la  coopération  socialiste,  ce  qui  carac- 
térise la  coopération  socialisie,  c'est  la  suppression  du  bénéfice 
individuel,  car  tant  que  celui  ci  existera,  soit  sous  forme  de  pré- 
lèvement direct  sur  le  travail,  soit  sons  forme  de  prélèvement  in- 
direct sur  le  produit,  ou  de  toute  autre  manière  détournée,  il  y 
aura  exploitation  capitaliste  »   (1). 

(1;  Q.tiatrièmc  Congrès  de  la  Coopération  sochiliste,  i,'03,  p.  50.  Cf. 
Cil.  GciEYSSE,  Prnprièl'i  et  riatourne  dans  les  Coopératives  (Mouvement 
socialist'',  1903,  n»  112,  et  Explications  {eod.loc,  1903,  n»  120,  p.  124,etc.) 


CHAPITRE   III 


Les  obligations. 


î.  Les  obU'jalio7is  des  coopérateurs. 

a)  Obligalion  d'achat.  —  La  première  obligation  des  membres 
des  Coopératives  de  consommation,  c'eslde  faire  tous  leurs  achats 
à  la  Société  dont  ils  sont  adhérents.  On  conçoit  assez  qu'une 
adhésion  nominale  à  une  Coopérative"  n'aurait  aucune  valeur, 
moins  de  valeur  encore  que  l'adhésion  à  un  Syndical  d'un  ouvrier 
qui  se  bornerait  à  cotiser,  l'existence  de  l'association  dpjjendant 
de  sa  vente  autant  que  de  la  valeur  de  ses  administrateurs.  On  a 
vu  que  l'abstention  systématique  d'achats  est  une  cause  d'exclu- 
sion. 

La  moyenne  de  consommation  (au-dessous  de  laquelle  on  ne 
doit  pas  descendre,  en  principe)  peut  être  fixée  au  chiffre  de 
300  francs  (1). 

b)  Le  coopérateur  a  |)our  obligation  d'assister  aux  assemblées 
générales,  de  paver  ses  cotisations,  d'indiquer  ses  changements 
d'adresse. 

Cl  Dans  les  Coopératives  de  production,  en  particulier  dans 
celles  où  le  travail  est  organisé  égalitairement,  chaque  coopéra- 
teur  a  l'obligation  de  bien  travailler,  celle  de  travailler  pour  les 
associés  malades  ou  absents,  sans  pouvoir  prétendre  à  une  rému- 
nération supplémentaire. 

Obligation  des  ouvriers  en  cas  de  grève  à  l'égard  d'une  Coo- 

1)  Y.  à  titre  d  exemple,  le  relevé  de  cousoiumation  des  membres  des 
commissions  statutaires  de  la  Bellevilloise  (dont  le  chiffre  dépasse  de 
beaucoup  cette  moyenne;  dans  la  Bellecilloise,  n»  du  10  novembre  l'Jl2, 
p.  97. 


m  LIVRE    VI.    LES    SOCIKTES    COOPERATIVES 

péralice.  —  Quelle doil  être  la  conduite  des  ouvriers  appartenant 
à  une  corporation  en  grève  professionnelle  générale  à  l'égard  d'une 
Coopérative  remplissant  les  obligations  réglementaires. 

La  question  fut  posée  par  la  Bellevilloise,  Coopérative  pari- 
sienne de  consommation,  au  Comité  confédéral  qui  rendit  la  sen- 
tence suivante,  à  la  demande  de  GritTuelhes,  secrétaire  géné- 
ral (1)  :  «  Déclare  s'en  rapporter  aux  organisations  syndicales 
p  jur  tenir  compte  dans  leur  lutte  de  tout  élément  de  succès  que 
peut  leur  procurer  une  Coopérative  donnant  satisfaction  à  ses  ou- 
vriers sur  les  points,  objet  de  la  grève,  par  des  avantages  maté- 
riels, sous  forme  de  soupes  communistes  et  autres  concours  »  (2). 

A  la  suite  d'un  Congrès  confédéral  extraordinaire  contre  la 
guerre,  fin  1912,  une  grève  de  vingt-(juatre  heures  fut  décidée  pour 
le  Itj  décembre.  La  Fédération  des  travailleurs  de  Talimentalion 
demanda  à  laCommi.>sion  unitaire  coopérative,  qui,  à  la  veille  de 
la  fusion  des  deux  organismes  coopératifs  centraux,  jouait  le 
rôle  de  Comité  fédéral,  de  prendre  toutes  mesures  pour  per- 
mettre le  chômage  du  personnel  coopératif.  La  Commission  s'y 
refusa  par  une  délibération  qui  constitue  une  décision  de  principe 
pour  tous  les  cas  de  grève  : 

Constatant  que  si  légitimes  que  soient  ces  manifestations,  quel 
que  soit  le  devoir  de  tous  les  coopéraleurs  syndiqués  d'y  participer, 
l'orf^anisation  coopérative  ne  saurait  en  souffrir  ; 

Constatant  que  ce  jour  les  travailleurs  ont  besoin  de  trouver 
leur  nourriture  quotidienne  indispensable  et  ne  doivent  aller  la 
chercher  qu'à  la  Coopérative,  propriété  collective  et  organe  entre 
leurs  mains  de  leur  émancipation  ;  qu'ils  ont  même  le  devoir  de 
profiler  de  celte  circonstance  pour  y  conduire  les  travailleurs  non 
coopéraleurs  ; 

Constatant  qu'il  serait  aussi  absurde  de  fermer  ce  jour-là  les 
Coopératives  que  de  fermer  les  Bourses  du  travail  et  de  donner 
congé  aux  fonctionnaires  des  organisations  syndicales; 

(1)  Covipte  rendu  du  Co'ugrès  co7ifédêral  d'Amiens  (l90ô>,  p.  10.  Cf. 
Rapport  sur  le  rôle  de  la  Coopération  en  temps  de  grève,  au  Congrès  Coo- 
pératif de  Monthermé  (1909  ,  Compte  rendu,  p.  163. 

(2)  Pendant  la  grève  des  ouvriers  boulangers  de  1906,  le  Syndicat  des 
boulangers  fil  défense  de  continuer  le  travail  même  dans  les  Coopératives 
qui  payaient  le  tarif  syndical.  (E.  Fourmère,  U Unité  Coopérative,  p.  66). 
—  Cf.  supra,  note  2,  p.  710. 


CHAPITRE    m.     —    LES    OBLIGATIONS  725 

Constatant  que  la  Coopérative,  cellule  sociale  de  la  société  nou- 
velle et  organe  de  paix  par  excellence  dans  son  but  et  ses  moyens, 
ne  peut  être  atteinte  par  des  actions  dirigées  contre  les  institutions 
capitalistes,  génératrices  de  guerres  et  de  coni]its  ; 

Considérant  que  le  devoir  de  solidarité  des  employés  producteurs 
dans  les  sociétés  doit  s'exercer  pour  soutenir  ceux  qui  luttent  au 
dehors  dans  les  usines  et  magasins  capitalistes,  mais  sous  une 
autre  forme,  car  ils  n'ont  pas  à  faire  grève  contre  eux-mêmes, 
contre  leurs  camarades,  prolétaires  comme  eux,  et  contre  un  or- 
ganisme, propriété  de  tous,  refuge  souvent  et  asile  pour  les  vic- 
times de  l'exploitation,  de  l'oppression  et  de  la  vindicte  capita- 
liste ; 

Compte  dans  toutes  les  sociétés  sur  l'idéal  de  transformation  so- 
ciale des  corporateurs  employés  pour  rester  à  leur  poste  et  pour 
favoriser  et  aider  par  ailleurs  leurs  camarades  en  lutte  (1). 

Il  y  a  lieu  d'observer  à  l'appui  de  cette  décision  que  les  Coopé- 
ratives se  considèrent  comme  tenues  de  venir  en  aide  aux  mouve- 
ments de  grève.  Elles  votent,  à  peu  près  toutes,  des  crédits 
annuels  pour  les  subventionner  ;  quelques-unes  font  des  distri- 
butions gratuites  de  vivres  (pain,  lait),  par  l'intermédiaire  des 
Syndicats  intéressés,  enfin  organisentdes soupes  communistes(2). 
On  peut  noter  à  ce  sujet  que  certains  Syndicats  interviennent  di- 
rectement et  font  délivrer  à  leurs  membres,  sur  bons  délivrés 
par  eux  (dits  bons  de  solidarité)  des  marchandises  de  première  né- 
cessité ;  et  lors  du  règlement,  ils  ont  (3)  droit  à  une  ristourne, 
qui  atteint  souvent  10  0/0. 

(1)  Humanité,  11°  du  13  décembre  1912.  (La  Bellevilloise  (qui  est  la 
plus  importante  Coopérative  parisienne)  avait  décidé  de  fermer  ses  lo- 
caux, le  16  décembre.  A  la  demande  du  personnel,  la  fermeture  des  maga- 
sins n'eut  lieu  qu'à  midi  ;  quant  aux  locaux  du  café,  ils  restèrent  ouverts 
toute  la  journée,  ce  qui  permit  l'organisation  des  réunions.) 

(2)  Le  XII»  Congrès  de  l'Union  fédérale  de  la  métallurgie  (1905  invita  le 
comité  fédéral  à  «  organiser  des  Coopératives  de  consommation  à  base 
syndicaliste,  qui  donneront,  dans  une  large  mesure  la  faculté  d'organiser 
des  soupes  communistes.  Compte  rendu,  p.  153  et  s.  Cf.  Rapport  de  la 
Commission  d'études  sur  le  rôle  de  la  Coopération  en  temps  de  grève. 
Compte  rendu  du  Congrès  coopérateur  de  Monthermé  (1909,',  p.  163. 

(3)  Le  Congrès  coopératif  de  Monthermé  (1909)  a  décidé  que  les  secours  de 
grève  devaient  être  inscrits  non  pas  au  budget  propagande,  déclaré  statu- 
tairement obligatoire,  mais  au  budget  solidarité,  statutairement  facultatif. 
(V.  E.  FouRHiÈRE,  L'Unité  coopérative,  p.  57). 


726  LIVRE    VI.    LES    SOÇIRTKS    COOI'ÉR ATlVEs 

La  Prolétarienne,  de  F^aris,  a  organisé  une  «  caisse  de  prévoyance 
destinée  à  soutenir  les  sociétaires  en  grève  ».  En  voici  les  sta- 
tuts : 

•Art.  2.  —  Pour  avoir  droit  à  l'indemnité  de  grève,  le  cama- 
rade devra  apporter  à  la  Commission  de  prévoyance  sa  carte  de 
grève  ou  une  pièce  justifiant  de  si  qualité  de  gréviste.  (Cette 
carte  ou  pièce  devra  émaner  de  l'organisation  ouvrière  en  con- 
flit.) 

La  Commission  pourra  faire  une  enquête  sur  le  bien  fondé  de 
la  demande. 

Art.  3.  —  Le  camarade  invoquant  le  bénéfice  de  U  caisse  de 
grève,  devra  avoir  un  an  de  présence  à  la  Société  et  une  consom- 
mation annuelle  de  200  francs  minimum. 

Art.  4.  —  L'indemnité  sera  calculée  sur  la  consomraaiion 
mensuelle  de  l'année  précédente.  Provisoirement,  et  à  titre  d'essai, 
elle  est  fixée  à  la  moitié  de  cptte  consommdtion.  Elle  sera-disiri- 
huée  en  bons  de  marchandises  à  prendre  dans  nos  magasins.  Ces 
bons  seront  hebdomadaires  ;  il  ne  sera  délivré  ni  vin,  ni  al- 
cool. 

Art.  5.  —  Au  cas  où  de  fausses  déclarations  [)oiir  obtenir  l'in- 
demnité de  grève  se  produiraient,  la  Commission  de  prévoyance 
en  aviserait  le  Conseil  d'administration,  qui  prendrait  les  mesures 
nécessaires.  (Suspension  du  sociétaire  et  demande  de  radiation  à 
la  prochaine  assemblée  générale.) 

.\rt.  6.  —  Si,  par  suite  de  malheureuses  circonstances,  les  dis- 
ponibilités de  la  Caisse  de  prévoyance  descendaient  an  tiers  de 
l'avoir  du  précédent  bilan,  le  service  de  lindemnilé  de  grève  ces- 
serait à  moins  que  le  Conseil  d'administration  ne  puisse  subvenir 
à  cette  dépense. 

IL  Les  obligations  des  Coopératives.  —  Les  Coopératives,  qui 
doivent  être  légalement  constituées  aux  termes  d'une  décision 
du  Congrès  de  Monthermé,  1909)  ont  pour  obligations  d'adhé- 
rer à  leur  Fédération  régionale,  à  la  Fédération  nationale  des 
Sociétés  de  consommation,  au  M.  D.  G.,  d'aflect^r  une  partie  des 
trop  pergus  à  des  œuvres  de  propagande  coopérative,  d'enseigne- 
ment ou  de  solidarité  sociale,  de  payer  leurs  cotisations  fédé- 
rales, de  ne  faire  d'achats  qu'au  M.  D.  G.  sinon  (et  avec   l'autorisa- 


CHAPITRE    UI.    LIS    OBLIGATIONS  727 

lion  du  M.  D.  G.)  à  des  industriels  payant  les  ouvriers  au  tarif 
syndical,  c'est-à-dire  à  des  industriels  ayant  droit  au  label. 

Aux  termes  de  l'article  4  des  statuts,  ne  peuvent  être  fédérées 
('  les  Sociétés  qui  imposent  à  leurs  membres  Tadliésion  à  une  or- 
ganisation politique  ou  confessionnelle;  les  Sociétés  capitalistes 
ou  patronales,  c'est-à-dire  celle  qui  allouent  un  dividende  au  ca- 
pital-actions en  sus  d'un  intérêt  limité  ou  qui  limitent  le 
nombre  des  actionnaires,  ou  qui  donnent  à  leur*  membres  un 
nombre  de  voix  proportionne!  au  nombre  d'actions,  ou  qui  ne 
confèrent  pas  la  souveraineté  à  l'assemblée  des  sociétaires.  » 

a)  Obligation  d'adhérer  à  la  Fèdéralion  régionale,  (art.  5 
des  statuts).  —  Le  22  mai  1910,  le  comité  confédéral  de  la  Bourse 
des  Coopératives  de  France  a  volé  le  principe  de  cette  obligation  jus- 
qu'alors abandonnée  à  la  bonne  volonté  des  Sociétés  :  «  A  l'avenir, 
aucune  adbésion  de  Société  coopérative  ne  pourra  être  acceptée  à 
la  B.  S.  C  qu'autant  qu'elle  sera  adhérente  à  sa  Fédération  régio- 
nale. Les  Sociétés  actuellement  non  fédérées  doivent  adhérer  à  la 
Fédération  de  la  région  lu  plus  voisine,  à  moins  qu'elles  ne 
puissent  en  fonder  une  dans  leur  propre  région.  Dans  le  cas  où 
aucune  initiative  ne  se  pro  luirait,  malgré  la  décision  du  comité 
confédéral,  relui -ci  devra  envoyer  un  délégué  dans  toutes  les 
Sociétés  susceptibles  de  faire  partie  d'une  Fédération  à  créer  afin 
d'expliquer  aux  militants  de  ces  Soriétés  le  but.  rutili^éel  le  fonc- 
tionnement des  organismes  fédéraux  et  d'en  convoquer  h's  dé'é- 
guéi  à  refï^-l  de  fonder  définitivement  la  F'édération  »  (1). 

Le  Vlll"  Congrès  des  Coojiéralives  a  confirmé  ce  vote  (2). 

A  l'inverse,  c  les  Fédérations  sont  tenues  d'admettre  toutes  les 
Sociétés  organisées  dans  leur  ressort,  conformément  aux  principes 
et  aux  statuts  de  la  Confédération  »  (art.  1,  §  6  . 

L'utilité  d'ime  telle  adhésion  est  double  :  elle  diminue  les  frais 
d'achat  en  faisant  profiter  chaque  Société  adhérente  du  pri^c  du 
gros  ;  elle  étend  la  solidarité  des  consommateurs  ouvriers  au  delà 

(1)  Humanilé,  n°  du  27  mai  1910.  —  Les  Coopératives  du  Aord  qui  ne 
voulurent  pas  admettre  la  règle  de  la  cotisation  au  Parti  socialiste  —  règle 
impérativement  imposée  aux  Sociétés  adliérentes  par  la  Fédération  du  "SovA- 
furent  autorisées  à  adhérer  à  une  autre  Fédération,  à  la  plus  voisine 
[Compte  rendu  du  Congrès  de  Calais,  p.  54  . 

(2j  Compte  rendu,  p   52  et  s.  (Art.  1  et  2  des  statuts  . 


728  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPERATIVES 

de  la  localité  que  dessert  chaque  Société,  ce  qui  a  pour  objet  de  la 
maintenir  dans  sa  fidélité  aux  principes.  Les  Sociétés  associées 
se    secourent,  se    surveillent,   s'entr'aident    mutuellement    pour 
éviter  la  débâcle  morale  et  financière. 
L'article  6  ilécide  : 

La  Fédération  régionale  aura  pour  but  d'organiser  la  propagande, 
de  susciter  la  création  de  nouvelles  Sociétés,  d'établir  un  lien  moral 
entre  toutes  les  Sociétés  existantes,  d'assurer  la  discipline  coopéra- 
tive dans  sa  région,  notamment  en  assurant  la  concentration  des 
forces  coopératives,  et  la  réalisation  des  décisions  du  Congrès  et  du 
comité  confédéral.  Elle  devra  soumettre  ses  statuts  au  comité  con- 
fédéral. 

Elle  facilitera,  par  tous  les  moyens,  la  tâche  de  la  Fédération  na- 
tionale en  lui  fournissant  particulièrement  fous  les  renseignements 
statistiques  et  économiques,  en  lui  donnant  tous  les  ans  un  rapport 
sur  son  activité  et  sur  l'emploi  des  fonds  versés  par  le  M.  D.  (j.  qui, 
exclusivement,  doivent  être  réservés  à  la  propagande. 

Elle  se  fera  représenter  directement  par  un  de  ses  membres  à 
chaque  réunion  du  comité  confédéral  et  au  Congrès,  après  avoir 
examiné  l'ordre  du  jour. 

La  Fédération  régionale  pourra  être  chargée  par  le  comité  cou- 
fédéral  de  recueillir,  pour  le  compte  de  l'organisation  centrale,  la 
cotisation  prévue  à  l'art.  5,  §  2  (1). 

Les  Fédérations  régionales  peuvent  organiser  des  Congrès  édu- 
catifs et  administratifs  ;  mais  elles  sont  tenues  d'en  aviser  la 
Fédération  nationale  et,  conformément  à  une  décision  de  l'an- 
cien Comité  confédéral  (avril  1911).  de  lui  faire  parvenir  les  rap- 
ports et  bilans. 

Le  Congrès  unitaire  de  Tours  a  fixé  le  lerriloiredes  Fédérations 
régionales  ;  mais  il  ne  s'agit  que  d'une  fixation  provisoire  que 
l'expérience  permettra  de  modifier: 

1"  Région  :   Seine,  Seine  el-Oise^  Eure-et-Loir. 

2^         —         Nord. 

H*         —         Somme,  Oise. 


(1;  Il  s'agit  de  la  cotisation  due  i;ar  chaque   Coopérative  à  la  Fédération 
nationale. 


CHAPITRE    m.     —    LES    OBLIGATIONS  72Î) 

4^  —  Ardennes,  nord  de  la  Meuse  et  de  la  Meurlhe- 
et-Moselle. 

5°         —         Vosges,  sud  de  la  Meurthe-et-Moselle. 

6'        —         Pas-de-Calais. 

7®         —         Seine-Inférieure,  Eure. 

S"         —         Aube,  Yonne,  Côte-d'Ur,  Haute-Marne. 

9®        —         Dou!)s,  Haute-Saône,  Jura,  Ain,  Belfort, 

10*       —         Marne,  Meuse,  Aisne. 

H®       —         Seine-et-Marne. 

12*^       —         Deux  Savoies,  Isère. 

13'^       —         Saùne-et-Loire,  Nièvre. 

14e       —         Indre-et  Loire,  Loiret,  Loir-et-Cher,  Indre,  Cher, 

15"       —         Calvados,  Manche,  Orne,  Mayenne,  Sarthe. 

16*  —  F'inistère,  Côles-du-x\ord,  Ille-el- Vilaine,  Loire- 
Inférieure,  Morbihan,  Maine-et-Loire. 

17*  —  Bouches-du-Rône,  Var,  Alpes-Maritimes,  Vau- 
cluse,  Basses  et  Hautes-Alpes. 

18*  —  Aveyron,  Haute-Garonne,  Tarn,  Tarn-et-Garonne, 
Lot,  Ariège. 

19'  —  Gironde,  Landfs,  Basses  et  Hautes-Pyrénées,. 
Gers. 

20*  —  Gard,  Héiaull,  Aude,  Pyrénées-Orientales,  Lo- 
zère. 

21*       —  '      Deux  Charentes,  Vendée,  Vienne,  Deux-Sèvres. 

22*       —         Haute-Vienne,  Corrèze,  Creuse,  Dordogne. 

2.3*       —         Loire,  Allier. 

24*       —         Haute-Loire,  Puy-de-Dôme,  Cantal. 

25*       —         Rhône,  Drôme,  Ardèche. 

L'article  8  prévoit  une  exception  à  cette  règle  :  a  En  dehors  des 
Fédérations  régionales,  des  sous-groupements  de  Sociétés  ne  pour- 
ront être  constitués  que  s'ils  ont  un  caractère  provisoire,  s'ils  sonl 
terrilorialemenl  délimilés  et  organisés  pour  un  but  déterminé,  et 
que  le  comité  confédéral  et  les  Fédérations  en  aient  reconnu 
l'utilité.  » 

On  doit  noter  ici  que  les  divisions  régionales  établies  par  la  Fé- 
dération des  Coopératives,  les  Unions  de  Syndicats  divers  et  les 
Fédérations  professionnelles  ne  coincident  pas.  Pour  les  Unions, 


730  LIVRK    VI.    LES    SOCllhÉS    COOPKRATlVlS 

l'unité,  on  l'a  Vu,  est  le  dépaiiement,  pour  les  Fédéralions  pro- 
fessionnelles décentralisées  (le  Bàtiinenl,  le  Livre,  etc.)  (l),  et  la 
Fédération  des  Coopératives,  la  région,  mais  sans  que  ces  grands 
groupements  nationaux  aient  encore  pu  fixer  une  base  de  délimi- 
tation unitaire  à  leurs  divisions  interdépartementales  si  diverses. 
Aussi  la  carte  ouvrière  présenle-l-elle  des  complications  ana- 
logues à  celles  qu'a  connues  l'ancienne  France,  d'autant  plus  gê- 
nantes que  les  rapports  entre  Unions  et  Fédérations  deviendront 
plus  fréquents  et  plus  nécessaires;  mais  on  doit  espérer,  il  est 
vrai,  que  Fexpérience  meltra  tôt  ou  tard  une  certaine  uniformité 
dans  ce  désordre  administratif,  soit  [)ar  l'établissement  de  divi- 
sions communes,  soit  par  l'institution  de  rouages  de  liaison. 

b)  Obligation  d' adhère V  à  la  Fédération  nalioyiale  des  Sociétés 
de  consommation.  —  Les  Coopératives  de  production  et  de  con- 
sommation sont  reliées  les  unes  aux  autres  par  deux  organismes 
centraux,  la  Fédération  des  Sociétés  de  consommalion,  qui  est  un 
«organe  moral»,  et  le  Magasin  de  gros  des  Coopératives  de 
France  (M.  D.  G.),  qui  est  un  «  organe  économique  ». 

Des  organismes  économiques  analogues  existent  dans  les  autres 
pays;  les  plus  anciens  ont  été  créés  en  Angleterre  (2j. 

«  Etant  donné,  a  décidé  le  Congrès  international  socialiste  de 
Copenhague  (1910),  que  les  services  que  la  coopération  peut 
rendre  à  la  classe  ouvrière  seront  d'autant  plus  grands  que  le  mou- 
vement coopératif  lui-même  sera  plus  fort  et  plus  uni...  les  Coo- 
pératives de  chaque  pays...  doivent  former  une  seule  Fédéra- 
tion »  (3). 

A)  Une  Bourse  des  Coopératives  socialistes  a  élé  fondée  en  1 895  : 
comme  Ta  écrit  Henriet,  «  elle  devait  être  le  pendant  de  la  Bourse 
du  travail  de  Paris  »  (4).  Son  siège  social  est  à  Paris,  18,  rue 
Fagon.  En  1911,  elle  a  pris  le  nom  de  Confédération   des    Coopé- 

(i)  V.  L.  II,  ch.  IV,  p.  388. 

(2  II  y  a  lieu  de  noter  ici  que  les  Coopératives  de  production  ont,  en 
France,  un  organisme  central  spL'cial,  «  la  Chaniltre  consultative  des  asso- 
ciations ouvrières  de  production  »,  fondée  en  1883  :  il  n'en  est  pas  question 
dans  ce  chapitre,  parce  qu'elle  est  indépendante  de  la  classe  ouvrière  orga- 
nisée. V.  Les  associations  ouvricres  de  production  (Publ.  de  l'Office  du 
travail),  p.  114  et  s. 

(3)  Compte  rendu  483. 

(4)  Almanach  de  la  coopération  socialiste  pour  1911,  p.  115. 


CHAPITRE    IH.    LES    OBLIGATIONS  731 

ratives  socialistes  et  ouvrières  (Congrès  de  Calais)  :  à  par- 
tir de  cette  date,  elle  n'a  plus  accepté  que  raffiliation  des  Coopé- 
ratis'esde  consommation  ou  des  Coopératives  de  production  dans 
la  dépendance  des  celles-ci. 

Depuis  1912,  elle  a  pris  le  nom  de  Fédération  nationale  des 
Sociétés  de  consommation. 

Le  Congrès  coopératif  de  Paris  (1900)  avait  décidé  que  pour 
adhérer  à  la  Bourse  les  associations  devraient  être  «  foncièrement 
ouvrières  »  :  texte  abrogé  par  le  Congrès  unitaire  de  Tours  (191^). 
De  plus,  elles  devaient  déclarer  accepter  les  principes  fondamen- 
taux du  socialisme  international  lels  qu'ils  avaient  été  formulés 
par  les  Congrès  socialistps  :  lutte  de  classes,  socialisation  des 
moyens  de  production  et  d'échange  ;  entente  internationale  des 
travailleurs  ;  enfin  verser  leur  obole  à  la  propagande  socialiste 
dans  la  forme  qui  leur  plaisait  (1). 

L'adhésion  au  Parti,  soit  même  aux  principes  socialistes  ne 
fut  jamais  exigée  en  pratique  (2)  :  l'obligation  aux  principes 
disparut  même  des  statuts  au  Congrès  de  Calais  (^1911),  suppres- 
sion maintenue  par  le  Congrès  unitaire  de  Tours  (1912).  Quanta 
l'obligation  de  participation  aux  œuvres  socialistes,  elle  a  été 
transformée  par  le  Congrès  de  Tours  en  un  devoir  d'ordre  pure- 
ment coopératif  :  les  Sociétés,  décide  l'article  0,  sont  tenues  de 
«  consacrer  au  minimum  par  an  et  par  membre  10  centimes  à  la 
propagande  coopérative  ».  L'article  ajoute:  «  Cette  propagande 
peut  se  faire  par  conférences,  causeries,  létes,  brochures,  jour- 
naux, allocations  à  tous  les  groupements  d'émancipation  des  tra- 
vailleurs. » 

Corrélativement,  le  même  article  (4°)  oblige  les  Sociétés  à 
<{  réserver  une  part    de   leurs    frop-perçus   tant  pour  les    œuvres 

(1  Le  Congrès  coopératif  de  Monthermé  (190'.';  avait  décidéque  «chaque 
organisation  conserve  toute  initiative  pour  remploi  des  fonds  de  propa- 
gande socialiste  qui  peut  se  faire  notamment  par  conférences,  causeries, 
fêtes,  Ijrochures,  journaux,  allocations  diverses  aux  groupementsdëmanci- 
pation  prolétarienne  :  coopératives  sœurs,  consommation  et  production. 
Syndicats,  universités  populaires,  cercles  d'études  ».  En  1911,  à  cette  énu- 
mération,  avaient  été  ajoutés  les  groupes  du  Parti  socialiste  S.  F  I.  0. 
art.  2  des  statuts). 

(2  V.  le  rapport  du  comité  confédéral  au  Congrès  coopératif  do  Calais 
'1911).  Coynpte  rendu,  p.  113. 


732  LIVHE    VI.     LES    SOCIKTKS    COOPKRATIVES 

sociales  créées  on  à  créer  que  pour  la  formation  de  réserves 
collectives  devant  servir  à  la  réalisation  du  programme  coopé- 
ratif >). 

L'adhésion  à  la  Fédération  nationale  implique  enfin  le  paie- 
ment d'une  cotisation.  Cette  cotisation  n'est  pas  unitaire  :  i! 
appartient  au  Congrès  annuel  d'en  fixer  le  quantum  proportion- 
nellement au  chiffre  des  alTaires,  sans  qu'elle  puisse  d'ailleurs 
être  inférieure  à  dix  francs.  Elle  doit  être  versée  dans  le  courant 
du  premier  trimestre  (i)  (art.  5,  2°). 

A  l'Union  Coopérative  et  à  la  Confédération  des  Coopératives 
socialistes  la  cotisation  était  proportionnelle  au  nombre  des  adhé- 
rents. Si  l'on  a  modifié  ce  système  (qui  a  fait  ses  preuves,  en 
Allemagne  principalement)  c'est  parce  qu'il  paraît  plus  facile 
de  connaître  exactement  le  chitTre  des  affaires  que  celui  des 
membres. 

Aux  termes  des  statuts  de  l'unité,  la  Fédération  a  pour  but  : 

a)  Le  ^'roupement  et  l'organisation  des  Sociétés  de  consommation 
constituées  d'après  la  déclaration  de  principe  de  l'L'nité,  en  vue 
de  la  défense  de  leurs  intérêts  communs  par  la  réunion  de  leurs 
forces  et  de  leurs  activité  : 

6)  Le  développement  et  la  prospérité  Je  la  coopération  en  France  ; 

c    La  sauvegarde  des  consommateurs  en  général  ; 

dj  La  substitution  au  régime  compétitif  et  capitaliste  actuel  d'un 
régime  où  la  production  sera  organisée  en  vue  delà  collectivité  des 
consommateurs  et  non  en  vue  du  profit  ; 

c  L'appropriation  collective  et  graduelle  des  moyens  d'échange 
et  de  production  par  les  consommateurs  associés,  ceux-ci  gardant 
dorénavant  pour  eux  les  richesses  qu'ils  auront  créées. 

Art.  3.  —  La  Fédération  nationale  cherche  à  atteindre  ces  buts  : 

a)  Par  la  publication  d'organes  de  presse,  l'élaboration  de  statis- 
tiques, l'édition  de  publications  en  vue  du  perfectionnement  de  l'or- 
ganisation et  de  l'extension  de  la  sphère  d'activité  des  Sociétés 
adhérentes  ; 

b)  Par  l'établissement  de  rapports  suivis  avec  les  Unions  coopé- 
ratives nationales  étrangères  et  l'Alliance  coopérative  internationale  ; 

(1)  Cette  cotisation  a  été  fixée  pour  1913  à  trois  centimes  «  par  100  francs- 
déchiffre  d'affaires  ».  V.  A.  DACDi-B.\«cEL  et  E.  Poissox,  La  cotisation  au 
Congrhs  (Bulletin  de  la  Fédératioti  nationale  des  Coopératives,  1913,  n°l}. 


CHAPITRE    III.    LI£S    OBLIGATIONS  733 

c  Par  uu  service  juridique,  les  conseils  accordés  aux  Sociétés 
adhérentes  dans  ce  qui  intéresse  leur  activité  coopérative,  ainsi 
que  l'organisation  de  cours  d'enseignement  coopératif; 

d)  En  prêtant  son  appui  à  la  création  de  nouvelles  Sociétés  de 
consommation  et  en  vulgarisant  les  principes  de  la  coopération. 

Aux  termes  des  anciens  statuts,  la  (îonfédération  (1)  était  admi- 
nistrée par  un  conseil,  dénommé  commission  permanente,  com- 
posé de  15  membres  élus  pour  deux  ans  par  les  Congrès  natio- 
naux, et  par  une  commission  de  contrôle,  composée  de  trois 
membres  et  de  deux  suppléants  nommés  par  la  Fédération  pari- 
sienne des  Coopératives. 

Le  comité  confédéral  était  composé  delà  commission  perma- 
nente et  des  délégués  des   Fédérations  (art.  ô  des  anciens  statuts  . 

(1)  D'après  les  anciens  statuts  elle  avait  pour  but  :  «  1°  De  propager, 
soutenir  et  défendre  les  principes  de  la  coopération  socialiste,  au  moyen 
de  livres,  journaux,  circulaires,  rapport?,  conférences,  etc.  ; 

«  2"  De  contribuer  à  l'extension  de  la  coopération  entons  ses  objets,  sous 
la  forme  de  la  consommation  et  delà  production  ; 

«  3»  De  constituer  un  Conseil  judiciaire  pour  renseigner  les  Sociétés  sur 
toutes  leurs  opérations,  marchés,  baux,  etc.,  etc.,  au  point  de  vue  de  la 
correction  et  de  la  légalité,  et  pour  les  assister  dans  les  procès  et  affaires 
litigieuses  ; 

«  4°  De  créer  des  moyens  d'action  collective  par  l'installation  d'un  siège 
social  oii  seront  centralisés  et  mis  à  la  disposition  des  Sociétés  tous  les 
renseignements  les  intéressant  autant  pour  les  relations  entre  elles  que 
pour  toutes  transactions  commerciales  avec  les  fournisseurs,  producteurs, 
et  où  les  membres  délégués  pourront  se  réunir  et  échanger  leurs  vues  ; 

«  5°  De  venir  en  aide  pécuniairement  aux  Sociétés  ouvrières  qui  se  trou- 
veraient momentanément  gênées.  » 

Son  programme  était  ainsi  libellé  : 

«  l"  Considérant  que  le  Prolétariat  ne  pourra  conquérir  son  émancipa- 
tion qu'autant  qu'il  s'organisera  d'abord  économiquement,  politiquement 
ensuite,  la  Bourse  des  Coopératives  Socialistes  pense  qu'il  y  a  lieu  de 
constituer  des  embryons  d'organisation  de  production  et  d'échange  qui, 
apportant  des  satisfactions  immédiates  à  la  classe  ouvrière,  feront  entre- 
voir à  cette  dernière  les  avantages  du  groupement  ; 

«  2"  Dans  un  ordre  d'idées  plus  élevé,  il  y  a  lieu  de  fédéraliser,  par 
régions  géographiques,  les  organismes  d'achats  et  de  renseignements  afin 
d'arriver  insensiblement  à  limiter  la  production  par  la  consommation,  et 
d'établir  ainsi  la  véritable  organisation  du  travail  ; 

«•3"  D'influencer,  par  des  démonstrations  pratiques,  les  populations  gravi- 
tant dans  leur  orbite,  afin  de  donner  une  orientation  aux  pouvoirs  publics 
et  faire  substituer  au  système  spéculatif  actuel  (commerce)  le  système 
coopératif  (coopératisme  .  » 


734  LIVIIK    VI.    LES    SÛCIKTKS    CÛOPHRATIVES 

Aux  termes  de  l'arlicle  4  des  statuts  volés  par  le  Congrès  de 
Calais  (1911)  «  pour  être  éligible  à  la  commission  permanente, 
les  membres  »  devaient  «  être  des  coopéraleurs  etîeclifs  et  être 
présentés  par  une  Société  adhérente  ;  ils  devaient  «  être  syndi- 
qués, s'ils  sont  syndicables,  à  un  Syndicat  adhérent  à  la  C.  G.  T. 
ou  membres  du  Parti  socialiste  (S.  F.  I.  0.)  (1).  » 

Le  conseil  nommait  son  bureau  (jui  était  com|)osé  d'un  secré- 
taire et  d\in  trésorier  (art.  4,  5  et  6  des  statuts). 

Une  assemblée  des  Sociétés  adhérentes  à  la  Bourse  avait  lieu 
tous  les  six  mois.  Chaque  Société  pouvait  y  envover  autant  de 
délégués  qu'elle  le  jugeait  nécessaire,  mais  un  seul  d'entre  eux 
avait  voix  délihérative. 

L'n  Congrès  avait  lieu  tous  les  deux  ans,  ainsi  (jue  l'avait  décidé 
le  Congrès  coopératif  de  Nantes  (1905).  Aux  termes  de  l'article  H 
(voté au  Congrès  de  Calais,  1911)  les  Sociétés  avaient  droit  à  une 
voix  par  1.000  membres  ou  frai  lion  de  l.OOÙ  membres. 

Les  fondateurs  de  la  B.  S.  avaient  prétendu  donner  à  cette 
organisation  un  caractère  aussi  collectif  que  possible.  On  en 
aura  la  preuve  à  la  lecture  de  celte  citation  empruntée  aux  «  con- 
sidérants »  votés  par  le  Congrès  constituant  de  Paris,  en  1895  : 
{(  Le  fonctionnement  de  la  Bourse  coopérative  a  été  l'objet  d'une 
élude  minutieuse  et  approfondie  dont  le  résultat  le  plus  remar- 
quable est  l'élimination  complète  de  toute  mesure  pouvant  per- 
mettre à  une  ou  plusieurs  personnalités  d'acquérir  une  influence, 
un  prestige,  une  prépondérance  quelconque  au  détriment  de  la 
collectivité  »  (2  . 

La  Fédération  a  conservé  ces  règles  dans  leurs  grandes  lignes: 
issue  du  Congrès  unitaire  de  Tours,  elle  comporte  plusieurs 
rouages  :  un  comité  confédéral,  un  conseil  central,  une  commis- 
sion de  contrôle,  une  commission  mixte,  une  commission  d'arbi- 
trage, un  office  technique,  enfin  un  secrétariat. 

1  )  Le  Comité  coîifé'léral  est  composé  par  les  délégués  des  Fé- 
dérations régionales  et  par  les  21  membres  composant  le  conseil 
central. 

Aux  termes  de  laiticle  iO,  le  Comité  est  o  chargé  de   la  pro- 

(1)  Compte  rendu,  p.  57. 

(2)  Compte  rendu,  p.  201. 


CHAPITRE    ni.     LhS    OBLIGATIONS  735 

pagande  eu  général,  de  poursuivre  la  réalisation  îles  résol'ulions 
des  (iongrès  nationaux  et  internationaux;  il  prend  toutes  les  me- 
sures exceptionnelles  fj'ie  peuvent  exiger  les  circonstances  ». 

il  élit  son  bureau  :  deux  secrétaires  (1).  L'un  des  secrétaires 
est  chargé  plus  spécialement  de  la  propagande,  l'autre  de  ladmi- 
nislrali'.iu  et  de  la  tré.-orerie  (2). 

H  «  se  réunit  normalement  trois  fois  par  au,  non  compiis  la 
réunion  qui  a  lieu  la  veille  du  Congrès»  (art.  1.3). 

2)  Le  Conseil  central,  qui  remplace  l'ancienne  commission  per- 
manente de  la  Confédération,  est  composé  de  vingt  et  un 
membres. 

Aux  termes  de  Tarticie  12,  pour  être  candidat,  il  l'aul  u  être 
sociétaire  à  une  Coopérative  de  consommation  adhérente  à  la  Fé- 
dération nationale  el  avoir  le  minimum  de  consommation  imposé 
par  la  Société  ».  D'autre  pari,  «  il  devra  être  présenté  par  une 
Société  Ci),  avoir  siégé  |)endanl  un  an  dans  une  commission  sta- 
tutaire ou  avoir  lait  partie  du  bureau  d'un  cercle  de  coopéra- 
teurs  »  (ij. 

Le  ('omité  central  est  élu  «  par  le  Congrès  au  scrutin  de  liste 
et,  en  cas  d'absence  d'accord, à  la  représentation  proportionnelle  » 
(art.  9). 

L'artitle  H  organise  celte  représentation  dans  les  termes  sui- 
vants : 

<>  Au  cas  de  repiéseiitatioti  proportionnelle,  les  listes  présentées 
au  Congrès  comprendront  obligatoirement  21  noms  et  aucun  can- 
didat ne  peut  être  inscrit  sur  plus  d'une  liste. 

(1)  Les  statuts  unilaires  ne  donnent  aucune  indication  sur  les  fonction- 
naires de  la  Fcd(''ration.  Les  statuts  de  la  Confédération  et  de  la  B.  C.  S. 
présentaient  la  m(''me  lacune. 

(2)  Sur  la  comptabilité,  v.  le  rapport  de  la  Commission  de  contrôle  au 
Congrès  de  Calais  (19lly.  Compte  rendu,  p.  100. 

(3)  La  Prolétarienne  (Paris)  demanda  vainement  que  les  candidats  fussent 
présentés  obligatoirement  par  la  Société  à  laquelle  ils  étaient  adhérents  [Ac- 
tion coopérative,  n°  du  !«'' janvier  1913j. 

(4j  Sur  la  proposition  d'Alexandre,  il  fut  entendu  par  le  Congrès  de 
Tours  que  les  meml^res  des  Comités  centraux  des  deux  anciennes  Fédéra- 
tion>  seraient  considérés  comme  satisfaisant  aux  obligations  de  l'article  12 
{Action  coopérative,  n"  du  1^''  janvier  1913). 


730  LIVUE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES 

«  Cliacuii  des  votants  marque  sur  la  liste  l'ordre  de  préférence  de 
ses  candidats. 

«  Le  panachage  est  interdit.  La  répartition  se  fait  sur  la  base  du 
quotient  électoral.  Les  sièges  restant  à  pourvoir  sont  répartis  sui- 
vant le  procédé  des  moyennes. 

«  En  cas  d'accord  préalable  sur  une  seule  liste,  cinq  suppléants 
seront  nommés  par  le  Congrès.  » 

Le  Conseil  centra!  se  réunit  au  moins  une  fois  tous  les  mois. 
Trois  absences  consécutives  sans  excuse  entraînent  la  démission 
du  délégué. 

Il  ((  est  chargé  de  la  gestion  (de  la  Fédéralion)  pendant  l'inler- 
valle  des  réunions  du  Comilé  confédéral  ». 

L'ancienne  Commission  permanente  s'était  divisée  en  deux 
sous-commissions  :  la  Commission  administrative  et  la  Commis- 
sion de  propagande,  celle-ci  chargée  du  journal  fédéral,  de  la  pré- 
paration des  affiches,  brochures,  etc.  Les  nouveaux  statuts  n'in- 
terdisent pas  au  conseil  central  de  reprendre  cet  usage. 

3)  La  Commission  de  C07itrôle  est  nommée  par  le  Congrès. 
Elle  est  composée  de  5  n)embres  et  de  2  suppléants. 

Elle  est  chargée  de  la  surveillance  des  opérations  financièresdu 
comité  et  du  conseil. 

4)  La  Commission  mixte.  Le  pacte  d'unité  voté  au  Congrès  de 
Paris  (1912)  cornprenailce  paragraphe  :  «  Un  Comité  mixte  entre 
le  Magasin  de  gros  pt  la  Fédération  nationale  assurera  l'unité 
d'action  du  mouvement  coopératif  en  France  à  l'intérieur  et  à 
l'extérieur  en  établissant  des  rapports  constants  et  permanents 
entre  les  deux  organismes  ». 

Cette  Commission  a  été  organisée  par  l'article  16  des  statuts 
unitaires  :  elle  comprend  6  membres  élus  par  moitié  par  les  deux 
organismes.  Ses  principes  et  son  but  sont  ainsi  formulés  : 

«  Emanation  des  deux  organismes  delà  coopération  et  des  même* 
Coopératives  par  la  nécessité  de  la  double  adhésion,  la  commission 
mixte  devra  assurer  l'unité  d'action  du  mouvement,  chaque  orga- 
nisation conservant  l'autonomie  nécessaire  pour  mener  à  bien  la 
tâche  qui  lui  est  confiée. 

B  Si  la  Commission  le   décide,  un   de  ses  membres   pourra  être 


CHAPITRE    m.    LES    OBLIGATIONS  737 

désigné  pour  assistera  une  réunion  Je  l'un  ou  l'autre  des  conseils 
des  deux  groupements. 

«  Sur  la  demande  de  l'une  ou  l'autre  des  deux  organisations,  la 
commission  sera  appelée  à  discuter  de  toutes  les  questions  d'inté- 
rêt général  intéressant  le  mouvement  coopératif. 

«  De  toutes  façons,  la  commission  devra  se  réunir  une  fois  au 
moins  tous  les  trois  mois  pour  examiner  la  situation  coopérative 
générale. 

«  Il  ne  pourra  être  pris  de  résolutions,  dans  l'une  ou  l'autre  des 
deux  organisations,  sans  entente  préalable,  sur  les  points  suivants  : 

«  a)  Revision  des  .Statuts  ; 

«  b)  Organisation  et  rôle  commercial  des  Fédérations,  conformé- 
ment à  l'art.  7,  modifications  aux  circonscriptions  territoriales  des 
Fédérations  ; 

«  c)  Organisation  d'entrepôts  régionaux  ou  d'entreprises  de  pro- 
duction ; 

«  (/)  Ordre  du  jour,  lieu  et  date  des  Congrès  et  assemblées  géné- 
rales ; 

«  e)  Questions  internationales.   » 

5)  La  Commission  d'arbitrage.  C'est  sur  la  proposition  de 
l'Union  économique  d'Auray  qu'elle  a  été  instituée  par  le  Congrès 
de  Tours. 

Elle  est  constituée  librement  par  le  Comité  confédéral,  qui 
n'est  lié  par  aucune  indication  dans  les  statuts.  Son  rôle  est  de 
«  régler  tous  différends  pouvant  naître  entre  des  groupes  adhé- 
rents à  la  Fédération  nationale  ». 

La  C.  G.  T.  a  également  établi  (Congrès  du  Havre,  1912)  une 
Commission  analogue  dans  la  dépendance  du  Comité  confédéral  : 
il  est  intéressant  de  rapprocher  ces  deux  institutions  qui  indiquent 
nettement  la  tendance  du  mouvement  ouvrier  vers  la  centralisa- 
tion. Les  difficultés  d'ordre  statutaires  ne  sont  pas  abandonnées 
au  libre  examen  soit  des  groupements  primaires,  soit  même  des 
groupements  fédéraux  :  le  corps  central  revendique  la  sur- 
veillance et  la  direction  de  l'ensemble  do  l'organisme  au  nom  de 
la  solidarité  générale. 

6)  Office  technique  de  la  coopération. 
Il  est  organisé  par  l'arlicle  15  : 

Maxime  Leroy  47 


738  LIVRE    VI.    —    LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES 

L'n  oftice  technique  de  la  coopération  cliargi'  d'étudier  toutes  les 
questions  de  législation,  de  droit,  de  statistique,  d'histoire  et  d'in- 
formation étrangère  et  d'éducation  coopérative,  est  constitué  au 
sein  de  la  Fédération  nationale.  Il  est  placé  sous  la  direction  et  le 
contrôle  du  comité  confédéral.  Il  est  composé  :  d'actuaires,  de  ju- 
ristes, de  parlementaires  et  d'hommes  de  science  désignés  par  le 
Comité  confédéral. 

L'organisation  intérieure  de  l'Office  et  ses  relations  avec  le  Co- 
mité confédéral  sont  réglées  par  ce  dernier. 

Un  office  technique  existait  à  la  Confédération  des  Coopéra- 
tives. 

Congrès.  —  Les  slaluls  prév^oient  (art.  17)  qu'un  «  Congrès 
annuel  aura  lieu  aux  mêmes  dates  et  au  même  lieu  que  l'assem- 
blée du  M.  D.  G.  » 

Chaque  Coopérative  doit  s'y  faire  représenter  et  y  a  autant  de 
voix  qu'elle  verse  de  fois  cent  francs  de  cotisation  à  la  Fédération 
nationale.  «  Au-dessus  decechilTre,  elles  auront  droit  à  un  suffrage 
pour  100  francs  ou  fraction  de  tOO  francs  (1 1.  » 

Conformément  à  la  règle  admise  par  les  derniers  statuts  de  la 
Confédération  des  Coopératives  socialistes,  l'article  17  décide  que 
«  les  Fédérations,  Cercles  et  Groupes  d'éducation  et  de  propagande 
pourront  être  représentés  au  Congrès  par  un  délégué  avec  voix 
consultative  )>. 

Le  Congrès  a  les  pouvoirs  les  plus  étendus;  notamment,  il  a 
seul  compétence  pour  reviser  le>  statuts,  après  accord  avec  la 
Commission  mixte  prévue  par  Tarticle  16,  sous  la  condition  que 
la  demande  ail  été  déposée  sur  le  bureau  du  Comité  confédéral. 
six  mois  avant  sa  réunion  (art.  19). 

Les  décisions  des  Congrès  sont  définitives  au  regard  des  com- 
missions fédérales.  «  Les  résolutions  de  Congrès,  décide  l'article  17, 
ne  peuvent  êire  modifiées  que  par  un  Congrès.  »  Cette  règle  était 
déjà  admise  par  les  statuts  de  la  Confédération  des  Coopératives 
socialistes  (art.  9). 

Dissolution  :  «  En  cas  de  dissolution,  les  fonds  doivent  aller 

,1)  L'article  8  des  anciens  statuts  avait  prévu  une  règle  très  différente .' 
«  Les  Sociétés  ont  droit  à  une  voix  par  1.000  membres  ou  fraction  de 
1  000  membres.  » 


CHAPITRE    UI.    LES    OBLIGATIONS  730 

au  M.  D.  G.  ou,  en  cas  d'impossibililé,  à  l'Alliance  internalio- 
nale  »  (art.  21). 

L'' Assura7ice  ouvrière  contre  Vincendie.  —  Dans  la  dépen- 
dance de  la  B.  C.  S.,  a  été  fondée  au  Congrès  coopératif  de 
Nantes  (1905)  une  Société  dite  Assurance  ouvrière.  Son  siège  so- 
cial est  à  Paris,  38,  rue  Notre-Dame  de  Nazareth. 

Un  prospectus  de  propagande  en  résmiie  dans  les  termes  sui- 
vants l'organisation  et  les  principes  : 

«  Administrée  et  contrôlée  par  des  déléj,'ués  de  Syndicats  et  de 
Sociétés  coopératives,  l'Assurance  ouvrière  est  la  seule  apparte- 
nant au  prolétariat  organisé  et  ses  bénéfices  sont  réservés  à  la 
création  et  au  développement  d'oeuvres  sociales. 

«  Tous  les  travailleurs  doivent  adhérer  à  l'Assurance  ouvrière. 

«  Ceux  qui  ont  des  contrats  en  cours  sont  priés  de  prendre  ne  te 
que,  pour  faire  cesser  l'effet  de  leur  police,  ils  doivent  aviser  hx 
mois  au  moins  à  l'avance  et  par  lettre  recommandée  la  Compagnie 
avec  laquelle  ils  sont  engagés. 

«  L'Assurance  ouvrière  s'occupe  également  des  assurances  de 
toute  nature,  accidents  du  travail,  bris  des  glaces,  chevaux  et  voi- 
tures, mortalité  des  animaux,  vie,   rentes  viagères,  etc.,  etc.  »  (1). 

B)  Le  M.  D.  G.  a  été  fondé  en  1905,  à  la  suite  du  Congrès 
coopératif  de  Nantes  (1905}  par  la  Bourse  des  Coopératives  socia- 
listes (2),  sous  la  forme  d'une  Société  anonyme  à  capital  et  per- 
sonnel variables.  La  Coopérative  de  gros  des  Sociétés  françaises  de 
consommation  (fondée  en  1909;  a  fusionné  avec  lui  (mai  1913),  à 
la  suite  du  Congrès  unitaire  de  1912. 

Ainsi  que  l'indiquent  les  brochures  de  propagande,  <  il  joue 
pour  les  Coopératives  de  consommation  le  même  rôle  que  ces  der- 
nières jouent  pour  leurs  adhérents  :  il  a  charge  de  faire  en  gros 
les  achats  de  marchandises  qu'il  répartit  ensuite  aux  Coopéra- 
tives. C'est  une  Coopéralis'e  des  Coopératives  », 

Aux  termes  des  anciens  statuts   art.  13)  les  bénéfices  nets,  dé- 

Ij  La  Chambre  Consultative  dos  associations  ouvrières  de  production 
a  également  fondé  un  service  d'assurances  contre  l'incendie  et  les  acci- 
dents. 

(2)  Siège  social,  20S,  rue  Saint-Maur  ;  Entrepôt,  84,  rue  Barrault  ;  chaix 
de  vin,  63  rue  Doria,  à  Paris  ;  Magasins  généraux,  à  Gharenton  (Seine). 


740 


LIVRK    VI. 


LES    SOCIETES    COOPERATIVES 


duction  des  frais  généraux,  amortissements  et  toules  charges  so- 
ciales volées  par  l'assemblée  générale,  étaient  répartis  ainsi  qu'il 
suit  :  «  5  0,0  au  fonds  de  réserve  légal  ;  3  0/0  à  la  caisse  de  soli- 
darité de  la  B.  G.  S.  ;  40  0/0  au  fonds  de  développement  ;  20  0/0 
à  la  propagande  coopérative  (1)  ;  10  0/0  à  la  disposition  de 
l'assemblée  générale  ;  20  0  0  à  répartir  au  prorata  des  affaires  de 
chaque  Société.  Les  sommes  attribuées  à  la  caisse  de  solidarité  et  à 
la  propagande  sont  versées  au  comité  de  la  B.  G.  S.  »  Règles  qui 
ont  été  modifiées  ainsi  :  5.000  francs  pour  la  Fédération  nationale, 
10.000  francs  à  distril)uer  par  les  soins  de  la  Fédération  aux  Fé- 
dérations régionales  ;  les  bénéfices  nets  sont  répartis,  avant  le 
tirage  des  bénéfices  nets  :  la  moitié  aux  amortissements  ou  ré- 
serves ;  l'autre  moitié  divisée  en  100  parts  dont  10  0/0  au  fonds 
de  réserve  légale,  40  0/0  au  fonds  de  développement,  50  0  0  au 
prorata  à  chaque  Société  sur  leurs  achats. 

L'assemblée  générale  tenue  par  le  M.  D.  G.  en  1910  a  décidé  de 
verser  annuellement  une  somme  de  25.000  francs  pour  la  propa- 
gande, 10.000  francs  devant  être  distribués  aux  Fédérations 
régionales  (1), 

Le  M.  D.  G.  est  ouvert  à  toutes  lesGoopératives,  qu'elles  soient 
ou  non  actionnaires. 

Les  rouages  du  M.  D.  G.  sont  analogues  à  ceux  de  la  Fédéra- 
tion :  un  comité  directeur,  correspondant  au  conseil  central,  un 

(i)  Fondé  avec  un  capital  versé  de  15.000  francs  sur  25.000  francs  sous- 
crits, le  M.  D.  G.  a  fait  les  chiffres  suivants  d'affaires  : 


Capital 
souscrit 


1906-1907.1  47.025  » 
1907-1908.1  53.550  » 


1908-1909. 
1909-1^10. 
1910-1911. 
1911-1912. 


65.500  » 
70.700  » 
80.875  » 


Ventes 


BéiiéGoes 
bruts 


Amorti.-sse- 
meiil 


BénéHces 
nels 


1.877.781  60    57  687  25     5.778  6d|  15.236  10  8  543  09 

3.789.323  05  202.519  66|  66.435  25j  11.500    »!  10.178  04 

5.404.044  80J496.920  I9|i48.061  41i  45.000    »j  11  263  11 

7.488.77180  669.569  17,231.696  31  51.000    »!  12.410  39 


10.498.112  50  663.525  78    83.872  99 
83.751.50  10.610.742  15  638.448  82   37.847  85 

I  I  I 


83.872  99  167.745  98 
37.847  79   75.695  64 


(1)  Sur  les  75.695  fr.  64  de  bénéfices  pour  1912,1a  moitié,  soit  37.847  francs, 
a  été  versée  au  fonds  de  garantie  destinée  à  parei  aux  pertes  'Magasin 
de  gros  des  Coopératives  de  France    1912),  p.  9^. 


CHAPITRE    111.    LES    OBLIGATIONS  741 

conseil  d'administration  corresporklant  au  comité  confédéral,  une 
commission  de  surveillance. 

Les  délégués  à  ces  divers  comités  sont  nommés  par  l'assemblée 
générale,  qui  a.  lieu  annuellement,  sur  la  présenlalion  des  Fédé- 
rations régionales. 

Les  Fédérations  sont  représentées  à  l'assemblée  générale  cha- 
cune par  un  délégué  ayant  une  voix.  Les  actionnaires  individuels 
y  sont  représentés  par  un  délégué  pour  leurs  actions.  Tous  les 
actionnaires  y  ont  voix  consultaliv^e  (art.  il), 

c)  Obligalion  cV adhérer  à  V Alliance  coopérative  iiilernatio- 
nale.  Les  groupes  coopérateurs  ont  le  devoir  d'adhérer  à  cette  Fé- 
dération par  l'intermédiaire  et  sur  la  présentation  de  leur  Fédé- 
ration régionale  ou  nationale. 

Fondée  à  Londres,  en  1895,  elle  a  pour  but,  aux  termes  de 
l'article  3  des  statuts  : 

a)  La  détermination  et  le  programme  des  principes  coopératifs  ; 
h)  le  développement  de  la  coopération  dans  tous  les  pays  ;  cj  l'éta»- 
blissenient  de  relations  amicales  entre   les  membres  de  l'Alliance  ; 

d)  l'établissement    et     l'unification     de    statistiques   coopératives  ; 

e)  de  donner  des  reiiseij.'nements  et  encourager  des  études  concer- 
nant la  coopération  ;  /)  le  développement  des  relations  commer- 
ciales entre  les  organisations  coopératives  des  différents  pays.  » 

La  cotisation  des  groupes  est  proportionnel  au  chiffre  de  leur 
adhérents  :  12  francs  jusqu'à  3000  membres  ;  30  francs  jusqu'à 
10.000  membres  ;  50  francs  an  dessus  de  10.000. 

Les  a  organes  »  de  l'Alliance  sont  (art.  20)  le  Congrès,  le 
Comité  central,  le  bureau  directeur,  le  secrétaire  général. 


CHAPITRE  IV 


Les  lelatiûns  syndicales  et  socialistes  des  Coopératives. 


\.  Rapport  des  Coopératives  avec  le  Parti  socialiste  unifié.  — 
L'organisation  centrale  des  Coopératives  n'a  de  rapport  stalu- 
taires  ni  avec  la  C.  G.  T.  ni  avec  le  Parti  socialiste  unifié. 

La  Fédéralion  issue  du  Pacle  d'unilé  signé  par  la  Confédéra- 
tion et  rCnion  (1912)  a  perdu  le  nom  officiel  de  socialiste  :  au 
Congrès  de  Tours,  les  Coopératives  adhérentes  ont  été  déclarées 
ouvertes  à  tous  et  neutres,  politiquement  et  confessionnel lernent. 
C'est  dans  ce  sens  que  s'étaient  déjà  prononcés  le  VU"  Congrès 
socialiste  national,  tenu  à  Paris,  en  1910  t),  et  le  IX"  Congrès  de 
la  Confédération  des  Coopératives  socialistes,  d'accord  sur  ce 
point  avec  le  Congrès  de  l'Union  Coopérative,  conformément  au 
système  admis  en  Allemagne,  en  Autriche,  en  Suède,  mais  con- 
train^menl  à  celui  suivi  en  Belgique  où  Coopératives  et  groupe- 
ments socialistes  sont  réglementairement  alliés. 

Il  y  a  lieu  de  rappeler  qu'en  fait  la  Confédération  des  Coopéra- 
tives et  le  Parti  unifié  n'avaient  pas  de  rapports  fixes  et  nécessaires, 
même  avant  l'unité  scellée  au  Congrès  de  Tours  :  le  régime 
d'autonomie  institué  à  la  suite  de  la  fusion  de  la  Confédération  et 
de  IT'nion  n'a  donc  pas  inauguré,  en  1912,  une  neutralité  origi- 
nale. Avant  celte  époque  ladhésiou  au  Parti  socialiste  n'était  pas 
exigée  des  coopéraleurs  ;  d'autre  part,  très  peu  nombreuses  étaient 
les  Coopératives  qui  avaient  inscrit  une  cotisation  obligatoire  au 
Parti  dans  leurs  statuts:  au  Congrès  coopératif  de  Calais  (lUll  , 

(1     Ilicmaniié,  n°  du  25  novembre  1910. 


CHAPITRE    IV.     —     LRS    RELATIONS    SYNDICALFS  743 

fut  rejetée  une  motion  tendant  à  généraliser  celle  pratique  loca- 
lisée dans  le  Nord.  La  coopération  ouvrière  élail,  en  somme» 
beaucouj)  plus  neutre  que  son  titre  ne  l'indiquait. 

La  neutralité  des  Coopératives  était  devenue  un  principe  inter- 
national, depuis  le  Congrès  international  de  Copenhague  (1010). 

Héliès,  l'un  des  directeurs  du  Magasin  de  gros,  y  défendit  la 
thèse  de  l'autonomie  administrative  et  financière  :  elle  prévalut, 
mais  il  fut  tenu  comple  de  la  collaboration  de  fait  qui  rapproche 
socialisles  et  coopérateurs.  Thèse  qu'il  avait  déjà  fait  adopter 
con Ire  Guesde,  au  Congrès  national  du  i)arti  socialiste  (1),  tenu 
quelques  semaines  auparavant,  à  Paris  (2)  :  «  Les  Coopératives, 
avait  dit  le  député  de  Roubaix,  ne  valent  que  pour  battre  mon- 
naie, pour  fournir  des  armes  et  des  munitions  au  Parti  de  la 
classe  ouvrière  (^3). 

'vlais  en  affirmant  le  principe  de  l'autonomie,  le  Congrès  de 
Copenhague  ne  prétendît  nullement  émanciper  la  coopération  des 
conclusions  théoriques  et  des  revendications  pratiques  du  socia- 
lisme :  il  n'a  entendu  affirmer  qu'une  autonomie  administrative 
et  financière  :  «  Considérant  porte,  en  eiïet,  la  motion  volée,  que 
la  coopération  à  elle  seule  serait  impuissante  à  réaliser  le  but 
poursuivi  par  le  socialisme,  qui  est  la  conquête  des  pouvoirs  pu- 
blics, pour  l'appropriation  collective  des  moyens  de  travail,  le 
Congrès,  tout  en  niellant  les  travailleurs  en  garde  contre  ceux 
qui  soutiennent  que  la  coopération  se  «uffit  à  elle  même,  déclare 
que  la  classe  ouvrière  a  le  plus  puissant  intérêt  à  utiliser  dans 
sa  lutte  de  classe  l'arme  coopérative  )).  C'est  étroitement,  qu'il 
faut  donc  inter[)réler  le  mot  autonomie  :  au  point  de  vue  de  la 
lutte  des  classes,  la  coopération  reste  donc  subordonnée  aux  idées 
socialisles  dans  les  conditions  indiquées  précédemment. 

La  collaboration  entre  Coopératives  et  Parti,  le  Congrès  en  posa 
le  principe,  mais  sans  lui  fixer  d'élendue  :  «  11  appartient  aux 
diverses  Coopératives,  dans  chaque  pays,  de  décider  si  et  dans 
quelle  mesure  elles  aideront   directement  de  leurs   ressour(es    le 

(i)  En  1910,  le  Parti  socialiste  a  tenu  denx  Congrès,  l'un  à  N'imes,  en 
février,  l'autre  à  Paris,  en  juillet  fV.  le  discours  d'HÉuÈs,  Conij.te  rendu, 
p.  142). 

(2)  Compte  rendu,  p.  54  et  s. 

(3    Compte  rendu,  p.  125. 


744  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES 

mouvement  polilique  et  syndical...  »  Le  Congrès  «  déclara,  en 
outre,  que  la  classe  ouvrière,  dans  sa  lutte  contre  le  capitalisme, 
a  le  plus  grand  intérêt  à  ce  que  les  Syndicats,  les  Coopératives  et 
le  Parti  socialiste,  tout  en  conservant  leur  autonomie  et  leur 
unité  propres,  soient  unies  par  des  relations  tous  les  jours  plus 
intimes  »  (1). 

(l)  Compte  rendu,  p.  481. 

Au  Congrès  national  du  Parti  socialiste  (Paris,  1910)  les  deux  motions 
suivantes  (Seine  et  Haute-Vienne  résument  les  deux  courants  qui  par- 
tagent assez  inégalement  les  socialistes  français  sur  cette  matière.  La 
motion,  dite  de  la  Seine,  qui  fut  adoptée,  était  ainsi  conçue  : 

«  Le  Parti  socialiste,  fidèle  à  ses  déclarations  antérieures,  rappelle 
«  qu'il  reconnaît  l'importance  essentielle  de  la  création  et,  du  développement 
des  organismes  ouvriers  de  lutte  et  d'organisation  collective  »  et  qu'à  ce 
litre,  il  place  la  coopération  au  nombre  des  «  éléments  nécessaires  à  la 
transformation  sociale  ».  Il  lui  assigne  donc  une  valeur  propre  dans 
l'effort  général  d'éducation  et  d'organisation  des  prolétaires. 

«  Elle  les  protège  dans  leurs  moyens  de  subsistance  contre  favidité  sans 
scrupules  d'intermédiaires  onéreux.  Elle  leur  offre  de  puissants  moyens 
d'action  pour  améliorer  leurs  conditions  de  vie,  de  travail  et  de  lutte 
et  pour  se  rendre  aptes  eux-mêmes  à  la  lourde  et  complexe  tache  de  l'ad- 
ministration collective. 

fi  Elle  est  d'autant  plus  féconde  en  résultats  bienfaisants,  qu'emportée 
par  son  principe  même  vers  des  formes  plus  amples,  elle  élargit  sans  cesse 
son  domaine  et  s'élève  par  degrés  au  groupement  des  individus  jusqu'à  la 
Fédération  générale  des  forces  coopératives. 

0  En  dirigeant  dans  ce  sens  la  puissance  de  consommation,  la  classe 
ouvrière  atteint  dans  ses  œuvres  vives  le  parasitisme  commercial,  se  crée, 
Contre  la  concurrence  capitaliste  elle  même,  des  débouchés  vastes  et  cer- 
tains pour  une  production  organisée  par  elle,  et  se  ménage  d'importantes 
réserves  en  prévision  des  crises  économiques. 

«  Elle  est  encore,  pour  les  producteurs  agricoles,  un  précieux  instrument 
de  défense  contre  la  spéculation  et  de  progrès  technique  par  l'achat  et 
l'emploi  en  commun  des  instruments  de  travail. 

«  Le  Parti  socialiste,  parti  de  la  classe  ouvrière  et;de  la  Révolution  sociale, 
a  donc,  comme  tel,  le  devoir  défavoriser  le  libre  développement  de  la 
coopération.  Il  lui  appartient  d'en  signaler,  par  sa  propagande,  les  avan- 
tages incontestables.  Mais  désireux  d'éveiller  les  institutions  ouvrières  à 
la  conscience  de  leurs  intérêts  de  classe  et  de  faire  rayonner  en  elle  la 
pensée  libératrice  du  socialisme,  il  est  conduit,  en  même  temps  qu'il  con- 
vie les  salariés  à  l'action  corporative,  à  leur  en  marquer  les  limites  impo- 
sées par  la  concurrence  capitaliste  elle-même,  afin  qu'avertis  par  lui  des 
difficultés  complexes  du  combat  social,  ils  ne  négligent  pas  l'effort  inces- 
sant que  leur  réclament  aussi  l'action  syndicale  et  l'action  politique 

«  Fondé  pour  servir  la  classe  ouvrière  et  non  pour  s'en  servir,  le  Parti 
socialiste  contracte  l'obligation  d'apporter  aux  groupements  prolétariens 
une  aide  fraternelle  et  vigoureuse,  sans  avoir  à  réclamer  le    paiement    de 


CHAPITRE    IV.    LES    RELATIONS    SYNDICALES  745 

11.  Rapports   des    Coopératives  avec   les   Syndicats   et   la  C. 

ses  bons  offices.  Formuler  à  leur  charge  des  obligations  à  son  égard,  ce 
serait  susciter  dans  l'action  coopérative  des  dissensions  qui  auraient  un 
retentissement  funeste  au  cœur  même  du  Parti.  Ce  serait,  en  outre,  s'alié- 
ner des  recrues  possibles.  Sans  s'interdire  à  lui-mr^me  de  recevoir  pour  son 
action  autonome  des  ressources  librement  offertes,  il  diminuerait  la  sienne 
propre,  s'il  faisait  dépendre,  ne  fût-ce  qu'en  partie,  son  équilibre  budgé- 
taire de  leur  prospérité. 

«  11  invite  donc  les  militants  socialistes  à  donner  sans  restriction  leur 
concours  à  la  coopération,  certain  d'en  tirer  pour  lui  même  un  précieux 
avantage,  puisque  ses  membres,  protégés  par  elle  contre  les  exactions  des 
spéculateurs,  allégés  ainsi  d'une  part  des  charges  qui  pèsent  sur  leur 
existence,  apporteront  une  force  accrue  au  combat  général  du  prolétariat 
contre  la  classe  capitaliste.  » 

MOTION     DE    L.V    HAUTE-VIENNE 

«  L'association  coopérative,  qui  n'est  qu'une  des  formes  de  la  société 
anonyme  réalisables  dans  le  système  de  production  capitaliste,  ne  contient, 
en  elle-même,  rien  qui  en  fasse  nécessairement  et  obligatoirement  une 
organisation  de  classe,  comme  l'est,  par  exemple,  l'organisation  syndi- 
cale. 

«  Cette  forme  d'organisation  peut  être  et  est,  en  effet,  utilisée, suivantles 
lieux  et  les  moments,  par  tous  les  partis,  dans  l'intérêt  de  leur  propa- 
gande et  de  leur  action. 

«  Sa  valeur  pour  chacun  dépend  de  l'usage  qui  en  est  fait. 

«  Les  travailleurs  ont  été  amenés  par  le  désir  d'améliorer  leurs  conditions 
d'existence  en  diminuant  le  prix  de  la  vie,  à  former,  eux  aussi,  des  asso- 
ciations coopératives,  principalement  des  Coopératives  de  consommation, 
où  les  ouvriers  et  les  salariés  sont  en  grande  majorité. 

(1  D'autre  part,  la  création  de  Coopératives,  soit  de  consommation,  soit  de 
production,  dans  les  branches  d'industrie  qui  n'exigent  pas  de  capitaux 
énormes,  a  offert  aux  organisations  ouvrières  un  moyen  de  mettre  quel- 
ques-uns de  leurs  militants  à  l'abri  des  persécutions  de  la  classe  ennemie, 
leur  assurant,  en  même  temps  qu'un  gagne-pain,  une  occupation  utile. 

«  Dans  la  Coopérative,  le  travailleur  peut  apprendre  à  se  rendre  compte, 
par  un  exemple  partiel,  de  ce  que  serait  une  Société  collectiviste,  où  les 
antagonismes  de  l'ordre  social  actuel  entre  vendeurs  et  acheteurs,  entre 
capital  et  travail,  étant  supprimés,  chacun  travaillerait  et  produirait  pour 
le  bien  de  tous. 

«  Toutefois  : 

«  1.  Les  antagonismes  ne  sauraient  disparaître  dans  une  limite  étroite, 
tant  que  la  propriété  de  tous  les  moyens  de  production  et  d'échange  reste 
entre  les  mains  d'une  classe  dont  l'expropriation  au  profit  de  la  collectivité 
reste  le  but  et  le  moyen  du  socialisme  ; 

«  2.  L'abaissement  du  prix  des  objets  nécessaires  à  l'existence,  s'il  se 
généralisait  par  la  coopération,  aurait  pour  effet  une  tendance  h  la  réduc- 
tion du  prix  de  la  vie,  et,  par  conséquent,  soit  à  la  stagnation,  soit  à 
l'avilissement  des  salaires. 

«  En  cottséquence  déclare  : 


74() 


LIVRE    Yl.     —    LES    SOCIKTKS    COOPERATITES 


G.  T.  (1)  —  Assez  hostiles  les  uns  aux  autres,  Syndicats  et 
Coopératives  ont  cherché  à  se  rapprocher.  Au  Congrès  confédéral  de 
Paris,  en  1900,  une  commune  bonne  volonté  s'affirma  dans  la 
résolution  suivante  :  «  Considérant  que  la  classe  ouvrière  doit 
employer  tous  les  moyens  d'action  mis  h  sa  portée  pour  arri- 
ver   à  son   émancipation  ; 

«  Que  la  Coopérative,  qui  est  une  forme  d'organisation,  peut  lu» 
|)rocurer  des  avantages  immédiats  au  point  de  vue  matériel  ; 

((  Qu'au  point  de  vue  moral  elle  est  un  milieu  propice  pour  la 
propagation  des  idées  de  solidarité  et  des  connaissances  néces- 
saires pour  l'administration  de  la  société  future  ; 

«  I^e  Congrès  décide  de  se  déclarer  partisan  des  Coopératives 
nettement  ouvrières,  basées  sur  des  principes  communistes  et 
impersonnels  (2).  » 

Celte  commune  bonne    volonté  resta    latente.  La  tentative  de 


0  1.  Oue  le  Parti  socialiste  peut  et  doit  encourager  le  mouvement  coopé- 
ratif, né  dans  la  classe  ouvrière  en  dehors  de  lui,  et  qui  ne  saurait,  sans 
inconvénient,  être  confondu  dans  sa  propre  organisation  ;  mais  il  doit 
mettre  les  travailleurs  en  garde  contre  l'illusion  utopique  qui  leur  ferait 
voir  la  possibilité  de  rémancipation  de  leur  classe  dans  l'extension  indé- 
finie de  la  forme  coopérative  appliquée  à  la  consommation  ou  —  dans  la 
mesure  réalisable  —  à  la  production  ; 

«2.  Les  socialistes  ont  à  pénétrer  dans  les  Coopératives  ouvrières,  pour  y 
rejoindre  les  liommes  de  leur  classe  que  leur  intérêt  y  groupe  pour  la 
première  fois  ; 

«  3.  Ils  ont  à  faire  comprendreaux  travailleurs  qu'ils  y  rencontrent  l'im- 
possibilité où  ils  se  trouvent  de  se  sauver  par  la  seule  coopération,  et  à 
leur  montrer  le  salut  dans  1  action  politique  ou  prolétariat  prenant  le  pou- 
voir pour  reprendre  collectivement  les  moyens  de  production  et  d'échange  : 

«  4.  Ils  s'efforceront  de  convaincre  les  travailleurs  qu'ils  ont  besoin,  pour 
cela,  du  Parti  socialiste  et  que  leur  intén't  de  classe  est,  en  fournissant  au 
Parti  des  ressources  et  des  moyens  d'action  plus  puissants,  de  faire  servir 
la  Coopération  même  à  hâter  l'heure  de  l'affranchissement  du  travail.  » 
(Humanité,  n°  du  17  juillet  1910). 

(1)  A.  Danrez,  Syndicalisme  et  coopération  {Voix  du  Peuple,  1910, 
n»  532)  ;  A.  J.  Clbuet,  L'action  syndicale  et  les  Coopératives  (Hutnanité, 
H»  du  18  juin  1910). 

(2)  Compte  rendu  du  Conyrts,  p.  207.  Le  Vit*  Congrès  national  des 
Bourses  du  travail  (ttennes,  1898)  émit  un  vote  favorable  aux  «  sociétés 
coopératives  créées  par  les  Bourses  du  travail  ou  leurs  syndicats  et  appli- 
quant, quand  elles  le  peuvent,  les  articles  du  programme  économique 
élaboré  par  les  Congrès  ouvriers  (V.  l'Ouvrier  des  Deux  Mondes  (dont 
Pelloutier  était  le  gérant,  n»  du  l^'' octobre  1898). 


CIIAPITHE    IV.     LES     RELATIONS    SYNDICALES  /  W 

rapprochemenl  fut  renouvelée  aux  deux  Congrèsqui  suivirent  :  la 
question  fui  mise  à  l'ordre  du  jour  du  Congrès  de  Bourges  M  904), 
mais  le  temps  manqua  pour  la  discuter.  Le  Congrès  confédéral 
de  1906  «  invita  tous  les  syndiqués  à  devenir  coopérateurs  et  à 
n'entrer  que  dans  les  Coopératives  qui  affectent  une  part  de  leurs 
bénéfices  à  des  œuvres  sociales  tendant  à  la  suppression  du  sala- 
riat ».  Mais  il  est  vrai  qu'il  déclara  rejeter  «  toute  entente  défini- 
tive entre  la  C.  G.  T.  et  la  B.  C.  S.  »    1). 

Mais  voici  un  plus  sérieux  effort,  à  la  Conférence  des  Bourses 
tenue  à  Toulouse  en  1910,  à  l'issue  du  Congrès  confédéral  : 

€  Considérant  que  le  subventionuisme  est  une  entrave  au  libre 
développement  du  syndicalisme  ;  que  le  syndicalisme  se  doit,  afin 
de  conduire  à  bien  son  œuvre  de  tronsformation  sociale,  de  se 
libérer  de  tout  ce  qui  peut  f,'êner  sa  marche  ; 

«  Considérant  que  le  prolétariat  doit  lui-même,  dans  la  plus  large 
mesure  possible,  travailler  à  son    affranchissement    intégral  ;  qu'i 
doit,  pour  cela,  compter  surtout  sur  son  propre  etTort  ; 

«  Attendu  que  la  Coopérative  de  consommation,  en  même  temps 
qu'elle  supprime  des  intermédiaires  parasites,  laisse  aux  consom- 
mateurs la  libre  disposition  des  sommes  considérables  qui  peuvent 
senir  au  développement  des  œuvres  syndicales  ; 

c  La  quatrième  conférence  ordinaire  desBourses,  invite  les  Bourses 
du  travail  ou  Unions  à  faire  la  propagande  nécessaire  pour  que  se 
créent  dans  leurs  centres  desCoopératives  de  consommationàbases 
communistes  dont  les  syndiqués  deviendraient,  non  seulement  les 
adhérents,  mais  encore  les  gérants  et  les  bénéfices  réalisés,  les 
fonds  nécessaires  pour  créer  des  «  Maisons  du  Peuple  »  où  les 
Syndicats  ouvriers  seront  véritablement  chez  eux  et  où  ils  pourront 
créer  en  toute  indépendance  des  œuvres  d'émancipation  ; 

«  La  quatrième  Conférence  déclare  qu'il  est  du  devoir  des  cama- 
rades syndiqués  d'adhérer  à  ces  Coopératives  qui  aideront  au  déve- 
loppement des  œuvres  syndicales  aux  fins  de  transformation  sociale 
ou  de  faire  évoluer  dans  ce  sens  les  Coopératives  à  bases  capita- 
listes (2).  » 

La  question  de   ces    relations  est   dominée   par  un    problème 

(1'  Compte  rendu,  p.  IGO  et  197. 

(2;  Compte  rendu  du  Conffrts  de  Toulouse',  p.  40i). 


748  LIVRE  VI.  —  n:s  sociÉTt:s  coopkrativks 

général  qui  fail  l'objet  de  controverses  passionnées  dans  les 
milieux  ouvriers  :  est-ce  aux  consommateurs,  groupés  dans  les 
Coopératives,  ou  aux  producteurs,  groupés  dans  les  Syndicats,  à 
diriger  et  à  régulariser  la  production?  Il  a  été  spécialement  dis- 
cuté par  les  coopérateurs  à  leur  Congrès  de  1903,  à  Solteville- 
les-Rouen,  et  de  1909,  à  Monthermé,  dans  les  Ardennes. 

Le  Congrès  de  1903  : 

«  Considérant  que  la  coopération  socialiste  a  pour  but  l'appli- 
cation intégrale  des  principes  du  Parti  (socialiste),  notamment  la 
réalisation  de  la  propriété  collective  et  la  suppression  du  bénéfice 
individuel  ;  engage  les  coopérateurs  à  créer,  partout  où  ils  le 
pourront,  des  sociétés  de  production,  sous  forme  de  services 
fédéraux  ou  interfédéraux,  sous  la  gestion  des  organisations 
ouvrières  ». 

Par  celte  décision,  les  coopérateurs  se  ralliaient  au  système  le 
plus  communément  admis  par  les  syndicalistes  :  direction  de  la 
production  par  les  producteurs  groupés  dans  leurs  associations 
professionnelles.  Mais  ce  système,  vite  critiqué  dans  les  milieux< 
coopératifs,  fut  rejeté  dès  1903(1). 

Au  Congrès  de  Nantes  (1905),  on  décida  qu'en  principe  la  pro- 
duction devait  être  «  fédérale  »  (2),  c'est-à-dire  gérée  par  le  grou- 
pement central  des  Coopératives  de  consommation  et  de  produc- 
tion. Dans  le  même  sens,  le  Congrès  coopératif  de  Troyos  (1907) 
décida  que  «  la  production  doit  être  régie  par  la  consommation  (3)  ». 

Plus  précis,  le  Congrès  coopératif  de  Monthermé  (1909)  promulgua 
qu'  «  à  l'avenir,  aucune  association  de  production  autonome  ne 
devra  être  admise  à  la  B.  S.  C.  ».  Et  statuant  sur  la  situation  des 
Sociétés  affiliées  :«  Les  associations  de  production  autonome», 
actuellement  adhérentes,  devront  prendre  l'engagement  d'être  re- 
prises par  le  M.  D.  G.,  quand  il  jugera  le  moment  opportun  ». 
Au  mois  d'août  1910,  le  Comité  confédéral  rallia,  conformément 
à  celle  décision,  vingt-trois  associations  qui  n'avaient  pas  ac- 
cepté d'être  «  reprises  »  (4).   Ainsi  tout    droit  à  l'autonomie  est 

(t)  Compte  rendu,  p.  99. 
(2)  Compte  rendu,  p.  282. 
3    Compte  rendu,  p.  200. 

(4)  Rapport  moral  de  la  B.  C.  S.  au   Coagrès  coopératif  de  Calais  (1911 
Compte  rendu,  p.  74 


CHAPITRI;:    IV.    LES    RELATIONS    SYNDICALES  741> 

dénié  à  la  production  par  les  groupements  de  consommateurs. 
«  L'association  autonome  de  production,  a  déclaré  la  Fédération 
de  la  région  parisienne  par  la  plume  du  secrétaire  fédéral 
Paul  Alexandre,  ne  supprime  ni  la  propriété  individuelle,  ni 
l'anarchie  de  la  concurrence  ;  elle  n'a  donc  aucune  utilité  sociale 
et  les  etîorts  qu'on  lui  consacre  sont  des  efforts  perdus  (I).  » 

A  l'appui  de  ce  système,  on  peut  faire  valoir  que  les  Sociétés  de 
production  dévient  toutes,  et  facilement,  de  leur  but:  avec  le 
succès,  elles  ont  tendance  à  se  dissoudre  pour  partager  les  bé- 
néfices entre  associés  ;  en  cas  d'insuccès,  aussi  bien  que  de  succès, 
elles  ont  également  tendance  à  user  des  procédés  de  la  concur- 
rence bourgeoise,  notamment  à  diminuer  les  salaires  des  ou- 
vriers. «  Leurs  tentatives,  disait  Héliès  au  Congrès  coopératif  de 
1909,  s'insèrent  pour  ainsi  dire  dans  la  Société  capitaliste,  sans 
en  atteindre  le  fonctionnement.  Elles  naissent  et  meurent  de 
l'anarchie  productive,  de  la  concurrence,  et  leur  concurrence  ou- 
vrière revêt  exactement  les  mêmes  formes  que  la  concurrence  pa- 
tronale (2).  »  C'est  précisément  pour  obvier  à  ces  inconvénients, 
que  les  coopéraleurs,  d'ailleurs  enseignés  par  l'exemple  des  pays 
étrangers,  ont  voulu  donner  la  direction  à  celui  qui  a  toujours 
intérêt  à  la  continuation  de  la  solidarité  à  laquelle  est  lié  le  main- 
tien de  son  bénéfice  :  au  consommateur  (3). 

Dans  le  même  sens,  il  y  a  d'autres  arguments,  d'un  carac- 
tère plus  immédiatement  pratique.  On  fait  observer  que  la  Coopé- 
rative de  lonsommation  doit,  en  bonne  administration,  précéder 
la  Coopérative  de  production:  combien  seraient  imprudents  les 
ooopérateurs  qui  ne  se  seraient  pas  assurés  des  débouchés  avant 
de  se  mettre  au  travail.  11  y  a  là  une  nécessité  que  l'expérience  a 
démontrée  ;  et  Ponard,  administrateur  de  l'importante  Frater- 
nelle, de  Saint-Claude,  l'a  énoncée  au  cours  de  la  discussion  d'un 
rapport  de  Lucas,  au  Congrès  de  1903,  sans  avoir  soulevé  de  con- 
tradictions (4). 

Moins  les  coopéraleurs  seront   isolés,  ajoutait-il,  moins  ils  au- 

1     Vie  ouvri'-re,  1912,  no  79,  p    53. 
:2)  Compte  rendu,  p.  fi6. 

i3   V.  ce  que  dit    Lucas  au    Congrès   coopératif  de   1903.  Compte  rendu 
du  Congrès,  p.  49  et  s. 
(4i  Quatrième  Congrès  de  la  coopération  socialiste  (1903;,  p.  68. 


7o0  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    C OOPÉliATlVES 

ront  lenlalion  d'oublier  leur  but.  H  y  a  là  une  sorte  de  loi  socio- 
logique, jjorsqu'il  y  a  un  grand  nombre  de  Sociétés  associées  en 
Fédérations,  les  éléments  de  perturbation  sont,  en  elîet,  plus  fa- 
cilement neutralisés.  D'autre  part,  cette  union  subordonnée 
permet  de  contrecarrer  la  tendance  qu'ont  les  producteurs  aban- 
donnés à  eux-mêmes  à  s'octroyer  de  trop  bauts  salaires,  ce  qui  a 
causé  la  ruine  de  bien  des  tentatives  de  coopération  :  o  Trop 
nombreux,  disait  encore  Ponard,  sont  ceux  qui,  parmi  les  tra- 
vailleurs qui  s'associent,  songent  à  s'octroyer  des  salaires  qu'ils 
ne  gagnent  pas,  en  même   temps  qu'ils  négligent  leur  travail.  » 

On  comprendrait  mal  ce  système  si  on  croyait  qu'il  s'oppose 
spécifiquement,  autant  qu'il  le  parait  au  premier  abord,  aux  ten- 
dances du  syndicalisme.  En  effet,  Ponard  a  bien  précisé  que  la 
direction  technique  et  l'organisation  du  travail  devaient  rester 
entre  les  mains  des  producteurs  associés  :  «  Le  domaine  de  la 
production,  a  écrit  le  secrétaire  confédéral  Joubaux,  est  et  doit 
rester  entre  les  mains  de  la  technique  I).  o  A  la  Coopéralis'e  de 
consommation  ne  resterait  donc  que  ce  rôle  :  demander  et  répar- 
tir les  produits. 

L'observation  des  faits  actuels  et  les  délibérations  des  Congrès 
permettraient  de  prévoir  (sous  l'exagération  des  formules  coopé- 
ratives), l'évolution  vers  un  système  économique  où  la  circula- 
tion et  la  tarification  des  produits  seraient  assurées  par  les  So- 
ciétés de  consommation,  tandis  que  la  technique  de  la  fabrication 
et  la  discipline  professionnelle  seraient  réglées  par  les  produc- 
teurs eux-mêmes.  Les  tendances  coopératives  et  syndicales,  qui 
semblent  antagonistes  et  irréductibles,  ont  déjà  fusionné,  en  effet, 
sur  quelques  points  avec  le  concours  de  la  C.  G.ï.  :  par  exemple,  à 
Saint-Claude  et  à  Amiens,  oîi  l'on  rencontre  des  Coopératives  im- 
portantes dirigées  par  les  délégués  élus  des  Syndicats  profession- 
nels auxquels  sont  adjoints  des  délégués  du  personnel  et  des  con- 
sommateurs. Là,  il  n'y  a  i)lfus  lutte,  mais  collaboration  entre 
produ<iteurs  et  consommateurs,  sans  autre  distinction  entre  eux 
que  celles  qui  résultent  de  la  compétence  et  des  aptitudes,  selon 
la  loi  de  la  division  du  travail  (2).  Poussant  à  leur  extrême  ces  in- 

1;  Vie  ouvrière,  1912,  n°  79,    p.  56. 
(2)  En  1911,  le  comité   de  la  C.  G.  T.  et  les  Syndicats  ouvriers  ont  paili- 


CHAPITRE    IV.     LES    RELATIONS    SYNDICALES  731 

téressantes  coiubinaisous  esquissées  par  la  pratique,  Xavier  Guille- 
min  a  même  prévu  une  éventuelle  fusion  des  Coopératives  avec  les 
Syndicals(l):  verrons-nous  jamais  la  formation  de  ces  groupes  syn- 
thétiques d'épargne  et  de  lutte,  organes  d'un  nouveau  mutuellisme 
ouvrier,  socialiste  et  révolutionnaire,  où  se  fondraient,  sans  atté- 
nuations, les  deux  tendances  traditionnellement  rivales  du  proléta- 
riat français  ? 

Sans  vouloir  faire  état,  plus  qu'il  ne  conviendrait,  de  cette  pré- 
diction d'une  rénovation  syndicaliste  et  coopérative,  on  peut  tout 
au  moins  la  retenir,  venant  d'un  militant  de  l'ancienne  B.  G.  S., 
comme  un  signe  suggestif  de  l'inquiétude  ouvrière  vers  des  insti- 
tutions où  s'apaiseraient  les  vaines  compétitions  et  les  émulations 
stériles  entre  militants  pour  le  plus  grand  profit  de  deux  ten- 
dances qui  tiennent  à  la  diversité  du  génie  ouvrier  lui-même.  Le 
mouvement  de  conciliation  ne  se  fait  d'ailleurs  pas  unilatérale- 
ment, rien  que  par  l'etfort  coopératif:  est-ce  que  par  le  viaticum, 
par  le  Sou  du  soldat,  par  les  caisses  de  chôn.age  et  de  grève, 
ceuvres  mutuellisles,  les  Fédérations  professionnelles  les  plus 
révolutionnaires  ne  se  rapprochent  pas  elles-mêmes  des  Coopé- 
ratives qui,  de  leur  côté,  grâce  à  l'épargne  ouvrière,  par  le  moyen 
de  soupes  communistes,  de  crédit  et  de  subventions  favorisent 
des  entreprises  corporatives  qui  leur  sont  cependant  spécifique- 
ment étrangères?  S  il  y  a  alliance  des  tendances,  pourquoi  n'y 
aurait-il  pas  un  jour  fusion  ?  (2) 

Subordonnées,  les  Coopératives  ont  une  grande  utilité  pour  la 
classe  ouvrière  :  elles  sont  une  école  de  solidarité.  Elles  four- 
nissent aux  Bourses  du  Travail  des  ressources  qui  remplacent  les 

«ipé,  en  conformité  d'une  décision  votée  par  la  Conférence  des  Bourses  du 
travail  {Voix  du  Peuple,  1911,  n''  576j  à  une  agitation  contre  la  vie  chère 
pour  essayer  de  régulariser  le  cours  des  vivres.  Dans  certaines  localités, 
les  groupements,  ont  constitué  des  Syndicats  de  consommateurs,  notamment 
à  Beauvais  (V.  Humanité,  n"  du  2  décembre  1911). 

(1:  X.  GuiLLEMiN,  Les  Syndicats  agricoles  et  la.  Coopération  {Humanité, 
n^du  29  mars  19l0j. 

(2;  A  la  suite  d'une  conférence  tenue  à  Manchester  ffévrier  1912;  les  Coo- 
pératives, les  Trades-Unions  et  le  Labour  Party  ont  décidé,  en  principe,  de 
fusionner»  pour  donner  plus  d'essor  au  développement  matériel  et  intellec- 
tuel  de  la  classe  ouvrière  »  {Humanité,  n°  du  10  février  1912). 


752  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES 

subventions  municipales  ;  elles  les  abritent.  Grâce  à  elles,  d'im- 
porlanfes  sommes  d'argent  peuvent  être  consacrée?,  chaque 
année,  à  la  propagande  socialiste  et  syndicaliste,  aux  œuvres 
d'enseignement  et  d'assistance.  Elles  constituent  d'excellentes 
écoles  d'administration  ;  elle»  expérimentent  les  réformes  syndi- 
cales :  journée  de  huit  heures,  suppression  du  travail  à  la 
tâche,  etc.,  etc.  (1).  «  La  Coopérative,  même  de  production,  a 
dit  Bourderon  au  Congrès  coopératif  de  Calais  (1911),  réalise  déjà 
un  peu  de  socialisme  (2).  » 

Aucun  des  essais  coopératifs  n'est  indifférent  au  point  de  vue 
prolétarien,  quoique  nous  sachions,  ou  nous  nous  imaginions 
savoir,  qu«  leur  extension  n'accomplira  pas  la  révolution  écono- 
mique, comme  les  ouvriers  l'ont  cru  si  longtemps,  à  la  suite  des 
théoriciens  de  48.  Très  rares  sont  ceux,  en  etîet,  qui,  à  l'exemple 
de  Sellier,  oseraient  encore  retenir  l'espoir  de  Pelloutier  écrivant 
que  les  Coopératives  «  créent  un  capital  de  main-morte  laïque 
qui  rendra  peu  à  peu  au  Travail,  considéré  comme  personne 
morale,  la  totalité  de  la  richesse  publique  »  (3). 

(Ij  En  189â,  sur  215  Coopératives,  110  avaient  supprimé  le  travail  à  la 
tâche,  d'après  Pelloutier.  [Histoire  des  Bourses  du  Travail,  p.  145;. 

(2)  Compte  rendu,  p.  27. 

(3)  Pelloutibr,  Histoire  des  Bourses  du  Travail,  p.  147. 


CHAPITRE  V 


La  commandite  (1). 


I.  Généralités.  —  On  appelle  marchandage,  la  convention  par 
laquelle  un  sous-entrepreneur,  dit  ynarchandeur  ou  tâcheron, 
embauche  des  ouvriers  pour  faire  le  travail  qu'il  asous-entrepris: 
ces  ouvriers,  indépendants  de  l'entrepreneur  général,  constituent 
une  équipe  autonome  sous  la  direction  exclusive  de  ce  sous-en- 
trepreneur. 

Ce  système  de  travail  est  rejeté  par  l'unanimité  des  Congrès 
ouvriers,  parce  que  le  marchandeur,  qui  est  un  ouvrier,  réalise 
son  bénéfice  en  réduisant  le  salaire  des  camarades  qu'il  emploie  : 
c'est  r  «  exploitation  de  l'ouvrier  »  par  l'ouvrier,  comme  il  est 
dit  dans  le  décret  du  21  mars  1848,  qui  Qt  du  marchandage  un 
délit  correctionnel. 

(l)  Bibliographie.  Chambre  syndicale  typographique  parisienne.  Essai 
de  la  co-inmandite  à  V Imprimerie  nationale  (1899)  ;  A.  Hameu.-»,  La  corn- 
7nandite  en  typographie  {Mouvement  socialiste,  1901,  n»  62):  L.  BocDEr, 
La  commandite  et  son  rôle  social  (Mourement  socialiste,  1905,  n"  153); 
Association  des  syndiqués  de  l'Imprimerie  nationale  partisans  de  la  com- 
mandite égalitaire,  La  vérité  sur  le  commissionnement  (1905  ;  Union 
fédérale  des  ouvriers  métallurgistes  de  France,  Rapport  de  la  Commission 
d'études  au  Congrès  de  VUnion  fédérale  (1905~  ;  articles  de  la  Voix  du 
Peuple  (1905,  n"^  233,  234,  267);  Union  syndicale  des  ouvriers  et  ouvrières 
delà  voiture  de  la  Seine,  La  commandite  érjalitaire  généralisée;  J.  Frox- 
TiBR,  La  cominandile  égalitaire  i906j  ;  Boudet,  La  commandite,  véritable 
travail  à  la  journée  {B.  0.  de  la  Chambre  syndicale  tijpogr.  parisienne, 
n°  mars  1907);  Les  Associations  professionnelles  ouvrières  Publ.  de 
l'Office  du  Travails  t.  I  ^1899),  p.  733;  Paul  Charmaat,  Lettres  d'un  com- 
manditaire [Typogr.  franc.,  ti°*  i^'  avril  1911,  1^'"  mai,  !«'■  juin,  l^r  juillet 
1911  .  .1.  B.-A.  Etude  sur  les  divers  systètnes  de  travail  {Typogr.  fr.,  n»*  16 
septembre,  1«''  octobre  1911). 

Maxime  Leroy  48 


/Ot  LlVRli    VI.     LKS    SOCIKTKS    COOPERATIVES 

D'autre  part,  le  marchandeur,  variété  de  contre-maître,  dispose 
sur  ses  camarades  d'une  autorité  incompatible  avec  l'égalité 
entre  tous  les  ouvriers  posée  en  principe  par  les  statuts  syndi- 
caux. 

La  commandite  transforme  et  adapte  le  marchandage  à  l'orga- 
nisation syndicaliste  :  elle  comporte  un  entrepreneur  général  et 
un  sous-enlre[)reneur,  mais  les  bénéQces,  au  lieu  de  profiter 
exclusivement  à  ce  sous-enirepreneur,  sont  répartis  également, 
suivant  certaines  règles,  entre  tous  les  membres  de  l'équipe. 
Quant  à  ce  sous-t  ntrepreneur,  dénommé  chef  d'équipe,  il  est  dé- 
signé à  l'élection  par  ses  camarades. 

Organisation  partiellement  autonome,  la  commandite  laisse  la 
direction  technique  et  commerciale  au  patron,  par  l'intermédiaire 
du  chef  d'équipe  qui,  par  rapport  à  lui,  mais  à  lui  seulement,  est 
assimilable  à  un  contremaître  ou  à  un  sous-entrepreneur.  Le 
chef  de  la  commandite  a  donc  deux  responsabilités,  l'une  vis-à- 
vis  des  camarades  qui  l'ont  élu,  l'autre  vis-à-vis  du  patron  qui  a 
accejjié  son  intermédiaire,  à  la  dilTérence  de  ce  qui  se  passe  dar.s 
les  Coopératives  ouvrières  autonomes  où  les  divers  fonctionnaires 
n"assu nient  une  responsabilité  qu'envers  le  groupe  qui  les  a 
mandatés. 

La  commandite  est  dite  généralisée,  lorsqu'elle  comprend  plu- 
sieurs équipes  de  spécialités  dilîérentes,  chacune  ayant  son  chef. 
«  Pour  donner  tous  les  avantages  que  l'on  en  attend,  la  comman- 
dite, enseignent  ses  théoriciens,  doit  englober  tout  le  personnel 
utile  d'une  maison.  Il  ne  doit  pas  y  avoir  autant  de  comman- 
dites que  de  métiers  représentés,  mais  une  seule  commandite  se 
fractionnant  en  autant  d'éijuipes  de  métiers  que  les  travailleurs 
organisés  le  jugeront  nécessaires  »  (1). 

Ces  explications  données,  on  peut  définir,  abstraitement,  la 
co(nmandile  :  un  «  travail  aux  pièces  collectif  »  (2),  un  «  mar- 
chandage  collectif»   (3),    mieux  encore:    un    travail    coopératif; 

1  Union  fédérait^  des  ouvriers  métallurgistes  de  France.  Rapijort  de 
la  Commission  d'étudts  au  Congrès  de  V Union  fédérale  (1905),  p.  23. 

(2)  Coupât  et  Lh.  Doogub,  au  Congrès  confédéral  d'Amiens  1906  .  Co-npte 
rendu,  p.  180  et  185. 

(3,  Office  du  travail,  Les  associations  professionnelles  ouvrvres,  t.  I, 
p.  783. 


CHAPITRE    V.    LA.    COMMANDlTt:  /  J.J 

OU,  plus  (lescriptivenienl  :  «  Torganisalion  autonome  et  égalitaire 
de  l'atelier  par  les  Iravailleiirs  eux-mêmes  »  (1). 

Datant  idcologiqiîement  de  184i  (son  premier  théoricien  serait 
le  typographe  Coiitonl),  aj)ph'qij(''e  pour  la  première  fois  en  1853, 
à  l'imprimerie  Dubuisson  Paris),  défendue  par  la  Fédération  du 
Livre  et  les  organisations  qui  la  précédèrent  (1867,  J868,  1876, 
1877),  fonctionnant  aciuellement  à  l'Imprimerie  nationale  et  dans 
la  plupart  des  ateliers  de  composition  des  journaux,  U  comman- 
dite a  «  catle  valeur  capitale  de  reposer  sur  la  réalité  des  faits 
vécus,  expérimenlés  et  contrôlés  à  la  satisfaclion  des  travailleurs 
qui  ont  le  niéiite  d'avoir  eu  le  courage  d'en  prendre  l'initia- 
tive »  (2). 

Il  y  a  deux  espèf-e-'  de  commandite,  la  commandite  égalitaire  et 
la  commandite  au  prorata.  La  première  seulp,  cumme  on  va  le 
voir,  peut  ùlre  considérée  comme  une  création  originale  de  la 
classe  ouvrière. 

Dans  la  commandite  au  prorata,  chaque  ouvrier  ref.-oit  un  sa- 
laire proportionnel  au  travail  fourni.  Ce  qui  la  distingue  du 
simple  travail  aux  pièces,  c'est  qu'il  peut  exister  nu  bénéfice 
collectif  qui  ne  se  confond  pas  avec  ce  salaire  proportionnel. 
Ainsi  chez  les  typographes,  ce  Ijénéfice  résulte  notamment  de  la 
conservation  de  textes  utilisés  j)lusieurs  fois,  ces  textes  déjà  uti- 
lisés étant  payés  comme  s'ils  étaient  recomposés  chaque  fois. 

Dans  la  commandite  égalitaire,  «  chaque  commanditaire,  four- 
nissant la  même  quantité  de  travail,  touche  la  même  rétribution 
pour  le  même  temps  d'occupation.  Tous  les  travaux  étant  factu- 
res, on  en  additionne  les  prix,  et  chaque  commanditaire  louche 
exactement  la  même  somme  par  heure  de  temps  passé  à  la  com- 
mandite »  (3). 

Le  commanditaire  reçoit  donc  dans  ce  système  un  salaire  j)ro- 
portionnel  au   temps  de  sa  présence,  sans  plus  value   fondée  sur 


(1)  L.  BoL'DET,  La  commandite  et  fon  rôle  social  {Mouvement  socia- 
liste, n»  103,  p.  501  . 

(2  Union  fédérale  des  ouvriers  mélallurgistes  de  France,  Rappoii  de  la 
Coinmissinn  d'éludés  au  Congrès  de  l'Union  fédérale  [1005,  p.  23. 

(3)  Chambre  syndicale  typographique  parisienne.  Essai  de  la  comman- 
dite à  l'Imprimerie  nationale  (1899  ,  p.  4. 


7of)  LIVRE    VI.     —    LES    SOClÉïKS    COOPERATIVES 

les  capacités  pFofessionneUes  particulières,  au  (aux  de  l'heure- 
élalon. 

On  appelle  heure-étalon  le  salaire  moyen  d'une  heure  de  tra- 
vail. Le  comptable  de  l'équipe  l'obtient  en  additionnant  toutes  les 
heures  de  présence  relevées  au  compte  de  chaque  commanditaire, 
puis  en  divisant,  par  le  nombre  ainsi  obtenu,  le  salaire  global 
versé  par  le  patron  à  la  commandite. 

Un  exemple  pratique  :  une  équipe  de  dix  ouvriers  fournit  dans 
une  semaine  un  total  de  400  heures  de  travail.  Le  patron  verse  à 
la  commandite  un  salaire  global  do  440  francs.  L'heure-étalon 
sera  de  440  divisé  par  400,  soit  1  fr.  10.  Un  ouvrier  qui  aura  tra- 
vaillé huit  heures  par  jour  pendant  les  six  jours  ouvrables  de  la 
semaines,  soit  4H  heures  de  travail,  touchera:  1  fr.  10  X  48  = 
52  fr.  80.  Un  autre  ouvrier  qui  n'aura  travaillé  que  20  heures 
touchera  1  fr.  10  x  20  =  22  francs. 

La  commandite  égalitaire  ne  tient  donc  aucun  compte  de  la 
production  individuelle  ;  elle  fait  abstraction  du  sexe,  de  l'âge  ou 
des  différences  entre  les  capacités  professionnelles,  «  chacun  étant 
employé  à  des  travaux  correspondant  à  ses  aptitudes  ».  En  se  re- 
fusant à  laisser  se  «  créer  des  hiérarchies  rivales  »  entre  eux,  les 
travailleurs  font  observer  qu'ils  se  fondent  sur  le  «  principe  »  de 
l'égale  utilité  des  travaux,  puisque  tous  indispensables  :  d'où 
une  organisation  très  divisée  pour  permettre  le  judicieux  emploi 
de  toutes  les  aptitudes,  ce  «  qui  fait  qu'il  n'y  a  ni  faibles,  ni  forts, 
et  que,  sans  danger,  la  commandite  peut  s'ouvrir  à  toutes  les 
initiatives  »  (1). 

A  la  différence  de  la  règle  admise  dans  la  commandite  égalitaire. 
les  ouvriers  dans  la  commandite  au  prorata  sont  payés  propor- 
lionneilemenl  à  leur  production  individuelle,  sans  que  le  temps 
de  temps  de  travail  intervienne.  C'est  en  raison  de  cette  inégalité 
que  le  tj'pographe  Paul  Charmant  a  pu  «  écrire  que  la  commandite 
au  prorata  n'était  qu'un  déguisement  bâtard  du  travail  aux 
pièces  (2)  ». 

Dans  la  commandite  égalitaire,  «  des  hommes,  dont  les  apti- 

(l"i  Rapport  de  l'Union  fédérale  des  ouvriers  mêtallurçjistes,  p.  24  et  27. 
(2)  P.  Charma:*!,    Lettres  d'nn  commanditaire  {Typographie  française, 
n°  du  le""  juin  1911,  p.  3). 


CHAPITRE    V.    LA    COMMANDITE  VO/ 

ludes,  pour  cause  d'infirmités  ou  en  raison  de  leur  âge,  seraient 
amoindries,  gagnent  quand  même  leur  vie»  (1).  Ne  pourrait-on  en 
dire  autant  des  paresseux  qui,  dans  ce  système,  vont  bénéficier 
de  la  plus-value  résultant  de  la  mise  en  commun  du  travail  ? 
C"est  ainsi  qu'on  a  objecté  qu'il  fallait  craindre  avec  l'extension 
de  celte  forme  commanditaire  le  développement  du  parasi- 
tisme. 

Cette  objection  parait  n'être  que  théorique.  11  résulte,  en  elîeh 
d'une  étude  de  L.  Boudet  que  de  1900  à  1905  1a  commandite 
de  l'Imprimerie  nationale  n'a  eu  à  prononcer,  pour  ce  motif, 
que  deux  exclusions  (2).  La  surveillance  qu'exercent  récipro- 
quement les  uns  sur  les  autres  les  membres  de  la  commandite 
a  pour  effet  d'empêcher  suffisamment  la  fraude  individualiste  du 
parasite  :  l'expérience  a  montré  que  chacun,  dans  une  telle  crga- 
nisalion,  est  poussé  à  produire  conformément  à  sa  force  et  à  ses 
aptitudes. 

Pour  éviter  le  parasitisme  néanmoins  possible,  les  commandi- 
taires préconisent  le  système  de  la  pige  dans  certains  métiers  où 
le  contrôle  est  particulièrement  difficile,  par  exemple  dans  la 
typographie.  La  pige  est  un  minimum  de  travail  exigé  de  chaque 
travailleur  associé.  Elle  est  fixée  d'une  façon  expérimentale:  c'est 
la  lâche  normale  d'un  ouvrier  moyen.  En  principe,  les  règle- 
ments défendent,  sous  des  sanctions  sévères,  de  faire  moins  que 
Il  pige,  mais  ils  permettent,  sous  certaines  réserves,  de  la  dé- 
passer. 

On  a  fait  aussi  l'objection  inverse  :  on  s'est  demandé  s'il  ne 
faudrait  pas  craindre  la  surproduction,  cause  de  chômage.  Boudet 
a  fait  remarquer  que  le  Syndicat  auquel  la  commandite  est  ratta- 
chée professionnellement  a  pour  devoir  de  faire  diminuer  le  zèle 
des  ouvriers  trop  productifs  et  de  faire  procéder  à  de  nouveaux 
embauchages. 

On  peut  d'ailleurs  se  demander  si  l'intervention  syndicale  sera 
toujours  nécessaire.  «  Nous  affirmons,  ont  écrit  les  ouvriers  de  la 
voiture,  qu'il  serait  impossible  à  un  ouvrier  de  maintenir  un 
travail  en  surproduction  pendant  seuleii.ent  une  semaine  ;   du 

'^1)  Essai  de  la  commandite...,  p.  4. 
(2)  L.  Boudet,  art.  cité,  p.  514,  note. 


758  LIVRE    VI.     LES    SOClÉrKS    COOl'KR ATlVES 

reste,  le  ferait-il  pendant  quelque  temps,  grâce  à  des  facilités  par- 
ticulières, il  ne  p  turrait  le  maintenir.  Sa  dépense  moyenne  de 
force  physique  et  m  )rale  se  trouverait  changée  ;  la  hausse,  factice, 
re|)rendrait  son  état  normal,  car  l'activité  des  hommes  a  des  li- 
mites et  le  plus  insatiable  producteur  finirait  par  se  lasser  et  ra- 
lentir devant  le  travail  nornrxal  de  ses  camarades  (1).  »  Cette  obser- 
vation d'ordre  physiologique  peut  être  complétée  parla  remanjue 
psychologique  suivante:  «L'homme  travaillant  en  commun, 
n'ayant  plus  cet  appât  personnel  du  gain,  qui  est  la  conséquence 
du  travail  aux  pièces  individualiste,  n'a  [)Ius  d'intérêt  à  forcer 
sa  production.  Il  sait  qu'en  plus  de  sa  production  normale  per- 
sonnelle, il  bénéficiera,  suivant  son  nombre  d'heures  de  pré- 
sence, des  bénéfices  généraux  de  la  commandite  (2).  » 

A  l'appui  de  ces  diverses  affirmations,  on  peut  rap])orter  le 
fait  suivant  :  «  Dans  une  période  de  chômage,  la  commission 
ouvrière  de  l'Imprimerie  nationale  avait  demaiidi'  à  la  direction 
de  diminuer  d'une  heure  la  journée  de  travail  ;  ce  qui  fut  lait. 
Qu'arriva-l-il  alors  ?  C'est  que  la  commandite  produisit  réguliè- 
rement une  heure  de  moins  par  ouvrier  et  par  jour,  tandis  que 
les  ouvriers  individuels,  après  calculs  faits,  obtinrent  la  même 
production  qu'avant  celte  heure  de  diminution  (3)». 

La  commandite  égaliiaire  représente  le  type  d'organisation  le 
mieux  en  rapport  avec  l'organisation  syndicaliste  dont  le  ressort 
est  la  solidarité.  Sur  un  rapport  de  P.  Coupât^  secrétaire  de  i'ex- 
Fédération  des  mécaniciens,  le  Congrès  conféléral  d'Amiens  (1906) 
reconnut,  en  efîet,  que  la  commandite  est  un  «  système  qui  permet 
de  supprimer  la  concurrence  entre  travailleurs  et  d'utiliser  l'elTorl 
des  pptiles  mains  ;  il  est  la  meilleure  école  de  solidarité  et  d'édu- 
ca'ion  ouvrière  ;  il  permet,  par  '.ine  production  rationnelle, 
d'aboutir  à  la  réduction  des  heures  de  travail  et  de  préparer  les 
travailleurs  à  l'administration  et  à  la  gestion  des  organes  de  pro- 
duction sooiale  (i).  » 

(Il  P.  Chauham,  Typ.  française,  n°  du  l^''  mai  1911. 

(2)  La  commandite  égaliiaire  généralisée,  p.  12. 

(3)  L    BouDET,  art  cité,  p.  517. 

(4  Compte  rendu,  p  ISO  (pour  le  vole,  v.  p.  186  ;  cf.  ordre  du  jour  de 
Dooglie  Synd.  textile  de  Fourmie),  Compte  rendu,  p.  184. 


CHAPITRE    V. LA    COMMAMIITE 


739 


1)  Organisation 

La  commandite  n'est  ouverte  qu'aux  syndiqués. 

Il  V  a  autant  d'équipes,  soit  que  de  spécialités,  soit  que  d'ap- 
titudes. Celte  division  du  travail  est  organisée  au  cours  des  dis- 
cussions préparatoires. 

Chaque  équipe  nomme  son  chef  dont  le  rôle  est  de  veiller  à 
l'exécution  consciencieuse  des  travaux.  «  Ce  fonctionnaire,  écrit 
P.  Charmant,  que  vous  l'appeliez  metteur,  pigeur,  délégué,  ou 
ce  que  vous  voudrez,  ne  sera  pas  un  chef.  Son  rôle  est  plus 
noble.  Le  chef,  c'est  le  travail  ;  c'est  lui  seul  qui  com- 
mande (1^.  )) 

Les  équipes  composant  la  commandite  élisent,  au  bulletin  «e- 
cret,  un  conseil  d'administration  de  quatre  membres:  l'un  délé- 
gué général,  qui  est,  vis-à-vis  du  patron,  le  marchandeur  ;  2"  un 
délégué-adjoint  ;  3°  un  comptable  ;  4"  un  complable-adjoint. 

Ces  élections  sont,  en  principe,  renouvelées  tous  les  trois 
mois. 

Les  attributions  de  ces  divers  fonctionnaires  n'appellent  pas 
d'observations  particulières,  sauf  celles  du  coinpiable,  (]ui  sont 
très  importantes. 

Il  est  chargé  :  i"  du  tarifage  des  travaux  faits,  groupés  par  le 
chef  d'équipe  et  centralisés  par  lui  sur  un  grand  livre  ;  2°  des 
étals  de  présence  journaliers  et  hebdomadaires  et  de  répartition  ; 
3°  de  la  tixalion  du  prix  d'heure  ou  Jieure-étalon. 

«  Le  point  d'honneur  d'un  bon  comptable,  a  écrit  Paul  Char- 
mant, est  de  voir  son  bordereau  des  heures  et  des  salaires)  ratifié 
sans  observation  (2).  » 

Les  équipes  élisent,  en  outre^  dans  les  mêmes  conditions,  une 
commission  de  contrôle  composée  de  trois,  cinq  ou  sept  membres, 
selon  l'importance  de    la    maison.   Elle  vérifie  la  production  des 

(1)  Art.  cit. 
\2  Art.  cité. 


7G0  LIVRE    VI.    —    LES    SOCIKTÉS    COOPERATIVES 

commandilaires;  les  actes  du  conseil  d'adminislration  et  deschefs 
d'équipe  (1). 

(1)  Les  commandites  parisiennes  de  typographie  ont  groupé  dans  ce 
texte  ]|i3  diverses  règles  qu'elles  ont  admises  : 

»  Des  réunions  ordinaires  ont  lieu  au  moins  deux  fois  par  an,  tant  pour 
la  nomination  des  fonctionnaires  que  pour  l'examen  des  propositions  con- 
cernant le  règlement  intérieur.  Des  réunions  extraordinaires  peuvent  avoir 
lieu  sur  une  demande  écrite  et  signée  par  le  i^uart   des  commanditaires. 

«  Le  premier  bordereau  établi  par  le  comptable  est  communiqué  avec 
pièces  à  l'appui  au  comité  syndical,  qui  apprécie  la  justesse  du  comptage 
et  la  coucordance  avec  les  prix  spécifiés  par  le  tarif. 

«  Les  commandites  sont  solidairement  responsables  :  i"  vis  à-vis  de  l'ad- 
ministration pour  tout  ce  qui  concerne  l'exécution  des  travaux  qui  leur 
sont  confiés  ;  2°  envers  la  Chambre  syndicale  pour  toute  infraction  aux 
prescriptions  réglementaires. 

«  Nul  commanditaire  ne  peut  être  déchu  de  ses  droits  sans  un  vote  mo- 
tivé et  signé  —  en  réunion  extraordinaire  —  par  les  deux  tiers  du  groupe 
et  après  en  avoir  soumis  les  raisons  au  comité,  qui  juge  si  le  confrère  est 
passible  d'une  peine  aussi  rigoureuse. 

«  Tout  commanditaire  quittant  un  groupe,  par  suite  de  diminution  de 
travail  ou  autre  motif,  a  droit  à  une  quote-part  des  travaux  en  cours 
d'exécution  sur  lesquels  il  n'aura  pas  été  perçu  d'acomptes  proportionnels. 

«  Les  diverses  contestations  pouvant  se  produire  entre  les  commandi- 
taires et  les  administrations,  pour  des  faits  non  prévus  parle  règlement, 
sont  soumises,  par  les  intéressés,  à  l'approbation  de  la  Chambre  syndicale 
qui,  seule,  a  qualité  pour  rendre  une  décision  arbitrale. 

«  Aucun  congé  ne  peut  être  accordé  à  un  commanditaire  qui  voudrait 
essayer  un  autre  travail  en  typographie.  La  Chambre  syndicale  seule  peut 
autoriser,  pour  des  cas  spi^ciaux,  une  commandite  à  accorder  un  congé  à 
un  de  ses  membres. 

«  Lorsqu'un  groupe  en  commandite  est  débauché  par  une  administration, 
il  doit  en  prévenir  immédiatement  la  Chambre  syndicale,  en  indiquant 
strictement  les  motifs  allégués. 

«  Aucun  syndiqué  ne  doit  prendre  place  dans  une  équipe  destinée  à  rem- 
placer des  syndiqués  remerciés,  sans  autorisarion  du  Comité. 

«  Les  groupes  commanditaires  sont  exclusivement  composés  de  syndi- 
qués. Nul  ne  doit  être  admis  à  prêter  son  concours  —  à  titre  d'aide  ou  de 
remplaçant  —  s'il  ne  justifie  au  receveur  qu'il  est  en  règle  avec  la  caisse 
syndicale. 

«  Les  commandites  doivent  pourvoir,  autant  que  possible,  aux  exigences 
du  travail  éventuel  par  l'adjonction  d'aides  en  nombre  suffisant  pour  la 
prompte  exécution  des  ouvrages. 

K  Dès  la  formation  d'une  équipe,  en  observant  toutefois  le  délai  néces- 
saire à  connaitre  les  aptitudes  particulières  de  ses  membres,  il  est  pro- 
cédé à  une  assemblée  des  commanditaires  ayant  pour  but  de  nommer  les 
fonctionnaires  (metteur,  pigeur,  comptable,  etc.);  de  fixer  la  pige  qui  ne 
pourra  être  supérieure  à    1.600    lettres   à    l'heure  pour   les   journaux    et 


CHAPITRE    V.    LA    COMMANDITE  761 


2)  Valeur  sociale  de  la  commandite 

«  Si  le  Syndicat  est  l'arme  de  résistance  de  combat,  de  libéra- 
tion des  travailleurs,  la  Commandite  est  le  complément  de  leur 
organisation  économique,  c'est  l'école  d'apprentissage  du  com- 
munisme, c'est  l'ébauche  des  temps  futurs  ;  c'est  pour  le  cas 
d'une  grève  générale  révolutionnaire, /'or^^anesaiion  toute  faite 
de  la  py^oduction  sur  les  bases  du  fédéralisme  égalitaire,  assu- 
rant à  toîcs,  dès  le  Jour  même  de  la  libération,  la  satisfaction 
de  tous  lei  besoins  ;  elle  réduit  la  période  de  tâtonnements, 
inhére7i'e  à  ime  transforniatio7i  sociale;  elle  évite  surtout,  l'es- 
camotage de  Ici  Révolution  sociale,  en  lui  conservant  un  carac- 
tère purement  économique,  en  prévenant  l'immixtion  du  politi- 
cien sauveur  dans  l'œuvre  de  réorganisation  sociale,  alors  de- 
venue inutile,  et  sans  prise  sur  le  mouvement  ouvrier. 

«  C'est  un  des  plus  sûrs  garants  du  triomphe  de  la  Révolution 
sociale  (1).  » 

1.500  pour  les  labeurs  ;  déréglementer  les  heures  d'entrée  et  de  sortie,  etc.  : 
d'établir  en  somme  le  règlement  intérieur.  » 

(t)  L'apport  de  la  Com»iissio)i  d'études  au  Congrès  de  l'union  fédérale 
des  ouvriers  métallurgiques  de  France  (Paris,  septembre  1905  ,  p.  37. 


CHAPITRE  VI 


Mutualisme  et  syndicalisme. 


Les  compagnonnages  de  l'ancien  régime,  sociétés  exclusive- 
ment ouvrières,  s'occupaient  tout  à  la  fois  de  discipliner  le  tra- 
vail contre  les  «  maîtres  >?  et  d'organiser  des  services  d'aide  et 
d'assistance  mutuelles  entre  leurs  membres.  Ils  remplissaient 
ainsi  l'office  de  nos  Syndicats,  groupes  de  résistance,  et  de  nos 
Sociétés  de  secours  mutuels,  groupes  de  prévoyance.  Puissants 
jusqu'au  début  du  xi-v*"  siècle,  ils  se  dispersèrent  peu  à  peu,  mais 
longtemps  après  les  injonctions  de  l'individualiste  Législative,  en 
même  temps  que  disparaissait  l'organisation  du  travail  dans  les 
petits  ateliers  hiérarchisés  sur  l'habileté  manuelle;  et  ils  furent 
progressivement  rem[)lacés  par  les  Sj'ndicats  professionnels  el 
par  les  Sociétés  de  secours  mutuels  (1). 

Le  premier  stade  de  l'évolution  vers  ces  deux  types  tranchés  ne 
fut  pas  le  Syndicat  contemporain,  mais  la  mutualité  profession- 
nelle, forme  intermédiaire.  Après  la  Révolution,  les  ouvriers 
fondèrent  des  Sociétés  dans  le  but  de  faire  de  l'aide  mutuelle  en 
eas  de  maladie,  de  décès  ou  de  chômage,  par  le  moyen  de  cotisa- 
tions prélevées  sur  les  salaires  ;  mais,  à  la  dilTérence  des  compa- 
gnonnages, fermés  aux  ouvriers  mariés  ou  non  catholiques,  ces 
nouvelles  Sociétés  n'étaient  ni  secrètes,  ni  ritualistes,  ni  reli- 
gieuses, et,  loin  de  tendre  à  constituer  de  petites  aristocraties  de 


(1)  Il  existe   encore  des  compagnonnages,   mais   ils  n'ont  plus   d'impor- 
tance. 


CHAPITRE    VI.    MLTLALISME    ET    SYNDICALISME  763 

méliers,  jalouses  les  unes  des  autres,  brutalement  rivales,  elles 
s'elïorcèrent  de  former  des  groupements  aussi  ouverts  que  pos- 
sible à  tous  les  membres  d'une  profession,  qu'ils  fus-ent  in- 
croyants, célibataires  ou  mariés.  Mais,  mutualistes  en  droit,  elles 
furent  en  même  temps  syndicales  de  fuit  ;  non  par  statuts  et  par 
volonté,  mais  par  nécessité  de  conslitulion  en  quelque  sorte  : 
formées  entre  ouvriers  de  même  profession  ou  professions  voi- 
sines, comment  ceux-ci  n'auraient  ils  pas  été  amenés,  en  se  ren- 
contrant aux  réunions  statutaires,  à  discuter  de  leurs  intérêts  de 
salariés,  à  se  concerter  contre  les  patrons,  tous  poussés  parcelle 
obligation  d'user  empiriquement  du  contiat  collectif  avant  même 
que  le  régime  moderne  de  la  grande  industrie  en  eût  fait  un 
moyen  normal  d'engagement  et  de  lutte  ? 

Ces  mutuelles  ouvertes  étaient  un  progrès  sur  l'ancien  sys- 
tème, parce  qu'elles  étaient  à  peu  près  débarrassées  de  tout  ca- 
ractère religieux,  tout  au  moins  d'un  formalisme  désormais 
puéril,  et  de  cet  esprit  de  rivalité  qui  jetaient  les  uns  contre  les 
autres  les  compagnons  de  rites  différents.  Toutefois,  progrès 
partiel:  le  défaut  principal  de  ces  groupes  venait  de  l'hétérogé- 
néilé  de  leurs  fonctions  :  sociétés  mutualistes,  c'est-à-dire  éssen- 
lielloment  pacifiques  en  tant  que  propriétaires  de  capitaux,  elles 
étaient  mal  outillées  pour  la  lutlede  salaire,  la  grève;  sociétés 
professionnelles  illégales,  elles  étaient  constamment  arrêtées  dans 
leur  action  par  leurs  statuts  et  par  la  suspicion  judiciaire.  Les 
conditions  du  marché  du  travail  aidant  la  mise  en  mouvement 
de  l'action  publique  par  le^  parquets,  cps  fonctions  se  séparè- 
rent à  un  momenl,  durent  se  séparer  :  ;i  la  fin  de  l'Empire  les 
ouvriers  possédaient  des  Sociétés  qui  n'étaient  les  unes  quesj-n- 
dicales,  les  autres  que  mutualistes,  mais  toutes  accueillies,  en 
principe,  par  la  célèbre  Association  internationale  des  Tra- 
vailleurs. 

Les  formes  se  sont  précisées  :  les  Syndicats,  de  moins  en  moins 
pacifiques,  ont  été  de  plus  en  plus  séparés  des  Sociétés  de  secours 
mutuels  et  la  Confédéralion  générale  du  Travail,  qui  a  rem- 
placé l'Internationale  comme  organe  de  la  solidarité  ouvrière, 
rejette  toutes  les  Sociétés  mutualistes.  StatulairemenI,  elle  est 
composée  des  seuls  Syndicats. 


76  i  LIVRE    VI.    LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES 

Les  Syndicats  et  les  Sociétés  de  secours  ont  désormais  des  fonc- 
tions que  tous  s'accordent  à  considérer  comme  distinctes  :  la  loi 
du  21  mars  1884  sur  les  Syndicats  et  celle  du  1"  avril  1898  sur 
les  Sociétés  de  secours  mutuels  ont  pris  elles-mêmes  le  soin  de 
sanctionner  cette  division,  œuvre  de  la  pratique.  Mais  si  Syndicats 
et  Sociétés  mutuelles  ont  les  uns  et  les  autres  une  vie  administra- 
tive et  financière  particulière,  ne  doivent-ils  pas  sinon  se  fondre,  du 
moins  collaborer?  On  se  demande  si  les  Syndicats  ne  devraient 
pas  adjoindre,  à  litre  de  moyens  de  propagande,  à  leurs  services 
de  luttes,  des  caisses  de  mutualité  contre  les  risques  du  chô- 
mage, de  la  maladie,  en  vue  de  l'aide  aux  veuves  et  aux  orphe- 
lins ? 

Il  a  été  fait  deux  réponses  à  ces  questions,  l'une  qui  est  tradi- 
tionnelle, l'autre  qui  est  révolutionnaire,  différentes  lune  de 
l'autre  jusqu'à  être  doctrinalement  irréductibles. 

Du  mulualisme  traditionnel,  il  y  aurait  beaucoup  à  dire,  mais 
rien  qui  n'ait  été  déjà  dit  ;  il  reste,  au  contraire,  presque  tout  à 
dire  de  celui  qui  sort  des  voies  de  cette  prévoyance  et  de  cette  so- 
lidarité respectueuses  du  passé.  La  mutualité  traditionnelle  a 
pour  objet  de  répartir  entre  les  ouvriers  les  risques  du  chômage, 
d^  l'invalidité  et  de  la  vieillesse  par  des  prélèvements  sur  leurs 
salaires,  en  vue  de  favoriser  ce  que  l'on  appelle  la  <  paix  so- 
ciale »,  sans  ambition  offensive  contre  le  régime  du  salariat  ; 
tandis  que  la  mutualité  syndicale  ne  consent  à  faire  ces  prélève- 
ments que  dans  la  mesure  où  ils  peuvent  servir  les  fins  du  Syn- 
dicat révolutionnaire.  La  Mutuelle  se  borne  à  épargner  ;  le  Syn- 
dicat prétend  lutter  même  s'il  épargne. 

Seclionnement  par  scissiparité  de  la  Société  de  secours  mu- 
tuels, le  Syndicat  a  d'abord  commencé  par  essayer  de  reprendre  à 
son  compte,  sans  y  rien  changer,  quelques-unes  des  fonctions 
mutualistes.  Mais  cette  œuvre  de  séparation  ne  se  fit  pas  métho- 
diquement. Tandis  que  les  Sociétés  de  secours  mutuels  avaient 
créé  des  caisses  de  résistance,  «  pour  toute  cause  réputée  être  pour 
le  soutien  de  la  profession  »,  comme  disaient  les  statuts  de  la  Bourse 
auxiliaire  de  prévoyance  et  de  secours  des  ouvriers  fondeurs  en 
cuivre  de  Paris  (1833),  plus  tard,  le  Syndicat  s'annexa  des  services 
de  simple  secours  pour  des  cas  de  chômage  en  dehors  de  ceux  ré- 


CHAPITRE    VI.    MUTUALISME    ET    SYNDICALISME  765 

sultant  directement  de  la  lutte  contre  les  patrons:  maladie, 
vieillesse,  veuvage,  etc.  :  de  même  que  le  mutualisme  primitif  a 
été  plus  ou  moins  oompagnonnique,  le  syndicalisme  a  commencé 
par  être  plus  ou  moins  mutualiste,  par  une  sorte  de  nécessilé 
d'étape.  La  loi  du  21  mars  188t,  qui  cliercha  à  faire  rentrer  dans 
la  loi  le  mouvement  ouvrier  qui  s'en  écartait,  autorisa  les  Syndi- 
cats à  créer  des  caisses  de  secours  mutuels,  mais  en  exigeant,  il 
est  vrai,  des  comptabilités  et  des  contrôles  distincts.  Contrariant 
et  facilitant  tout  à  la  fois  la  tradition  ancienne  et  la  pratique 
nouvelle,  elle  poussa  le  souci  de  ces  distinctions  jusqu'à  per- 
mettre à  un  syndiqué  démissionnaire  de  rester  membre  de  la  So- 
ciété mutuelle  annexe,  celle-ci  ne  vivant  cependant  que  par  le 
Syndicat.  Les  républicains  libéraux  espéraient  faire  profiter  leur 
parti  de  l'enseignement  fourni  par  l'bisloire  de  l'organisalion  ou- 
vrière :  en  empêchant  comme  autrefois  que  la  caisse  de  secours 
mutuels  ne  servît  à  alimenter  la  caisse  des  grèves  et  de  la  propa- 
gande syndicaliste,  ils  voulaient  tout  à  la  fois  tarir  les  sources 
mutualistes  de  la  résistance  prolétarienne  et  encourager  l'épargne 
pour  donner  aux  ouvriers  syndiqués  et  mutualistes  une  prudence 
de  petits  rentiers.  La  vie  déjoua  ces  prévisions. 

La  question  des  rapports  entre  Syndicats  et  mutualités  a  été 
traitée  parla  plupart  des  Congrès  corporatifs,  mais  aucun  ne  s'est 
placé  plus  nettement  au  point  de  vue  révolutionnaire  que  le 
LK"  Congrès  de  la  Fédération  de  la  métallurgie,  tenu  à  Paris, 
en  1903.  Débat  long  et  minutieux  à  rapporter  comme  le  meilleur 
document  sur  la  matière  (1). 

Dans  son  rapport  au  Congrès,  le  comité  fédéral  disait  :  «  Nous 
faillirions  à  notre  devoir  si  d'ores  et  déjà  nous  ne  mettions  pas 
en  garde  nos  camarades  contre  celte  forme  d'association,  laquelle, 
nul  ne  l'ignore,  sourit  beaucoup  aux  économistes  bourgeois.  » 
Celle  forme  d'association  qualifiée  de  bourgeoise,  c'était  la  société 
mutuelle. 

Four  proscrire  le  mutualisme,  le  comité  fit  valoir:  que  les  mu- 
tualistes, en  leur  qualité  de  propriétaires  ou  de  rentiers,  sont  les 
soutiens  de  l'ordre  économique  actuel  ;  que  les  mutualistes,  assu- 

(1)  Compte  rendu,  p.  37,   p.  101  et  s. 


7()()  LlVUli    VI.     —     LES    Si:C:KTi-:S    COOPIÎKATIVES 

rés  du  pain  quolidien  pendant  le  temps  de  cliùmago,  ne  sont  pas 
pressés  d'oblenir  d'aulres  conditions  de  travail  ;  que  le  Syndical  est 
incompatible  avec  la  Société  de  secours  mutuels  :  celui-là  groupe 
de  résistance  et  de  propagande  c-ontre  le  patronat,  celle-ci  groupe 
d'aide  «  transformant  l'action  syndicale,  selon  l'expression  du  tv- 
pographe  Dreyfus,  en  (juelque  chose  d'iiin(}mniable,  à  lasolded'un 
maître,  gouvernant  ou  patron  ».  La  conclusion  :  que  les  Syndicats 
créent  des  caisses  de  solidarité,  s'ils  le  veulent,  mais  que  ces 
caisses  restent,  conformément  à  la  loi  de  l8Si,  en  dehors  du  Syn- 
dicat, et  soient  alimentées  par  des  lolisalions  spéciales. 

Les  uns  se  prononcèrent  contre  toute  caisse  de  solidarité,  les 
autres,  conformément  au  programme  du  comité  lédéral,  deman- 
dèrent que  la  caisse  fût  simplement  adjointe  au  Syndicat.  Plu- 
sieurs firent  remarquer  qu'en  diverse^  circonstances  le  service  de 
chômage  avait  vidé  la  caisse  du  Syndicat  :  sans  argent,  celui-ci,  de- 
venu inulile,  était  rendu  responsable  de  sa  pauvreté  trop  vite 
arrivée  ;  d'où  abandon  par  les  syndiqués. 

Reisz  (Synd.  des  oulilleurs  découpaurs-estampeurs  de  la 
Seine*  fit  cou  naître  au  Congrès  que  son  organisation  s'était  refusée 
à  créer  une  caisse  de  solidarité  parce  que  u  nous  nous  sommes 
dit  ceci  :  en  créant  cette  caisse  de  chômage,  nous  allons  favoriser 
chez  nos  camarades  cet  esprit  égoïste  qui  est  créé  par  l'appàl  des 
caisses  de  chômage.  Nous  aurons  ainsi  peut-être  un  peu  plus 
d'affluence  de  camarades...  Mais  le  véritable  esprit  syndical  dis- 
paraîtra. »  Il  est  évident  qu'une  certaine  solidarité  doit  être  favo- 
risée, mais  dans  des  cas  précis  d'ordre  syndical  :  «  Je  comprends 
que  les  camarades  doivent  être  secourus,  mais  c'est  à  la  suite, 
par  exemple,  d'un  conflit  avec  le  patronat,  lors  d'un  renvoi  in- 
justifié, comme  ils  le  sont  généralement  tous,  pour  un  camarade 
qui  a  fait  acte  de  rébellion  vis-à-vis  d'un  patron,  en  voulant 
maintenir  sa  dignité  et  celle  de  ses  camarades,  devant  la  perspec- 
tive d'une  grève  ou  devant  une  grève  elle-mènje»  ;  et  Reisz  con- 
cluait :  <L  l/une  fai.on  permanente  avoir  une  caisse  de  chômage, 
je  dis,  camarades,  que  ce  n'est  pas  entretenir  dans  nos  organisa- 
tions l'esprit  (|ui  doit  y  régner  ». 

Entendue  dans  le  sens  de  Reisz,  la  mutualité  n  a  aucun  des  ca- 
ractères qu'a  voulu  lui  imposer  la   loi  de    1898:   transformer  les      ' 


CHAPlTKt;    \l.     MLTCALISME    ET    SYNDICA  LISM  IC  7lj7 

ouvriers  en  j)etits  épargnants.  Il  ne  s'agit  plus  que  de  solidarité 
ouvrière  :  la  caisse  ne  vient  en  aide  que  dans  des  cas  d'origine 
syndicale  (renvoi  d'un  militant,  grève  volontaire),  mais  non  plus 
en  ciiJe  dans  tous  les  cas  d'accident,  de  chômage  et  de  crise  in- 
dustrielle. La  caisse  a  [lour  objet  de  fortifier  la  lutte  et  non  d'as- 
surer l'ouvrier  contre  les  risques  du  régime  capitaliste.  «  En  ce  qui 
touche  les  œuvres  sociales  que  l'on  peut  créer  à  côté  du  Syndicat, 
il  s'agit  de  leur  donner  un  caractère  révolutionnaire.  Nous  enten- 
dons par  solidarité  le  contraire  de  la  capitalisation,  c'est-à-dire 
que  nous  devons  nous  solidariser  pour  soutenir  les  camarades  lé- 
vcdutionnaires,  c'esl-à-dire  ceux  qui  ont  agi  et  qui  ont  été  vic- 
times de  l'aclion  révolulionnaire.  »  Savry  (Union  du  bronze,  de 
Paris)  expliqua  que  les  membres  de  son  Syndical  étaient  «  convain- 
cus de  l'impuissance  des  Syndicats  qui  ont  pour  principe  d'avoir 
des  fondsde  caisse  pour  résister  au  capital».  Mettre  le  Syndicat  dans 
la  dépendance  de  la  mutualité  pour  des  cas  étrangers  à  la  lutte 
directe  conlre  les  patrons,  n'est-ce  pas  le  mettre  nécessairement  en 
état  d'infériorité,  jjarce  qu'il  ne  pourra  jamais  être  assez  riche  pour 
prendre  à  «a  charge  tout  le  risque  économique  de  l'industrie? 

Rallié  à  l'opinion  du  comité,  le  Congrès  décida  que  les  caisses 
de  solidarité  devaient  être  organisées  à  côté  du  Syndicat,  en  ser- 
vice absolument  autonome  et  spécial.  Une  telle  décision  ne 
rompait  pas  tout  lien  entre  les  deux  formes  d'association,  mais  le 
desserrait.  Il  ne  s'agit  plus  que  d'une  collaboration  en  marge  de 
l'organisation  ouvrière  proprement  dite  ;  non  point  collaboration 
générale,  mais  dans  des  cas  précis  et  déterminés,  lnus  de  nature 
syndicale. 

Tout  en  restant  sur  le  terrain  syndicaliste,  on  peut  se  demander 
si  les  ouvrieis  organisés  en  sociétés  de  classe  doivent  rester  tout  à 
fait  en  dehors  de  la  mutualité  au  sens  de  la  loi  de  1898  :  si  les 
secours  en  cas  de  décès  ou  de  maladie  ne  sont  pas  des  moyens 
indispensables  pour  attirer  et  maintenir  les  ouvriers  dans  les  Syn- 
dicats. 

En  Angleterre,  les  anciennes  Unions,  de  même  que  nos  pre- 
mières Mutuelles,  mêlaient  la  résistance  et  la  mutualité.  La  mu- 
tualité y  était  effective  parce  que  les  colisations  exigées  étaient 
fortes.  .Mais  pour  que  les  cotisations  soient    fortes,  il  faut  que    les 


768  LIVRE    V:.    LES    SOCIÉTÉS    COOPÉRATIVES 

ouvriers  aient  de  forts  salaires  :  aussi  ces  Unions  ne  faisaient-elles, 
ne  pouvaient-elles  faire  appel  qu'à  une  élite  de  travailleurs.  Ce 
système  laissait  donc  en  dehors  de  l'organisation  professionnelle 
ou  trade-unioniste  les  travailleurs  moins  bien  partagés,  nom- 
breuse armée  à'unskilled,  terrassiers,  dockers,  manœuvres.  La 
théorie  syndicale-mutualiste  devint  assez  rapidement  inaccep- 
table, puisqu'elle  avait  pour  résultat  de  séparer  la  classe  ouvrière 
en  deux  prolétariats  sans  la  communauté  syndicale  que  nécessite 
la  profonde  solidarité  d'intérêts  entre  «  qualifiés  »  et  «  non  quali- 
fiés ï) .  On  proposa  alors  que  les  trade-unions  ne  fussent  plus  que  des 
sociétés  de  résistance,  sans  toutefois  leur  enlever  le  droit  de  créer 
djs   caisses  de  mutualité,  devenues  simples  annexes  facultatives. 

Georges  Sorel  (1)  a  estimé  que  les  unionistes  anglais  ont  eu 
tort  (et  par  là  même  les  syndicalistes  français)  de  vouloir  solu- 
tionner systématiquement  une  question  aussi  pratique.  Si  les  an- 
ciennes Unions  ont  erré  en  édictant  une  obligation  inexorable, 
les  nouvelles  Unions  commettraient  une  plus  grande  faute  en  sé- 
parant aussi  complètement  la  mutualité  et  le  syndicalisme.  C'est 
se  priver  d'un  avantage,  capable  d'étendre  le  nombre  des  syndi- 
qués :  «  11  ne  faut  pas  négliger  trop  complètement  le  nombre, 
aussi  bien  dans  les  luttes  sociales  qu'à  la  guerre  ».  Mais  ce  ne  se- 
rait pas  là  le  grand  grief  qu'il  adresserait  au  syndicalisme  exclu- 
sif. Cet  écrivain  craint  surtout  qu'il  n'ait  pour  résultat  de  «  li- 
vrer (le  Syndicat)  à  l'inQuence  prépondérante  des  démagogues 
bourgeois  ;  c'est  l'empêcher  d'élaborer,  conformément  à  sa  ma- 
nière propre  de  vivre,  les  principes  nouveaux  de  droit  ;  c'est,  en 
un  mot,  lui  refuser  la  possibilité  de  devenir  une  classe  pour  lui- 
même  ». 

Critique  devenue  inutile  :  les  Bourses  et  Fédérations  françaises 
ont  créé  des  services  qui  ont  un  caractère  mutualiste  :  le  Sou  du 
soldat,  pour  les  camarades  au  service;  la  caisse  dégrève,  le  viati- 
cum,  secours  de  route  aux  ouvriers  sur  le  trimard  ;  mais  en  pas- 
sant des  vieilles  Sociétés  de  secours  mutuels  aux  Syndicats  con- 
fédérés, les  principes  mutualistes  se  sont  singulièrement  transfor- 
més: ils  servent  à  lutter  contre  le  patronat.  Les  partisans  de  la  mu- 

(1)  Vavenir  socialiste  des  Syndicats  {(;à.  1901),  p.  33  et  s. 


LIVRE    VI.    LES    SOCItTÉS    COOPÉRATIVES  769 

lualité  dans  lesSyndicatsont  repris  en  somme  l'ancien  mutualisme 
professionnel,  mais  en  l'engageant  complètement,  non  plus  par 
partie  et  indirectement,  dans  la  lutte  spécifique  des  Syndicats.  II 
ne  s'agit  plus  simplement  de  se  venir  en  aide  les  uns  aux  autres 
dans  un  simple  esprit  de  prévoyance,  dans  tous  les  cas  de  dé- 
tresse, y  compris  celui  de  chômage  et  de  vieillesse,  mais  de  lutter 
contre  les  causer  elles-uiômes  de  cette  détresse.  Service  annexe, 
mais  dépendant  du  Syndical,  ia  mutualité  va  désormais  suivre  sa 
fortune,  servir  à  appliquer  son  programme  ;  elle  est  pénétrée  de 
son  esprit  de  résistance:  elle  sert  surtout  à  venir  en  aide  aux  ou- 
vriers «  victimes  d'exactions  capitalistes  et  gouvernementales  », 
ou  (jui  ont  «  perdu  leur  travail  pour  mission  ou  fonction  confiées 
par  la  Fédération  ou  le  Syndicat  »  pour  reprendre  ses  expressions 
à  l'Union  fédérale  des  métaux  (art.  20  des  statuts^ 

L'Union  des  Syndicats  de  la  Seine  a  créé  une  caisse  de  solida- 
rité dont  les  statuts  expriment  avec  netteté  la  tendance  de  la  nou- 
velle mutualité  syndicale.  «  Cette  caisse,  écrivait  l'ancien  secré- 
taire de  la  Fédération  des  Bourses,  Pelloulier,  à  la  dilîérence  des 
caisses  mutualistes  n'impose  à  ses  adhérents  aucune  condilion 
d'âge  ni  de  santé,  parce  que  ses  fondateurs  estiment  que  c'est  pré- 
cisément à  la  veille  de  la  vieillesse  ou  quand  une  débilité  congé- 
nitale ou  acquise  diminue  la  force-travail,  que  les  ouvriers  ont 
besoin  de  secours.  Sans  doute,  il  a  fallu  élever  la  cotisation,  su- 
périeure à  celle  des  Sociétés  de  secours  mutuels,  mais  il  est  équi- 
table que  les  forts  donnent  aux  faibles  l'assistancequ'ils  recevront 
eux-mêmes  quand  l'âge  ou  la  maladie  les  aura  épuisés  à  leur 
tour  ».  Pour  conclure,  Fernand  Pelloutier  ajoutait  que  les  Syndi- 
cats ne  créent  pas  «  des  moyens  d'auto-protection  contre  les  acci- 
dents de  la  vie,  mais  des  moyens  de  résistance  contre  la  dépression 
économique  »,  conformément  à  cette  nécessité  qui  conlraint  les 
ouvriers  à  a  fagonner  eux-mêmes  les  services  de  tout  ordre  dont  a 
besoin  aujour>riiui  l'homme  réduit  à  ne  vivre  que  s'il  trouve 
chaque  jour  un  travail  de  plus  en  plus  précaire  et  déprécié  »  (l). 

(1)  Pelloutier,  Histoire  des  Bourses  du  trarail,  p.  lit  et  s. 


Maxime  Leroy  49 


LIVRE  \H 

L'INTERNATIONALISME  OUVRIER 


CHAPITRE  PREMIER 
Historique. 


L'anliniilitarisme  et  l'a-palriotisme  très  violents  des  syndi- 
qués révolutionnaires  posent  un  problème  qui  a  soulevé  les  sus- 
ceptibilités de  l'opinion.  S'il  est  sans  doute  légitime  de  blâmer 
certains  actes  qui  ont  méconnu  la  complexité  d'un  problème  de 
civilisation  sommairement  simplifié,  on  aurait  grand  tort,  sous 
prétexte  d'indignation,  de  se  refuser  à  une  étude  impartiale:  ce 
serait  une  autre  simplification.  Nous  parlerons  donc  de  l'antimi- 
lilarisme  et  de  l'a-palriotisme  ouvriers  objectivement,  ain-i  qu'il 
convient,  eit  suivant  son  développement  depuis  les  origines, 
(jonime  disait  Renan,  qui  le  preminr  osa  étudier,  d'une  façon 
désintéressée,  l'histoire  des  religions,  nous  n'avons  pas  d'autre 
«  intention  que  de  découvrir  l'exacte  nuance  de  ce  qui  est  ». 

Trois  grandes  obligations  dominent  la  matière. 

Chaque  Fédération  professionnelle  a  pour  obligation  d'adhérer 
à  un  groupement  qui  internationalise  son  action  :  Fédéralion  in- 
ternationale (par  exemple,  la  Fédération  internationale  de  la 
métallurgie)  ou  Secrétaiiat  international  (par  exemple,  le  Secré- 
tariat typographique  internaiional).  «  La  Fédération  nationale, 
disait,  au  Congrès  corporatif  de  Paris  (1900),  le  rapporteur  de  la 
comniission  sur  l'entente   internationale,  doit  être,  au   point  de 


772  LIVRE  VII.  —  l'internationalisme  ouvrier 

vue  inlernalional,  ce  que  le  Syndicat  est  au  point  de  vue  natio- 
nal :  le  Syndicat  est  la  base  de  la  Fédération,  et  celle-ci  doit 
être  la  base  de  la  Fédération  internationale  (1).  » 

D'autre  part,  la  C.  G.  T.  a  pour  obligation  d'adhérer  au  grou- 
pennent  qui  relie  les  diverses  organisations  centrales  ouvrières, 
au  Secrétariat  inlernalional  du  travail  2),  fondé  à  la  suite  de  la 
Conférence  internationale  de  Stuttgart,  en  1902  à  la  même  époque 
que  le  Bureau  socialiste  international  (1901)  qui  relie  les  divers 
Partis  socialistes  du  monde  entier  (3  . 

Enfin,  chaque  Syndicat  a  pour  devoir  d'accueilli;-  tous  les  ou- 
vriers de  la  profession,  sans  distinction  de  nationalité. 

Fédérations  professionnelles  internationales,  Secrétariat  inter- 
national, admission  des  ouvriers  étrangers  dans  les  Syndicats  de 
nationaux,  voilà  les  (rois  moyens  par  lesquels  les  ouvriers  de 
tous  les  pays  réalisent  leur  union  universelle. 

Les  travailleurs  se  grou|)ent  inlernationalement  par  métiers, 
sous  l'influence  des  mêmes  nécessités  qui  les  obligent  à  se  grouper 
professionnellemeiil  dans  l'intérieur  de  chaque  pays.  Coalisés 
nationalement  pour  lutter  contre  la  concurrence  des  bras  qui 
s'offrent  au  rabais  dans  la  ville,  dans  la  région,  de  ville  à  ville, 
de  région  à  région,  c'est  encore  pour  lutter  contre  une  déprécia- 
tion de  leur  main-d'œuvre  qu'ils  s'internationalisent.  Dans  ce 
cas,  leur  coalition  au  lieu  d'être  dirigée  contre  des  compatriotes, 
l'est  contre  des  ouvriers  étrangers,  non  en  tant  qu'étrangers,  mais 
en  tant  qu'avilisseurs  des  salaires. 

Du  groupe  national  au  grouj)e  international,  il  n'y  a  pas  pas- 
sage d'un  principe  à  un  autre  principe,  mais  extension  d'un 
même  principe,  développement  du  même  intérêt  de  solidarité, 
sous  la  contrainte  d'une  même  servitude  économique,  c  Le  ca- 
pital, disait  le  manifeste  du  VII^  Congrès  de  l'Internationale  des  i 
travailleurs  (lîruxelles,  1874  ,  oj)érant  internationalement,  les 
ouvriers  devaient  également  se  solidariser  interuationalement, 
s'ils  voulaient  aboutir  à  quelques   résultats  pratiques   »  (4).  Le, 

(Ij  Compte  rendu,  p.  63  et  s. 
(2)  Son  siège  est  à  Berlin. 
(3    Son  siège  est  à  Bruxel'es. 

(1)  Manifeste  adressé  à  toutes  les  associations  ouvrières  et  à  tous  lei 
travailleurs^  par  le  Congrès   général  de  l'Ass.  inlern.   des  travailleurs 


*"  CHAPITRE    1.    HISTORIQUE  773 

Congrès  international  de  Lausanne  (1866)  avait  dit  précédeiti- 
ment  que  les  ouvriers  «  avant  d'èire  des  Piémontais  ou  Italiens 
sont  dfcs  producteurs  »  (1).  De  môme  que  les  empereurs  d'Au- 
triche et  de  Russie  et  le  roi  de  Prusse  s'élaient  déclarés  dans  le 
traité  de  la  Sainte-Alliance  «  comjoatriotes  devant  se  prêter  en 
toute  occasion  et  en  tout  lieu  assistance,  aide  et  secours  »,  les  ou- 
vriers de  tous  pays  se  déclarent,  depuis  la  fondation  de  l'Inter- 
nationale, membres  d'une  même  u  classe  ». 

Vieilles  affirmations  que  les  Congrès  postérieurs  ont  reprises, 
confirmées, étendues.  Au  Congrès  national  corporatif  de  1900,  Ni- 
colas, rapporteur  de  la  Commission  sur  l'entente  internationale, 
justifiait  en  ces  termes  cette  concentration  :  «  Le  capital,  sous  ses 
multiples  formes,  est  international  ;  il  est  de  toute  nécessité  que 
le  salariat,  qui  revêt  le  caractère  d'exploitation,  soit  organisé  de 
la  même  façon  pour  opposer  à  la  force  capitaliste  la  force  ou- 
vrière... Ce  qu'il  faut,  c  est  que  les  travailleurs  unissent  leurs 
efforts  à  ceux  des  camarades  des  autres  pays  imitant  en  ce  cas  la 
classe  patronale  qui,  loules  les  fois  que  ses  intérêts  sont  menacés, 
n'hésite  pas  à  faire  disparaître  ses  principes  qui  ont  le  nom  de 
patrie  et  de  drapeau  pour  ne  songer  qu'à  sa  sécurité  et  au  main- 
tien de  sa  puissance.  Le  but  est  le  môme  pour  le  prolétariat 
mondial  ;  donc,  il  faut  union  des  efforts,  solidarité  dans  l'action 
et  même  esprit  de  lutte  ;  en  dehors  de  cela,  il  n'y  a  qu'impuis- 
sance et  faiblesse  »  (2). 

Sous  l'intluence  de  l'extension  mondiale  du  marché  écono- 
mique, le  problème  du  salariat  est  ainsi  devenu  international  : 
aux  trusts  et  Uartells  internationaux  correspondent  ces  Fédéra- 
tions professionnelles  internationales  et  le  Secrétariat  ouvrier 
international.  Mais  rinternatio."alisme  ouvrier,  en  se  dévelop- 
pant, a  ajouté  des  éléments  propres  aux  caractères  qu'il  a  en  com- 
mun avec  l'internationalisme  patronal.  Coalisés  exclusivement 
eu  tant  que  salariés,  les  ouvriers  ont,  peu  à  j)eu,  fait  prédominer 
celte  qualité  qui   a  fini   par  annihiler  en   eux,  dans   une  grande 

tenu  à  Bruxelles  du  17  au  13  septembre  1874  Brocti.,  Verviers,  sans 
date),  p  6. 

il)  Compte  rendu,  p.  60. 
■  '2)  Compte  rendu,  p.  (33  et  s. 


774  LIVRE    VII.    L'iNTKnNATIONALlSME    OUVRIER 

mesure,  les  sentiments  patriotiques  qui  découlent  de  leur  condi- 
tion de  membres  d'une  nationalité;  et,  eu  oubliant  qu'ils  sont 
Français,  Allemands  ou  Anglais  pour  ne  |)lus  considérer  que 
leur  profession  et  les  exigences  de  la  lutte  professionnelle,  l'inter- 
vention de  l'armée  sur  les  champs  de  grève  aidant,  ils  ont  cri- 
tiqué la  légitimité,  l'utilité  des  armées  et  sont  devenus,  en  même 
temps  qu'indifférents  au  patriotisme  ou  antipatriolcs,  antimili- 
taristes :  <i  L'armée  est  soi-disant  instituée  pour  défendre  les 
frontières  conlre  les  empiètemenis  de  l'étranger  ou  pour  empiéter 
sur  l'étranger.  Or,  ce  que  l'on  ne  confesse  pas,  mais  ce  que  les 
événements  démontrent  tous  les  jours,  c'est  qu'elle  est  surtout 
un  rempart  au  service  des  capitalistes  et  qu'elle  est  à  toute  occa- 
sion dirigée  contre  nous,  c'est-à-dire  contre  la  classe  ouvrière... 
Et  lorsqu'elle  n'intervient  pas  directement  comme  police  pour 
réprimer  les  révoltes  ouvrières,  elle  montre  sous  un  autre  côté 
son  rôle  anii-prolétarien,  elle  remplace  les  travailleurs  à  l'atelier, 
au  chantier,  aux  champs...  »  (t). 

Leur  a-patriotisme,  les  ouvriers  le  fondent  sur  une  critique  de 
la  société,  et  ils  en  accusent  les  contours  avec  leur  expérience  de 
grévistes  :  l'armée,  défense  et  symbole  de  la  patrie,  ne  sert, 
disent-ils,  qu'à  la  défense  de  la  propriété  (2);  elle  est  la  «  gar- 
dienne des  privilèges  de  toute  nature  des  capitalistes  »  (3)  ;  une 
<(  pépinière  de  jaunes  »  (4).  «  Le  soldat,  écrit  Griffuelhes,  a  pour 
fonction  de  défendre  le  patron  contre  l'ouvrier  (5)  »  ;  et,  dans  un 
manifeste  lancé  par  la  C.  G.  T.  à  la  suite  de  la  grève  générale  orga- 
nisée en  Belgique  (1902)  pour  l'obtention  du  suffrage  universel  : 
«  c'est  un   fait   incontestable  que  tant  que  l'armée  prêtera  son 

(Il  riapport  de  Hancart  trésorier  de  la  Ft-dération  du  Verre)  dont  les 
conclusions  furent  adoptées  à  l'unanimité  par  le  X<=  Congrès  de  cette  orga- 
nisation (iy05;.   Compte  rendu,  p.  68  et  s. 

(2)  Compte  rendu  du  Congr/'s  corporatif  de  Mnrseille  (1908), 
p.  176. 

(3)  Ordre  du  jour  du  Ville  Congrès  de  la  Fédération  nationale  des  ports 
et  docks  ^l'.-OSy    Humanité,  n°  du  14  août  1908). 

;4)  Péricat  au  Congrès  confédéral  de  Toulouse  1910).  Compte  rendu, 
p.  193. 

(5  V.  Griffuelhes.  Le  Syndicalisme  révolutiotmatre  {Mouvement  io- 
cia'/sf^.n"  du  1'^'' janvier  1905).  Cf.Le*  deuc  méthodes  syndicalistes  Publ.  de 
la  Fédération  du  Livre,  1905),  p.  17. 


CHAPITRE    1,.    —    HISTORIQUE  775' 

appui  et  son  concours   actif  aux  classes  dirigeantes,  le  peuple,.. 
malgré  son  héroïsme,  sera  vaincu  »  (1). 

Voilà  la  Ihéorie  communément  admise.  Cependant,  c'est  une- 
question  controversée,  même  parmi  les  syndicalistes,  que  celle  de 
savoir  si  l'antipatriolisme  et  l'antimilitarisme  rentrent  dans  la 
compélence  des  organisations  professionnelles.  Les  Congrès  de  la 
C,  G.  T.  lonl  résolue  dans  le  sens  de  l'affirmative  :  «  Toutes  les 
manifestations  d'ordre  social,  a  posé,  en  principe,  le  secrétaire 
confédéral  Jouhaux,  sont  du  ressort  de  l'analyse  syndicale  »  (2)» 

Dans  un  article  consacré  à  l'expulsion  de  la  C.  G.  T.  hors  des 
locaux  de  la  Bourse  du  travail,  la  Voix  du  Peuple  écrivait  dès  1905, 
que  la  propagande  antimilitariste  «  n'est  pas  isolée  de  l'action  syn- 
dicale», que  «  celle-ci  ne  serait  que  peu  de  chose  si  elle  ne  tendait 
pas  à  accentuer  toujours  l'antimilitarisme  ».  L'auteur  de  l'article 
ajoutait:  «  Nous  n'avons  pas  à  redire  ici  que  le  rôle  principal  de 
l'armée  est  toujours  d'être  une  gendarmerie  au  service  du  pa- 
tronat. En  eflet,  si  celui-ci  n'avait  pas  la  force  armée  à  sa  dispo- 
sition, il  serait  absolument  incapable  d'opposer  une  résistance- 
même  momentanée  aux  réclamations  des  travailleurs  »  (3). 

On  voit  quels  liens  les  ouvriers  ont  noués  entre  la  défense  pro- 
fessionnelle, l'antimilitarisme  et  l'a-patriolisme,  suivant  une  lo- 
gique dont  ils  n'ont  pas  été  les  maîtres.  Ils  prétendent  que  l'action 
anliuîilitariste  est  d'ordre  professionnel,  ou,  comme  il  est  dit 
dans  un  article  de  la  Voix  du  Peuple,  «  adéquate  à  la  propa- 
gande syndicaliste  »  (4).  Quelques-uns  croient  même,  paradoxa- 
lement, avoir  démontré  qu'elle  est  légale  :  *  Comme  l'expérience 
a  prouvé  qu'en  maintes  circonstances  l'emploi  de  leurs  congé- 
nères provisoirement  soldats,  soit  pour  les  remplacer  au  travail, 
soit  pour  les  menacer  de  leurs  armes,  avait  pour  résultat  de  faire 
échouer  leurs  tentatives,  les  ouvriers  en  ont  conclu  qu'ils  de- 
vaient faire  de  la  propagande  auprès  des  leurs,  rais  au  service  de 

(1)  V.  Compte  rendu  du  Congrès  de  Moyitpellier  (1902),  p.  55. 

(2)  Léon  Jouhaux,  Le   syndicalisme   français.    Contre    la  guerre  (1912),. 
p.  57. 

i3  Voix  du  Peuple,  1905,  n»  262.  —  Dans  le  même  sens  :  Voirin  (sitr 
crétaire  de  la  Fédération  des  cuirs  et  peaux  ,  dans  VOuvi-ier  des  cw7-s  ei 
peaux,  n°  août  1912. 

(4;    Voix  du  Peuple,  1903,  n»  157. 


776  LIVRE  VII.  —  l'intiîrnationalisme  ouvrier 

leurs  adversaires  de  classe.  En  cela  ne  se  sont-ils  pas  conformés 
à  l'article  3  de  la  loi  sur  les  Syndicats  ?  N'est-ce  pas  tout  ce  qu'il 
y  a  de  plus  élémentaire  de  tenter  de  se  préserver  de  ce  qui  peut 
s'opposer  à  ce  qu'on  veut  mettre  en  œuvre?  »  (1). 

Déterminé  par  la  vie  économique,  cet  internationalisme  a  des 
attaches  bourgeoises  d'ordre  inlellectuel  et  politique  fort  compo- 
sile>ï. 

Les  correspondances  entre  savants  et  philosophes  français  et 
étrangers,  les  relations  d'amitié  entre  nos  écrivains  et  Frédéric 
ou  Catherine,  les  initiatives  philosophiques  de  Joseph  II,  l'espèce 
de  royauté  de  Voltaire,  l'influence  de  Rousseau,  législateur  de  la 
Pologne  et  de  la  Corse,  avaient  créé,  dans  la  deuxième  moitié  du 
x\'i\i^  siècle,  un  véritable  esprit  public  européen.  En  ce  temps,  on 
avait  foi  dans  les  décrets  de  la  raison  impersonnelle  pour  établir 
entre  les  hommes  une  inéluctable  concorde  intellectuelle  et  po- 
litique. .\ussi  lorsqu'éclata  la  Révolution,  nos  initiatives  poli- 
tiques furent-elles  accueillies  avec  sympathie  jiar  les  peuples,  du 
moins  par  la  portion  libérale  et  réfléchie.  Un  sentiment  diffus  de 
fraternité  les  anima  devant  les  ruines  dfi  la  Bastille.  Mais  il  est 
vrai  que  c'est  en  France  que  le  cosmopolitisme  fut  particulière- 
ment ardent. 

Pendant  un  temps,  il  y  a  comme  une  volonté  de  confondre  les 
intérêts  français  avec  les  intérêts  étrangers.  Schiller  reçoit  le 
titre  de  citoyen  français.  La  constitution  de  1791  déclare  «  que  la 
nation  française  renonce  à  entreprendre  aucune  guerre  dans  la 
vue  de  faire  des  conquêtes,  et  n'emploiera  jamais  ses  forces  contre 
la  liberté  d'aucun  peuple.»  Le  baron  prussien  Anacharsis  Cloots, 
«  orateur  du  genre  humain  »,  membre  de  la  Convention,  rêve  de 
fonder  une  république  universelle:  son  compatriote  Kant,  que  la 
prise  de  la  Bastille  avait  si  fortement  ému  sur  son  rocher  de 
Kœnigsberg,  comme  l'a  raconté  Michelet  en  une  page  célèbre,  pu- 
bliera, en  1795,  un  petit  Traité  de  la  paix  perpétuelle.  En  pleine 
Terreur,  Robespierre  osera  affirmer  (1793)  dans  la  Déclaration  des 
droits  à  laquelle  il  a  attaché  son  nom,  que  «  les  hommes  de  tous 

(Ij  Voix  du  Peuple,  1906,  n"  2S1. 


CHAPITRE    I.    HISTORIQUU  /// 

les  pays  sont  frères,  et  que  les  dilTérenls  peuples  doivent  s'en- 
tr'aider  selon  leur  pouvoir,  comme  les  citoyens  du  même  Elat». 
L'esprit  rempli  de  Rousseau,  le  girondin  Isnard  demandera  que  la 
pfilric  française  ne  soit  consentie  que  pour  trente  ans,  c'est-à-dire 
jusqu'en  1823  (1).  D'ailleurs,  qu'est-ce  que  la  Déclaration  des  droits 
de  l'homme  et  du  citoyen,  sinon  une  charte  internationale  de  la 
liberté,  un  document  universel  qui  doit  servir  au  salut  de  tous 
les  peuples  ? 

Ces  vastes  sentiments,  ces  belles  ambitions  de  friiternilé,  les 
coalitions  monarchistes  contre-révolutionnaires  les  rétrécirent 
assez  vite  aux  limites  de  la  frontière  française;  el,  les  victoires 
aidant,  au  patriotisme  provoqué  par  la  nécessité  de  faire  bloc 
contre  l'envahisseur  liberticide,  s'amalgama  un  enthousiasme 
guerrier  qui  modifia  progressivement  el  profondément  l'allure  el 
le  caractère  de  la  propagande  révolutionnaire.  Alors  une  nouvelle 
nation  naît,  martelée  par  la  guerre  ;  elle  prend  conscience  de  son 
unité,  maiscetlenalion,  frappée  au  sceau  de  telles  origines,  substi- 
tuera, en  pleine  action  militaire,  au  cosmopolitisme  philosophique 
de  Cloots  un  patriotisme  bien  particularisé  et  guerrier.  Patriote 
et  républicain  deviennent  synonymes.  Alors  la  Hépublique  n'est 
plus  qu'aux  camps.  Avec  l'Empire  victorieux,  le  patriotisuie  de- 
vient de  plus  en  plus  militaire;  il  se  francise,  [)ent-on  dire,  et  il 
perd  peu  à  peu  son  primitif  caractère  républicain,  qu'il  ne  re- 
trouva qu'après  Walerloo,  avec  la  légende  napoléonienne  du  gé- 
néral corse,  cavalier  botté  de  la  Révolution. 

Tandis  que  le  patriotisme  français  naissait  et  prenait  ainsi,  nu 
contact  des  événements,  des  contours  nets  et  aigus,  offetisifs,  la 
partie  internationaliste  de  la  tradition  révolutionnaire  ne  dispa- 
raissait pas.  Elle  persévéra,  mais  en  se  renouvelant,  pour  abou- 
tir aux  premières  origines  du  mouvement  syndical  contemporain, 
à  l'Association  internationale  des  travailleurs.  Des  hommes  d'ac- 
tion, des  écrivains,  des  phi'osophes  continuèrent,  sur  les  textes 
de  Cloots  ou  de  Robespierre,  à  travailler  à  l'avènemen  t  de  la  Fédé- 
ration républicaine  des  peuples,  aux  Etats-Unis  d'Europe  ;  et,  à 
«et  avènement,  ne  travaillèrent  pas  seulement  ces  philosophes  ou 

(t)  AuLARD,  Histoire  politique  de  la  Récolution,  p.  291. 


//O  LIVRE    Ml.    L  INTERNATIONALISME    OUVRIER 

ces  philanthropes  bourgeois,  hommes  de  cabinet,  mais  encore  et 
surtout  les  combatlants  des  guerres  d'indépendance,  ouvriers  ou 
petits  bourgeois,  et  les  affiliés  des  conspirations  pour  la  délivrance 
des  nations  opprimées,  sous  la  direction  du  Hongrois  Kossulh,des 
Italiens  Mazzini  et  Garibaldi,  du  Russe  Bakounine,  disciple  de 
Proudhon.  Tous  ces  hommes  participaient  à  une  œuvre  double, 
tout  à  la  fois  patriotes  par  leur  ambition  nationaliste,  et  «  démo- 
crates européens  »  dans  la  mesure  où  ils  faisaient  appel  au  con- 
cours, et  l'obtenaient,  des  étrangers,  particulièrement  des  Fran- 
çais, pour  abattre  l'alliance  monarchiste  scellée  au  Congrès  de 
Vienne  contre  l'expansion  des  principes  constitutionnels.  Ainsi  la 
France,  redevenue  européenne,  fut  tour  à  tour  philhellène,  polo- 
naise, italienne,  allemande  ;  comme  aux  temps  héroïques  de  92^ 
elle  étendit  au  delà  de  ses  frontières  des  sentiments  qui  ne  par- 
venaient pas  à  se  limiter  géographiquement,  à  se  nationaliser. 
Sous  le  second  Empire,  on  aimait  à  dire,  au  souvenir  de  ces 
grandes  amitiés  belliqueuses,  que  la  France  était  le  d  soldat, 
du  droit  ». 

En  48  les  ouvriers  chantent  : 

Les  peuples  sont  pour  nous  des  frères 
Et  les  tyrans  des  ennemis. 

En  1818,  lorsque  les  Alliés  évacuèrent  le  territoire,  Bérangfr 
avait  déjà  chanté  sur  l'air  du  Dieu  des  bonnes  gens  : 

Peuples,  formons  la  Sainte-Alliance 
Et  donnons-nous  la  main  ! 

A  ces  préoccupations  et  mouvements  cosmopolites  correspon- 
dirent des  sociétés  plus  o'j  moins  secrètes,  plus  ou  moins  tolérées, 
les  unes  bourgeoises  auxquelles  adhérèrent  des  ouvriers,  tous  les 
membres  réunis  par  la  déclaration  robespierrisie  des  Droits  de 
l'Homme,  les  autres  d'un  caractère  assez  nettement  ouvrier,  plus 
ou  moins  autonomes,  mais  dont  aucune  cependant  ne  fut  com- 
plètement indépendante  des  traditions  patriotiques  révolution- 
naires. 

Au  groupe  plus  spécialement  ouvrier  appartient  l'Internationale 
des  travailleurs  ;  au  groupe  mi-bourgeois  mi-ouvrier  appartien- 
nent la  Société  des  Droits  de  l'Homme,  la  Société  des  Saisons,  sur- 


CHAPITRE    I.    HISTORIQUK  779 

tout  la  Ligue  internationale  de  la  paix  et  delà  liberté  qui  fut 
fondée  en  1867  :  Garibaldi  fut  l'un  de  ses  présidents  d'honneur; 
Victor  Hugo,  Barni,  Michèle!,  Qiiinet,  Emile  Acollas  lui  donnè- 
rent leur  nom  ;  Alfred  Xaquet  fut  l'un  de  ses  organisateurs  ;  Ba- 
kounine,  membre  de  l'Internationale  des  travailleurs,  inspirateur 
de  la  Fédération  jurassienne,  fut,  j)endant  quelque  temps,  l'un 
de  ses  militants  actifs,  ainsi  que  Fribourg,  l'un  des  promoteurs 
du  mouvement  internationaliste  parisien  et  quelques  autres  in- 
ternationaux. 

On  voit  à  quelles  collaborations  se  prêtaient  ouvriers  et  bour- 
geois, chacun  mêlant  aux  souvenirs  patriotiques  de  la  République 
de  1792  les  intérêts  de  la  classe  ouvrière  qui  naissait  incertaine... 
C'est  l'époque  où,  dans  des  œuvres  admirables  par  leur  rustique 
simplicité,  leur  sens  de  la  vie  laborieuse,  leur  forme  pittoresque, 
la  plénitude  de  leur  sincérité  républicaine.  Erckmann  et  Chafrian 
montrent  les  horreurs  de  la  guerre,  la  faiblesse  du  courage  mili- 
taire livré  à  lui-même,  la  supériorité  de  l'héroïsme  tranquille  et 
persévérant  du  peuple  armé  se  défendant  en  corps  francs  contre 
l'envahisseur  qui  menace  ses  champs,  son  travail,  sa  liberté,  les 
libertés  révolutionnaires,  sa  civilisation.  Iliade  du  travail  et  de  la 
paix.  Vhivasion,  Le  Conscrit  de  1813,  Iliade  de  la  guerre,  mais 
Iliade  écrite  par  des  hommes  qui,  vivant  en  Alsace,  terre  des  car- 
nages, ont  connu  les  soldats  de  l'épopée  révolutionnaire,  souffert 
des  désastres,  vu  l'envers  des  héros...  (t) 

Née  dans  ce  milieu  pacifiste,  héritière  des  traditions  babou- 
visles  et  républicaines,  des  délégations  ouviières  aux  expositions 
internationales,  l'Internationale  des  travailleurs  organisa,  effecti- 
vement, pour  la  première  fois,  les  ouvriers,  en  ne  considérant  que 
leur  métier  et  leur  subordination  économique,  j  sans  distinctions 
de  couleur,  de  croyance  ou  de  nationalité  »,  disait  le  Préambule 
des  statuts  votés  au  Congrès  de  Genève  (1866).  Dès  1847.  Karl 
Marx  et  Engels,  enseignés  par  la  Fédération  des   Justes,    avaient 

(1)  Notons  ici  que  d'autres  livres  bourgeois,  postérieurs  à  la  guerre  et  à  la 
Commune,  ont  joué  un  rôle  important  dans  la  diffusion  des  idées  antimi- 
litaristes, partant  internationalistes  :  Le  cavalier  Mixerey,  d'Abel  Hermakt 
(1887),  Sous-offs,  de  Drscaves  (18?0  ,  Varni'-'e  contre  la  nation,  d'Urbain 
GoHiER  (1899). 


780  livrl;  vu.   —   l'internatioiNalisme  ouvaitii 

dit  que  «  les  ouvriers  n'ont  pas  de  patrie  »  el  ils  leur  avaient 
crié  :  «  Prolétaires  de  tous  les  pays,  unissez-vous!  »  conclusion 
du  célèbre  Manifeste  communiste  qui  avait  été  volé  au  Congrès 
de  la  Fédération  communiste  de  1847,  à  Londres  (1).  Ce  cri  les 
ouvriers  l'entendirent  :  c'est  à  son  appel  qu'ils  se  groupèrent  dix- 
huit  ans  plus  tard.  Le  premier  Congrès  de  rinlernationale  des 
travailleurs  (Genève,  1866  concluait  à  la  condamnation  du  sys- 
tème des  cirmées  permanentes,  à  rarniemenl  général  du  peuple 
et  à  son  instruction  dans  le  maniement  des  armes.  Plusieurs  dé- 
légués ne  craignirent  [las  d'affirmer  que  <>  les  armées  perma- 
nentes arrachent  les  hommes  aux  travaux  de  la  paix,  font  des 
dommages  incalculables  à  la  production  nationale  et  démorali- 
sent les  peuples  (2)  », 

L'alliance  entre  ouvriers  et  bourgeois  ne  dura  pas. 

Le  premier  Congrès  de  la  Ligue  internationale  eut  lieu  à  Lau- 
sanne en  1867,  au  même  moment  que  le  deuxième  Congrès  de  l'In- 
ternationale(à Genève),  l'année  même  où  parut  le  lome  premierde 
Das  Kapital,  de  Karl  Marx.  Entre  les  deux  Congrès  furent  établis 
des  rapports  assez  cordiaux.  Aprèsd'âpres  discussions,  où,  comme 
l'écrivait,  dans  Le  lanps,  Emile  Acollas,  «  la  politique  el  l'éco- 
nomie politique  se  sont  reconnues  etréconciliées  dans  la  justice  », 
la  Ligue  vota  une  motion  pour  donner  une  certaine  satisfaction 
aux  sentiments  internationalistes  des  socialistes  :  «  Considérant 
que  l'exislence  et  l'accroissement  des  armées  permanentes  consti- 
tuent la  guerre  à  l'état  latent  et  sont  incompatibles  avec  la  liberté 
et  avec  le  bien-être  de  toutes  les  classes  de  la  société,  principale- 
ment de  la  classe  ouvrière...  »  3,.  Mais  satisfaction  insuffisante  : 
il  y  aura  bientôt  une  scission.  Elle  ne  correspondait  pas  aux  voeux 
des  internationaux  qui,  dans  leur  majorité,  avaient  rattaché,  par 
la  voix  de  Tolain,  le  problème  de  la  guerre  au  problème  social, 
selon  les  leçons  de  Proudhon  (4)  :  «  Considérant  que  la  guerre  a 
pour  cause  première   et    principale    le  paupérisme  et  le  manque 

(T  V.  Karl  Marx  et  F.  Esgkls,  Le  Manifeste  communiste,  introd.  histo- 
rique et  commentaire  par  Charle-;  Andler  (1901\  t.  II,  p.  153. 

(2)  Cotnote  rendu,  p.  21  et  s. 

3;  J.  Gdillaume,  V Internationale,  t.  1,  p.  41  et  s. 

4)  La  guerre  et  la  paix.  Recherches  sur  le  principe  et  la  constitution 
du  droit  des  (jens    1861). 


CHAPITRE    I.    —    HISTORIQUE  781 

d'équilibre  économique  ;  que  pour  arriver  à  supprimer  la  guerre, 
il  ne  suffit  pas  de  liceucier  les  armées,  mais  qu'il  faut  encore 
modiiier  l'organisation  sociale  dans  le  sens  d'une  répartition  plus 
équitable  de  la  production,  subordonne  son  adhésion  à  l'accep- 
tation par  le  C)i)grès  de  la  Paix  de  la  déclaration  ci-dessus 
énoncée  »  (1). 

Le  troisième  Congrès  de  l'Internationale  des  travailleurs  tenu  à 
Bruxelles,  en  1868,  décida  de  rompre  toutes  attaches  avec  la 
Ligue.  Les  internationaux  affirmèrent  que  celte  association 
n'avait  pas  de  raison  d'être  en  présence  de  l'œuvre  de  l'Interna- 
tionale H  et  ils  l'invitèrent  «  à  se  joindre  à  elle,  et  ses  membres 
à  se  faire  recevoir  dans  l'une  ou  l'autre  section  de  l'internatio- 
nale ». 

De  nombreux  internationaux  protestèrent  contre  la  rupture,  et 
non  les  moindres  :  les  théoriciens  César  de  Paepe  et  Benoît 
Alalon,  les  futurs  communards  Cluseret,  Varlin,  Humbert, 
E.  Landrin,  membres  de  la  Commission  parisienne  (la  seconde) 
de  rintenialionale.  Ce  n'était  encore  que  la  première  étape  de  la 
scission.  A  ce  moment,  l'Internationale  en  devenant  de  plus  en 
plus  républicaine,  la  Ligue  en  se  préoccupant  de  plus  en  plus,  à 
chacun  de  ses  congrès,  des  intérêts  ouvriers,  restaient  beaucoup 
plus  rapprochées,  en  fait,  que  ces  voles  ne  permettent  de  le  sup- 
poser. Il  n'y  avait  pas  encore  un  état  de  classe.  Les  socialistes,  à 
part  une  petite  minorité,  étaient,  avant  tout,  des  républicain», 
des  adversaires  de  l'Empire,  et  ils  restaient  patriotes  au  sens 
de  92. 

A  son  Congrès  de  Berne  (1868),  la  Ligue  renouvela  ses  motions 
précédentes  contre  le»  armées  permanentes  :  <(  elles  anéantissent 
et  corrompent  les  vertus  civiques,  produit  de  la  liberté  et  de  la 
civilisation,  en  substituant  à  l'amour  réel  ce  la  liberté  et  de  la 
patrie  la  soumiàsiou  et  le  dévouement  à  une  dynastie,  l'esprit  de 
corps  et  de  caste,  à  la  conscience  de  la  liberté  et  de  la  fraternité 
universelles  ».  Elle  osa  même  conseiller  la  grève  des  impôts,  voire 
une  sorte  dégrève  militaire,  première  ébauche  de  1'  a  hervéïsme  »  : 
((  Si  la  Ligue  décide  qu'elle  interviendra  contre  une  guerre,    ses 

(1)  Compte  rendit  du  Congi'f^s,  p.  25.  —  Cf.  .1.  L.  PiECir,  Le  centenaire 
de  Proudhon  {Revue  de  la  Paix,  janvier  1909). 


/b'J.  LIVRE    Vil.    L  internationalisme:    OLVRIER 

membres  s'engagent  à  soutenir  par  tous  les  moyens  en  leur  pou- 
voir les  mesures  qu'elle  aura  prises  et  à  ne  participer  d'aucune 
façon  à  la  guerre,  par  un  travail  quelconque  dont  le  produit  se- 
rait destiné  à  la  guerre,  par  une  coopération  à  un  emprunt  avant 
une  destination  analogue  »  (1).  Motion  quin"estpas  fort  différente 
de  celle  du  Congrès  international  de  Bruxelles  «  invitant  toutes  les 
sections  de  rAssocialion,  chacune  dans  leurs  pays  respectils.  ainsi 
que  toutes  les  sociétés  ouvrières  et  tous  les  groupes  d'ouvriers 
quels  qu'ils  soient,  à  agir  avec  la  plus  grande  acliviié  pour  em- 
pêcher une  guerre  de  peuple  à  peuple  qui  aujourd'hui  ne  pour- 
rait être  considérée  que  comme  une  guerre  civile,  parce  que  faite 
entre  producteurs,  elle  ne  serait  qu'une  lutte  entre  frères  et  ci- 
toyens: le  Congrès  recommande  surtout  aux  travailleurs  de  cesser 
tout  travail  dans  le  cas  où  une  guerre  viendrait  à  éclater  dans 
leurs  pays  respectifs  »  (2). 

A  la  grève  des  capitaux  préconisée  par  la  Ligue  correspondait 
la  grève  des  bras  préconisée  par  l'Internationale  ;  mais  ni  l'un  ni 
l'autre  de  ces  groiij)ements  ne  conseillait  l'insurrection  devant 
l'ennemi  à  la  ditïérence  des  chartisles  anglais  de  48  (3)  et  de  cer- 
taines fractions  socialistes  et  syndicalistes  contemporaines. 

A  ce  Congrès  de  Berne,  assistait  Bakounine  qui,  trouvant  in- 
suffisante la  fnotion  antimilitariste  qui  lai^sait  entier  le  fait  des 
nationalités,  avait  proposé  une  résolution  tendant  à  proclamer  la 
((  dissolution  des  Etats  centralisés  »  :  elle  fut  repoussée  à  une 
grande  majorité.  Il  quitta  le  Congrès  avec  ses    amis  pour    fonder 

(1)  V.  Bulletin  Officiel  du  Y«  Congrè«  de  la  Ligue  de  la  paix  et  de  la  li- 
berté, p.  220.  (En  annexe,  sont  reproduites  les  résolutions  votées  par  les 
cinq  premiers  Congrès.) 

2)  J.  GniLLAiME,  V Internationale,  t.  I,  p.  6S,  etE.  Fribochc,  L'Internatio- 
nale, p.  178. 

,2>j  M.  Andler,  dans  son  commentaire  t.  II,  p.  154,  note  3  sur  le  Mani- 
feste communiste  de  Karl  Marx  et  Engels  cite  le  passage  suivant  du  Ma- 
nifeste chartiste  anglais  :  «  Ouvriers  de  la  Grande-Bretagne  et  de  l'Irlande  ! 
Pourquoi  vous  armeriez-vous,  pourquoi  comltattriez-AOus  pour  le  maintien 
d'institutions  au.t  avantages  desquelles  vous  ne  participez  pas  ?  pour  le 
maintien  de  lois  faites,  non  pour  vous  protéger,  mais  pour  vous  con- 
traindre ?  pour  la  protection  des  propriétés  que  vous  ne  pouvez  regarder 
que  comme  les  dépouilles  des  fruits  de  votre  travail  ?...  Que  les  privilé- 
giés et  les  propriétaires  aillent  eux-mêmes  combattre  pour  les  intérêts  du 
privilège  et  de  la  propriété.  »  [La  Réforme,  n°  du  10  janvier  1848). 


CHAPITRE    I.    HISTORIQUE  783 

i'Alliance  internationale  de  la  démocralie  socialiste  ({ ),  puis,  plus 
tard,  sur  les  ruines  de  la  Fédération  internationale  romande,  un 
groupe  international  plus  décisivement  antimilitariste  et  inter- 
nationaliste :  la  Fédération  jurassienne,  première  et  vigoureuse 
ébauche  du  syndicalisme  révolutionnaire  (1871)  (2i, 

Celte  même  année  1868,  les  socialistes  allemands  réunis  en 
Congrès  à  Nuremberg  votèrent,  en  s'appuyant  sur  la  doctrine  du 
manifeste  communiste,  un  ordre  du  jour  dont  les  termes  rap- 
pellent, presque  textuellement,  les  considérants  des  statuts  de 
l'Internationale  :  «  Four  que  les  aspirations  des  peuples  à  l'éman- 
cipation économique  ne  restent  pas  stériles,  par  suite  du  manque 
de  solidarité,  il  est  indispensable  d'avoir  un  centre  où  puissent  se 
rencontrer  fraternellement  les  représentants  des  classes  labo- 
rieuses de  tous  les  pays.  L'émancipation  du  travail  n'est  pas  une 
question  nationale,  mais  un  problème  social  qui  intéressé  les  tra- 
vailleurs de  toutes  les  nations.  Celte  émancipation  doit  résulter 
de  la  lutte  des  travailleurs  eux-mêmes,  et  cette  lutte  ne  doit  pas 
avoir  pour  objet  la  conquête  de  certains  privilèges,  mais  la  sup- 
pression de  toute  inégalité.  La  dépendance  dans  laquelle  se 
trouvent  les  classes  ouvrières  à  l'égard  de  ceux  qui  détiennent  les 
outils  de  la  production  détermine  l'asservissement  des  premiers, 
leur  pauvreté  et  leur  état  d'oppression  morale.  La  liberté  poli- 
tique est  une  condition  indispensable  de  l'émancipation  écono- 
mique, aussi  ces  deux  causes  sont-elles  étroitemenl  liées.  Z/'f'nîo?i 
Internationale  a  déjà  manifesté  son  existence  en  Allemagne,  il 
est  donc  nécessaire  de  décider  l'Union  générale  des  travailleurs 
allemands  (Jondée  par  Lassalle)  à  fusionner  avec  VUtiion  inler- 
natiojiale  »  (3). 

.Malgré  ces  votes,  quoique  les  membres  de  l'Internationale  se 
prêtassent  appui,  de  pays  à  pays,  [)endant  les  grèves,  quoique  les 
diverses  organisations  nationales  fussent  reliées  par  un  secrétariat 
international  sous  le  nom  de  «  Conseil  général  de  Londres  »  (4), 

(1    Voir  son  programme,  dans  J.  Gcillalme,  L' Internationale,  1. 1,  p.  132. 

(2  Bakounine  n'assista  pas  au  Congrès  constitutif  de  la  Fédération  ju- 
rassienne. 

:3    Cité  par  J.  de  Bloch,  La  Guerre    1899',  t.  V,  p.  121. 

(4  Y.  le  règlement  du  Conseil,  dans  le  compte  rendu  du  l^f  Congrès  de 
lAssociation   Genève,  1S66),  p.  26  et  s. 


78 i  LIVRE  vu.  —  l'internationalisme  ouvrier 

où  siégeaient  cjes  «  ouvriers  représenlants  les  différentes  na- 
tions faisant  partie  de  l'association  »,  les  ouvriers  reslaieiil,  dans 
leur  ensemble,  pitrioles  et  internationalistes,  comme  précé- 
demment :  patriotes,  sous  l'intluence  de  leurs  sentiments  répu- 
blicains hérités  de  l'époque  précédente,  auxquels  se  mêlaient^ 
chez  un  grand  nombre  d  entre  eux,  des  seulimenls  bonaj)artistes; 
internationalistes,  en  partie  sous  l'influence  de  ces  mêmes  senti- 
ments et  sous  la  pres-^ion  de  leurs  intérêts  économiques. 

La  Commune  montra  combien  ces  deux  tendances  étaient  pro- 
fondes en  eux,  tandis  que  le  Congrès  de  la  paix  tenu  en  1871,  à 
Lausanne,  après  Sedan,  démontrait  la  i)ersistance  de  l'ancien  cos- 
mopolitisme révolutionnaire  dans  une  fraction  importante  de  la 
bourgeoisie  républicaine  cultivée.  Malgré  les  faits,  les  deux  mou- 
vemenls  restant  mélangés,  plus  ou  moins  confondus  par  l'opinioi> 
publique  :  à  ce  Congres  de  la  paix,  de  1871,  dont  la  majorité  était 
hostile  au  mouvement  révolutionnaire  internationaliste,  o;i  vit 
figurer  l'internationaliste  Fribourg,  la  révolutionnaire  Paule 
Minck,  M"''  André  Léo,  qui  venait  de  prendre  part  au  mouve- 
ment communaliste  parisien.  Victor  Hugo,  Louis  Blanc,  Michelet, 
Edgar  Quinet  n'ont  pas  retiré  leur  adhésion  sympathique  au  pro- 
gramme de  Fédération  européenne  et  de  désarmement  ;  et  si 
Gambetta  décline  l'invitation  qui  lui  fut  adressée,  c'est  avec  infi- 
niment de  courtoisie,  sans  se  retrancher  derrière  une  indignation 
palinodique  :  le  tribun  n'oubliait  pas  que  le  désarmement  était 
un  des  articles  de  son  programme. 

Les  communeux  sont  des  patriotes  exacerbés  par  les  dé- 
faillances, les  hésitations  et  les  défaites  du  gouvernement  de  la 
Défense  nationale  (inévitables,  sans  doute),  bien  plus  que  des  so- 
cialistes internationalistes  ;  avant  tout,  comme  précédemmeni, 
des  républicains,  des  opposants  à  l'Empire.  Certes,  ils  sont  inter- 
nationalistes, mais  toujours  à  la  manière  trouble,  dualiste  qui^ 
depuis  1789,  surtout  depuis  1867,  a  marqué  tous  les  efforts  des 
ouvriers  et  des  bourgeois  démocrates  et  républicains  groupés  à  la 
Ligue  de  la  Paix. 

Au  lendemain  du  4  septembre,  RIanqui  et  ses  amis  lancent 
une  proclamation  patriotique  :  <<  En  présence  de  l'ennemi,  plus 
de  partis  ni  de  nuances...  H  n'existe  plus  qu'un  ennemi,  le  Prus- 


CHAPITRK    I.    IlISTORIQUlî  78o 

sien  el  son  com])Iice  le  partisan  de  la  dynastie  déchue,.,  »  Avaient 
signé  avec  l'Enfermé  plusieurs  hommes  qui  jouèrent  un  rôle  im- 
portant pendant  l'insurrection  :  Eudes,  Flotle,  Oranger,  Tri- 
don  (l).  Le  délégué  à  la  guerre,  Uossel,  fut  un  ardent  patriote. 
L'international  Benoît  Malon  donna  sa  démission  de  député  dès 
que  l'Assemblée  nationale  eut  ratilié  les  préliminaires  de  la  paix, 
se  refusant  h  siéger  dans  une  «  assemblée  qui  avait  livré  deux 
provinces,  démembré  la  France  et  ruiné  le  pays  »  (2), 

Voici  l'autre  face. 

Au  lendemain  de  la  déclaration  de  guerre  (juillet  1870),  les  in- 
ternationaux parisiens  avaient  adressé  «  aux  travailleurs  de  tous 
pays»  un  manifeste  oîi  ils  disaient  «  qu'ils  ne  connaissaient  plus 
de  frontières  »  (3).  Déclaration  qui  correspond  en  Allemagne  aux 
ordres  du  jour  contre  la  guerre  des  meetings  de  Brunswick  et  de 
Chemnitz,  aux  manifestes  du  Parti  déniocrate  socialiste  de  Berlin 
et  du  Conseil  général  de  Londres  (4)  ;  à  l'intervention  de 
Bebel,  en  faveur  de  la  Commune  (en  71),  de  ce  même  Bebel  et 
de  Liebknech,  membres  du  Parlement  allemand,  pour  refuser 
de  voter  en  faveur  de  l'emprunt  de  guerre  (juillet  1870);  de 
Liebknecht(juin  1871)  pour  prophétiser  que  l'Alsace  incorporée  à 
l'Allemagne  républicaniserait  l'Empire  féodal  des  Holien- 
zoliern  (5). 

La  Commune  se  proclama  «  République  universelle  »  ;  elle 
accueillit  des  Italiens,  des  Polonais,  des  Allemands  dans  ses  con- 
seils, dans  ses  troupes  Pour  les  comniuneux,  bourgeois  et  Prus- 
siens sont  plus  ou  moins  synonymes  :  c'est,  pourrait-on  pre-que 
dire,    en  tant    qu'anti-prussiens   qu'ils    sont   internationalistes. 

(1)  Blanqui,  La  Patrie  en  danger  (1871),  page  XXIX.  ((le  livre  est  la  re- 
production des  articles  de  Blanqui  pendant  le  siège  de  Paris). 
(2j  G.  BouRGiN,  La  Commune  (1907),  p.  43,  note 

(3)  Le  Réceil,  numéro  du  12  juillet  1870.  (Ce  manifeste  a  été  reproduit 
dans  l'Humanité,  n°  du  8  janvier  1913  ) 

(4)  La  Guerre.  Manifeste  du  Conseil  général  aux  membres  de  V Asso. 
dation  internationale  des  travailleurs  en  Europe  et  aux  Etats-Unis 
(feuille  volante,  23  juillet  1870).  Cf.  J.  Guillaume,  U Internationale,  t.  II, 
p.  65  et  s.,  p.  137. 

(5)  Bebel,  Liebknecht  et  Ilepner  furent  emprisonnés  pour  crime  de  haute 
trahison,  préventivement,  de  décembre  1870  à  mars  1871.  En  mai  72,  Be- 
bel fut  condamné  h  trois  ans  de  forteresse  pour  le  même  «  crime  ». 

Maxime  Lerov  50 


78(3  LIVRIC    vil.    l'i.NTEKNATIDNALISME    OUVRII'.R 

Peut-être  saisîra-t-on  ces  nuances  el  les  complexités  de  ce  senti- 
ment dans  ce  propos  du  hongrois  Léo  Fr/inkel,  qui  devait  être  un 
des  hommes  marquants  de  la  Commune.  11  le  tint  à  une  des  réu- 
nions du  comité  fédéral  de  l'Internalionale,  le  26  février  1871  (la 
Commune  ne  date  que  du  18  mars)  :  «  Les  clubs,  les  ligues  n'ont 
rien  fait  ;  ils  ont  laissé  tomber  Paris  el  ils  pouvaient  le  sauver. 
Le  Prussien  va  entrer,  la  bourgeoisie  le  flattera  pour  conserver  sa 
puissance  et  ses  privilèges  et  elle  fera  peser  sur  nous  les  charges 
qui  vont  résulter  de  la  guerre  »  (I).  La  victoire  du  «  Prussien  », 
ce  sera  donc  la  victoire  du  «  bourgeois  ».  On  voit  comment  sont 
nés  et  comment  se  sont  amalgamés  des  sentiments  qui  semblent 
incompatibles. 

Ces  quelques  faits  typiques  rappelés,  on  peut  dire  que  la  Com- 
mune fut  tout  à  la  fois  prolétarienne,  bourgeoise,  patriote,  inter- 
nationaliste, en  somme  très  diverse  ;  bourgeoise  et  patriote  par  ses 
origines,  par  la  plupart  des  actes  qui  la  constituent  ;  prolétarienne 
et  internationaliste  par  quelques-unes  de  ses  ambitions,  par  ses 
etiets,  surtout  [jar  sa  légende  qui  depuis  a  simplifié  ses  caractères 
en  insistant  plus  particulièrement  sur  ses  contrastes  avec  le  régime 
déchu.  Ainsi  de  Napoléon  vaincu  la  légende  fit  un  héros  républi- 
cain. Ue  nos  jours,  du  mouvement  insurrectionnel  de  1871,  il  ne 
reste  dans  les  milieux  ouvriers  que  le  souvenir  d'une  révolution 
qui  a  été  prolétarienne  et  internationaliste  ;  et  c'est  lui  seul  qui, 
chaque  année,  est  comnién\oré,  par  les  socialistes,  au  mur  des  Fé- 
dérés, au  Peie-Lachaise. 

La  guerre  dispersa  l'inlerjiationale  ;  la  répression  de  la  Com- 
mune lit  périr  30  à  .36  000  ouvriers  et  petits  bourgeois  (2j  et  dis- 
paraître les  neuf  dixièmes  des  groupements  prufessionnels  3).  Le  I 
mouvement  fut  arrêté.  Cependant  l'Association  essaya  de  se  sur- 
vivre et  se  survécut  en  elîet,  atîaiblie  :  grâce  à  elle,  la  tradition 
inteinalionalisle  et  révolutionnaire  ne    fut  jamais  complètement 

(1      Annales    dii    l'A-ntemblie    nalionale,  t.    II,  p.    150    publication    de; 
quelques  procès-verbaux  de  \'[  nier  nationale  .  | 

(2i  Le  lassalien  Hasselman  flétrit  h  la  tribune  du  Reichstag,  eu  1874,  «  cet' 
bandits  do  l'ordre,  qui  après  trois  années   commandeut  encore  des   exécu 
lions  et  se  baignent  encore  dans  le  sang  ».  (V.  J.  Glillaujik,  V Inte7'naiio' 
naît-,  t.  IIL  p.  iT2  .  ■ 

3)  Associativns  profesi:ionnelles,  t.  I,  p.  234. 


CHAPITRE    1.    HlSIOniQLE  /O/ 

inlerrompue.  En  1871,  elle  linl  une  conférence  à  Londres,  où 
assistèrent  plusieurs  blanquistes  qui  liientôt  démissionnèreni)  ; 
des  seclions  se  reconstiluèreiit  setrètenienl  à  Paris,  à  Toulouse,  à 
Bordeaux  ;  les  Jurassiens  continuèrent  leur  action,  ainsi  que  les 
Fédérations  belge,  américaine,  espagnole,  anglaise,  hollandaise, 
italienne.  Ln  Congrès  se  tint  à  La  Haye,  en  1872  :  les  éléments 
((  fédéralistes  »  furent  expulsés  de  ITnternationalp  par  un  vole 
des  «  autoritaires  »  (l  .  Bakounine,  les  idées  jurassiennes  étaient 
vaincus  par  Karl  Marx,  par  le  Conseil  général  de  Londres.  Ce 
vote  n'eut  d'ailleurs  aucune  influence  sur  la  doctrine  inlerna- 
tiunaliste  :  les  deux  partis  continuèrent  à  la  revendiquer. 

Les  lenJances  démocratiques  et  socialistes  persistèrent  en 
Allemagne  et  en  France  à  se  confondre  de  la  même  manière 
que  sous  l'Empire.  Ainsi,  Emile  Acollas,  l'un  des  fondateurs 
de  la  Ligue  pour  la  Paix,  fut  candidat  d  un  groupe  d'ou- 
vriers et  d'intellectuels,  parmi  lesquels  figurait  M.  Gabriel 
Devillc,  futur  membre,  de  la  section  toulousaine  de  L'Internatio- 
nale (1877)  (plus  tard  il  devait  traduire  Karl  Marx)  aux  élections 
législatives  de  187*3  :  Emile  Acollas  était  considéré  par  l'interna- 
lionalisle  Benoît  Malorj,  en  1872,  comme  l'un  des  promoteurs  du 
collectivisme  en  France. 

L'année  précédente,  le  Congrès  socialiste  de  Gotha  (1875)  avait 
déclaré  que  le  «  parti  socialiste  allemand  n'agit,  pour  le  moment, 
que  dans  les  limites  de  la  ualionalité  allemande,  mais  il  consi- 
dère (jue  le  mouvement  doit  avoir  un  caractère  inlernalional.  Ce 
parti  s'engage,  en  conséquence,  a  remplir  toutes  les  obligations 
résultant  de  l'idée  de  fraternité  et  de  solidarité  entre  les  ouvrieis 
de  tous  les  pays  ». 

Sous  l'inspiration  des  jurassiens,  l'Inlernationale  Unt  encore 
des  Congrès  :  à  Genève,  en  187.3  (2),  où  fut  recommandée  «  l'orga- 

(t)  V.  Mémoire  présenté  par  la  Féderalion  jurassienne  de  l'Associa- 
tion inUi'nntionale  des  travailleurs  à  toutes  les  Fédérations  de  Vlnteryta- 
tioiiale    1873  ,  p    258. 

2  Ce  Congrès  reçut  d'une  assamblée  ouvrière  forte  de  6.000  personnes, 
réunies  à  Berlin,  l'adresse  suivante  :  «  Nous,  ouvriers,  nous  condamnons 
tonte  liaine  nationale  et  voulons  la  fraternité  des  peuples,  afin  que  laclasse 
ouvrière  de  toutes  les  nations  s'émancipe  du  joug  de  la  réaction  et  de  la 
puissance  du  capital.  »  [Compte  rendu  du  Congrès,  p.  63.) 


/Ob  LIVIIE    VII.     —    L  INTERNATIONALISME    OUVRIER 

nidation  inlenialionale  des  corps  de  métiers  »  (1)  ;  à  Bruxelles,  en 
1874,  et  à  Ber'ie  en  ISTli  (2).  A  ce  dernier  Congrès,  fut  décidée  la 
convocalion  d"un  «  Congrès  universel  »  du  prolétariat  pour 
1877  (i).  1877,  année  des  événements  connus  sous  le  nom  de 
16  m.ii,  «  tristes  pages  de  l'histoire,  écrivirent  les  rédacteurs  du 
Congrès  national  de  1878,  qui,  pendant  plusieurs  mois,  para- 
lysèrent toutes  les  inspirations  et  suspendirent  les  justes  revendi- 
cations du  prolétariat  »  (i).  A  partir  de  ce  moment,  d'une  façon 
très  visible,  tous  les  etîorts  ouvriers  vont  tendre  ii  une  reconsti- 
tution, sur  un  |)lan  plus  vaste  et  plus  méthodique,  de  l'ancienne 
Internalionale  et  d'un  conseil  central  unifiant  l'action  de  toutes 
les  nationalités. 

C'est  à  Gand,  que  se  tint,  en  1877,  le  Congrès  «  socidliste  uni- 
versel »  décidé  à  Beriie.S  y  firent  représenter  plusieurs  Fédéra- 
tions de  l'Internationale  (Genève.  Espagne,  Belgique),  les  réfugiés 
communards  de  Londres,  de  nombreuses  Chambres  syndicales 
françaises  :  il  avait  été  organisé  par  la  florissante  section  gan- 
toise de  l'Association  (5).  La  motion  suivante  y  fut  volée  qui,  en 
renouant  les  tradiiioni  de  l'Internationale,  pré|iarait  l'organisa- 
tion contemporaine  :  «  Le  Congrès  déclare  que,  dans  la  lutte 
éconoaiique  contre  la  classe  possédante,  il  est  nécessaire  que  l'on 
fédère  internationalement  les  corps  de  métier  et  engage  ses 
ine.ubres  à  faire  leurs  efforts  dans  ce  but  »  (6).  I^a  constitution 
d'un  «  bureau  général  de  correspondance  et  de  statistique  des 
ouvriers  socialiste-*  >•>  lut  décidée    (7)  (la   ville   de   Verviers  dési- 

,1)  C'est  ce  Congrès  qui  déclara  déchu  de  ses  droits  le  Conseil  général  de 
l'Association. 

(2;  Le  parti  socialiste  allemand  délégua  officieusement  à  ce  Congrès, 
Vahlteich.  député  au  Reichstag.  Il  dit  que  ses  camarades  «  reconnaissaient 
le  caractère  international  du  mouvement  ouvrier  et  étalent  résolus  à  remplir 
tous  les  devoirs  qu'impose  aux  ouvriers  oe  caractère  pour  que  la  fraternité 
de  tous  les  hommes  devienne  une  vérité.  »  Compte  rendu  du  Congrci.  p.  44  . 

(3    Compte  rendu  du  VII I"  Congrès  de  l'Internationale  (i87»î  ,  p.  80. 

^4;  Compte  rendu,  p.  5. 

(5'^  V.  le  rapport  de  la  Fédération  belge  au  Vltl«  Congrès  de  l'Interna- 
tionale, à  Berne,  iS76    Compte  rendu,  p.  35  . 

(0)  Compte  rendu  (non  officiel  des  séances  du  Congrès  socialiste  tenu 
à  Gand  du  9  au  16  septembre  1877,  p.  2o. 

(7)  Cette  création  avait  été  rejetée  au  Congrès  de  Genève  (t873).  V.  Compte 
rendu,  p.  53  et  s. 


CHAPITRE    I.    HISTORIQUE  78Î) 

gnée  comme  siège  social)  :  «  considérant,  disait  la  motion  consti- 
tutive, que  la  lutle  contre  toute  domination  des  classes  possé- 
dantes n'est  ni  locale,  ni  nationale,  mais  universelle  et  que  le 
succès  dépend  de  l'entente  et  de  la  coopération  des  différents 
pays  »  (1). 

Organisé  par  une  section  de  l'Internationale  sur  le  vote  d'un 
Congrès  général  de  l'association,  mais  composé  d'éléments 
adhérents  et  d'élômenls  étrangers  à  ses  Fédérations  et  sections, 
ce  Congrès  universel  de  Gand  représente  la  transition  entre  les 
congrès  issus  du  mouvement  de  1864  et  les  Congrès  internatio- 
naux modernes:  à  partir  de  1877  l'Internationale  disparaît 
comme  organisation  centralisée,  comme  nom.  Elle  avait  tenu 
son  dernier  Congrès  particulier  quelques  jours  auparavant,  à 
Verviers,  mais  sans  grand  éclat. 

Le  mouvement  internationaliste  restait  faible  (2).  Le  contact 
entre  ouvriers  des  divers  pays  ne  s'était  maintenu,  en  dehors  des 
Congrès  peu  nombreux  et  peu  fréquentés  de  llnlernalionale,  que- 
par  les  délégations  ouvrières  au.x  Expositions  universelles  de 
Vienne  (187.3)  et  de  Philadelphie  (1875)  et  par  quelques  amitiés 
particulières  des  socialistes  français  avec  les  socialistes  étran- 
gers. On  va  juger  de  cette  faiblesse.  En  1876,  se  tint  le  premier 
Congrès  ouvrier  de  la  série  actuelle  :  le  mandat  du  délégué  Fel- 
lesse,  né  en  France  d'un  père  belge,  fut  rejeté  dans  la  crainte  où: 
furent  les  congressistes  d'être  suspectés  d'internationalisme. 

Le  2'  Congrès  ouvrier  tenu  à  Lyon,  en  1878,  décida  la  tenue 
d'un  Congrès  international  à  Paris,  à  l'occasion  de  l'Exposition 
universelle  (o)  :  ainsi  se  fit  l'éviction  de  l'Internationale  ;  cepen- 
dant, comme  on  va  le  voir,  ce  sont  deux  anciens  internationaux 
qui  vont  prendre  la  direction  du  nouveau  mouvement  socialiste 
internationaliste  et  militer  dans  les  nouveaux  groupements  i 
Brousse  et  Guesde. 

(1    Compte  rendu  (non  officiel),  p.  30  et  s. 

(2  Les  conseils  de  guerre  fonctionnaient  encore  en  1875  contre  les  com- 
muneux  :  cette  année,  fut  fusillé  un  soldat  accusé  de  la  mort  d'un  agent 
jeté  dans  la  Seine  au  moment  des  manifestations  sur  la  place  de  la  Bas- 
tille, avant  les  événements  du  18  mars  (Georges  Bourgin,  Histoire  de  la 
Commwne  1907),  p.  189). 

(3)  Compte  rendu,  p.  587  et  (JIO. 


790  LIVRE  Vil.   —  l'internationalisme  ouvrier 

Le  Congrès  fut  interdit,  l^es  délégués  passant  outre  déci- 
dèrent de  se  réunir  au  domicile  de  M.  Isidore  Finance  (1).  Ils 
furent  dispersés  ou  arrêtés  par  la  police.  Trenle-neuf  d'entre 
eux  furent  déférés  à  la  10''  Chambre  correctionnelle  sous  Tin- 
culpation  «  d'association  non  autorisée  »  (2)  :  vingt  furent 
condamnés,  |)Our  violation  des  articles  291  et  292  du  Code  pénal, 
desarliclf's  1  et  2  d^^  la  loi  du  10  avril  1834.  C'était  le  délit  qui 
par  trois  fois  avait  été  relevé  contre  les  membres  de  l'Interna- 
tionale, sous  l'Empire.  M.  Dufaure,  qui  avait  fait  voter  par  l'Assem- 
blée nationale  la  loi  du  23  mars  1872  (dite  loi  Dufaure).  qui 
dissout  rinlernaliouale  et  établit  des  peines  très  sévères  contre 
ses  adhérents,  était  président  du  Conseil  et  M.  Albert  fiigol, 
préfet  de  police. 

L'échec  du  Congrès  fut  assez  retentissant  en  raison  de  ces  cir- 
constances. C'est  l'international  Guesde  qui  avait  pris  l'initiative 
d'organiser  le  Congrès,  les  Syndicats  ouvriers  s'v  étant  refusé, 
aprèsque  le  gouvernement  eut  fait  connaître,  par  unenote  officieuse 
dans  les  journaux,  sa  volonté  de  ne  pas  l'autoriser  :  devant  la 
10®  Chambre,  il  exposa  le  programme  du  socialisme  interna- 
tional, eu  réponse  au  ministère  public  qui  lui  reprochait,  à  lui 
el  à  ses  co-inculpés,  d'appartenir  à  l'Inlernalionale  qui  venait 
de  tenir  un  Congrès  à  Verviers  (1877)  où,  disait  avec  mépris  ce 
magistrat,  s'était  fait  représenter  une  «  Fédération  française  ». 

Il  y  eut  un  écho  de  ces  nouvelles  tendances  au  Congrèî  socia- 
liste de  Marseille,  en  1879.  Bernard  y  lança  celte  déclaration 
bien  accueillie  dans  une  ville  qui  venait  de  faire  une  réception 
enthousiaste  aux  amnistiés  de  la  Commune  revenus  de  la  Nou- 
velle Calédonie  :  «  Notre  patrie  à  nous  ce  sont  nos  frères,  ce  sont 
tous  les  travailleurs  ;  nos  ennemis,  cesoLt  tous  les  oisifs...  Vive 
la  révolution  sociale  et  universelle  !  » 

Un  vole  favorable  à  l'abolition  des  armées  permanentes  et 
l'armement  général  du  peuple  (retour  au  programmede  la  Ligue 
pour  la   Paix)  fut   recueilli    par    le    P.  0.  F.  (guesdistes)  qui,  en 

il)  J.  GuiLLAtME.  L' [yiternalionale,  t.  IV',  p.  2ô7  et  s. 

(2i  Le  Congrès  ouvrier  international  socialiste  devant  la  10^  Chambre* 
(1979).  Cf    Le  Collectivisme    devant  la    10^    Chambre,  défense    collective 
présentée  au  nom  des  précenus...  par  le  prévenu  J.  Guesde  [i^l^]. 


CHAPITRE    l.    HISTORIQUK  7ÎM 

toutes  occasions,  en  rappellera  les  ternies  :  «  Les  armées  modernes 
ne  regardent  pas  vers  la  frontière,  disaient  J.  Guesde  et  P.  La- 
fargue,  mais  vers  l'atelier...  leur  but,  leur  raison  d'être,  c'est  la 
défense  delà  bourgeoisie  capitaliste  et  dirigeante  »  (l). 

Le  Congrès  international  de  Coire  (1881)  reconnut  que  «  la 
lutte  pour  l'émancipation  est  une  lutte  internationale  des  classes 
et  non  une  lutte  nationale  »  (2  , 

En  1886  (3  ,  sur  l'initiative  de  Cbabert,  de  IJuniay  et  d'Her- 
binet,  se  tint  à  Paris,  à  l'occasion  d'une  Exposition  ouvrière, 
une  «  Conférence  internationale  ouvrière  ».  Elle  n'eut  pas  grande 
importance:  «  Devant  le  mouvement  ascensionnel,  lit-on,  dans 
l'avant-propos  du  recueil  des  procès-verbaux,  qui  se  manifes- 
tait dans  le  monde  ouvrier  en  faveur  des  idées  internationales, 
les  ministères  qui  se  succédèrent  au  pouvoir  durent  se  montrer 
un  peu  plus  tolérants  et  deux  conférences  internationales  purent 
avoir  lieu  à  Paris  ».  (4)  Ce  Congrès,  qui  avait  des  tendances 
interventionnistes,  émit  le  vœu  que  les  divers  Etais  fussent  mis 
en  demeure  d'élaborer  une  législation  internationale  protectrice 
du  travail  (o),  et,  sur  la  proposition  de  César  de  Paepe,  il  vota 
les  trois  vœux  suivants:»  Le  Congrès  international  se  déclare 
contre  toutes  les  lois  existant  dans  tous  les  pays  pour  empêcher 
les  travailleurs  de  s'unir  inlernationalementeten  demandelabro- 
gation  ;  2"  Il  5' a  lieu  de  reconstituer  l'associalion  internationale 
entre  les  travailleurs  de  tous  pays;  3°  Il  y  a  lieu  de  créer  des 
groupes  corporatifs  nationaux  et  internationaux.  » 

Le  mouvement  s'accélère.  Au  Congrès  organisé  à  Bordeaux,  en 
1888  (6j,  par  la  Fédération  nationale  des  Syndicats  (fondée  au  Con- 

(1)  GoBSDB  et  P.  Lapargce,  Le  programme  du  parti  ouvrier.  Ses  considè- 
ranti,ses  articles  (6^  éd.  1902  ,  p    44. 

(2)  Compte  rendit  annexé  au  compte  rendu  du  Congrès  national  de 
Reims  (1881),  p.  188. 

3  Cette  même  année,  se  tint  à  Lyon  le  Congrès  syndical  qui  a  créé  la 
Fédération  des  Syndicats. 

{il  Procès-verbal  officiel  de  la  Conférence  (1887  ,  p.  5. 

5)  Id.  p.  70  et  s.  ;  p.  132  et  s. 

6)  Le  Congrès  vota  cette  résolution,  qui  le  rattache  à  rinternatiouale  ; 
<■  Considérant  que  pour  résister  à  l'entente  nationale  et  internationale  des 
patrons  et  des  employeurs,  les  Syndicats  ont  besoin  de  sortir  de  leur  iso- 
lement local  en  se  fédérant  nationalement  et  internationalement,  le  3^  Con- 


792  LIVRE    VH.    l'internationalisme    OUVRIKR 

grès  corporatif 'de  Lyon,  en  188<5,  à  tendances  guesdistes)  fut  dé- 
cidée la  réunion  d'un  Congrès  inlernalional,  pour  1889  (1),  à  l'oc" 
casion  de  l'exposition  universelle  de  Paris.  Un  premier  Congre*, 
sorte  de  réunion  préparatoire,  eut  lieu,  en  1888,  a  Londres,  la 
ville  accueillante  aux  réfugiés  |)olitiques  de  tous  les  pays,  ville 
classique  des  réunions  internationales  où  était  née,  en  64,  l'Asso- 
ciation internationale  des  travailleurs  :  il  conlia  à  la  Fédération 
des  travailleurs  socialistes  (fondée  au  Congrès  national,  de  Paris, 
en  1883,  à  tendances  broussistes)  la  mission  d'organiser  un  Con- 
grès international  également  pour  1889,  mission  qu'elle  avait 
déjà  reçue  de  la  Conférence  internationale  de  i'aris  (I8861.  Deux 
groupements  en  rivalité  se  trouvèrent  aussi  mandatés  pour  le 
même  objet.  C'est  ainsi  qu'il  y  eut  deux  Congrès  internationaux  à 
Paris,  cette  année  1889,  l'un  dit  marxiste,  l'autre  dit  possibilisle, 
tous  deux  à  tendance  socialiste  parlementaire. 

A  partir  du  Congrès  ouvrier  de  Marseille  1 1879),  où,  sur  le 
vieux  syndicalisme  coo])érateur,  prudent  et  respectueux  de  la  lé- 
galité, remporta  le  blanquisme  belliqueux  revenu  de  Londre^ 
avec  l'amnistie,  les  Congrès  ouvriers  eurent  lous  ces  mêmes  ca- 
ractères, qu'ils  fussent  marxistes,  broussistes  ou  allemanisles,  jus- 
qu'au Congrès  de  Paris  de  1893,  convoqué  sur  l'initiative  de  la 
Fédération  des  Bourses  du  travail  :  premier  Congrès  en  vue 
d'une  union  ouvrière  exclusivement  corporative  qui  aboutira  en 
1895  à  la  création  de  l'internationaliste  etantimilitariste  Confédé- 
ration générale  du  travail. 

Rue  de  Lancry,  se  réunit  le  Congrès  oi'ganisé  par  la  Fédération 
possibiliste.  V  assistèrent  les  délégués  de  Belgique,  d'Espagne, 
de  Portugal,  de  Danemark,  de  Pologne,  d'Italie,  de  Hollande,  des 
Etals-Unis,   d'Angleterie,    d'Autriclie-Hongrie,    de    Suisse,   soit 


grès  national  donne  mandat  aux  Conseils  locaux,  régionaux  et  nationaux 
h  l'effet  de  prendre  toutes  les  mesures  nécessaires  pour  faire  al^olir  la  loi 
de  1872,  interdisant  les  Fédérations  internationales  reconnues  nécessaires. 
Rèsol.  votées  en  séance  publique  du  3^  Congrès  national  le  4  novenibr- 
188S,  p.  3,. 

Dans  une  autre  résolution,  la  loiDufaure  est  qualifiée  d'  «  infâme  »  (7rf., 
p.  10,. 

1)  1889,  année  de  la  fondation  du  Secrétariat  typographique   internatio* 
nal. 


chapitre;    1.    THKORIE  V.id 

612  délégués,  enfin  les  délégués  de  la  Bourse  du  travail   de  Pari& 
el  les  groupements  sous  l'influence  d'Allemane  (l). 

Hyndman,  délégué  du  Comité  général  de  la  Social  démocratie 
anglaise,  fédération  de  Londres,  demanda  que  deux  bureaux  de 
correspondance  fussent  constitués  dans  chaque  pays,  l'un  par  \e& 
Chambres  syndicales,  l'autre  par  les  partis  socialistes,  dont  les 
comités  se  fussent  réunis  tous  les  trois  mois.  A  la  demande 
d'Allemane,  cette  motion  ne  fut  pas  mise  aux  voix,  parce  qu'elle 
ne  paraissait  pas  conforme  aux  principes  de  l'autonomie  des  na- 
tionalités et  à  sa  place  furent  volée?,  sur  le  rapport  du  vieil  inter- 
nationaliste Verrycken,  les  décisions  suivantes  :  1°  invitation  aux 
chambres  syndicales  à  se  fédérer  nationalement  et  internationale- 
ment ;  2"  création  d'un  bulletin  international  ;  3"  création,  dan& 
chaque  pays,  de  coniilés  «  pour  entretenir  des  relations  interna- 
tionales dans  l'ordre  corporatif  et  dans  l'ordre  politique  et  social». 
Les  deux  motions,  en  fait,  étaient  semblables,  mais  Verrycken 
avait  eu  soin  de  réserver  expressément  «  l'autonomie  des  grou-» 
pements  nationaux  »  (2). 

L'autre  Congrès,  qui  comprenait  391  délégués,  dont  170  étran- 
gers, tint  ses  réunions  rue  Rochechonart,  à  la  salle  Pétrelle  :  le 
Parti  ouvrier  (guesdtste),  la  Fédération  nationale  des  Syndicats, 
le  Comité  révolutionnaire  central  (bianijuisles)  l'avait  préparé^ 
«  Congrès  urganisé,  écrivit  plus  tard  Allemane.  par  la  coa- 
lition hoiilaiigéo-révoliitionnaire,  mais  où  dominait  rélémenl 
marxiste  »  (3).  La  délégation  allemande  y  eut  une  influence  pré- 
pondérante, «  C'est  l'AIIeniagne  ouvrière  et  la  France  ouvrière 
qui  s'unissent  en  te  mouieni,  dit  Liebknecht.  Ce  n'est  pas  un 
Congrès  d'idéologues,  c'est  un  pacte  d'alliance  que  nous  contrac- 
tons et  qui  aura  son  elTel  dans  le  monde  entier.  » 

Le  Congrès  décida  que  le  !"■  mai  aurait  lieu  chaque  année  une 
manifestation    internationale,  en  faveur   de   la   jcuinée    de    huit 


(1  Compte  rendu, ç.l'i  et  s.  'En  1890, les  groupements  allemanistes  for- 
meront un  partL  distinct). 

(2  Compte  t-etidu,  p  73  et  s.,  p.  79.  'A  noter  un  vcru  «  souhaitant  une 
organisation  universelle  du  i'arti  ouvrier  socialiste  révolutionoaire  en  as- 
sociations corporatiACS  de  résistance  ».  Compte  rendu,  p.  li). 

(3)  J.  Allemase,  Le  sccialisme  de  France    1900  ,  p.  26. 


704  LIVRE    TU.    l'internationalisme    OLVIUliR 

heures  (1),  «  attendu,  dii-ail  la  résolution,  qu'une  semblaljle  ma- 
nifestation a  déjà  été  décidée  pour  le  l"*"  mai  1890  par  l'American 
Fédération  of  labor  dans  son  ConL'rès  de  décembre  1888,  tenu 
à  Saint-Louis,  celle  date  est  adoptée  pour  la  nianifestalioii  inter- 
nationale »  (2). 

La  démonslralion  du  t-""  mai  1890  fut  très  importanle:  le  rap- 
port du  Parli  ouvrier  français  (guesdisles  au  Congrès  inlernalio- 
nal  de  Bruxelles  (1891)  (3)  a  fait  observer  qu'elle  fut  «  la  pre- 
mière mise  en  action  de  la  solidarilé  internationale  »    4  ). 

Aucun  des  Congrès  internationaux  qui  ont  suivi  inimédiate- 
ment  la  Commune  n'a  eu  l'importance  de  ceux  qui  l'ont  précé- 
dée :  le  premier  qui  les  rappelle  par  le  nombre  des  délégués,  le 
retentissement,  l'utilité  et  l'unité  fut  le  «  Congrès  international 
ouvrier  socialiste  »,  tenu  à  Bruxelles,  en  1891.  C'est  le  fidèle  mi- 
litant de  l'Internationale,  Laurent  VerrvcUen,  qui  prér^ida  !a  pre- 
mière séance  :  il  avait  été,  ave^  César  de  Paepe,  l'un  des  secré- 
taires du  conseil  général  de  la  Fédération  bruxelloise  de 
rinlernationale,  et  c'est  lui  qui  présida  les  séances  du  VI"  Congrès 
international  (Genève,  1873).  Rien  que  par  sa  présence,  il  re- 
nouait la  tradition  et  son  élection  marquait  combien  elle  était 
resiée  efficace.  Lorsque  le  gendre  de  Marx,  Aveling,  déclara  à  une 
des  séances  du  Congrès  que  l'Internationale  était  encore  vivante, 
des  «  applaudissements  enthousiastes  »,  porte  le  compte  rendu, 
éclatèrent  sur  tous  les  bancs  (5). 

Les  rédacteurs  des  procès-verbaux  comprirent  cette  impor- 
tance du  Congrès  et  la  firent  remarquer  dès  les  premières 
lignes   de    leur   introduction.    Pratiquement,  c'est  à    1891    qu'il 

1  J.-B.  (;oRioLA>-  et  J.  MoRT.viR,  Le  i^r  „jai  et  la  journxèe  de  S  heures, 
préface  de  Jules  Guesde  (sans  date)  ;  Le  1^'  mai  (art.  historique)  {Voix 
du  Peuple,  1901,  n°  23)  :  Jules  Dèl-morez,  Le  i'^''  mai.  Historique  Paris. 
1891)  ;  G.  Deville,  Histoire  du  1"  mai  {Devenir  social,  avril  1896),  Vicoi- 
Rou.v,  La  concentration  des  forces  ouvrières  dan^  l'Amérique  du  Nord 
(1899)  ;  La  manifestation  internationale  du  /«■■  mai  (Publication  du  bu- 
reau socialiste  intern.  Bruxelles  (1906). 

(2)  V.  Protokoll  des  international  en  Arbeitercongresses  zu  Paris  (1890". 
notamment  p.  123. 

'3)  Coynpte  rendu  du  Congrès  de  Bruxelles,  p    141. 

'4)  V.  A.  Zevaès,  Aperçu  historique  sur  le  Parti  ouvrier  français  ,1899), 
p.  44 

(5)  Compte  rendu,  p.  53. 


CHAPITRE    1.    HISTORIQUE  7î)o 

faut  faire  remonter  linternalionalisme  socialiste  actuel  qui,  de- 
puis 1902,  a  son  cadre  dans  le  Secrétariat  fondé  au  Congrès  de 
Paris  (1).  L'année  1891  fut  d'ailleurs  éoalennenl  très  féconde  au 
point  de  vue  de  l'internationalisme  professionnel  ouvrier  :  de 
cette  année  date  les  débuts  de  l'union  internationale  entre  mé- 
tallurgistes, entre  ouvriers  textiles,  entre  ouvriers  du  bois,  entre 
marins  (2). 

Ce  Congrès  décida  la  fondation,  dans  chaque  pays,  d'un  se- 
crétariat national  chargé  de  centraliser  les  renseignempnis  et 
l'action  pour  la  lutte  internationale.  «  Les  nationalités  n'existent 
pas  pour  nous  »,  dit  le  Français  Groussier  (^).  «  L'ennemi  du 
travailleur  allemand,  dit  l'Allemand  LiebUnecht,  n'est  pas  le  ci- 
toyen français,  c'est  le  bourgeois  allemand  »  (4).  Et  le  Belge  Vol- 
ders  s'écria,  dans  un  «tonnerre  d'acclamations  »,  que  les  ouvriers 
n'ont  «  qu'une  seule  patrie  :  l'humanité,  un  seul  ennemi,  le  ca- 
pitalisme »  (5). 

Les  congressistes,  qui  ne  se  mirent  d'accord  qu'après  de  longues 
discussions,  avaient  voulu  créer,  à  défaut  d'un  organisme  central 
unique  (en  attendant  que  les  législations  le  peruiissenl  pour  toutes 
les  nationalités),  une  institution  d'attente  «  afin,  disait  la  résolu- 
tion, que  dès  qu'un  conflit  se  produira  quelque  part  entre  le  ca- 
pital et  le  travail,  les  travailleurs  des  difTérentes  nationalités 
puissent  en  être  avertis  et  mis  en  deiiieure  d'aviser  »    6  . 

En  demeure  d'aviser:  le  Congrès  n'osa  pas  proclamer  le  droit 
à  l'insurrection  dans  sa  résolution  relative  au  militarisme,  mais, 
au  fond,  c'est  à  elle  que  pensaient,  semble-t-il  un  g^rand  nombre 
des  congressistes.  C'est  du  moins   ce  que  l'on   peut  inférer,  sans 

1)  En  1890,  sur  l'initiative  de  l'Empereur  d'Allemagne,  fut  réunie  à  Ber 
lin  une  conférence  pour  la  protection  des  travailleurs.  Elle  fut  l'objet  d'un 
vote  défavorable  de  la  part  du  Congrès  de  Bruxelles.  Compte  rendu,  p,  39. 

(2  Le  Xe  Congrès  du  Parti  ouvrier  socialiste  révolutionnaire  Paris,  \ii9i) 
émit  le  vœu  «  ([u'une  entente  préalable  ait  lieu  avec  les  socialistes  des 
autres  nations,  pour  s'opposer  à  la  guerre  par  l'abstention  ou  la  ré- 
volte ». 

i3)  Compte  rendu,  p.  46. 

(4    Compte  rendu,  p    62 

(ô    Compte  rendu,  p.  77. 

'6  Compte  rendu,  p.  61.  Le  Secrétariat  devait  «  s'occuper  non  seule- 
ment de  la  statistique  corporative,  mais  également  de  la  correspondance  et 
des  renseignements  politiques  s.  Compte  rendu,  p.  90). 


70(>  LIVRE  Vil.  —  l'internationalisme  ouvrier 

lro|)  de  témérité,  du  discours  de  Vaillant  qui  se  lerminail  par  la 
[jromesse  a  qu'au  jour  d'une  déclaralion  de  guerre  les  socialistes 
feraient  leur  devoir  »  (1),  et  du  discours  de  Domela  Nieuwenhuis 
qui,  au  nom  de  la  délégation  hollandaise,  demanda  qu'un  vote 
précis  décrélàt  (il  eut  sur  ce  point  l'adhésion  de  la  délégation  an- 
glaise) (2)  comme  un  devoir  (|u'à  une  déclaration  de  guerre  les  so- 
cialistes «  répondissent  par  un  appel  au  peuple  pour  proclamer  la 
grève  générale  ».  Des  raisons  d'opportunité  firent  seules  écarter 
cette  motion.  Reprise  au  Congrès  international  de  Zurich  (189.3) 
par  Dejeante,  elle  sera  de  nouveau  rejetée. 

Renouvelant  une  décision  du  Congrès  international  de  1889 
salle  Rochechouarl),  le  Congrès  vota  une  résolution  en  faveur  du 
chômage  annuel  du  1^''  mai  par  tous  les  pays  avec  ce  double  objet  : 
revendication  de  la  journée  de  huit  heures,  affirmaiion  de  la  lutte 
de  classe  (3).  En  même  temps  que  l'organisation  socialiste  se 
précise,  l'action  corporative  devient  pratique  ;  et  on  voit,  par 
cette  motion,  comment  la  défense  des  conditions  professionnelles 
amena  la  class-e  ouvrière  à  la  promulgation  d'une  tactique  inter- 
nationale (4). 

Celte  tactique,  qui  venait  d'Amérique,  était  plus  ancienne  que 
ne  l'avait  cru  le  Congrès  de  1889  :  elle  avait  été  formulée  en  1885 
par  les  Chevaliers  du  travail  et  par  la  Fédération  des  Chambres 
syndicales,  et  appliquée  en  188G.  Le  l"  mai  1886  fut  à  Chicago 
l'occasion  d'une  émeute,  puis  de  la  condamnation  à  la  pendaison 
de  quatre  militants  socialistes  (1887).  «  Le  [>restige  des  résultats 
obtenus  en  Amérique  influa  beaucoup  sur  le  choix  :  le  1"  mai 
nous  arrivait  auréolé  de  triomphes  et  il  avait  l'avantage  de  mettre 
en  concordance  l'agitation  européenne  et  celle  des  Etats-Unis  (3).  » 

Le  V^  Congrès  national  des  Syndicats  (Marseille,  1892)  déli- 
béra sous  l'impres-ion  (ju'avait  laissée  «  l'admirable  Congrès  de 
Bruxelles  »,  selon   l'expression  de  Coulef,  secrétaire  général  de  la 

(1)  Compte  rendu,  p.  64. 

^2)  Compte  rendu,  p.  74. 

(3/  Compte  rendu,  p.  86  et  suiv. 

(4)  En  1891,  le  gérant  du  Pn-e  Peinard  fut  condamné  pour  injures  à 
l'armée  ;  Jean  Grave  pour  excitations  à  la  désobéissance. 

5,  Le  1"  mai  et  la  journée  de  S  heures.  (Bibl.  d'études  syndicalistes^ 
p.  7. 


CHAPITRE    1. 


THEORIE 


7'J7 


FéJéralion  nationale  des  Syndicats  (1).  Antoinarchi,  délégué  de 
la  Fédération  du  Livre,  déclara  que  <(  los  travailleurs  sont  séparés 
par  une  frontière  factice  »  (2)  ;  Boisson  (Bourse  du  Travail  de 
Nîmes)  que  «  pour  l'ouvrier  il  ne  doit  pas  y  avoir  de  frontières»  (3). 

Le  Parti  ouvrier  (guesdisle)  s'était  chargé  d'organiser  le  secré- 
tariat nalioniil  décidé  à  Bruxelles:  constitué  le  15  décembre 
1891,  à  la  suite  du  IX^  Congrès  national,  il  fut  composé  de  délé- 
gués de  tous  les  groupements  centraux,  socialistes  ou  corpora- 
tifs (4).  11  n'eut  qu'une  vie  atténuée  (5).  Après  le  grand  etîort 
d'une  enquête  sur  le  chômage  (6),  il  disparut  en  fait  en  1896,  à 
la  suite  du  cinquième  Congrès  de  la  Fédération  des  Bourses,  tenu 
cette  année  à  Tours  (7).  Un  de  ses  membres  rédigea  uu  raj)port 
pour  le  Congrès  international  de  Londres  qui  se  tint  cette  année 
1896  :  il  n'y  fut  pas  même  lu. 

Au  X''  Congrès  national  du  Parti  ouvrier,  qui  se  tint  à  Mar- 
seille, en  1892,  Liebknecht  déclara  :  «  Vous  êtes  internationa- 
listes, nous  le  sommes:  pour  nous,  socialistes,  il  n'v  a  ()as  de 
question  de  nationalité,  nous  ne  connaissons  que  deux  nations  : 
la  nation  des  capitalistes,  de  la  bourgeoisie,  de  la  classe  |)ossé- 
dante.  d'un  côté,  et,  de  l'autre,  la  nation  des  prolétaires...  Nous 
sommes  une  même  nation  ;  les  ouvriers  de  tous  les  pays  forment 
une  se  jle  nation  qui  est  op[)Osée  à  l'autre  nation.  »  Court  extrait 
d'une  longue  déclaration  qui,  écrivirent  les  rédacteurs  de  l'Al- 
manach  du  Parti  Oicvrier,  est  «  l'évangile  du  socialisme  inter- 
national »  (8). 

(1)  Compte  rendu  (édité  en  1909),  p.  23. 

(2)  Compte  rendu,  p.  25. 

(3)  Compte  rendu,  p.  29 

(4  l'édération  des  Bourses,  Fédération  des  Syndicats  et  groupes  corpora- 
tifs, Comité  révolutionnaire  central,  Parti  ouvrier  socialiste  révolution- 
naire, Fédération  des  travailleurs  socialistes  de  France,  Parti  ouvrier 
français.  Socialistes  indépendants,  Fédérations  nationales  de  métiers,  grou- 
pements divers  art.  5  des  statuts). 

(5)  Son  premier  secrétaire  général  fut  Delcluze,  conseiller  général  du  Pas- 
de-Calais 

(G)  V.  le  rapport  de  Renou,  Le  'chômage,  ses  causes,  sa  durée  et  ses 
effets  dénoncés  par  les  Chambres  syndicales  de  France  et  d'Algérie 
(Paris,  1893). 

(7)  Compte  rendu,  p.  56  et    suiv. 

(8)  Ahnanach  du  Parti  ouvrier  pour  1893,  p.  51.  Cf.  J.  Goesde  et  P. 
LAFAUfiUE,  La  démocratie   socialiste  allemande  devant  Vhisloire  (1893). 


708  LIVRE  \[i.  —  l'inter:vationalisme  ouvrier 

Le  Congrès  inlernalional  socialiste  suivant  se  tint  à  Zurich, 
en  1893  (1)  en  même  temps  que  plusieurs  Congrès  professionnels 
internationaux,  suivant  cette  tendance  qui  s'était  déjà  manifesiée 
lors  du  Congrès  de  Bruxelles  :  ouvriers  des  bois,  métal lurgis-tes, 
textiles,  verriers,  cheminots. 

Sur  le  rapport  de  C.  A.  Gibson,  l'assemblée  adopta,  sans  dis- 
cussion, le  principe  de  laciéalion  d'un  comité  international  per- 
manent avec  un  secrétaire  responsable  :  i!  fut  décidé  qu'il 
siégerait  à  Londres.  Lne  motion  fut  votée  tendant  à  la  <(  su|> 
pression  simultanée  des  armées  p;'rinauenles  et  à  l'armement 
général  du  peuple,  à  linstilulion  d'un  tribunal  arbitral  chargé 
de  régler  pacifiquement  et  sans  appel  les  rontlits  entre  nations.  » 
L'ancien  programme  persévérait  (2). 

En  1900,  il  y  eut  à  Paris  un  Congrès  international  (peu  impor- 
tant) qui  ne  fut  que  corporatif  (3),  sous  les  auspices  de  la  C.  G.  T. 

Quelques  jours  auparavant  s'était  tenu  un  Congrès  confédéral 
qui,  à  la  suite  d'une  longue  disciission,  avait  décidé,  vœu  inspiré 
par  le  Congrès  des  Bourses  de  Paris  (1900)  (4),  que  les  Bourses 
du  travail  devraient  organiser  des  relations  suivies  avec  les  syn- 
diqués devenus  soldats  en  vue  d'une  propagande  syndicaliste 
et  antimilitariste.  C'est  en  exécution  de  cette  délibération  que 
furent  institués  par  les  Syndicats  et  les  Fédérations  profes- 
sionnelles les  ((  Sous  du  Soldat  »,  caisses  destinées  à  fournir  des 
c(  subsides  »  aux  jeunes  soldats  (5).  «  Au  régiment,  dit  Souléry, 

(1)  Le  Congrès  anarchiste  international,  tenu  en  1893  à  Chicago,  émit  le 
vœu  que  la  grève  générale  lût  déclarée  en  cas  de  guerre. 

(2)  Le  cinquième  Congrès  allemaniste  P.  0.  S.  R.  ,  tenu  à  Paris  en 
1896,  vota  une  résolution  en  faveur  de  la  suppression  des  armées  perma- 
nentes, «  école  de  la  paresse,  du  vice  et  des  crimes  ».  Le  Congrès  corpo- 
ratif de  Rennes  189S  vota  une  résolution  en  faveur  du  désarmement,  sur 
la  proposition  du  typographe  Hamelin.  l'un  des  fondateurs  de  la  verrerie 
ouvrière  [Compte  rendu,  p.  S/SV 

(3)  En  même  temps  :  Conférences  internationales  du  Bâtiment  et  des  Che- 
minots, Congrès  internationanr  des  eraplovés  et  des  transports,  etc. 

(4)  Compte  rendu  du  Congrès  de  Paris,  p  121  et  suIa'.  —  Vœu  repris 
par  le  Congrès  confédéral  de  Lyon  (1901).  Compte  rendu,  p.  201  (Louis 
Maurice  était  rapporteur 

(5  Coynpte  rendu,  p.  82  et  s.  ;p.  195.  Cf.  Léon  Lacour,  Le  soit  du  soldat 
{Vie  ouvrirre,  1911,  n"  49)  ;  Le  sou  du  soldat,  (Humanité,  n°  du  25  oc- 
tobre 1911):  Le  Procès  (An  son  du  soldat),  (Bataille  syndicaliste,  n°  du 
11  janvier  1912). 


CHAPITKE    I.     THKUlilE  799 

les  congrégations  religieuses  recrutent  les  jeunes  soldats  pour 
leurs  cercles,  leur  offrant  des  avantages:  jeux,  correspondance 
gialuitp.  H  laiit  que  le-i  Bourses  du  travail  fassent  une  œuvre 
contraire  à  celle-là  (r  ». 

So'ilérv,  secrétaire  delà  Bourse  d'Alger,  relut  un  rapport  qu'il 
avait  d('^j?i  déposé  sur  le  bureau  du  VHP  Congrès  des  Boursesqui 
venait  lie  se  terminer  (2  .  Il  y  préconisait  la  création  do  Syndicats 
par  iiatiou  et  l'entente  entre  les  nations  par  le  moyen  d'un  secré- 
tariat international  du  travail,  dont  le  but  n'eût  pas  été  la  statis- 
tique, mais  la  «  |)réparation  de  l'union  internationale  des  tra- 
vailleurs en  vue  de  l'émani-ipation  du  prolétariat  des  deux 
mondes  ». 

Oue  devait  èlre  ce  secrétariat  ■?  La  discussion  manqua  de  net- 
teté (3)  et  n'aboutit  à  aucun  projet  ferme.  «Aujourd'hui  la  pa- 
trie, dit  le  délégué  de  l'L'nioti  des  Syndicats  de  la  Seine,  Nicolas, 
est  devenue  dans  sa  détinilion  le  protecteur  naturel  du  puissant 
contre  le  fnible;  elle  est  devenue  l'emblème  de  la  spéculation, 
de  l'exploitation  et  le  restera  tant  que  les  travailleurs  se  laisse- 
ront prendie  aux  sophismes  bourgeois  qui  la  lui  présentent 
comme  1  image  de  la  famille,  comme  l'expression  du  sol...  ;  ce 
qu'il  faut,  c'est  que  les  travailleurs  unissent  leurs  efforts  à  ceux 
des  camarades  des  autres  pays,  imitant  en  ce  cas  la  classe  pa- 
tronale qui,  toutes  les  fois  que  ses  intérêts  sont  menacés,  n'hésite 
pas  à  l'aire  disparaître  les-  absurdités  qui  ont  le  nom  de  patrie  et 
de  dr.ipeau  (4).  »  Le  Congrès  se  borna  à  «  donner  l'ordre  à  la 
Confédération  générale  du  travail  de  se  mettre  en  rapport  immé- 
diatement avec  les  organisations  étrangères  à  seule  iin  qu'au 
prochain  Congrès  international,  la  création  d'un  secrétariat  in- 
ternati(jnal  scit  un  fait  accompli    o).  » 

I90l)  marque  le  début  de  la  campagne  antimililai  iste  dite 
hervéisle,  d'abord  dans  le  journal  hebdomadaire  de  la  Fédération 
socialiste  de  l'Yonne  :  Le    (ravailleii.r   socialiste  (sous   la  signa- 

(1)  Compte  rendu  du  Congrès  des  Bourses,  de  Pans  '1900),   p.  121. 
(2'  Compte  rendu   du   Congrès    inlernattonal,  p.  15  et  s.  V.  rapport  de 
la  Commission,  p.  53. 

(3)  Coinple  rendu,  p.  53  et  s. 

(4)  Compte  rendu,  p.  57. 
(5    Compte  i  endu,  p.  53. 


SOO  LIVRE  VU.  —   l'intehnatio.nalismd  ouvrier 

ture  :  «  Un  saus-patrie  »),  puis  dans  un  journal  édile  lous  les 
ans  à  Toccasion  du  départ  des  conscrits  :  Le  piowpiou  de 
r  Yonne  1).  Gustave  Hervé,  professeur  agrégé  au  lycée  de  Sens, 
fit  paraître  ainsi  ses  prt^niiers  articles  qui  devaient  aboutir  à  sa 
iniseen  disponibilité  (2  ,  à  la  suite  d'une  procédure  devanlle 
€onseil  académique  de  Dijon  et  le  Conseil  supérieur  de  l'Instruc- 
tion publique. 

Hervé  a  recueilli  l'antimilitarisme  révolutionnaire  dont  les  pro- 
mières  origines  remontent,  comme  on  l'a  vu,  à  l'Inlernalionalc, 
plus  particulièrement  au  Congrès  international  de  Bruxelles 
(1891),  endn  aux  tentatives  de  Domela  Nieuweuhuis  et  Dejeanle 
aux  Congrès  internationaux  de  Bruxelles  et  de  Zurich.  «  Dans 
ces  articles,  lit-on  dans  les  Cahiers  de  la  Quijizaine  (3),  le 
«  Sans-patrie  b  s'oubliait  au  point  de  traiter  le  patriotisme  de 
religion  sanglante  tt  imbécile.  Il  disait  que  les  pairies  actuelles 
sont  des  agglomérations  de  gens  réunis  sous  les  mêmes  lois,  |)iir 
le  hasard  ou  la  conquête,  eux  ou  leurs  ancêtres,  sans  qu'on  leur 
ait  demandé  leur  consentement  ;  que  dans  toutes  les  patries  il  y  a, 
quel  que  soif  le  nom  du  gouvernement,  une  classe  de  gras,  qui 
jouit,  parfois  sans  travailler,  de  tous  les  avantages  d'une  civilisa- 
lion  raffinée,  et  une  classe  de  maigres,  très  nombreuse,  qui  vit 
dans  la  gène  ou  la  misère  après  avoir  accompli  toute.-^  les  be- 
sognes ennuyeuses  ou  répugnantes...  » 

L'hervéisme  est  un  mélange  d'antip£.*iriolisme  et  d'aritimilitu- 
risMie.  11  est  résumé  dans  la  motion  suivante  qui  fut  présentée  au 
Congrès  socialiste  international  de  Stuttgart  (1907)  par  Hervé 
lui-même,  au  nom  de  la  Fédération  socialiste  de  l'Yonne,  or- 
gane, en  l'occasion,  écrivit-il  plus  lard,  de  la  «  fraction  insurrec- 

(1)  G.  Hervé  publia  des  articles  animés  du  même  esprit  dans  la  Revue  de 
renseignement  primaire,  en  1903,  mais  peu  longtemps.  Sa  campagne,  il 
la  poursuivit  depuis  lors  dans  La  Guerre  sociale.  Il  y  a  lieu  de  noter  qu'il 
apporta,  fin  1912,  quelques  changements  à  sa  pensée.  V.  la  sténographie  de 
la  conférence  qu'il  fit  à  la  salle  Wagram  à  Paris  ,  à  sa  sortie  de  prison, 
dans  la  Guerre  sociale,  n°  du  2-8  octobre  1912. 

(2)  V.  un  commentaire  de  cette  décision:  Jean  Jaurès,  La  suite  Petite 
République,  n°  du  10  décembre  1901). 

(3)  V.  ces  articles  dans  :  Mémoires  et  dossiers  pour  les  libertés  du  per- 
sonnel enseignant  en  France  {Cahiers  de  la  quinzaine,  2^  et  S*'  série).  — 
Cf.  G.  HEavÉ,  Leur  Patrie  (1905;  ;  V Internationalisme  (1910). 


ciiapitrl;  i.  —  thkorie  <SOl 

tionnelle    et     presque     antiparlementaire     du     parti     socialiste 
français  »  : 

«  I.e  parti  socialiste, 

«  Considérant  que  peu  importe  aux  prolétaires  l'étiquette  natio- 
nale et  gouvernementale  des  capitalistes  qui  les  subjuguent  ; 

«  Que  l'intérêt  de  classe  des  travailleurs  est  sans  diversion  pos- 
sible la  lutte  contre  le  capitalisme  international  ; 

«  Répudie  le  patriotisme  bourgeois  et  gouvernemental  qui  affirme 
mensongèrement  l'existence  d'une  communauté  d'intér^•ts  entre 
tous  les  habitants  d'un  même  pays  ; 

«  Et  devant  les  faits  diplomatiques  qui,  de  divers  eûtes,  menacent 
de  troubler  la  paix  européenne  invite  tous  les  militants  à  répondre 
à  toute  déclaration  de  guerre,  de  quelque  côté  qu'elle  vienne,  par 
la  grirve  des  réservistes  et  l'insurrection  »  (I). 

Le  Congrès  admit,  dans  une  mesure  fort  appréciable,  cet  anli- 
mililarisme  insurreciionnel,  mais  en  lermes  assez  sybillins.  par  le 
vole  de  la  résolution  suivante  :  «  Au  cas  où  la  guerre  éclaterait, 
ils  (les  socialistes)  ont  le  devoir  de  s'entremettre  pour   la  faire 

;i,  G.  Hbrvé,  U Internationalisme,  p.  148.  Au  Congrès  socialiste  de  Li< 
moge8(1906,  Compte  rendu,  p.  260;,  puis  au  Congrès  de  Nancy  {Compte 
rendu,  p.  214  ,  tenu  quelques  jours  avant  le  Congrès  de  Stuttgart,  Hervé 
avait  déjà  présenté  cette  motion,  mais  avec  quelque  modification. A  Stutt- 
gart, il  supprima  ce  paragraphe,  suppression  qui  n'altérait  pas  le  sens 
général  :  «  Affirme  que  le  devoir  des  socialistes  de  tous  les  pays  est  de  ne 
se  battre  que  pour  défendre  le  régime  collectiviste  et  communiste  » 
(Compte  rendu,  p.  214.)  La  motion  fut  rejetée.  Reprenant  la  motion,  dite 
de  la  Seine,  votée  en  190o,  ce  Congrès  rappela  que  la  politique  antimilita- 
riste et  uniquement  défensive  du  parti  socialiste  lui  commande  de  pour- 
suivre, à  cet  effet,  le  désarmement  militaire  de  la  bourgeoisie  et  l'arme- 
ment de  la  classe  ouvrière  par  l'armement  général  du  peuple  »  et  enfin,  il 
«  invita  la  classe  ouvrière  à  empêcher  la  guerre  par  tous  les  moyens 
jusqu'à  la  grève  générale  ouvrière  et  à  l'insurrection  ».  (Compte  rendu, 
p.  315  . 

En  1898,  la  Guerre  sociale  publia  une  enquête  sur  la  question  suivante: 
En  cas  de  mobilisation,  les  révolutionnaires  doivent-ils  ou  ne  doivent-ils 
pas  aller  à  la  caserne  ?  Voici  la  substance  de  la  conclusion  :  imnossibilité 
de  s'arrêter  â  une  tactique  unique  ;  les  propagandistes  et  les  militants  trop 
en  vue  ne  doivent  pas  aller  à  la  caserne  ;  la  grève  générale  doit  être  dé- 
claré*  avant  l'ouverture  des  hostilités  (V.  Guerre  sociale,  n°  du  6-12  mai 
1912,  où  cette  enquête  est  rappelée  :  «  Plus  qu'en  1908  peut-être  cette  con- 
clusion mérite  d'être  prise  en  considération  par  tous  les  révolutionnaires  »). 

Maxime  Lerov  51 


802  LivRK  vu.  —  l'internatioxalismi::  ouvrier 

cesser  proniplemenl  el  d'uliliser  de  (outes  leurs  forces  la  crise 
économique  et  politique  créée  par  la  guerre  pour  agiter  les 
couches  populaires  les  plus  profondes  et  précipiter  la  chute  de  la 
domination  capitaliste  ». 

Parrallèlemenl,  se  développait  l'antiniilitarisnie  syndical. 

Le  Congrès  de  la  Fédération  des  Bourses,  tenu  à  Nice  en 
1901  (1),  invita  le  comité  fédéral  à  organiser  à  Londres  un  mee- 
ting contre  ia  guerre,  et  décida  de  boycotter  les  organisations  ou- 
vrières qui  n'admettraient  pas  les  ouvriers  étrangers  en  qualité 
de  membres  adhérents.  Ce  meeting  (2)  eut  lieu  en  juin  :  à  ce  mo- 
ment, les  relations  entre  la  France  et  l'Angleterre  étaient  tendues 
à  la  suite  des  incidents  dits  de  Fachoda. 

Le  Congrès  des  Bourses  tenu  à  Alger,  en  1902,  donna  mandat 
au  comité  fédéral  d'éditer  une  «  brochure  de  propagande  an(i(ni- 
litariste  »  (3)  :  alors  fut  publié  le  Nouveau  Manuel  du  soldat, 
destiné,  lit-on  dans  l'avant-propos,  «  à  apprendre  aux  fils  du 
peu|)le  de  tous  les  pays  qu'ils  sont  faits  pour  s'entendre  el  non 
paur  s'enlre-tuer  ».  A  la  conclusion,  les  conscrits  étaient  mis  en 
demeure  de  choisir  lune  ou  lautre  de  ces  solutions  :  soit  dé- 
^serter,  soit  aller  au  régiment  pour  faire  de  «  la  propagande  de  ré- 
volte (i)  J). 

Cette  mên^e  année  1902,  laC.  G.  T.  envoya,  par  l'intermédiaire 
des  Bourses,  «  aux  camarades  de  la  caserne  »,  une  circulaire  qui 
se  terminait  par  ces  recommandations  :  «  Souvenez-vous  de  ce 
que  vous  étiez  avant  d'être  au  régiment. 

«  Songez  à  ce  que  vous  serez  lorsque  vous  le  quitterez. 

;'  Syndiqués  ou  non.  amenez-nous  de  vos  camarades  de  la  ca- 
serne, lisseront  bien  reçus  et  voudront  revenir  »  (o). 

Ces  votes  divers,  plus  doctrinaux  que  pratiques,  ne  reçurent  un 


(1)  Compte  rendu,  p.  79  et  s. 

(2)  Voir  le  compte  rendu  de  ce  meeting  dans  la  Voix  du  Peuple,  1901, 
no  30 

(3)  Compte  rendu,  p.  17  et  s. 

(4)  Cette  broctiure  signée  au  nom  de  Comité  fédéral  des  Bourses,  par 
son  secrétaire  Georges  Yvetot,  a  été  tirée,  en  plusieurs  fois,  par  paquets  de 
10.000  ou  20.000,  à  100.000  exemplaires. 

(.5;  La  circulaire  est  reproduite  en  entier  dans  le  rapport  du  secrétaire 
fidéral  au  Congrès  des  Bourses  'Alger,  1902},  v.  Compte  rendu,  p.  115. 


CHAPITRE    I.    TH£:0R1E  803 

commencement  d'applicalion  qu'au  mois  dejuin  1902  (1  :  alors 
fut  constitué  un  Secrétariat  international  du  travail.  Depuis  la  dis- 
parition, en  ^89^î,  du  Secrétariat  national  du  travail,  les  Syndicats 
français  n'avaient  plus  de  centre  de  correspondance  commun 
avec  les  Syndicats  étrangers. 

La  Commission  générale  des  Syndicats  allemands  convoqua,  à 
cette  date,  les  secrétaires  des  organisations  syndicales  centrales 
desdillérenls  pays  à  une  conférence  qui  se  tint  à  Stuttgart.  Douze 
nationalités  répondirent  à  l'appe!  :  l'Allemagne,  l'Angleterre, 
l'Autriche,  la  Dohême,  le  Danemark,  l'Espagne,  la  France,  la 
Hollande,  l'Italie,  la  Norvège,  la  Suède  et  la  Suisse  (2). 

A  l'ordre  du  jour  avaient  été  inscrites  les  questions  suivanles  : 
création  d'un  bureau  international,  secours  de  grève,  publica- 
tion (Je  statistiques  sur  la  situation  des  Fédérations  de  chaque 
pays,  publicalion  des  lois  ouvrières  avec  rapport  sur  leur  apj)li- 
cation. 

D'accord  avec  la  résolution  du  Congrès  international  de  Paris 
(1900  ,  la  conférence  décida  la  création  d'un  bureau  int^^rna- 
lional  qui,  selon  les  expressions  du  rapport  confédéral,  «  serait 
un  canal  de  transmission  ayant  charge  de  recueillir  les  éléments 
adressés  par  chaque  organisation  centrale  pour  être  traduits  en 
trois  langues  et  communiqués  à  chacune  d'elles  (3). 

A  l'unanimité  moins  deux  voix,  la  réunion  décida  que  les  rela- 
tions corporatives  internationales  auraient  lieu  non  par  de-  Con- 
grès de  Fédérations,  mais  par  des  conférences  de  secrétaires  des 
organismes  centraux.  L'Allemagne,  sur  la  proposition  de  laquelle 
fut  i)rise  celte  décision,  fil  valoir  que  des  Congrès  d)  Svndicats 
feraient  double  emploi  avec  les  Congrès  socialistes.  «  La  France 
et  la  Hollande  objectèrent,  lit-on  dans  le  compte  rendu,  que 
«  chez  elles,  il  y  a  une  situation  particulière  :  les  Syndicats  vi- 
vent d'un-e  vie  propre,  indépendante,  ont  une   théorie,    des  idées 

(Il  V.  Compte  rendu  du  Congrès  de  Montpellier  (1902),  p.  63  (rapport  du 
Comité  confédéral) 

2)  Sur  l'histoire  du  nouveau  Secrétariat  international,  v.  Pierre  Mosatte, 
Le  secrétariat  international  contre  V  internationalisme  {Vie  ouvrière, 
1909,  n°  6). 

(3  11  fut  stipulé  que,  pour  les  rapports  internationaux,  les  langues  à 
en^loyer  seraient  l'allemand,  l'anglais  et  le  français. 


804  LIVRE  vil.  —  l'inïkrnationalisme  ouvrier 

générales  et  ne  s'ont  inféodés  à  aucune  école  socialiste  politique.  » 
Il  ne  fut  pas  tenu  cooipte  de  l'objection.  Répétée  ultérieurement 
par  les  syndicalistes  français,  sans  plus  de  siiccès,  elle  sera  une 
des  causes  du  malentendu  qui  pendant  les  premières  années  em- 
pêchera la  C.  G.  T.  de  fournir  au  Secrétariat  international  une 
collaboration  active  et  cordiale. 

De  ce  malentendu  initial,  il  y  eut  un  écho  au  Congrès  corpo- 
ratif de  Montpellier  (1902.  La  commission  de  l'evision  des  sta- 
tuts proposa  et  fit  voter  cet  article  :  «  Dans  le  but  de  favoriser 
la  création  d'une  entente  internationale  du  travail,  la  Confédéra- 
tion entretiendra  des  relations  avec  les  organisations  ouvrières  et 
Bourses  du  travail  des  autres  pays  »  (art.  56).  C'était  contredire 
et  annihiler,  dans  une  mesure  appréciable,  le  vote  de  Stuttgart. 
Pour  éviter  un  grave  conflit,  Pouget  (Syndicat  des  employés  de 
commerce  et  d'industrie  de  Rouen),  fit  voter,  d'accord  avec  la 
commission  mieux  éclairée,  l'amendement  suivant  qui  enleva  à 
ce  vote  le  caractère  agressif  que  les  autres  nationalités  n'auraient 
pas  manquer  d'y  trouver  :  «  La  Confédération  est  adhérente  au 
Secrétariat  international  corporatif  (i)  »). 

La  troisième  conférence  syndicale  eut  lieu  à  Dublin,  en  1903. 
«  A  celte  troisième  conférence,  est-il  dit  dans  le  rapport  confédéral 
au  Congrès  corporatif  de  Bourges  (190't),  on  se  borna  à  com- 
pléter les  résolutions  de  Stuttgart.  »  Les  décisions  suivantes  y  fu- 
rent prises  (2)  : 

a  La  publication  annuelle  d'un  rapport  sur  le  mouvement  ouvrier 
de  chaque  pays  qui,  traduit  en  trois  langues,  serait  adressé  aux 
autres  nations  ;  l'envoi  hebdomadaire,  durant  une  grande  grève  ou 
un  Jock-out,  d'un  état  sur  la  situation  afin  de  renseigner  les  orga- 
nisations étrangères  et  d'éviter  l'efTet  des  lausses  nouvelles  lancées 
par  la  presse  ;  la  constitution  indépendante  du  bureau  international 
qui  avait  été  tenu  par  la  Confédération  allemande  et  dont  le  siège 
reste  à  Berlin. 

«  La  demande  du  secours  de  grève,  institué  à  Stuttgart,  doit  être 
accompagnée  de  renseignements    portant    sur  le   nombre   de   gré- 


(1)  Compte  rendu,  p.  185. 
{2)  Compte  rendu,  p.  5. 


CHAPITRE    l.    THÉORIE  80o 

vistes,  sur  le  nombre  des  ouvriers  organisés,  sur  celui  des  tra- 
vailleurs organisés  dans  l'industrie  de  la  corporation  en  grève  et 
sur  les  ressources  dont  dispose  le  pays.  » 

Ces  votes  acquis,  la  colisation  des  centres  nationaux  fut  fixée 
à  (32  cenlimes  12  par  an  et  par  millier  de  membres  adLiérenIs  ; 
et  il  fui  arrêté  que  les  conférences  se  réuniraient  teus  les  deux 
ans. 

La  C.  G.  T.  avait  décidé  de  déposer  sur  le  bureau  de  la  Confé- 
rence une  rapport  sur  l'antimililarisme  et  la  grève  générale  :  il 
ne  fut  ni  lu  ni  distribué  (i). 

Dans  ce  document  était  exposée  la  doctrine  du  syndicalisme 
français:  indifférence  politique,  pression  sur  les  pouvoirs  publics 
et  non  pénétration  dans  les  chambres  électives,  expropriation  du 
capitalisme,  grève  générale,  enfin  antimilitarisme  :  «  L'Etat  n'ob- 
serve jamais  la  neutralité.  Au  moindre  confiil,  pour  de  simples 
menaces  de  grève,  il  mobilise  l'armée  et  l'envoie  sur  le  théâtre 
des  événements  contre  les  travailleurs.  L'antimilitarisme  doit 
être  mis  au  premier  rang  des  préoccupalions  des  travailleurs 
organisés.  C'est  une  besogne  aussi  indispensable  et  aussi  urgente 
que  celle  qui  consiste  à  rallier  au  Syndicat  les  camarades  in- 
conscients ». 

Les  délégués  de  la  C.  G.  T.  revinrent  fort  mécontents  :  c'était 
la  veille  de  la  rupture. 

A  la  fin  du  Congrès  confédéral  de  Bourges  (1904)  (2),  Spirus- 
Gay,  délégué  de  l'Union  syndicale  des  artistes  lyriques,  fit  voter 
un  ordre  du  jour  de  «  réprobation  contre  la  guerre,  cet  ignoble 
vestige  des  époques  de  barbarie,  ce  moyeu  lâche  et  cruel  d'asser- 
vissement de  l'homme  par  l'homme  ».  Cette  friction  débutait  par 
la  déclaration  suivante  :  «  La  guerre  et  l'antimilitarisme  n'étant 
pa<  des  questions  d'ordre  corporatif,  mais  le  principe  de  l'entente 
internationale  des  salariés  de  toutes  professions  étant  admis  par 
tous  nos  Syndicats  nationaux...  »  On  comprend  assez  mal  l'ordon- 

(1^  Il  a  été  reproduit  dans  la  Voix  du  Peuple,  1903,  n»  141. 

i2  Compte  rendu,  p.  231.  (En  1904,  à  la  suite  du  Congrès  anarchiste 
d'Amsterdam,  fut  fondée  une  éphémère  Asssooiation  internationale  anli- 
militariste    Voir  :  L'A.   I.  A.    Son  but,   ses   moyens,    son    action,   broch. 

1906.; 


80(>  LIVRE  Vif.  —  l'intkrnatio.nalismk  ouvrier 

nance  de  cet  ordre  du  jour,  conlradictoire,  puisque  la  suppres- 
sion du  militarisme^  déclarée  question  non  corporative,  était 
cependant  demandée  au  nom  do  l'entente  internationale  des  sa- 
lariés. 

Une  proposition  d'Ennile  Pataud  (Syndical  des  industries  élec- 
triques de  la  Seinei  contre  la  guerre  volée  presque  immédiale- 
menl  après  celle-ci,  n'a  pas  supprimé  celle  conlradiclion  :  elle 
affirma  le  caractère  corporatif  de  l'antimilitarisme,  en  flétrissant 
la  guerre  russo-japonaise  comme  «  un  dérivatif  aux  réclamations 
ascendantes  du  prolétariat  ». 

Persévérant  dans  sa  manière  de  voir,  la  C.  G.  T.  demanda  en 
avril  1905,  l'inscription  des  trois  questions  suivantes  à  l'ordre  du 
jour  de  la  quatrième  Conférence  qui  devait  se  tenir  à  Amsterdam 
au  mois  de  juin  :  l'antimilitarisme,  la  grève  générale,  la  journée 
de  huit  heures  (1  i. 

C.  Legien,  secrétaire  du  Secrétariat  international,  en  même 
temps  que  député  socialiste  au  Reichstag  et  président  de  la  Com- 
mission générale  des  Syndicats  d'Allemagne,  répondit  par  un 
refus,  parce  qu'à  son  avis,  «  la  Conférence  des  Centres  sj'ndicaux 
n'était  point  l'endroit  pour  une  (telle)  discussion.  »  Sur  l'insis- 
tance de  la  Vj.  g.  T.  c'est  Pouget  qui  tenait  la  plume),  il  revint 
partiellement  sur  son  refus  en  soumettant  la  proposition  fran- 
çaise au  référendum  des  nations.  A  une  faihle  majorité,  les 
centres  ronsultés  répondirent  par  nn  avis  favorablesur  la  journée 
de  huit  lipures  et  la  grève  générale  ;  mais,  n'ayant  pas  été  infor- 
mée à  temps  de  ce  résultat  (2  ,  la  C.  G.  T.  s'abstint  de  participer 
à  la  Conférence, 

La  Conférence  d'Amsterdam  (où  d'ailleurs  fut  approuvée  l'atti- 
tude du  secrétaire  international)  adopta  celle  décision  : 

((  Ne  sont  pas  de  la  compétence  de  la  Conférence  toutes  les 
questions  théoriques,  ni  celles  qui  regardent  les  tendances  et  la 
tactique  du  mouvement  national  des  Svndicals.  » 

D'après  GrilTuelhes,  s'en  rapportant  sur  ce  point  aux  informa- 


(l(  Compte  rendu  du  Congres  corporatif  d'Amiens,  p.  5  et  s.,  p.  94 
et  s. 

(2;  Par  suite  du  retard  de  la  lettre  de  C.  Legien  retournée  à  celui-ci  pour 
insuffisance  d'adresse. 


CHAPlTRt;    I.    —   THÉORIE  807 

lions  publiées  par  la  pres-e,  !a  Conférence  aurait  voté  cet  autre 
paragraphe,  qui  ne  se  trouve  pas  dans  le  procès-verbal  officiel  : 

«  Les  premières  questions  doivent  être  traitées  par  les  Congrès 
ouvriers  internationaux,  les  dernières  doivent  être  décidées  par 
les  Congrès  nationaux  »  (1). 

A  une  demande  de  renseignements  et  à  des  critiques  de  Keufer 
et  de  Xiel,  Griiîuelhes  répondit,  au  Congrès  corporatif  d'Amiens, 
que  selon  lui  les  Conférences  étaient  inutiles,  simples  bureaux  de 
statistique.  Mais  il  fit  connaître  que  la  C.  G.  T.  continuait  ce|>en- 
danl  à  acquitter  sa  cotisation. 

L'n  ordre  du  jour  de  P.  Delesalle  approuva  la  conduite  du  se- 
crétaire confédéral  ;  et  le  Congrès,  sur  la  proposition  dePouget,  y 
ajouta  ce  paragraphe  additionnel  : 

«  Au  cas  où  le  Secrétariat  international  se  refuserait  à  inscrire 
les  trois  questions  posées  de  nouveau  par  la  C.  G.  T.,  s'abrilant 
derrière  la  motion  adoptée  à  Amsterdam,  dont  il  ne  voudrait  pas 
demander  l'annulation  à  la  prochaine  conférence,  le  Comité  con- 
fédéral est  invité  à  entrer  en  rapports  directs  avec  les  centres  na- 
tionaux affiliés,  en  passant  par-dessus  le  Secrétariat  internatio- 
nal (2).  » 

D'autres  événements  accentuèrent  le  malentendu  entre  l'or- 
ganisation centrale  française  et  l'organisation  centrale  alle- 
mande. 

Au  début  de  l'année  II5O6,  Griiîuelhes  s'était  rendu  à  Berlin 
pour  concerter,  entre  les  Syndicats  français  et  les  Syndicats  alle- 
mands, une  «  démonstration  »  simultanée  à  Berlin  et  à  Paris 
contre  une  guerre  que  certains  incidents  au  Maroc  perii.ettaient 
de  redouter.  Un  refus  accueillit  cette  proposition  ;  même  refus  de 
la  part  de  Singer  et  de  Bebel,  dé[)ulés  au  Reichstag.  De  l'avis 
unanime  des  socialistes  et  syndicalistes  allemands,  une   pareille 

II)  \.  Deuxième  rapport  international  xur  le  monrement  syndical 
1904  (publié  par  le  Secrétariat  internalional  des  Centres  nationaux  des 
Syndicats)  Berlin,  1906  ,  p.  20  et  s. 

2)  Compte  rendu  du  Congrès  d'Amiens,  p.  97.  L'année  précédente,  en 
octobre  1905.  le  préfet  de  la  Seine  avait  pris  deux  arrêtés  ordonnant 
l'exclusion  des  locaux  municipaux  de  la  Bourse  du  travail  de  Paris  les 
deux  sections  de  la  C.  G.  T.  en  raison  de  leur  propagande  antimilitariste, 
Dans  l'un  de  ces  arrf-tés  était  visée  la  publication  du  Manuel  du  Soldat 
V.  le  texte  de  ces  arrêtés  dans  le  Temps,  n"  du  14  octobre  1905). 


808  LIVRE  Vil.  —  l'internationalisme  ouvrier 

démonstration' ne  pouvait  avoir  lieu  que  si  la  C.  G.  T.  et  le  Parti 
socialiste  de  France  la  patronaient  conjointement.  Griffuelhes  se 
refusa  à  celte  alliance,  en  alléguant  que  «  le  Comité  confédéral  ne 
dérogerait  pas  à  son  autonomie  ». 

Au  Congrès  confédéral  d'Amiens  (1906),  fut  votée,  sur  la  pro- 
position d'Yvetot,  secrétaire  de  la  section  des  Bourses,  l'au- 
teur du  Manuel  du  soldat,  une  proposition  «  approuvant  et 
préconisant  toute  action  de  propagande  antimilitariste  et  antipa- 
Iriotique,  qui  peut  seule  compromettre  la  situation  des  arrivés  et 
des  arrivistes  de  foutes  classes  et  de  toutes  écoles  politiqiies  ». 

Cette  proposition  avait  été  préférée  à  celle  de  H.  Gautier,  dé  • 
légué  du  Syndicat  des  mélallurgisles  de  Sainl-Nazaire,  appuj-ée 
par  Merrheim,  Luquet,  l*ataud,  Latapie  et  Galantus,  qui  ne  fai- 
sait pas  mention  de  lantipatriotisme,  mais  seulement  de  l'anti- 
militarisme  (I). 

La  Conférence  des  Bourses,  qui  se  tint  à  Amiens  à  l'issue  du 
Co;igrès  confédéral,  «  confirmant  ses  décisions  antérieures,  rela- 
tives à  la  propagande  antimilitariste  et  antipatriotique,  décida  de 
la  continuer  avec  la  plus  grande  activité  et  approuva  l'action  me- 
née |)ar  le  Comité  confédéral  des  Bourses  »  (2).  La  Conférence 
extraordinaire  des  Bourses  et  Fédérations  tenue  en  1911  rappela 
«  l'essentiel  des  décisions  »  déjà  prises  :  «  A  toute  déclaration  de 
guerre,  les  tiavailleurs  doivent  sans  délai  répondre  par  la  grève 
générale  révolutionnaire  »  (3). 

La  V'Conférenceinternalionale  des  Syndicats  se  réunit  à  Cliris- 
tiana,  au  mois  d'aoùl  1907  (4)  :  la  C.  G.  T.,  qui  n'avait  fait  aucune 
démarche  pour  renouer  des  relations  avec  le  Secrétariat  interna- 
tional, contrairement  au  vote  du  Congres  d'Amiens  sur  l'amen- 
douient  Pougei,  répondit  à  l'invitation  de  Legien  par  une  de- 
mande d'inscription  regue  trop  tardivement  pour  être  prise  en 
considération.  Accentuant  le  malentendu,  elle  envoya  à  toutes 
les  nations  une  protestation  contre  la  jirétendue  mauvaise  volonté 

(1)  Compte  rendu,  p.  174. 
2)  Compte  rendu,  p.  252. 

(3)  Humanité,  n"  du  2  octobre  1911. 

(4)  V.  A.  T.  L'Internationale  et  la  C.  G.  T.  [Humanité,  n°  du  21  sep- 
tembre 1907). 


CHAPl'lRE    I.    —    THF.ORIE  809 

des  fonctionnaires  iolernationaux.  Merrheini  parut,  il  est  vrai' 
reconnaître,  partiellement,  quelque  négligence  à  la  charge  de  la 
C.  G.  T.  lorsqu'il  dit  que  le  vote  d'Amiens  avait  été  respecté 
sinon  dans  sa  forme  du  moins  dans  son  fond.  Quoiqu'il  en  soit,  le 
Congrès  confédéral  de  Marseille  (1910)  passa  à  l'ordre  du  jour 
sur  l'incident  en  se  refusant  à  aucun  blâme. 

Fermf  sur  ses  principes,  la  Conférence  renouvela  le  vote 
d'Amsierdam  dans  les  termes  suivants  : 

I.a  Conférence  reproduit  sa  rh'solution,  adoptée  à  Amsterdam, 
d'après  laquelle  les  Conférences  internationales  ont  pour  mission  : 

De  discuter  le  rapprochement  de  plus  en  plus  étroit  des  associa- 
tions professionnelles  de  tous  les  pays,  la  rédaction  des  statistiques 
syndicales  uniformes,  le  soutien  mutuel  des  luttes  économiques, 
ainsi  que  toutes  les  questions  qui  se  trouvent  en  relations  immé- 
diates avec  ^organisation  syndicale  de  la  classe  ouvrière. 

Mais  elle  exclut  du  débat  toutes  les  questions  théoriques,  ainsi 
que  celles  qui  concernent  le?,  tendances  et  la  tactique  du  mouve- 
ment syndical  dans  les  divers  pays. 

La  Conférence  considère  les  questions  de  l'antimilitarisme  et  de 
la  grève  générale  comme  des  objets  qui  ne  relèvent  pas  de  la  com- 
pétence des  fonctionnaires  syndicaux,  mais  dont  la  solution  in- 
combe exclusivement  à  la  représentation  intégrale  du  prolétariat 
international,  aux  Congrès  socialistes  internationaux  convoqués  pé- 
riodiquement —  d'autant  plus  que  les  deux  questions  ont  été  réso- 
lues à  Amsterdam  et  à  Stuttgart,  conformément  aux  circonstances. 

La  Conférence  regrette  que  la  Confédération  n'ait  pas  voulu 
comprendre  que  l'attitude  de  la  Conférence  internationale  des  re- 
présentants des  Centrales  nationales  a  été  parfaitement  correcte, 
qu'elle  ait  prétexté  de  cette  attitude  pour  rester  étrangère  à  notre 
organisation  internationale. 

La  Conférence  prie  instamment  la  classe  ouvrière  de  France 
d'examiner  ces  questions  susdites  de  concert  avec  l'organisation 
politique  et  ouviière  de  son  propre  pays,  et,  par  une  adhésion  aux 
Congrès  socialistes  internationaux,  de  collaborer  à  la  solution  de 
■ces  questions,  et,  dans  la  suite,  de  s'affilier  à  l'organisation  syndi- 
cale internationale,  dans  le  but  de  résoudre  les  problèmes  syndi- 
caux (I). 

'1'   Compte  rendu  du  Conr/rcs  corporatif  de  Marseille     1908),  p.  20. 


810  Livan  Yii.  —  l'internationalisme  ouvrier 

Conformément  à  ses  précédentes  décisions,  la  Conférence  inter- 
natioTiaie  maîntenait  sa  position  à  l'égard  du  socialisme  interna- 
tional :  à  l'enconire  de  la  doctrine  syndicale  française,  elle  ren- 
voyait au  socialisme  et  au  syndicalisme  unis  la  solution  des  deux 
problèmes  les  pliis  àprement  controversés  de  la  pratique  ouvrière. 
Le  litige  sur  lequel  s'était  grelîé  un  incident  administratif  persis- 
tait donc  au  fond. 

La  question  revint  devant  le  Congrès  de  la  C.  G.  T.  qui  se  tint 
à  Marseille  en  1908  (l).  A  l'ordre  du  jour  avait  été  inscrite  la 
question  suivante  :  «  Antimilitarisme.  Attitude  de  la  classe  ou- 
vrière en  cas  de  guerre.  » 

Avant  toute  discussion,  la  décisio  i  de  l'assemblée  pouvait  être 
prévue  dès  son  vote  unanime  «  priant  le  propriétaire  de  rétablis- 
sement où  se  tenait  le  Congrès  de  vouloir  bien  retirer  un  drapeau 
tricolore  qui  en  ornait  la  façade».  «  Le  chitlon  »,  disait  l'ordre 
du  jour  présenté  par  Broutchou.x,  le  délégué  d'un  Syndicat  de  mi- 
neurs (2). 

La  doctrine  de  la  Conférence  internationale  parut  d'autant 
moins  compréhensible  que  des  Congrès  corporatifs  internalionaux 
avaient  déjà  accepté  de  mettre  à  leur  ordre  du  jour  deux  des 
questions  retenues  par  la  0.  G.  T.,  tels  les  Congrès  internatio- 
naux de  la  métallurgie  et  des  coilTeurs  qui  discutèrent  la  grève 
générale,  tel  le  Congrès  international  des  mineurs  où  Belges, 
Allemands,  Anglais  et  Français  fireut  de  très  nettes  déclarations 
anliniilitarisles.  Il  n'y  avait  donc  pas  incompatibilité  de  principe, 
au  point  de  vue  international,  entre  laclion  professionnelle  et 
l'anlipalriolisme  insurrectionnel  ;  d'autre  pari,  on  remarqua  (no- 
tamment '  alapie  et  Niel)  que  ia  Conférence  de  Christiania  avait 
oulrepa-sè  !>es  pouvoirs,  «  dépassé  son  rôle  »,  comme  dit  Merrheim, 
parlant  s'était  mise  en  contradiction  avec  elle-même,  en  renvoyant 
d'office  la  discussion  aux  Congrès  socialistes  internationaux  :  par 
ce  renvoi  ne  donnait-elle  point  une  solution  à  une  question  de 
lactique  qu'elle  prétendait  n'être  pas  de  son  ressort?  En  somme, 
par  ce  vole,  elle  obligeait  les  Svndicats  français  à  sortir  de  laneu- 

(1)  CoDipte  rendu,  p.  60. 

(2)  Compte  rendit,  p.  3S. ,  Au  Congrès  syndical  de  Lyon,  en  1886,  Blondeau 
appela  le  drapeau  «  la  loque  tricolore  ».  V.  Compte  rendu,  p.  379.) 


CHAPlTIiE    1.   TllKORlE  811 

tralité  politique  posée  par  les  Congrès  corporatifs  natioDaux 
comme  une  règle  inéluctable.  Unanimement,  les  congressistes 
esllmèreiit  que  cette  prétention  n'était  pas  justifiable. 

Le  Congrès  «e  trouva  en  présence  de  trois  solutions  :  adhésion 
aux  Conférences  sans  conditions,  adhésion  sous  la  condition  que 
les  trois  questions  seraient  inscrites  à  l'ordre  du  jour  de  la  plus 
prochaine  Conférence  ;  remplacement  des  Conférences  de  secré- 
taires par  des  Congrès  d'organisations.  On  nomma  une  commis- 
sion avec  l'espoir  qu'elle  trouverait  une  formule  d'action  qui  tint 
compte  de  toutes  ces  tendances,  dans  la  mesure  du  possible. 
L'accord  ne  put  se  faire  :  elle  se  présenta  devant  le  Congrès  avec 
deux  rapports  l).  Au  nom  de  la  minorité,  xNiel  et  Renard  vou- 
lurent démontrer  que  l'antimilitarisme  et  l'anlipatriotisme 
n'étaient  pas  d'ordre  syndical  ;  Merrheiin,  Luquet,  Bidamant, 
Grandjouan  tentèrent  la  preuve  contraire  au  nom  de  la  majorité, 
tous  réunis  d'ailleurs,  malgré  leurs  divergences  lactiques,  dans 
un  ménie  sentiment  d'internationalisme  vigoureusement  affirmé, 
tous  considérant  que  l'antimilifarismo  est  légitime  au  point  de 
vue  syndical  dans  la  mesure  où  il  est  une  réaction,  une  défense, 
une  protestation  contre  l'emp'oi  des  armées  dans  les  grèves,  soit 
pour  mater,  soit  pour  remplacer  les  grévistes. 

Il  est  nécessaire  d'insister  sur  la  communauté  de  ces  senti- 
ments. Ainsi  le  plus  connu  des  réformistes,  Renard,  secrétaire  de 
la  Fédération  du  textile,  est,  en  fait,  beaucoup  plus  d'accord  sur 
le  jirincipe  avec  les  révolutionnaires  que  l'on  ne  pourrait  èlre 
tenté  de  le  croire  eu  ne  considérant  ([ue  son  étiquette.  11  s'affirtna 
antimilitariste  :  «  Nous  sommes  aussi  antimilitaristes  que  qui- 
conque, dit-il  ;  seulement  nous  demandons  à  nos  camarades  de  ne 
pas  poser  ces  questions  dans  l'ordre  syndical  2)  ».  Dans  la  mo- 
tion présentée  par  le  groupe  de  Xiel  avec  Guérard,  des  chemins 
de  fer;  Cleuet,  des  cmplovés;  Liochon,  du  Livre,  etc.j^  l'anlinii- 
lilarisnie  et  l'antipatriolisme  n'étaient  rejelés  que  comme  n'étant 
pas  d'essence  syndicale  ;  et  ils  affirmèrent  la  nécessité  d'unir 
d'abord  internationalement  les  travailleurs,  ensuite  de  combattre 
l'intervention  de  l'armée  dans  les  confiits  entre  ouvriers  et  pa- 

t    Compte  rendu,  p.  153  et  s 
2,  Compte  rendu,  p    109. 


812  livrl;  vu.  —  l'internationalisme  ouvrikr 

trons.  Des  |)hrases  telles  que  :  «  ce  qui  constitue  l'antimilitarisme  i 
consiste  à  nier  l'idée  de  patrie  »,  ou  :  «  le  devoir  du  syndicaliste,  ; 
c'est  d'être  antipalriote  »  (Ebers)  (t)  ne  provoquèrent  aucune  in- 
terruption, pas  même  un  murmure  dans  l'assemblée.  Ne  répon-  i 
daienl-elles  pas  aux  sentiments  unanimes  des  délégués? 

Au  vote,  la  motion  Merrheim  qui  rappelait  la  formule  de  l'In-  i 
lernalionale,  obtint  681  voix  :  «  Les  travailleurs  n'ont  pas  de  pa-  . 
trie  »,  Selon  la  formule  bervéiste,  la  grève  générale  révolution- 
naire y  était  préconisée  dès  la  déclaration   de  guerre.  Quant  à  la 
motion  de  iNiel  elle  recueillit  421   voix,  et  il   y  eut  43  bulletins 
blancs  (2). 

.\  la  sixième  Conférence  internationale,  ouverte  à  Paris  en  1909, 
la  France  reprit  ses  relations  avec  le  Secrétariat  auquel  elle  ne 
tenait  plus,  à  ce  moment,  que  par  le  récent  versement  global  de 
ses  cotisations  en  relard  :  les  délégués  français  ne  purent  faire 
accueillir  leur  motion  tendant  à  remjilacer  les  Congrès  de  secré- 
taires par  des  Congrès  d'organisations  et  à  substituer  au  Secréta- 
riat international  une  C.  G.  T.  internationale.  Cet  échec  s'ex- 
pliqua moins  pour  des  raisons  de  fond  que  pour  des  motifs  tirés 
des  législations  prohibitives  des  Etats  en  matières  d'association 
et  d'internationalisme,  notamment  de  l'Allemagne  (3).  Un  mee- 
ting monstre  contre  la  guerre  clôtura  les  travaux  (4). 

En  1910,  le  Congrès  confédéral  de  Toulouse  maintint  la  doc- 
trine adoptée  en  1908,  sur  la  proposition  du  secrétaire  conlédéral  i 
Jùubaux.  Et  Péricat  fit  adopter  cet  amendement  qtji  rejoignait  les  | 
■décisions  prises  aux  Congrès  de  1900  et  de  1901  : 

«  Le  Congrès  charge  le  Comité  confédéral  de  prendre  toutes  les  i 
dispositions  nécessaires  pour  organiser  méthodiquement  et  d'une  < 
façon  continue  cette  propagande  dans  le  sens  indiqué  par  l'ordre  j 
du  jour.  En  conséquence,  les  Syndicats  sont  engagés  à  constituer  1 

(1)  Compte  rendu,  p.  176  et  177.  —  Au  Congrèsde  Toulouse  (1910),  il  n'y 
«ut  pas  davantage  de  protestations  lorsque   le  secrétaire  de  la  section  con-  . 
fédérale  des  Bourses,  Yvetot,  dit  que    la    patrie    est    une    «  blague   »,  un 

«  mensonge  ».  une  «  vieille  religion  ».  Voir  Compte  rendu,  p.  227. 

(2)  Compte  rendu,  p.  112  (motions  ,  p.  215    votes). 
3]  Voix  du  Peuple,  1909,  n"'  467  et  46S. 

i4  V.  le  discours  de  Gompers,  président  de  l'American  Fédération  of 
labor  dans  la  Voix  du  Peuple,  1909,  n°  462. 


m} 


CHAPITRE    1.    THl'oiUE  îl  I -i 

une  caisse  du  Sou  du  soldai.  Les  Syndicats  devront  dresser  une 
liste  de  membres  au  régiment, avec  loules  les  indications  uliles,  le 
double  de  cette  liste  devra  être  envoyé  au  secrétaire  de  la  section 
des  Bourses,  à  la  C.  G.  T.  Le  secrétaire  de  celte  organisation  devra, 
à  son  tour,  dresser  une  liste  des  soldais  syndiqués  par  centre  ou 
région  el  adresser  celle  liste  aux  Unions  des  svodicals  intéressées. 
Les  soldats  sont  invilés  à  fré(|uenter  les  Bourses  du  travail.  Les 
secrétaires  de  Bourses  auront  à  viser  les  caries  confédérales  des 
soldais.  Les  organisations  confédérées  ont  pour  devoir  d'intensi- 
fier la  propagande  par  l'organisation  de  réunions,  [>ar  brochures, 
journaux,  papillons  et  tous  les  autres  moyens  (1,.  » 

En  1910,  il  v  eut  un  meeting  contre  la  guerre,  à  Londres, 
dans  la  inanièie  des  meetings  qui  préparèrent  la  fondation  de 
l'Internationale.  Des  délégués  de  lous  les  pays  vinrent  affirmer 
la  fraternité  des  prolétariats  :  u  Le  jour,  dit  l'Allemand  Molken- 
buhr,  où  les  prolétaires  d'Angleterre  et  de  France  feront  appel  à 
eux,  ils  peuvent  être  assurés  qu'ils  répondront  présents  (2).  »  Un 
meeting  analogue  eut  lieu  Tannée  suivante,  à  Paris,  quelques 
jours  avant  la  Vil"  Conférence  internationale,  avec  le  concoursde 
la  G.  G.  T.,  du  Parti  socialiste,  de  la  Fédération  communiste  ré- 
volutionnaire (anarchiste)  et  des  Coopératives.  «  Contre  la 
guerre,  put-on  lire,  à  ce  moment,  en  manchette  dans  la  Voix  dic 
Peuple.  Los  ouvriers  n'ont  pas  de  patrie  (.3).  » 

La  Conférence  internationale  de  Budapest  vola  le  principe 
d'une  caisse  internationale  de  grève;  quanta  la  création  d'une 
C.  G.  T.  internationale  et  à  la  tenue  de  Congrès  internationaux 
des  centres  nationaux,  ces  deux  questions  furent  renvovées  à 
l'étude  des  diverses  organisations  (i).  U  n'y  avait  plus  veto  :  on 
consentait  à  examiner  le  point  de  vue  français. 

[Ij  Compte  rendu,  p.  3i3    motions),  p.  333  (votes  . 

(2)  Voix  du  Peuple,  1911,  n°3  574,  575,  576. 

(3)  Humanité,  n»  du  11  décembre  1910.  Dans  une  conférence  faite  à  la 
Maison  du  Peuple  de  Bruxelles,  Sassenbach,  membre  de  la  Commission 
générale  des  Syndicats  allemands,  disait  dans  le  même  esprit,  un  an  plus 
tard  20  décembre  1911)  :«  Concernant  les  travailleurs  étrangers,  je  peux 
affirmer,  sans  craindre  la  contradiction,  qu'il  n'existe  pas  une  nation  d'un 
caractère  plus  international  que  la  nation  allemande.  »  L.  Jouhacx  et 
Sassenbach,  Les  tendances  syndicales,    Bruxelles    p.  41. 

(4)  Voix  du  Peuple,  1911,  n"  567  ;  Cf.  n°   576.  Daprès   l'organe  conser- 


814  LIVHE    VU.    L'iXTERNATlONALlS.Mt:    OUVRIER 

Le  22  novembre  1909,  le  garde  des  sceaux  (Barlhou)  du  ca- 
binet Briand,  avait  déposé  à  la  Chambre  des  députés  un  projet  de 
loi  pour  réprimer  les  insuUes  failes  au  drapeau  (1  :  il  faut  se  de- 
mander dans  quelle  mesure  ce  projet  ulteste  le  succès  de  la  pro- 
pagande internationaliste  et  antimilitariste  dans  la  classe  ou- 
vrière. De  l'expjsé  des  motifs  il  résulterait  qu'elle  a  louché  tous 
les  groupes  ouvriers,  ceux  des  villes  aussi  bien  que  ceux  dos 
campagnes,  certains    fonctionnaires  pul^lics  (2),  toutes  les  frac- 

vateur  Post,  il  y  aurait  en  Allemagne  375  Jeunesses  socialistes  comprenant 
125  bibliothèques  ;  et  on  évaluerait  à  500.000 «  les  libelles  autimilitaristes  » 
distribués  à  ces  groupements  \.  Le  Temps,  n°  du  8  janvier  1910).  — 
Sur  rantimilitarisme  en  Allemagne,  v.  J.  Dectsch,  Les  documents  du  pro- 
grès, n°  d'octobre  1909;.  Sur  l'antimilitarisme  en  Angleterre,  v.  Sorgle. 
L'Angleterre  du  drapeau  rouge,  dans  VHuinanité  du  6  mars  1910.  En 
janvier  1913,  le  comité  exécutif  du  Parti  socialiste  britannique  a  adopté 
une  motion  aux  termes  de  laquelle  «  il  se  dégage  de  toute  propagande 
pour  l'accroissement  des  dépenses  navales  »,  «  considérant  que  les  armées 
et  les  flottes  des  Etats  capitalistes  modernes  ne  sont  entretenues  et  em- 
ployées que  dans  l'intérêt  de  la  classe  capitaliste  de  ces  Etats.  »  (Huma- 
nité,n°  du  10  janvier  1913  .  —  En  mai  1913,  le  Comité  du  Parti  du  travail 
anglais  «  adressa  aux  camarades  du  Parti  socialiste  allemand  ses  félicita- 
tions les  plus  cordiales  pour  la  lutte  décidée  contre  le  militarisme  et  pour 
la  paix  mondiale.  »  (Huniaiiilé,  n°  du  4  mai  1913).  En  juillet  1912,  le 
Congrès  socialiste  italien  exclut  du  Parti  les  députés  partisans  de  la 
guerre  italo-turquc. 

(1)  Lf.  Proposition  de  loi  tendant  à  réprimer  les  outrages  au  drapeau 
national  présentée  par  M.  Pugliesi-Conti  à  la  séance  du  19  octobre  1909 
(Chambre  des  députés,  Doc.  parlem  ,  n»  2  777)  —  Les  grands  procès  anti- 
militaristes remontent  à  1902  :1e  3t  décembre  1902,  Hervé,  Gohier,  etc., 
furent  condamnés  par  la  Cour  d'Assises  delà  Seine  à  la  suite  de  l'affichage 
d'un  placard  pour  l'appel  de  la  classe,  en  octobre.  C'est  la  mé^ne  année 
que  le  Conseil  de  l'Ordre  des  avocats  du  barreau  de  Paris  refusa  d'ins- 
crire au  stage  Gustave  Hervé  en  raison  de  ses  opinions  internationalistes 
et  antimilitaristes,  en  retenant  en  particulier,  dans  son  arrêté,  ces  deux 
phrases  de  l'affiche  :  «  Vous  tirerez  sur  les  soudards  galonnés  qui  oseront 
vous  donner  de  pareils  ordres  »  (ordre  de  tirer  en  cas  de  désordres  ou 
d'émeuteS;,  et  :  «  Vous  ne  marcherez  pas.  Toute  guerre  est  criminelle.  A 
l'ordre  de  mobilisation  vous  répondrez  par  la  grève  immédiate  ou  par 
l'insurrection  »  (V.  Bulletin  officiel  de  la  Ligue  des  Droits  de  L'Homme, 
1905,  p.  1590.  V.  Tableau  des  poursuites  contre  les  révolutionnaires 
dans  la  Liberté  d'opinion  (Etudes  trimestrielles,  sous  la  direction  de 
Jacques  Bonzon  ,  n°  de  janvier-février  1906  .Cf.  dans  la  Gazette  du  Palais 
n°  du  11  janvier  1911  et  s.  le  compte-i'endu  du  procès  du  Sou  du  soldat. 

f2)  Le  Congrès  des  bûcherons  de  1910  vota  une  motion  en  faveur  de  la 
propagande  antimilitariste  Voix  du  Peuple,  1910,  n"  523  et  le  VI^  Con- 
grès horticole  et  agricole  «  engagea  tous  les  travailleurs  de  la  terre  à  ré. 


CHAPITRE    I,    THEORIE 


815 


lions  syndicalistes,  les  réfurmistes  aussi  bien  que  les  révolu- 
tionnaires. 

D'après  M.  (Charles  Hunibert,  sénateur  de  la  Meuse,  il  y  avait, 
au  31  décembre  1909,  70.000  manquants  à  l'appel  dans  les  corps 
de  troupe,  chiffre  comprenant  déductioii  faite  des  amnistiés  de 
1904  et  1906)  57.000  insoumis  et  13.000  déserteurs  (1)  ;  d'après 
M.  Messimy,  ce  chiffre  serait  monté  en  1911  à  80.000(2). 

Statistiques  exactes  ;  mais  qu'il  faut  interpréter,  sans  les  dra- 

pondre  -à  une  déclaration  de  guerre  parla  grève  générale  révolutionnaire» 
[Voix  du  Peuple,  iy09,  n-^  577). 

A  sou  Congrès  de  Chambéry  (août  1912,;,  la  Fédération  des  Syndicats 
d'instituteurs  vota  cette  décision  :  «  Afin  de  maintenir  les  relations  exis- 
tant entre  les  camarades  syndiqués  soldats  et  leur  groupement,  il  est  ins- 
titué dans  chaque  Syndicat  une  œuvre  syndicale  dite  «  Sou  du  soldat  » 
destinée  à  leur  venir  en  aide  moralement  et  pécunairement.  Dans  les 
Bourses  de  Travail  où  existe  le  «  Sou  du  Soldat  »  les  syndiqués  devront 
adhérer  à  cette  organisation.  »  —  A  la  suite  de  ce  vote  (qui  fut  considéré 
comme  une  manifestation  antipatriotique)  le  ministre  de  l'Instruction 
(Guist'heau)  invita  les  Syndicats  de  la  Fédération  à  se  dissoudre  (P.  Mo- 
BATTE,  La  dissolution  des  Syndicats  d'instituteurs  ;  A,  Salabelle,  Le 
Congrès  de  Chambéry.  [Vie  ouvrière,  1912,  n°  71j. 

La  Fédération  des  Syndicats  protesta  :  elle  déclara  qu'il  s'agissait  d'une 
œuvre  de  solidarité,  et  non  d'une  manifestation  antipàtriotique,  ni  même 
antimilitariste    ».    La   Fédération   des  amicales  joignit   sa    protestation    : 

a  Les  instituteurs  groupés  dans  leurs  associations  corporatives  ne  sont  pas 
antipatriotes.  »  Elle  affirma  «  un  patriotisme  réglé  par  le  sentiment  de  la 
justice  »  {Vie  ouvrière, i'èi2,xi'^  73,  p. 76;  E.  Glay,  Le  gouvemonent  et  les 
Syndicats  d'instituteurs  (Revue  de  l'enseignement  primaire,  n"  du  8  sep- 
tembre 1912j  :  Le  procès  du  Syndicat  de  la  Seine  eod.  loc,  n°  du  3  no- 
vembre 1912).  —  Sur  la  proposition  du  secrétaire  confédéral  Jouhaux,  le 
Congrès  confédéral  du  Havre  (septembre  1911  vota  un  ordre  du  jour  en 
faveur  des  instituteurs  où  les  poursuites  intentées  contre  eux  étaient 
dénoncées  comme  une  «  flagrante  injustice  »  Temps,  n"  du  18  sep- 
tembre 1912). 

A  la  session  tenue  eu  1911  par  le  Bureau  international  des  Fédérations 
d'instituteurs  (fondé  en  1905,  à  Liège,  il  comprenait  en  1911,  19  Fédéra- 
tions représentant  4'JO.OOO  affiliés  réparties  en  36  pays),  son  président, 
l'instituteur  belge  M.  llossignol  disait  que  l'un  des  «  principes  pédago- 
g'iques  »  du  Bureau  avait  été  formulé  au  xvin'^  siècle  par  Basedow,  en  ces 
termes:  «  La  culture  du  sentiment  patriotique  doit  se  faire  en  dehors  de 
toute  nationalité  »  Il  disait  encore  :  «  Jl  nous  faut  des  hommes  mondiauxl 
L'école  doit  se  préparer  des  hommes  mondiaux  non  seulement  par  le  tra- 
vail, mais  aussi  par  la  pensée  et  le  sentiment.  »  (Bureau  intera...  Ses- 
sion de  1911.  Héunion  de  Berlin,  p,  9  et  <3.) 

(1)  Le  Journal,  n°  du  11  février   1910. 

(2y  Journal  Officiel,  n»  du  30  novembi*e  1912. 


iMG         LIVRE  VII.  —   l'internationalisme  ouvrier 

matiser.  Comme  l'a  fait  remarquer  Jaurès  à  la  tribune  de  la 
Chambre,  il  }-' a  lieu  d'observer  l'influence  directe  de  la  loi  mili- 
taire du  2i  mars  1905  sur  révolution  de  ces  chilTres.  Celle  loi  a 
créé  pour  les  réservistes  et  territoriaux  le  délit  d'insoumission 
qui,  sous  la  législation  antérieure,  ne  frappait  que  les  réfractaires 
récidivistes;  elle  a,  d'autre  part,  supprimé  la  dispense  de  service 
accordée  aux  jeunes  gens  résidant  à  Tclranger  :  d'où  le  grossis- 
sement des  cbilTres  par  le  jeu  de  la  loi,  ?ans  que  l'on  puisse 
scientifiquement  établir  un  lien  de  causalité  avec  la  propagande 
confédérale.  Kn  1900,  il  y  a,  en  efTet,  3.000  insoumis;  en  1905, 
7.800  ;  après  cette  date,  on  «  saute  »  à  10.000  ;  en  1909,  à  10.400. 
M.  Messimy  a  dû  convenir  qu'il  fallait  imputer  à  la  première  de 
ces  causes  environ  2.000  insoumissions,  à  la  seconde  environ 
400  (1).  L'influence  de  la  propagande  apparaît  donc  assez  faible. 

Voici,  tout  au  contraire,  un  fait  qui  semble  suggestif.  Lors  de 
la  grève  des  cheminots,  en  octobre  1910,  le  gouvernement  lança 
un  ordre  de  mobilisation  pour  empêcher  les  défections  ;  d'après 
le  journal  rHicma7iilé,  il  y  aurait  eu  15.000  insoumis  rien  que 
pour  le  réseau  du  Nord  (2).  Celte  rébellion  doit  évidemment  cor- 
riger la  conclusion  négative  de  Jaurès  ;  mais  on  ne  saurait  dire 
avec  précision  dans  quelle  mesure.  Quoiqu'il  en  soit  la  propa- 
gande ouvrière  continua  avec  la  même  virulence. 

Le  Congrès  confédéral  du  Havre  (1912)  a  confirmé  les  doc- 
trines antimililaristes  dans  des  circonstances  politiques  qu'il  y  a 
lieu  de  rapporter. 

Aux  termes  d'une  loi  du  30  mars  1912,  modifiée  légèrement  le 
6  décembre  suivant  (dite  loi  Berry-Millerand i,  qui  aggravait  les 
dis{)Osilions  de  la  loi  du  11  avril  1910,  doivent  être  exclus  de 
l'armée  les  individus  condamnés  pour  diffamation  ou  injures 
envers  l'ariuée,  provocation  à  la  désobéissance  ou  à  la  déser- 
tion ;  d'autre  part,  doivent  être  incorporés  dans  les  bataillons 
d'infanterie  légère  d'Afrique  les  individus  condamnés  pour 
certains  délits  de  droit  commun  (filouterie  d'aliment,  at- 
tentats aux   mœurs,  violences  sur  les  enfants,  etc.),  ainsi  que 

(1)  Journal   Officiel,  n°   des    10  el  11    décembre  1912.  —  Cf.  J.   Jaurès, 
Les  erreurs  de  M.  Messimy.  (Humanité,  n"  du  30  novembre  1912). 
2    Huma'.ilé,  n°  du  18  octobre  1910. 


CHAPITRE    I.     —    HISTORIQUE  817 

pour  délits  de  grève  (ait.  309  et  31 1  du  Code  pénal)  (IV  «  Leur 
place,  disait  l'Exposé  des  riiolifs  de  G.  Berrv,  est  parmi  les  ex- 
clus de  l'armée,  entre  les  criminels  de  droit  commua  et  ceux 
qui  ont  été  condamnés  j)our  espionnage.  »  Celte  loi  qui,  avec 
une  critique  insuffisante,  rapprochait  les  violences  en  temps  de 
grève  et  les  délits  les  plus  vils,  tels  que  les  attentats  aux  mœurs 
et  les  violences  sur  les  enfants,  provoqua  une  extraordinaire  émo- 
tion dans  la  classe  ouvrière  :  elle  se  manifesta  par  des  meetings 
et  des  articles  de  journaux.  On  s'en  assurera  eu  feuilletant  la 
collection  de  la  Voie  du  Peuple  ou  de  la  Bataille  syndicaliste  (2). 
La  Fédération  du  Livre,  qui  n'a  jamais  adhéré  aux  motions  aii- 
limilitaristes  et  antipatriotiques,  se  fit  remarquer  par  son  âpre 
hostilité  contre  celte  loi,  dite  «  loi  dinfamie»,  «  loi  scélérate  », 
en  préconisant  la  généralisation  du  «  Sou  du  Soldat  »,  dont  la 
nature  est  antimilitariste  (3). 

Le  mécontentement  de  la  classe  ouvrière  se  révéla  dès  les  pre- 
mières heures  du  Congrès  confédéral.  Sassenbach,  délégué 
des  Syndicats  allemands  (secrétaire  de  la  Fédération  inter- 
nationale des  selliers  et  maroquiniers),  fit  applaudir,  «  avec 
frénésie  »  (a  écrit  le  Teinps),  cette  déclaration  imprégnée  d'inter- 
nationalisme :  '■<■  Camarades,  les  gouvernants  et  les  classes  réac- 
tionnaires essaient  souvent  de  dresser  les  uns  contre  les  autres 
les  travailleurs  des  diverses  nations.  C'est  surtout  le  cas  pour  les 
prolétaires  de  France  et  d'Allemagne.  Ces  etîorls  seront  déjoués, 
car  les  ouvriers  savent  bien  ((ue  ce  serait  une  folie  d'ainiLT  mieux 
la  classe  opprimante  de  son  propre  pays  que  les  frères  de  travail 
placés  au  delà  des  frontières.  Us  savent  bien  aussi  qu'ils  ont  des 


(1)  A  Dg.nois,  Les  antimilitaristes  aux  Bat''  d'Af  Vie  ouvrière,  1912, 
n°  67).  Cf.  l'article  de  M   .\lmereyda  dans  la  Guerre  Sociale,  n°  du  29  mai. 

(2)  V.  notamment  la  protestation  de  l'Union  des  Syndicats  de  la  Seine, 
dans  la  Voix  du  Peuple,  1912,  n"  627  Cf.  La  loi  Milleranl,  pamphlet 
puljlié  par  le  Comité  d'entente  des  Jeunesses  syndicalistes.  —  Un  comité 
féminin  de  protestation  s'est  fondé  à  la  même  époque  (V.  sa  déclaration 
dans  le  Réveil  anarchiste  ouvrier,  1912,  n"  2'). 

•3^  La  Typographie  française,  bulletin  de  la  Fédération  du  Livre,  a  pu- 
blié dans  son  n°  du  16  février  1913  un  article  antimilitariste  sous  les  ini- 
tiales A.  B  )  qui  contient  une  déclaration  affirmant  que  «  l'antimilitarisme 
comme  éducation  est  adéquat  au  syndicalisme  qu'il  complète  ». 

Maxime  Leroy  52 


l]U5  LIVIŒ    VU.     I.  INTERNATIONALISME    OUVIUf'R 

intérêts  communs  et  qu'il  faut  se  souîenir  les  uns  les  autres  »  (l). 
11  dit  encore  :  «  La  frontière  n'exisle  pas  pour  les  ouvriers  alle- 
mands »  i2). 

Le  secrétaire  de  la  Fédération  de  la  mélalltirgie,  Merrheim, 
pro])Osa  un  ordre  du  jour  rédigé  d'accord  avpc  le  secrétaire  con- 
fédéral Jouhaux  et  avec  Desplanques  :  c'était  une  âpre  critique  de 
la  loi  iMillerand.  Il  rejelait  la  désertion  qui  d'ailleurs  n'a  jamais 
été  admise  officiellement  par  les  Syndicats  confédérés,  contraire- 
ment aux  allégations  produites  au  cours  de  la  discussion  de  ce  texte, 
ni  même  jamais  conseillée  d'une  façon  systématique  (3).  Ce  qui 
est  vrai,  c'est  que  l'insoumission  a  été  défendue  par  une  infime 
minorité  de  militants  ouvriers,  |)ar  les  partis  exlrénies  dans  la  dé- 
pendance de  certains  milieux  anarchistes  ou  des  socialistes  insur- 
rectionnels (4)  ;  enfin  incidemment  dans  le  Manuel  du  Soldat. 

Voici  la  motion  Merrheim  : 

'(  Le  Cungrès,  iiprès  examen  de  la  loi  Berry-Millerand  dans  sa  te- 
neur f^'énérale  et  en  ijarticulier  dans  le  paragraphe  créant  des  pé- 
nalités nouvelles  contre  les  délits  politiques  par  l'envoi  aux  «  oxclus 
de  l'armée  '>  des  jeun^is  hommes  condamnés  pour  faits  d'anlimili- 
tarisme,  constate  que  celte  nouvelle  législation  constitue  une  aggra- 
vation dont  le.  eiïets  sont  surtout  dirigés  contre  la  classe  ouvrière 
et  contre  la  propagande  syndicaliste,  en  frappant  les  jeunes  gens 
ayant  subi  une  condamnation  de  trois  mois  de  prison  pour  provo- 
cation à  la  désertion  ou  k  l'insoumission,  ou  deux  condamnations  au 
moins  d'une  durée  totale  de  trois  mois  pour  diiïamations  et  injures 
envers  l'armée  et  provocations  adressées  à  des  militaires.   De  cette 

(1)  V.  Temps,  numéro  du  17  septembre  1912.  Dans  le  compte  rendu 
de  la  Voix  du  Peuple  1912,  n°  (327),  ce  texte  est  sensiljtement  abrégé. 
—  En  une  autre  circonstance,  Sassenbacti  a  affirmé  que  «  concernant  les 
travailleurs  étrangers  »  «  il  n'existe  pas  de  nation  d'un  sentiment  plus  in- 
ternationaliste que  la  nation  allemande  «  J  .  S.\ssekb.4cii  et  L.  Jouhalx, 
Les  tendanees  syndicales    1912  ,  p.  41.) 

(2)  Voix  du  Peuple,  1912.  n°  627.  —Cf.  déclanvlions  analogues  de  Sciiei- 
demann,  député  socialiste,  au  Iteichstag,  reproduites  dans  V Humanité, 
n"  du  20  décembre  1910. 

(3  An  procès  Gareau,  Violette  et  Marceau  (poursuivis  pour  e.Kcitalions  à 
la  désertion  .  Delpech,  secrétaire  du  Syndicat  des  bijoutiers,  déclara,  en 
qualité  de  témoin,  que  «  laC.  G.  T.  est  opposée  à  la  désertion  ».  Le  Droit, 
n»  du  11  juin  1910. 

[\]   L'iniurrecdon  coni re  la  guerre    Guerre  sociale,  1912,  n"  45  . 


CHAPITRE    I.    HISTORIQUE  t]  1 9 

première  disposition  il  résulte  que  les  jeunes  militants  déjà  frap- 
pés pour  avoir,  en  exécution  des  décisions  de  nos  Congrès  corpo- 
rali's,  f.arlicipéà  la  propagande  antimilitariste,  sont  menacés  d'une 
double  peine  dont  la  seconde  n'est  rien  de  moins  que  le  bagne  mi- 
litaire. Le  Congrès  considère  que  le  second  dispositif  de  cette  loi 
aggrave  la  législation  antérieure  en  prévoyant  l'envoi  aux  bataillons 
d'Afrique  des  jeunes  gens  ayant  subi  deux  condamnations  d'une 
durée  totale  de  trois  mois  de  prison  pour  coups  et  blessures,  ré- 
bellion et  violences  envers  les  agents  de  la  force  publique. 

"  Désormais  les  délits  considérés  jusqu'ici  comme  d'ordre  politique 
sont  passibles  de  pénalités  telles  que  des  délits  de  droit  commun, 
comme  l'attaque  à  main  armée,  le  cambriolage,  l'assassinat,  on  tpourdes 
jeunes  gens  de  vingt  ans  des  conséquences  infiniment  moins  graves 
que  la  propagande  syndicaliste.  ~ 

"  De  plus,  en  raison  du  deuxième  dispositif,  toute'personne  qui,  à 
un  moment  donné,  soit  au  cours  de  son  travail,  soit  à  l'occasion  de 
n'impoile  qu(!lle  manifestation  de  la  vie  ordinaire,  est  susceptible 
d'être  entrainée  à  des  voies  de  fait,  tombera  comme  celle  poursuivie 
à  l'occasion  des  incidents  de  grève  sous  le  coup  des  articles  de  cette 
loi. 

<■  Cette  loi  e.st  un  danger  public.  Aucun  jeune  bomrae  ne  peut  pré- 
tendre ne  pas  en  être  victime. 

«  Le  Congrès  constate  qu'en  édictant  de  pareilles  mesures  répres- 
sives qui  excluent  de  l'armée  régulières  des  jeunes  gens  qui  n'au- 
raient pas  songé  à  se  soustraire  à  l'incorporation,  gouvernement  et 
Parlement  poussent  eux-mêmes  à  des  résolutions  désespérées,  telle 
l'insoumission. 

u  En  conséquence,  le  Congrès  croit  deson  devoir  d'indiquer  qu'en 
>\''.  telles  alternatives,  il  ne  reste  aux  organisations  confédérées  qu'à 
prendre  tontes  dispositions  pour  que  les  jeunes  gens  victimes  de  ces 
mesures  réactionnaires  puissent  etfectivement  compter  sur  la  soli- 
darité ouvrière. 

«  Enfin  le  Congrès  donne  mandat  au  Comité  confédéral  d'organiser 
une  vigoureuse  action  pour  amener  l'abrogation  de  ces  disposi- 
tions (M.  » 

Comme  .m  l'aura    lemarqné.   il  n'est  fait  aucune   declaralion 

i  Sur  \c.i  condilioiis  du  vole  ila  motion  recueillit  1  080  mandats  sur 
1.060  votants  ,  V.  Temps,  u"  dn  21  septembre  1912,  Voix  du  Peuple, 
1912,  n°  629. 


820  LIVRE    vil.    L'iiNTERNAllONALlSMlî    OUVRIER 

anlipalriotique  (1)  dans  celte  motion.  Questionné  sur  cette  omis- 
sion, Merrheim  fit  voter  un  ordre  du  jour  complémentaire  pour 
«  confirmer  les  résolutions  des  Congrès  antérieurs  sur  l'anlimili- 
tarisme  »  ;  mais  sans  «  les  répéter  inutilement  »,  comme  dit  Yve- 
tot,  secrétaire  de  la  section  confédérale  des  Bourses,  dans  son 
compte  rendu  du  Congrès  publié  par  la  J'oix  du  Peuple  (2). 

De  ces  deux  voles,  on  ne  peut  inférer  une  légère  inversion  dans 
l'orientation  doctrinale  du  syndicalisme  confédéral.  Toutes  les  cir- 
constances ont,  en  tout  cas,  fait  ressortir,  à  ce  moment,  avec  plus 
de  relief,  lantimilitarisme  traditionnel.  «  L'antimilitarisine,  dit  no- 
tamment Péricat,  secrétaire  de  la  Fédération  du  Bâtiment,  est  in- 
dissolublement lié  à  la  question  syndicale  (3).  »  Et,  comme  pour 
ne  laisser  place  à  aucune  incertitude,  le  Congrès  «  invita  chacune 
des  Fédérations  appartenant  à  la  C.  G.  T.  à  instituer  le  Sou  du 
soldat....  (4)  » 

Au  reste,  il  est  intéressant  de  rap|)rocher  ces  faits  de  la  nou- 
velle attitude  du  protagoniste  de  Tanti patriotisme,  Gustave  Hervé, 
qui,  dans  un  meeting  mouvementé,  à  la  salle  Wagram  (Paris), 
le  25  septembre  1912,  quelques  jours  par  conséquent  après  le 
Congrès  du  Havre,  corrigea  ses  anciennes  idées.  H  réprouva  l'in- 
soumiasion  —  sauf  pour  ceux  qui  <»  tombent  sous  le  coup  de  l'in- 
lànie  loi  Millerand-Berry  »  :  «  A  mon  avis,  déclara  l'auteur  de 
Leur  Patrie,  ma  plus  grande  erreur  est  de  m'êlre  laissé  affubler 
du  litre  d'antipatriote.  J'entendais  seulement  alors  que  la  patrie 
capitaliste  et  bourgeoise  n'était  pas  la  nôtre  (5)  ».  De  fait,  il  est 
vrai  que  dans  la  motion  liervéïsle,  dite  de  l'Yonne  (du  nom  de 
la  Fédération  socialiste  dont  il  était  le  délégué  aux  Congrès  so- 
cialistes), Hervé  avait  demandé  au  Parti  de  <(  répudier  le  patrio- 
tisme bourgeois    et   gouvernemental    qui    affirme   mensongère- 

(1)  Dans  une  déclaration  intitulée  Notre  position,  Jouhaux,  Griffuelhes 
Voirin,  Savoie  et  Bled  ont  protesté  contre  «  l'anlipatriotisiue,  sans  expres- 
sion et  sans  objet  (qui)  tentera  d'éliminer  l'antiniilitarisme  ouvrier,  affirmé 
par  le  Congrès  confédéral  de  1900.  »  Bataille  syndicaliste,  n°  du 
20  août  1915  . 

(2i  Voix  du  Peuple,  1912,  n"  624. 

(3;    Voix  du  Peuple,  1912,  n»  QIS. 

(4)  Voix  du  Peuple,  1912,  n»  629. 

(5;  Guerre  sociale,  1912,  n"  40.  Cf.  Temps,  n°  du  27  septemijre  1912, 
ompte  rendu  de  ce  meeting  par  M.  Charles  Dulot. 


CHAPlTRt    I.    HISTORIQUE  821 

nient  l'exislence  d'une  communauté  d'intérêts  entre  les  habitants 
d'un  même  pays  (t)  »>,  et  non  pas  le  patriotisme  tout  court. 

Il  est  difficile  d'apprécier  le  sens  exact  de  celte  évolution  ;  et 
sans  doute  serait-il  imprudent  d'en  conclure  qu'elle  atteste 
une  modification  fondamentale  dans  l'attitude  dune  partie  du 
prolétariat  à  l'égard  de  l'idée  de  patrie: ce  que  l'on  peut  seulement 
affirmer  avec  certitude,  c'est  le  progrès  de  l'antimilitarisme  et 
de  l'inlernalionalisme  parmi  les  confédérés  (2). 

En  somme,  depuis  son  origine,  le  mouvement  ouvrier  a  eu 
tendance  à  s'organiser  professionnellement,  à  formuler  des  doc- 
trines, à  préconiser  des  tactiques  en  dehors  des  cadres  nationaux  ; 
le  syndicalisme  est  a-patriote  et  internationaliste  par  une  tradi- 
tion de  la  classe  ouvrière  dont  les  débuts,  on  l'a  vu,  remontent  à 
la  Révolution  française. 

Issu  de  la  philosophie  et  des  mœurs  du  xviu*'  siècle,  précisé  par 
les  premières  guerres  de  la  Révolution,  utilisé  après  1813  par  les 
démocrates  de  toutes  les  nations  contre  la  Sainte-Alliance  du  Ccm- 
grès  de  Vienne,  accru  et  renouvelé  par  l'Internationale  des  tra- 
vailleurs et  la  Ligue  de  la  Paix  sous  l'influence  des  facilités  de 
communication,  l'internationalisme  a  survécu  aux  désastres  de 
l'Année  terrible  ;  il  s'est  accusé,  se  brutalisant  même,  tandis  que 
le  patriotisme  s'exacerbait,  lui  aussi,  sous  le  nom  de  nationa- 
lisme :  deux  courante  opposés,  reliés  l'un  à  l'autre  par  le  tiers 
parti  éclectique,  prudent,  plus  conservateur  que  révolutionnaire, 
connu  sous  le  nom  de  pacifisme.  Les  idées  de  désarmement,  de 
fédération  universelle  des  peuples,  très  vieilles  idées,  s'expriment 
ainsi  par  des  voix  très  diverses  ;  et  leurs  défenseurs  ignorent, 
dans  l'ardeur  des  luttes,  quels  liens  historiques  les  réunissent; 
ils  ne  voient  pas  que,  parlant  du  farouche  antimililarismed'Yve- 
tot,   s'étagent  des  idées   moyennes,   progressivement  modérées, 

1)  G.  Hervé,  L' Internationalisme  (1909,,  p.  145. 

(2)  Au  Congrès  confédéral  extraordinaire»  Contre  la  guerre  »  l^ret  2 dé- 
cembre 1912),  une  motion,  rapportée  par  Merrheim,  invita  les  confédérés  à 
répondre  par  la  «  grève  générale  révolutionnaire  »  à  l'ordre  de  mobilisa- 
tion [Voix  du  Peuple,  1912,  n"  636).  —  Au  meeting  qui  eut  lieu  Contre 
la  guerre,  au  Près-Saint-Gervais,  à  Paris,  le  17  décembre  1912,  Scheide- 
mann,  député  de  Solingen  au  Reichstag,  déclara  à  ses  auditeurs  :  «  Ils  (les 
Allemands)  ne  veulent  pas  tirer  sur  vous.  •»  [Humanité,  n"  du  18  no- 
vembre 1912;  Cf.  Ternis,  n°  du  19  novembre  1912). 


822         LIVRE  vu.  —  l'intkrnationalismi:  ouvrier 

jusqu'à  M.  Fer  linand  Buisson  i|iii  fut  menihre  de  la  Ligup  de  la 
Paix,  M.  d'Eslournelles  de  Couslant,  M.  Frédéric  Passy,  voire 
jusqu'à  M.  Paul  Deschanel.  V.n  fait,  les  imcifisles  ne  font 
qu'adapler  en  France,  en  Allemagne,  en  Anglet-^rre,  rendre  sup- 
portables pour  la  sensibilité  nationale,  les  programmes  ouvrierr- 
dont  les  points  extrêmes  leur  font  actuelIemenL  horreur.  Allilutles 
bien  explicables. 

En  suivant  l'histoire  de  chaque  |)ays,  l'hisloire  de  ses  rapports 
avec  les  autres  puissances,  on  voit  qu'il  n'y  a  pas  deux  mouve- 
ments inilépendants,  l'un,  nationaliste,  l'autre,  internationaliste. 
Ils  se  rejoignent  sur  certains  points.  Les  grandes  puissances  mo- 
dernes, mosaïque  de  tribus,  de  provinces  irréconciliables,  de  na- 
tions et  de  races  diverses,  avec  leurs  langues  et  leurs  habitudes, 
leur  petit  patriotisme,  présentent  chacune  une  sorte  de  phéno- 
mène dinternationalisation.  Chaque  pays,  vis  à  vis  des  races, 
des  provinces,  des  villes,  des  villages  -ju'il  asservit  est  une  unité 
qui  a  absorbé  mille  nationalités;  c'est  sur  un  cimetière  de  menus 
patriotismes,  quelquefois  même  de  grands  patriotisme^,  qu'il  a 
éiifié  sa  civilisation  centralisée,  amalgame  de  plusieurs  langue^, 
de  plusieurs  races  et  de  souvenirs  hostiles  les  uns  aux  autres. 

Nous  assistons  aujourd'hui  au  développement  accéléré  de  cet 
internationalisme  qui  déborde  les  frontières  des  grandes  nationa- 
liiés  que  l'on  a  cru,  à  un  moment,  être  les  créations  d'une  né- 
cessité sur  lesquelles  le  temps  n'aurait  qu'une  prise  sans  force.  La 
centralisation  s'étend,  de  pays  à  pays,  sous  l'influence  des  mêmes 
faits  que  l'on  trouveà  l'originede  chaque  nationalité  :  les  moyens 
■de  communication  ont  enchevêtré  les  intérêts  économiques  au 
point  que,  malgré  les  protections  douanières,  les  pays  sont  tri- 
butaires les  uns  des  autres.  Des  rapprochements  administratifs 
(nou*s  ne  parlons  pas  des  alliances  politiques  sont  devenus  né- 
cessaires pour  unifier  les  services  tuitionaux  qui  ont  dû  franchir 
les  frontières  pour  rendre  toute  leur  utilité  :  d^où  ces  traités  du 
droit  international  privé  et  public  relatifs  aux  institutions  civiles, 
à  l'arbitrage,  à  la  poursuite  des  criminels,  aux  postes,  aux  che- 
mins de  fer,  aux  monnaies,  aux  poids  et  mesures.  Une  autre 
centralisation  de  nationalité  à  nationalité  se  fonde  ainsi  sous  nos 
yeux,  analogue  à  celle  qui   lentement  se  dés'^eloppa   sous  notre 


CHAPITRE    1.     —    HISTORIQUE  U23 

Ancien  Hégirne  pour  aboutir  au  cri  orgueilleux,  brutal  et  utili- 
taire des  Conventionnels  :  la  République  est  uueel  indivisible  !  (I) 

Economie  d'efforts  et  d'argent,  simplification  des  services,  fa- 
cilité de  déplacements,  protection  sociale,  parlant  plus  grande  ci- 
vilisation, voilà  donc  ce  que  l'on  trouve  à  la  base  de  toute  centrali- 
sation ;  et  ainsi  peu  à  peu  les  hommes  reconnaissent  l'idenlité  de 
leurs  intérêts  et  oublient  leurs  différences  historiques.  L'interna- 
tionalisme moderne,  qu'il  soit  rude  ou  insinuant,  qu'il  soit  défendu 
par  le  citoyen  Yvetot  on  M.  d'Estournelles  de  Constant,  ne  pose 
donc,  ne  résout  en  fait  qu'un  problème  administratif  :  il  n'est  que 
la  voix  nouvelle  des  besoins  accrus  de  ceniralisalion  qui  ont  an- 
ciennement rendu  nécessaire  l'idée  de  patrie.  L'idée  s'internatio- 
nalise, ti  l'un  pfMitdire  :  «  Les  pairies,  lit-on  dans  un  Manifeste  du 
P.  0.  F.  (juin  1893),  lorsqu'elles  se  sont  constiluées,  ont  été  une 
première  et  nécessaire  étape  vers  l'unité  à  laquelle  nous  tendons  et 
dont  l'internalionalisme,  engendré  par  toute  la  civilisation  mo- 
derne, re|)résente  une  nouvelle  étape,  aussi  inéluctable.  Et  de 
même  que  la  patrie  française  ne  s'est  pas  organisée  contre  les 
différentes  provinces  qu'elle  arrachait  à  un  antagonisme  caduc 
pour  les  solidariser,  mais  en  leur  faveur  et  pt)ur  leur  plus  libre 
et  large  vie,  de  même  la  pairie  humaine  que  réclame  l'état  social 
de  la  production  de  l'échange  et  de  la  science,  ne  s'opère  pas, 
ne  peut  s'opérer  aux  dépens  des  nations  de  l'heuie  présente, 
mais  à  leur  bénéfice  et  pour  leur  dévelopj)ement  supérieur  »   (2). 

H  existe  un  internationalisme  et  un  anlimililarisme  bourgeois; 
il  y  avait  utilité  à  en  montrer  les  concordances  avec  li-'iternatio- 
nalisme  et  l'anlimilitarisme  ouvrier,  mais,  à  trop  insister  sur  elles, 
on  masquerait  les  divergences  qui  les  séparent. 

La  différence  entre  lantimilitarisme  et  l'internationalisme  ou- 
vrier et  l'antimilitarismeet  l'internationalisme  bourgeois  est  dans 
la  conception  sociale  à  laquelle  chacun  d'eux  est   lié.  Pour   les 

(1  «  L'idée  de  patrie,  s'est  demandé  le  professeur  Duguit,  est-elle  le  sum- 
mum de  l'évolution  psychologique  de  l'tiomme?  Nous  ne  pouvons  le  pen- 
ser... ridée  de  patrie  a  fait  couler  trop  de  larmes  pour  que  nous  puissions 
y  voir  le  dernier  stade  de  l'évolution  sociale.  »  (L.  DucniT,  L'Etat.  Le  droit 
objectif  it  la  loi  positive  :'i90ij,  p.  78  . 

(2  XI^  Congrès  national  du  Parti  ouvrier  tenu  à  Paris  du  7  au 
9  octobre  1893    Lille,  1893),  ConqHe  rendu,  p.  1.3, 


82i  i.ivRK  VU.  —  l'internationalisme  ouvrier 

pacifistes,  il  ne  s'agit  que  d'une  réduction  des  arnncments  dans  le 
statu  quo  économique,  les  plus  hardis  désirant  la  substitution 
des  milices  aux  armées  permanentes.  Pour  les  ouvriers,  «  toutes 
les  tentatives  avant  pour  objet  l'abolition  du  militarisme  ne  sau- 
raient être  qu'nto[)iques  et  imouissantes,  si  elles  n'atteignent  pas 
les  sources  économiques  du  mal  (1)  ».  L'anlimilitarisme  et  l'in- 
ternationalisme ouvriers  sont  socialistes  et  révolutionnaires.  Plus 
de  frontières,  plus  d'armées  permanentes,  plus  de  patrie,  plus 
d'Etat  centralisé  :  voilà  les  diverses  affirmcitions  de  cette  doc- 
trine dont  le  principe  fondamental  est  la  lulte  de  classes,  inter- 
Uiition  liste  par  essence,  ciir  c'est  par  elle  qu'on  ler.te  de  désa- 
gréger le  bloc  national.  Ma  patrie,  c'est  ma  classe,  disent  les  ou- 
vriers ;  et,  au  delà  de  cette  affirmation,  apparaissent  les  divers 
systèmes  de  reconstitution  sociale.  Pas  de  patrimoine,  pas  de  pa- 
trie, disent-ils  encore.  «  Rien  n'est  plus  absurde,  a  écrit  Emile 
Pouget,  qu'un  patriote  sans  patrimoine  »  (2). 

Aux  yeux  des  syndiqués,  l'organisation  de  la  production  a  pour 
armature  l'Et  it  et  sa  biérarcbie,  pour  moyens  de  défense  et  de 
protection  l'armée  et  les  douanes  ;  pour  symbole  d'unité,  le  dra- 
peau et  pour  morale  supérieure,  le  patriotisme  :  l'armre  va  sur 
les  champs  de  grève  pour  empêcher  toute  entreprise  sur  la  pro- 
priété ;  elles  tribunaux  complètent  par  des  condamnations  ci- 
viles et  correctionnelles  celte  besogne  de  sauvegarde,  ainsi  mise 
sous  l'égide  des  lois.  «  La  seule  réalité  qu'il  j)arait  y  avoir  dans 
les  définitions  qu'on  nous  donne  de  la  patrie,  écrit  Graizelv,  se- 
crétaire de  la  Bourse  de  Besancon,  est  celle  qui  la  montre  comme 
un  ensembled'liommes  obéissant  aux  mêmes  lois  ;cequi  revientà 
dire,  en  somme,  que  la  patrie,  c'est  l'Etal  »  (3).  Anti-étatisme,  anii- 
patriotisme,  anti  militarisme,  les  trois  notions  se  touchent  donc 
dans  laconceptionsyndicalisle:elIes  sont  alimentées  par  une  même 
source  de  sentiments  moraux  et  d'observations  économiques;  Ihis-  ' 
toiresvndicale  lésa  liées  et  la  pratique  quotidienne  les  confond  (4). 

t\)  Ordre  du  jour,  voté  au  Congrès  international  ouvrier    socialiste  de 
Bruxelles  'iS'jr.  Compte  rendu,  p.  64. 
2)  Les  bases  du  si/ndicalisme,  p.  15. 

(3)  Le  Mouvement  socialiste,  1905,  n"^  166-167,  p.  326. 

(4)  Sur  ces  liaisons,  v.  ce  que   dit  Yvetot  au  Congrès  confédéral  de  Tou- 
louse  1910  ,  Com2>te  rendu,  p.  227. 


CHAPITRE  II 


Les  obligations  internationales. 


II.  Les  obligations  internationales  ijroynulguées  par  les  Con~ 
fèrejices  internationales  {\).  — Les  organismes  inlernalionaux 
ne  sont  pas  encore  réglementés  d'une  façon  aussi  précise  que  les 
organismes  nationaux  (2j.  Il  n'y  a  pas  de  Congrès  des  Centrales 
nationales  ;  pas  de  label  international  commun  ;  les  caisses  de  se- 

(1'  Il  est  iatéressant  de  noter  (£ue  les  ouvriers  font  des  efforts  pour  pro- 
pager la  langue  auxiliaire  Espéranto  ;  quelques-uns  se  sont  ralliés  à 
Vldo.  On  peut  faire  remonter  les  premiers  de  ces  efforts  au  II«  Congrès 
de  l'Internationale  des  travailleurs  ;  Lausanne,  186(5  .  Des  vœux  ont 
été  votés  par  les  Congrès  confédéraux  de  Marseille  (1908j,  de  Toulouse- 
(1910)  et  du  Havre  (1912)  en  faveur  de  l'Espéranto.  Quelques  organisations. 
Syndicats  ou  Bourses,  ont  organisé  des  cours  d'espéranto,  notamment 
l'Union  des  Syndicats  de  Meurthe  et-Moselle. 

En  faveur  de  l'ido,  v.  Voix  du  Peuple,  1911,  n°  537  ;  en  faveur  de 
l'Espéranto  (art.  de  J.  Haltertj  VoLv  du  Peuple,  1911,  n«  537. 

«  Une  Fédération  internationaliste  des  Espérantistes  d'aA-ant-garde  »  a  été 
fondée  en  1909.  (V.  les  statuts,  Voi.v  du  Peuple,  190li,  n»  447.  i 

Une  «  ligue  espérantisle  contre  le  militarisme,  les  religions,  les  préjugés  »■ 
—  a  été  fondée  en  1910  iV.  les  statuts  dans  le  B.  0.  de  la  Chambre  ty- 
pogr.  jiarisienne,  n"  de  mai  1910). 

V.  Le  V 111°  Rapport  iyiternationnl  sur  le  mouverneut  syndical  en 
1910  ;i911).  p.  46  et  s 

i2j  Les  statuts  sont  assez  sommaires.  En  voici  les  lègles  principales  : 
Chaque  organisation  nationale  conserve  son  autonomie  ;  l'administratio» 
est  assurée  par  la  Fédération  nationale  du  lieu  où  la  Fédération  interna- 
tional a  son  siège  social  ;  des  Congrès  sont  prévus  à  date  fi.xe,  ainsi 
qu'une  cotisation.  Les  organisations  internationales  connais-ent,  comme 
les  Fédérations  nationales,  les  difficultés  en  matière  de  sériation  profes- 
sionnelle métier  ou  industrie  .  V.  par  exemple,  la  discussion  au  VI«  Con- 
grès national  de  la  Fédération  française  des  cuirs  et  peaux  (1909,i,  Compte 
rendu,  p.  35  et  s. 


82G  LIVRK    yil.    [/iNTERNATlONALlSMIi    OUVRIER 

cours  pour  le-chômage  ou  la  grève  ne  fonctionnent  que  dans 
quelques  professions  ;  on  n'est  pas  encore  parvenu  à  éliminer  les 
('  renards  «étrangers  ;  enfin  le  boycotlage  de  nation  à  nation  n'a 
pas  encore  donné  des  résultats  appréciables.  D'autre  part,  les 
tendances  inlernationalistes  sont  encore  très  étroitement  condi- 
tionnées, dans  chaque  pays,  par  les  inslit;/tions  politiques  tradi- 
tionelles,  voire  parle  palriolisme  national.  Il  y  a  autant  d'inler- 
nationalismes  que  de  nations;  et  la  démonstration  que  M.  Andler 
a  faite  1)  pour  l'Allemagne  impérialiste  (en  exagérant  très 
inexactement,  croyons-nous,  les  survivances)  on  pourrait  la  re- 
prendre pour  la  France  ou  l'Angleterre  ;  mais  de  ces  lacunes  ou 
de  ces  tempéraments,  on  aurait  tort  de  conclure  k  l'inexistence 
pratique  de  la  doctrine  inlernationalisie  ouvrière,  déjà  nette  et 
supérieure  aux  particularités  locales,  ou  à  l'inutilité  des  œuvres 
de  réciprocité  basées  sur  cette  doctrine. 

Les  Conférences  internationales  ont  établi  un  certain  nombre 
de  règles  qui  sont  appliquées.  En  voici  le  texte  : 

a)  Relativement  aito^  relations  interiialionales  : 

«  Vu  la  nécessité  urgente  decrèerdes  liens  étroits  et  une  union 
plus  forte  entre  les  Fédérations  nationales  du  monde  entier  et 
attendu  ([iie  la  meilleure  garantie  d'une  telle  unité  est  la  connais- 
sance intime  du  mouvement  dans  les  diflerenls  pays,  les  organi- 
sations représentées  à  celle  Conférence  décident  d'envoyer  un 
rap[)ortannuel  sur  le  mouvement  syndical  dans  leur  pays  au  Bu- 
reau de  la  Conférence.  Ces  rapports,  qui  devront  se  borner  à  cons- 
tater des  faits,  seront  expédiés  par  le  Secrétariat  a  toutes  les  Fé- 
dérations affiliées  à  raison  de  deux  exemplaires  ».  (Adopté  à 
Dublin,  1903.) 

<(  La  Conférence  internationale  des  secrétaires  des  Centres  na- 

(l)  Ch.  Akdler,  Le  socialisme  impérialiste  dans  l' Allemagne  contempo- 
raine 'Action  nationale,  N°3  des  10  novembre  et  10  décembre  1912  .  Pour 
la  critique  de  cette  étude,  qui  souleva  une  très  vive  émotion  dans  les  mi- 
lieux socialistes  syndicalistes,  v.  art.  de  Guillaume,  dans  les  Temps  Xou- 
veaux  (10  mai  1913  ,  de  V^'.  Tcberkesof  (eocl.  loc,  n°  du  17*  mai',  M.  Neiilau 
{eod.  loc,  n°*  des  19  avril,  3  et  24  mai),  de  J.  Stelner  {Guerre  sociale, 
n°'  du  5-11  mars)  ;  de  Jaurès  et  d'AnDLER,  dans  Vllumanité,  n''^  des  2  et 
18  avril. 


CHAPITRE    11. LES    OBLIGATIONS    INTERNATIONALES  827 

lionaux  des  Syndicats  désignera  un  secrétaire  international  qui 
aura  le  droit  d'entretenir  la  correspondance  avec  tous  les  Centres 
nationaux  et  de  la  faire  parvenir  aux  Centrps  affiliés,  traduite 
dans  les  trois  langues  officielles  (en  anglais,  français  et  alle- 
mand). »  (Adopte  à  Dublin.  1903.) 

«  La  Conférence  recommande  aux  Centres  nationaux  de  prépa- 
rer les  statistiques  de  grèves  d'après  une  rnétliodc  uniforme. 
Dans  les  pays  où  celte  statistique  est  préparée  par  les  autorités, 
on  demandera  qu'elle  soit  faite  d'après  les  mêmes  principes.  » 
(Adopté  à  Paris.  1909.) 

«  Un  seul  Centre  national  des  Syndicats  sera  reconnu  pour 
chaque  pays,  et  seul  il  sera  admis  aux  Conférences  internatio- 
nales. »  (Adopté  à  Stuttgart,  1902.) 

«  La  Conférence  décide  que  tout  document,  (juelle  que  sjitson 
origine,  dans  lequel  un  Centre  national  affilié  au  S.  L  sera  atta- 
qué, sera  transmis  aux  repré.-enlants  officiels  du  Centre  mis  en 
cause.  Le  Secrétariat  international  devra  conserver  les  réponses 
reçues  à  ce  sujet.  Si  le  Centre  mis  en  cause  proteste  formellement 
contre  la  publication  du  dit  document,  le  Secrétariat  devra  le  re- 
tenir et  le  soumettre  à  la  prochaine  Conférence  internationale, 
qui  pourra  décider  que  tous  les  documents,  ainsi  que  l'avis  ou  le 
jugement  émis  par  la  Conférence,  seront  distribués  aux  Centres 
nationaux.  »  (Adopté  à  Buda|)esl,  1911.) 

(I  La  cinquième  Conférence  internationale  dps  Syndicats  ou- 
vriers est  d'avis,  pour  des  raisons  générales  de  solidarité  et  en 
considération  de  la  forte  coalition  toujours  croissante  du  patronat, 
que  tous  les  Syndicats  ouvriers  doivent  >'Linir  dans  les  Fédéra- 
tions nationales  de  leur  profession  et  que  celles-ci,  pour  tes  mêmes 
raisons,  doivent  s'affilier  au  Centre  national  des  syndiqués  de  leur 
pays. 

K  Ce  premier  devoir  rem])!!,  la  Conférence  recommande  aux 
Fédérations  professionnellfs  de  s'unir  avec  les  organisations  cor- 
respondantes des  autres  pays.  Ainsi  on  pourrait,  en  casde  grandes 
luttes,  organiser  un  secours  plus  efficace  que  celui  que  peut 
fournir  le  Centre  syndical  d'un  seul  pays.  C^  serait  un  moyen  de 


828  LIVRE    vu,    l'internationalisme    OUVIîHlR 

plus  pour  dé\'elopper  la  solidarilé  active  internationale  et  pour 
exprimer  les  bonnes  et  étroites  relations  et  la  fralernilé  des  tra- 
vailleurs Jetons  les  pays.  »    Adopté  à  Christiania,  1907.) 

«  Devant  la  ceniraiisution  patronale  sans  cesse  croissante,  la 
nécessité  de  l'unité  ouvrière  s'ifnpose  partout.  Les  représentants 
des  organisations  syndicalesdont  la  missiori  est  de  défendre  les  in- 
térêts généraux  du  prolétariat  ne  peuvent  sincèrement  souhaiter 
voir  se  perpétuer  éternellement  les  divisions  ouvrières  actuelle- 
ment existantes. 

'(  Pour  réaliser  son  objet  définitif,  le  syndicalisme  doit  grou- 
per sur  le  terrain  économique  de  la  lutte  de  classe,  l'ensemble 
des  salariés,  à  quelque  tendance  qu'ils  appartiennent. 

«  C'est  d'accord  avec  ce  principe  que  les  délégués  de  la  C.  G.  T. 
française  proposent  aux  représentants  du  prolétariat  mondial,, 
réunis  à  l'occasion  de  la  septième  conférence  internationale,  de 
prendre  l'engagement  de  travailler  de  fous  leurs  elTorls,  en  de- 
hors de  toute  question  de  personnalité,  à  la  réalisation  de  l'unité- 
ouvrière,  dans  leurs  pays  respectifs.  »  (Adopté  à  Budapest, 
1911)  (i). 

«  La  Conférence  internationale  de  Budapest,  confirmant  le  de- 
voir des  organisations  d'adhérer  à  leur  Centre  national  respectif,, 
comme  il  a  été  décidé  en    1907,  à    Christiania,  invite  les  Secré- 

(1)  Voici,  corrigée  sur  le  contrôle  de  1912,  d'après  le  cinquième  rapport 
international  sur  le  mouvement  syndical  (1909),  la  liste  des  organisations 
internationales:  secrétariat  international  des  boulangers  Hambourg),  des 
mineurs  Manchester),  des  sculpteurs  iBerlin),  des  relieurs  (Berlin),  des 
imprimeurs  et  compositeurs  (Stuttgart  ,  des  ouvriers  de  transport  (Berlin),, 
des  ouvriers  de  fabrique  Hanovre  ,  des  coiffeurs  'Berlin),  des  ouvriers  des 
services  municipaux  (Berlin),  des  employés  de  commerce  (.Amsterdam), 
des  verriers  Berlin,  des  potiers  .Berlin  .  des  ouvriers  du  bois  (Berlin), 
des  chapeliers  Altenbourg  ,  des  pelletiers  (Berlin),  des  lithographes- 
(IJerlin  ,  des  ouvriers  sur  métau.x  (Stuttgart  ,  des  porcelainiers  Charlot- 
lenbourg),  des  tailleurs  (Berlin),  des  ouvriers  de  la  pierre  i,Zurich),  des- 
paveurs (Berlin),  des  ouvriers  des  tabacs  (Brème),  des  ouvriers  de  l'indus- 
trie textile  (Colne,  en  Angleterre),  des  charpentiers  (Hambourg),  des- 
selliers (Berlin),  des  ouvriers  de  la  chaussure  Nuremberg),  des  brasseurs 
Berlin),  du  bâtiment  (Hambourg),  des  employés  d'hôtels  (Berlin),  (Appen- 
dice, p.  II).  Cf.  Annuaire  de  la  vie  internationale  (1910-1911),  p.  1137 
et  s  ). 


CHAPITRE    11.    LES    OBLIGATIONS    INTERNATIONALES  82'J 

tariats  el  Fédérations  de  métier  ou  d'industrie  internationales,  à 
n'admettre  que  des  Syndicats  adliérents  à  leur  Centre  national  et 
à  at^ir  éventuellement  sur  ces  Syndicats  pour  qu'ils  adhèrent  au 
Centre  national  de  leur  pays.  »  (Adopté  à  Budapest,  19H.) 

«  La  Conférence  émet  l'avis  que  les  membres  des  Syndicats 
adhérents  au  Centre  national  des  Syndicats  de  leur  pays  ont  le 
droit,  en  arrivant  dans  un  autre  pays  ^affilié  au  Secrétariat  inter- 
national d'exiger  leur  affiliation  aux  Syndicats  de  leur  profession 
respective  de  ce  pays,  pourvu  qu'ils  soient  munis  d'attestations 
certifiées  par  l'organisation  de  leur  pays  d'origine. 

«  S'il  n'y  a  pas  de  conventions  entre  les  organisations  profes- 
sioniielles  pour  régler  ce  transfert,  les  oonditions  suivantes  seront 
obligatoires  (t)  : 

(1;  Voici,  par  exemple,  quelques  règles  admises  pour  ces  cartes  par  le 
Secrétariat  typograpliique  international  communication  du  secrétaire  in- 
ternational P.  StaulneP)  : 

«  Si  le  livret  de  quittances  d'un  sociétaire  est  rempli,  a  été  perdu  ou  volé, 
celui-ci  reçoit  un  duplicata.  Mais  dans  les  différentes  Fédérations  l'on  pro. 
fesse  des  opinions  divergentes  sur  la  question  de  savoir  qui  a  le  droit  ou 
le  devoir  de  dresser  le  nouveau  livret  ;  et  cependant  de  bonnes  raisons 
militent,  en  faveur  de  l'unification  de  la  façon  de  procéder.  Le  Secrétariat 
ayant  été  informé  à  diverses  reprises  des  inconvénients  qui  résultent  de  la 
diversité  existant  sous  ce  rapport,  nous  avons  demandé  leur  opinion  aux 
comités  de  quelques  grandes  Fédérations,  à  la  suite  de  quoi  nous  avons 
acquis  la  conviction  qu'il  est  nécessaire  de  recommander  aux  comités  cen- 
traux de  procéder  comme  suit  :  Lorsqu'un  livret  de  quittances  est  rempli,  a 
été  perdu  ou  volé,  le  sociétaire  en  question  doit  s'adresser  à  sa  société- 
mère.  Le  fonctionnaire  qui  dresse  le  livret  doit  inscrire  sur  la  page  de 
titre  :  «  Deuxième  livret  ».  Eventuellement,  le  premier  livret  doit  être  con- 
servé par  l'administrateur  qui  étatjlit  le  deuxième.  De  même,  il  faut  indi- 
quer sur  le  livret,  à  un  endroit  approprié,  le  motif  qui  a  nécessité  son  éta- 
blissement. Le  fonctionnaire  qui  dresse  un  duplicata  est  tenu  de  publier, 
dans  l'organe  de  sa  Fédération  et  dans  celui  de  l'organisation  sur  le  terri- 
toire de  laquelle  le  livret  de  quittance  a  été  égaré,  la  déclaration  de  nullité 
de  ce  dernier,  ainsi  que  les  marques  distinctives  du  double  remis  au  socié- 
taire (numéro,  date  de  l'établissement,  etc.).  Si  un  confrère  a  perdu  son 
livret,  il  doit  se  procurer  une  attestation  des  cotisations  qu'il  a  aventuelle- 
ment  versées  dans  le  rayon  de  la  Fédération  étrangère  et  remettre  cette  at- 
testation à  sa  société-mère,  pour  que  les  fonctionnaires  de  celte-ci  transcri- 
vent ces  chiffres  dans  le  nouveau  livret,  à  moins  qu'il  ne  préfère  envoyer 
ce  dernier  aux  sociétés  où  il  a  versé  des  cotisations,  pour  que  l'on  ajoute 
ici  les  inscriptions  qui  manquent.  » 

Voici,  d'autre  part,  ce  qu'il  dit  sur  le  label  syndical. 

«  De  divers  côtés  l'on  mande  au  Secrétariat  international  que  la  marque 


830  nvKb  vil.  —  l'internationalisme  ouvrier 

n)  Le  droit  d'entrée  payé  dans  l'organisation  d'origine  sera  mis 
en  compte  ;  la  nouvelle  organisation  pourra  réclamer  la  dilTé- 
rence  si  son  droit  d'entrée  est  plus  élevé. 

b  Le  droit  aux  secours  et  aux  autres  avantages  sera  propor- 
lionnpl  aux  cotisations  pavées  et  à  la  durée  de  cotisation  dans 
l'organisation  d'origine,  le  temps  de  cotisation  dans  l'organi- 
sation d'origine  ne  pouvant  dépasser  le  temps  de  cotisation  de  ce 
membre  dans  sa  nouvelle  organisation. 

«  Les  délégués  présents  s'engagent  à  soumettre  ces  conditions 
de  transfert  à  la  prochaine  séance  de  leurs  organisations  respectives 
et  à  en  recommander  l'adoption.  »  (Adopté  à  Christiania,  1907.) 

«  La  Conférence  internationale  recommande  aux  Centres  na_ 
tionaux  de  tous  les  pavs  l'éluiJe  do  la  question  de  l'organisation 
d'une  «  Confédération  internationale  du  Travail  »,  sans  loucher  à 
l'fndépendance  du  mouvement  ouvrier  de  chaque  pays.  Le  but 
de  cette  Fédération  serait  de  défendre  et  de  sauvegarder  les  droits 
et  les  intérêts  des  travailleurs  de  tous  les  pays  et  la  création  dune 
fraternilé  et  d'unn  solidarité  internationales.  »  (Adopté  à  Buda- 
pesi,  1911.) 

b)  Relalicemenl  aux  Conférences  i?ifernatio)iales. 

a  Une  Conférence  des  secrétaires  des  Centres  nationaux  affi- 
liés au  Secrétariat  international  ou  des  délégués  des  Syndicats 
adhérents  aux  centres  nationaux  aura  lieu  tous  les  deux  ans. 

«  Chaque  Centre  national    aura   le  droit   d'y  envoyer  deux  dé- 

inUrnationale  de  connaissement  est  employée  diversement.  Nous  rappe- 
lons que  cette  marque  ne  doit  être  collée  qu'une  fois  dans  un  livret  de 
quittances,  sur  la  page  de  titre,  mais  non  chaque  fois  que  le  sociétaire  se 
rend  à  l'étranger.  Si  l'oa  agit  de  cette  dernière  façon,  les  marques  de  con- 
naissement inutiles  peuvent  être  détachées  et  apposées  dans  un  livret 
quelconque,  dont  le  porteur  ne  serait  nullement  membre  d'une  organisa- 
tion en  réciprocité.  Des  forfaits  de  ce  genre  ont  déjà  été  découverts. 
Si  on  ne  suit  pas  nos  conseils,  le  l>ut  que  Ion  se  proposait  d'atteindre 
par  l'adoption  de  la  marque  internationale  de  connaissement  n'est  pas 
réalisé  ;  au  contraire,  la  perception  illégale  du  viaticum  se  trouve  faci- 
litée Nous  invitons  donc  instamment  les  comités  centraux  à  veiller  à  ce 
qu'il  ne  soit  collé  dans  un  livret  de  sociétaire  aucune  autre  marque  en 
dehors  de  celle  qui  se  trouve  sur  la  page  de  titre  »  Tijpograj^hie  fran- 
çaise, u°  16  janvier  1910  . 


CHAPITHE    II.     LES    OBLIGATIONS    INTLRNATIONALI'.S  831 

légués  aux  maximum.  Le  but  de  ces  Conférences  est  de  délibérer 
sur  les  moyens  d'arriver  à  une  forte  coalition  des  Syndicats  de 
tous  Ips  pays,  sur  l'uniformisalion  des  statistiques,  sur  les  secours 
mutuels  des  Syndicats  dans  les  liitles  économiques,  enfin  d'exa- 
miner toutes  les  questions  relatives  à  l'organisation  syndicale  des 
ouvriers. 

((  i\e  sont  pas  de  la  compétence  de  la  Conférence  les  questions 
théoriques  et  celles  qui  traitent  des  tendances  et  de  la  lactique  du 
mouvement  national  des  Syndicats  )>  (Adopté  à  Amsterdam, 
1905.) 

c)  Relativement  à  In  Solidavllê  internationale. 

a)  Le  Secrétariat  international  ne  participera  aux  actions  in- 
ternationales de  solidarité,  que  dans  le  cas  où  plusieurs  Fédéra- 
tions d'industrie  ou  de  métier  d'un  pays  seront  tellement  enga- 
gées dans  une  lutte  industrielle  que  les  moyen?  financiers  né- 
cessaires ne  pourront  être  fournis  ni  par  les  organisations  de 
leur  pays  ni  par  leur  Internationale  professionnelle. 

«  Le  Secrétariat  international  [)0urra,  par  exception,  organiser 
une  telle  action  si  le  nombre  d'ouvriers  d'une  seule  corporation 
engagée  dans  un  mouvement  est  si  grand  que  les  moyens  finan- 
ciers nécessaires  ne  pourront  être  fournis  ni  par  les  organisations 
de  leur  pays  ni  par  leur  Internationale  professionnelle. 

«  b)  Une  telle  action  Internationale  de  solidarité  ne  sera  engagée 
que  sous  les  conditions  suivantes  : 

«  1)  Le  Centre  national  dont  l'organisation  affiliée  requiert  se- 
cours devra  adresser  une  demande  motivée  au  Secrétariat  inter- 
national dont  elle  dépend.  Celte  demande  contipndia  nn  bref 
rapport  sur  les  causes  et  le  développement  du  conllit,  sur  la 
force  numérique  et  les  ressources  financières  des  organisations 
réclamant  le  secours  international  ; 

<?  2)  Les  organisations  requérant  secours  devront  être  affiliées  à 
nn  Centre  national  représenté  an  Secrétariat  syndical  interna- 
tional, pourvu  toutefois  que  cela  ne  soit  pas  rendu  impossible 
pas  suite  de  la  situation  politique  de  leur  jiays  ; 

«  3)  Toute  action  de  solidarité  internationale  ne  sera  continuée 
qu'en   faveur  des  organisations  qui,  régulièrement,  informeront 


«i32  livrl:  vu.   —  l'internationalisme  olyrier 

le  Secrétariat  international  de  la  marche  du  mouvemenl  et  qui 
accepteront  l'obligalion  de  publier  un  compte  financier  des  frais 
de  la  lutte. 

«  c)  Si  les  conditions  ci-dessus  sont  remplies,  le  Secrétariat  in- 
ternational organisera  une  action  de  solidarité.  L'appel  qui  sera 
adressé  aux  Centres  nationaux  devra  contenir  un  bref  exposé  des 
motifs,  l'avis  du  Secrétariat  international  et,  si  cela  paraît  pos- 
sible, des  propositions  pratiques  sur  la  manière  la  plus  pratique 
de  donner  suite  à  un  tel  appel. 

«  d)  Le  Secrétariat  international  devra,  pour  les  mouvements  de 
longue  durée,  prendre  des  mesures  pour  que  les  Centres  nationaux 
qui  ont  fourni  leur  assistance  pécuniaire,  soient  de  temps  en 
temps  renseignés  sur  la  situation  et  qu'un  compte  financier  leur 
soit  transmis  aussitôt  que  possible,  la  lutte  terminée. 

«  e)  Tous  les  fonds  seront  adressés  au  Secrétariat  international 
qui  publiera,  le  mouvement  terminé,  un  compte  rendu  finan- 
cier. »    Adopté  à  Budapest,  19H.) 

d)  Relativement  à  l'immigration  des  ouvriers  élrangers. 

«  La  Conférence  déclare  que  le  but  du  mouvement  ouvrier 
de  tous  les  pays  est  de  faire  tous  les  efforts  pour  empêcher  l'im- 
migration des  ouvriers  d'un  pays  dans  un  autre  en  temps  de  dé- 
pression économique,  en  temps  de  grève,  ou  lorsqu'un  pays  est 
menacé  de  luttes  entre  les  travailleurs  et  le  patronat.  Il  est  du 
devoir  des  représentants  responsables  du  mouvement  ouvrier  de 
chaque  pays  de  tenir  au  courant  le  Secrétaire  international  qui 
à  son  tour  entrera  en  communication  immédiate  avec  les  repré- 
sentants de  la  classe  ouvrière  de  chaque  pays.  ?>  (Adopté  à  Buda- 
pe4,  1911.) 

e)  Relativement  à  Vimportation  des  sarrazins. 

«  La  Conférence  condamne  les  ouvriers  et  les  groupes  d'ou- 
vriers qui,  en  cas  de  conflit,  se  rendent  dans  les  pays  où  les  ou- 
vriers sont  en  lutte,  y  prennent  les  places  des  grévistes  ou  des 
lock-oulés.  Les  patrons  capitalistes  usant  maintenant  de  celle 
méthode  qui  consiste  à  aller  chercher   des  ouvriers  Iraîtres  dans 


CHAPITRE    II.    LES    OBLIGATIONS    liNTERNATlONALES  (]33 

les  autres  P'^ys.  la  Conférence  recommande  aux  représentants  des 
organisations  syndicales  d'attirer  sur  ce  point  l'attention  des 
Centres  nationaux  des  pays  et  propose  de  publier  les  noms  des 
sarrazins  allant  à  l'étranger  pour  y  trahir  leurs  frères  de  travail. 
En  outre,  ces  sarrazins  étrangers  devront  être  traités  partout 
comme  ceux  originaires  des  pays  où  ils  se  sont  rendu. 

«  La  Conférence  demande  ensuite  (jue  les  députés  socialistes 
des  pays  où  il  y  a  des  représentants  socialistes  soumettent  aux 
Parlements  des  lois  empêchant  l'exporlafion  des  sarrazins  et  des 
ouvriers  engagés  par  contrat  par  des  patrons  étrangers.  » 
(Adopté  à  Chrisliana,  1907)  (1). 

«  La  Conférence  condamne  l'atlilude  de  fous  ces  ouvriers  qui 
ont  été  embauches  par  des  Syndicats  internationaux  de  patrons 
pour  influencer  les  luttes  à  l'étranger,  car  cette  attitude  est  di- 
rigée contre  les  pro|)res  intérêts  de  la  classe  ouvrière  même  et 
elle  aide  à  détruire  l'esprit  de  solidarité  entre  les  travailleurs.  La 
Conférence  condamne  aussi  l'action  des  ouvriers  maritimes  qui, 
en  temps  de  lutte,  ont  exécuté   le    travail  des  ouvriers  des  ports. 

«  La  Conférence  encourage  les  tentatives  du  Parti  ouvrier  de 
la  Grande-Bretagne,  en  vue  d'assurer  l'application  des  principes 
de  la  «  Loi  sur  l'engagement  pour  l'étranger  «(Foreign  enlist- 
mentAcl),  ainsi  que  ceux  relatifs  au  recruiement  des  sarrazins.  » 
(Adopté  à  Paris,  1909.) 

f)  Abolition  du  travail  de  nuit. 

«  La  Conférence  invite  les  représentants  ouvriers  dans  tous  les 
Parlements  à  faire   leur  possible  pour  que  le  travail  de  nuit  soit 

(11  La  Fédération  du  Bâtiment  de  France  est  entrée  en  rapport  avec  la 
Fédération  du  Bâtiment  italienne,  pour  étudier  la  question  de  l'immi- 
gration italienne. 

En  Belgique,  l'Union  Centrale  des  Travailleurs  du  Bâtiment  a  conclu 
une  convention  avec  le  Syndicat  central  des  Stucateurs,  Plafonniers,  Plâ- 
triers et  Métiers  similaires  d'Allemagne,  convention  réglant  les  droits  et 
devoirs  des  membres  qui  vont  travailler  d'un  pays  dans  l'autre. 

Une  convention  mutuelle  analogue  a  été  conclue  entre  l'Union  Centrale 
des  Fondeurs  d'Autrictie  et  l'Union  des  Fondeurs  américains  (Interna- 
tional Molders  Union  of  North  America).  Voix  du  Peuple,  1910. 

Maxime  Leroy  53 


834 


LIVRE    VU, 


L  INTERNATIONALISME    OUVRIER 


aboli  par  la  loi,  pour  toutes  les  industries  qui  n'ont  pas  absolu- 
ment besoin  de  ce  genre  de  travail.  »  (Adopté  à  Budapest,  1911.) 

g)  Travail  à  doiniciJe. 

c(  La  Conférence  est  d'avis  que,  à  l'instar  des  législations  régle- 
mentant le  travail  des  fabriques,  une  législation  réglementant  le 
travail  à  domicile,  soit  à  bref  délai  mise  à  l'étude.  »  (Adopté  à 
Paris,  1909.) 


h)  Cotisation. 

La  cotisation  des  organisations  affiliées  au  Secrétariat  inter- 
national a  été  fixée,  par  an  et  par  1 .000  adhérents,  à  50  pfennig,  à 
Dublin  (1903  ,  à  1,00  mark,  à  Amsterdam  (1903),  et  à  1  m.  50  à 
Christiana(1907). 


L1\RE  Mil 

LE  FÉDÉRALISME  PROFESSIONNEL 


CHAPITRE  PREMIER 
D3  la  démocratie  au  fédéralisme  professionnel. 

Les  syndicalistes  français  ont  en  commun  avec  les  anarcliistes, 
leurs  proches  voisins,  une  même  hostilité  contre  la  démocratie  : 
l'anli-parlementarisle  GrifTuelhes,  auisi  bien  que  le  parlementa- 
riste  syndicaliste  Lagardelle  ont  défini  le  syndicalisme  une 
«  réaction  contre  la  démocratie  »  (1).  Tandis  que  les  socialistes 
unitiés  considèrent  leur  doctrine  comme  une  conséquence  nor- 
male de  la  démocratie,  et  restent  attachés  au  programme  de 
Alillerand  (1896),  dit  de  Saint-Mandé  («  Intervention  de  l'Etat 
pour  faire  passer  du  domaine  cajjitalisle  dans  lu  domaine  na- 
tional les  diverses  catégories  de»  nioyens  de  production  et 
d'échange  au  fur  et  à  mosure  ({u'elles  deviennent  mûres  pour 
l'appropriation  sociale  u)  (2!,  les  syndicalistes  révolutionnaires 
dénoncent  une  incompatibilité  naturelle  et  historique  entre  le  fé- 
déralisme réalisé  par  les  groupements  ouvriers  et  toute  action 
socialiste  prenant  quelques-uns  de  ses  poinis  d'appui  sur  les 
institutions  démocratiques. 

En  régime  démocratique,  l'individu,  disent  les  syndicalistes, 
apparaît  sous  le  triple  aspect    d'électeur,    de  gouverné  et  d'admi- 

(1  V.  GuiFFCELHES,  op  cit.,  p.  6  ;  H.  Lagaiidelle,  dans:  Syndicalisme  et  so- 
cialisme (Recueil  de  conférences),  p.  36. 

(2)  V.  A.  Lavy,  L'œuvre  de  Millerand  (,1902).  p  426  et  s  ,  notammeH[f, 
p   437  ;  et    A.  Millerand,  Le  socialisme  ré formiste  {{903^. 


836  LIVRE    vin,    LE    FÉOÉRALISME     PROFESSIONNEL 

nisiré.  Théoriquement  souveraii),  il  n'est,  en  fait,  souverain  que 
le  jour  de  l'élection  :  tout  le  reste  du  temps,  il  n'est  qu'un  sujet, 
subordonné  aux  lois  et  règlements  rédigés  et  promulgués  en 
dehors  de  son  concours  cfTectif.  «  L'abattoir  électoral  »,  écrivait 
le  communard  Lefrançais. 

Faute  d'une  organisation  spéciale,  le  peuple  est  incapable  d'as- 
surer lui-même  l'admitiistralion  publique,  voire  de  la  contrôler 
et  de  la  surveiller.  Constitulionnellement,  celte  incapacité  du 
peuple  assemblé  dans  ses  comices  s'exprime  par  le  système  de  la 
délégation  :  des  députés,  improprement  appelés  mandataires, 
sont  chargés  du  soin  de  décider  de  ses  alTaires.  Lui,  qui  ne  dé- 
cide lien,  (jui  ne  vote  que  pour  abdiquer  complètement  son 
pouvoir  de  a  souveraineté  nationale  »,  il  n'a  même  pas  conservé 
la  faculté  de  révoquer  sou  mandataire  insuffisant  ou  infidèle, 
suivant  le  droit  commun  du  mandat. 

Quant  à  ces  députés,  à  ces  délégués,  seraient-ils  plus  compé- 
tents que  leurs  prétendus  mandants  ?  11  n  y  paraît  pas  :  pour  tout 
Ci  qui  n'est  pas  querelles  de  persor)nes,  ils  sont  dans  la  dépen- 
dance des  services  spécialisés  qui  assurent  la  marche  tech- 
nique et  administrative  des  alîaires  publiques.  Le  véritable  pou- 
voir est  aux  mains  de  cette  bureaucratie  non  élue,  inhérente  au 
régime  démocratique  aussi  bien  qu'au  régime  monarchique.  Est-il 
possible  (ju'il  en  soit  autrement?  L'assemblée  des  députés  ne 
pouvant  avoir  la  science  universelle  qui  lui  serait  nécessaire  pour 
remplir  sa  fonction,  son  ignorance  l'oblige  à  celte  abdication  ;  et, 
de  plus,  ses  membres  sont  non  seulement  irrévocables,  mais 
encore  irresponsables  à  la  manière  des  souverains  de  droit  divin. 
Ainsi  Proudhon  a-t-il  pu  écrire  que  la  démocratie  est  «  une  forme 
de  l'absolutisme  d. 

Absolutismi*.  en  bas,  par  l'abdication  des  citoyens  ;  à  la 
Chambre,  par  la  préoccupation  des  députi  s  (jui  e-t  exclusive- 
ment de  constituer,  dentietenir  ou  d'abattre  des  ministres,  de 
faire  du  pouvoir.  Les  citoyens  se  donnent  mille  maîtres  ;  ceux-ci, 
à  leur  tour,  se  donnent  une  vingtaine  de  chefs  plus  empanachés 
qu'eux-mêmes,  ministres  et  présidents  de  groupes  ;  il  y  a  une 
stricte  discipline  des  partis  ;  une  jalouse  discipline  ministérielle  ; 
des  foudres  contre  les    indépendants  el  les    dissidents  ;  et,  par  le 


CHAPITRE    I.     DE    LA    DEMOCRATIE    AU    FÉDÉRALISME  [\d~ 

moyen  de  cotnités  politiques  fédérés,  un  art  savant  et  spécieux, 
brutal,  à  l'occasion,  d'emprisonner  le  pays  dans  celte  hiérarchie 
de  ffouvernanis. 

La  volonté  des  gouvernants  ne  serait  pas  assez  forte  pour 
établir  et  maintenir  les  gouvernés  dans  cette  servilude  constitu- 
tionnelle, si  elle  n'avait  un  point  d'appui  économique.  Si  tous  les 
citoyens  sont  déclarés  égaux  devant  la  loi,  tous  également  élec- 
teurs, l'inégalité  des  facultés  économiques  empêche,  dès  son 
principe,  la  démocratie  d'être  le  fait  de  citoyens  libres  et  égaux. 
Si  «  la  démocratie  suppose,  a  priori,  l'indépendance  absolue  des 
citoyens  »  (l),  tout  son  fonctionnement  pratique  et  sa  constitution 
théorique  s'opposent  irréductiblement  à  l'établissement  de  cette 
indépendance  :  la  délégation  des  pouvoirs,  le  pouvoir  lui-même, 
nient  directement  le  principe  du  gouvernement  du  peuple  par  le 
peuple.  0  La  représentation  des  intérêts,  c'est  la  reconstitution 
de  l'autorité  »  (2). 

Tout  au  contraire,  les  ouvriers  groupés  dans  les  Syndicats  le- 
vendiquent,  on  l'a  vu,  le  droit  à  l'aclion  directe  et  personnelle,  et, 
rejetant  toute  délégation,  prétendent  réunir,  grâce  au  droit  de  ré- 
vocation des  administrateurs  élus  des  organisations  ouvrières  et  à 
une  vie  collective  continue,  la  triple  qualité  d'électeur,  de  couver- 
nant  et  de  gouverné  en  chacun  d'eux:  tout  à  la  fois,  gouvernés  gouver- 
nant, gouvernants  gouvernés,  les  syndiqués  ont  l'ambition  d'avoir 
ainsi  supprimé  toute  autorité  entre  eux.  Ce  sera  «  l'action  di- 
recte »,  ou,  comme  disait  Proudhon,  «  le  gouvernement  de 
l'anarchie  »,  le  «  gouvernement  de  chacun  par  chacun  »,  parce 
que  chaque  homme  obligé  au  travail  et  démuni  de  capital,  fera 
partie  du  «  Producteur  >•>.  Disons  :  du  Producteur,  comme  on  di- 
sait autrefois  :  du  Souverain.  «Disparaissez  enfin,  adjurait  déjà 
le  Manifeste  des  Egaux,  révoltante  distinction  de  gouvernants  et 
de  gouvernés  !  » 

Quelles  sont  les  raisons  et  les  causes  de  cette  antinomie  entre  le 
syndicalisme  autarchique  et  la  démocratie  restée  régalienne?  (3). 

1|  Pboudhûx,  Solution  du  problème  social  (1868),  p.  70. 
(2    Prouduon,  Za  Révolution  sociale  démontrée  par  le  Coup  d'Etat  (^^  éd.) 
p   276. 

3    Sur  cette   question,  voir  G.  Guy-Gr.\>d,   Le  Procès  de     la   démocratie 


[{3»î  LlVUli    VllI.    —     LE    KKDKRALISMË    PlîOFIîSSIONNEL 

La  démocrafie  ne  considère  (|ue  des  individus  «  abstraits  »  gou- 
vernés par  des  id''^es,  desopinions,  écrivent  les  théoriciens  syndi- 
calistes, tandis  que  les  Syndicats  prétendent  grou|»er  des  lioinmes 
de  métiers  spécialisés,  des  «  Iravailleurs  sociaux  »  (1).  Régime 
d'opinion,  la  démocratie  ;  groupements  d'intérêts,  les  Syndi- 
cats (2)  ;  régime  de  discours,  la  démocratie  (3)  ;  régime  de  pro- 
duction, les  Syndicats;  égalité  chimérique,  à  la  base  de  la  démo- 
cratie ;  égalité  effective  à  la  hase  du  Syndicat,  |)uisque  ses 
membres  sont  tous  des  travailleurs  sans  lilres  de  propriété;  ré- 
gime de  majorité,  la  démocratie  ;  régime  de  minorités  intelli- 
gentes, le  syndicalisme;  là,  fétichisme  de  la  loi,  ici,  autonomie 
contractuelle  (4)  ;  là,  dogmatisme  gouvernemental  ;  ici,  libreins- 
titulion  (5).  Ils  ajoutent  que  la  démocratie  superpose  un  Elatàla 
société  productrice,  un  Klat  coûteux,  inutile,  oppressif,  incapable, 
tandis  que  dans  le  régime  syndicaliste  la  société  des  producteurs 
s'administre  elle-même,  en  corps,  sans  «  superfétalions  »  politi- 
ciennes: ici,  centralisation  régalienne,  là,  fédéralisme  profes- 
sionnel. Pour  tout  dire,  la  démocratie  concilie  et  confond  les 
classes,  hostiles  autant  par  nature  que  par  nécessité  morale  et 
économique,  tandis  que  lo  syndicalisme  accuse  et  féconde  leur 
antagonisine  en  excitant  les  «  producteurs  »  à  l'intransigeance. 
«  La  fiction  démocratique,  écrit  Hubert  Lagardelle,  efface  abs- 
traitement les  différences  économiques  qui  séparent  en  fait  les 
hommes,  pour  ne  considérer  que  ce  caractère  qui  leur  est  commun 
en  droit  :  la  qualité  de  citoyen  »  (6). 

Ces  oppositions  qui  ne  paraissent  que  doctrinales  ont  l'impor- 
tance capitale  de  poser  le  [>robIème  du  fonctionnariat  ouvrier,  le 

(1911)    et    Philosophie   du  syndicalisme  (1911);  C.  Bouglé,  Syndicalisme 
et  démocratie  (,1908). 

ili  Ed.  Bertu.  Esprit  démocratique  et  esprit  socialiste  [Pac/es  libres, 
11°  171,  p.  299)  ;  H  Lasaudellr,  au  congrès  socialiste  de  Nancy  (1907),  Compte 
rendu,  p.  467  et  s. 

(2)  F.  PouGET,  Le  parti  du  travail,  p.  2. 

(3)  G.  SouEL,  dans  la  Préface  à  Z.e.'f  objectifs  de  nos  lattes  de  classe, 
par  V.  GiiiFFUELUEs  et  L.  Niel,  p.  7. 

(4)  V.  Grufuelhes,  L'Action  syndicaliste,  p.  3   et  4. 

(5)  H.  Lagardelle,  dans  la  préface  à  Syndicalisme  et  socialisme,  p.  8. 

(6)  Compte  rendu  officiel  du  Congrès  socialiste  de  Nancy  (1907), 
p.  467.  Cf.  SoiiEL  Introduction  à  l'économie   moderne  [2^  éd  ).,  p.  67. 


CHAl'lTRE    1.    DE    LA    UK.MOCRATIK    AU    FÉDÉRALISME  839 

problème  de  la  réorganisalion  des  services  publics  :  est-ce  avec 
le  concours  de  l'Etal  démocratique,  conquis,  réaménagé  par  les 
ouvriers,  est-ce  par  leurs  libres  et  autonomes  groupements  pro- 
fessionnels que  ces  i-ervices  doivent  être  organisés  et  changés? 
Vieille  querelle,  vieux  problème  qui  remontent,  dans  les  termes 
mêmes  où  nous  les  connaissons  aujourd'hui,  à  l'Inlernationale 
des  travailleurs. 

Les  démarches  des  ouvriers  syndiqués  ont  fourni  à  ce  pro- 
blème une  réponse  empirique  que  la  «  philosophie  syndicaliste  » 
a  exprimée  en  formules  abstraites  à  mesure  qu'elle-même  se  dé- 
veloppait ostensiblement  dans  les  cadres  de  la  C.  G.  T. 

Dans  les  syndicats  rouges,  il  est  question  de  salaires,  mais 
aussi  d'ime  transformation  totale,  d'une  révolution.  Si  l'on  ne 
s'y  occupait  que  de  salaires,  les  militants  font  remarquer  qutj 
l'on  n'y  ferait  que  du  corporatisme,  lequel  eï^t  opposé  au  syndi- 
calisme, au  sens  que  l'action  de  la  C.  G.  T.  a  donné  à  ce  mot. 
Le  corporatisme,  c'est  la  préoccupation  des  amélioraiions  immé- 
diates, qui,  faute  d'élan  vers  le  futur,  est  impuissante  à  donner 
au  travailleur  une  claire  notion  de  sa  servitude  et  de  ses  causes. 
Des  vues  commentant  les  expériences  journalières  pour  les 
étendre  et  les  généraliser  en  hypothèses  vraisemblables  sur 
l'avenir  sont  néces-saires  pour  le  faire  sortir  d'un  présent  qui 
n'est  que  ténèbre  à  ses  yeux  ;  ces  explications  et  ces  prévisions, 
celte  lumière  qui  reflète  en  idées  abstraites  et  en  espoirs  chimé- 
riquesdes conjectures  et  vérités  mêlées,  voilà  la  philosophie.  D'où 
ces  tiibleaux  des  transformations  prochaines,  parles  syndicalistes 
commedans  l'ancien  socialisme,  mais  plus  sommairement,  selon  les 
quelques  indications  fournies  par  certains  exemplesde  l'actionquo- 
tidienne  :  on  trouvera  une  de  ces  descriptions  aux  pages  19  et  sui- 
vantes d'une  brochure  d'Emile  Pouget  :  Le  S  y  ndico  t.  Idéologie 
utopique,  puisque  rien  n'assure  que  les  «  rêves  d'avenir  »  du  pro- 
lélariat  se  réaliseront.  Des  rêves.  Ces  rêves,  ces  espérances,  ces 
descriptions  dépassent  la  réalité  dont  ils  s'inspirent,  et  la  dépas- 
sent tellement  que,  au  point  de  vue  pratique,  utilitaire,  c'est 
comme  s'ils  ne  s'inspiraient  pas  d'elle  :  il  y  a  trop  de  dispropor- 
tion entre  les  indications  quotidiennes  et  l'ampleur  de  la  prévi- 
sion ;  il  y  aussi  Irop  d'incertitude  ^ur  le  lendemain.  Le  syndica- 


840  LIVRE    Vlll.    LK    FKDÉHALISME    PROFESSIONNEL 

lisme  esl  donc  abslrail,  idéologique,  utopique,  mais  idéologie  si 
prenante  que  c'est  par  elle  que  l'on  distingue  les  diverses  sortes 
de  syndicalisines  :  l'espérance  d'une  société  communiste  est 
spécifique  du  syndicalisme  de  la  C.  G.  T.  ;  elle  est  même  statu- 
taire 1).  Le  syndicalisme  révolutionnaire  fait  donc  des  hypo- 
thèses métaphysiques,  comme  tous  les  socialismes  qui  l'ont  pré- 
cédé, et  c'est  inéme  en  tant  que  partisans  ou  adversaires  de  la 
métaphysique  révolutionnaire  que  les  ouvriers  se  classent  en 
«  rouges  »  et  en  «  jaunes  ». 

Cet  «  utijj)isme  »  du  syndicalisme,  certains  de  ses  théoriciens 
d'origine  bourgeoise  l'ont  accentué  (au  moment  même  où  ils  le 
niaient  et  le  désapprouvaient!  en  donnant  une  place  importante 
aux  mythes,  aux  allégories  sociologiques.  Us  ont  présenté  au 
prolétariat  quc^lques  grandes  images  idéologiques,  et  ils  les  ont 
fait  marcher  devant  lui  dans  un  bruit  de  musiques  guerrières 
pour  l'encourager,  l'excitf^r  à  la  lutte.  Ces  images,  ils  ne  les  ont 
d  ailleurs  pas  oflérles  dans  leurs  livres  comme  des  représenta- 
tions de  lu  réalilé,  mais  comme  des  symboles  se  superposant  à 
l'expérience  et  destinés  à  remplacer  les  anciens  mythes  religieux 
ou  politiques.  Le  plus  grand  et  le  plus  exaltant  de  ces  nouveaux 
mythes  serait  la  théorie  de  la  grève  générale  ;  on  s'en  souvient.  Il 
n'y  aura  jamais,  vrai='^mblablement,  de  grève  générale  dans  la 
forme  prévue  par  les  syndicalistes;  cependant,  aux  yeux  de 
Georgps  Sorel,  on  doit  la  maintenir  comme  la  meilleure  ma- 
nière de  représenler  au  prolétariat  la  nécessité  de  son  unani- 
niit'^.  la  nécessité  d'un  elTort  collectif  (2). 

La  loi  d'airain  des  salaires,  Edouard  Berlh  en  fait  un  autre 
mvthe,  un  «  mythe  spécial  ».  Sans  être  rigoureusement  exacte  au 
j)oint  de  vue  scienlifiiiue,  cette  loi,  a-t-il  fait  remarquer,  «  a  une 
valeur  symbolique,  une  valeur  éducative,  en  maintenant  dans  le 
prolétariat  moderne  la  notion  de  fatalisme  social,  nécessaire  pour 


(1)  L'article  !«■■  décide  que  la  C.  G.  T.  a  groupe,  en  dehors  de  toute  école 
politique,  tous  les  travailleurs  conscients  de  la  lutte  à  mener  pour  la  dis- 
parition du  salariat  et  du  patronat  »  (Voté  au  Congrès  contédéral  de 
Montpellier,  en  1902;. 

(2^  G.  Sorel,  La  grève  rjénêrale  prolétarienns  Mouvement  socialiste, 
1906,  n°  172,  p.  273  et  s.) 


CHAT.TRE    I. D2    LA    DEMOCRATIE    AU    FÉDERALlSMIi  8irl 

le  rendre  fidèle  à  sa  mission  »  (1):  l'humanité  ne  vivra-t-elle  ja- 
mais sans  mensonges  accommodés  aux  faits  suivant  les  recettes 
de  l'Ecolo  florentine? 

Quoiqn'en  pensent  les  ouvriers  syndiqués,  il  v  a  donc  une 
utopie  syndicaliste  :  celte  idéologie  ouvrière  échapperail-elle 
spécifiquement  au  dogmatisme  particulier  à  la  démocratie? 
Quelques  théoriciens  répondent  affirinalivement  :  elle  donnerait 
la  a  primauté  »  à  l'actioi),  à  l'iiclivilé  pratique  ;  elle  u'accoriJerail  à 
la  pensée  que  le  strict  nécessaire,  de  la  façon  la  plus  empirique, 
sans  ambition  doctrinale  ;  partant  pas  d'abstraction  inutile,  pas 
de  verbiage  oiseux.  Sans  doute  la  philosophie  ouvrière  dérive-t- 
elle de  l'action,  mais  celle  philosophie  a-t-clle,  peut-elle  avoir  un 
caractère  journalier  comme  le  croient  le-;  théoriciens  au  point 
d'éviter  tout  inlelleclualisme,  toute  spéculation  doctrinale?  Per- 
sonne ne  peut  le  penser  sérieusement  Pour  être  plus  turbu- 
lente, l'idéologie  ouvrière  n'en  a  pas  moins  une  tendance  au 
stalu  qiio.  L'homme,  qui  ajoute  quelque  cho<e  aux  faits  de  l'ac- 
tion, n'a  pas  le  temp-;,  ni  le  goût,  de  reviser  aussi  souvent  qu'il 
le  faudrait  ses  concepts  pour  qu'ils  soient  toujours  d'accord  avec 
ses  connaissances  praiiijues.  Par  quel  miracle  la  philosophie  ou- 
■vrière  échapperail-elle  à  l'ordinaire  dogujatisme,  c'est-à-dire  à 
la  paresse  de  la  pensée  et  à  l'égoïsme  des  sentiments?  De  fait, 
l'observation  ne  révèle  pas  un  pareil  miracle. 

San-!  doute,  les  Syndicats  sont-ils,  avant  tout,  des  '(  groupe- 
ments d'intérêts  »,  selon  la  formule  de  GrifTuelhes  et  de  Pougel, 
mais,  à  l'intérieur  de  ces  groupements,  les  ouvriers,  comme  tous 
les  hommes,  communiquent  entre  eux  par  des  idées,  abstraites 
comme  toutes  les  idées,  malgré  les  elforts  de  ce  que  l'on  a  quel- 
quefois appelé  le  «  pragmatisme  »  syndicaliste  ;  et  celle  idéo- 
logie, superposée  à  la  notion  presque  matérielle  des  intérêts  im- 
médiats, aux  suggestions  de  l'action  journalière,  apparaît,  en 
fait,  comme  nécessaire  à  l'entretien,  à  la  formation  de  l'esprit  de 
lutte  chez  les  syndiqués.  Comme  tous  hs  mouvements  humains, 
le  syndicalisme,  socialis^ie  issu  du  professionalisme,  doctri- 
naire, a-priorique,  constitue,  lui  aussi,    une  philosophie  systé- 

(1)  Nouveaux  aspects  du  socialisme,  p.  18. 


8i-2  LIVRE    Vlll.    Lli    FÉDÉRALISME    PROFESSIONNEL 

inatique  cherchant  à  s'imposer  aux  faits  avec  l'ambition  com- 
mune à  toutes  les  phiiosophies.  Un  militant  a  écrit  que  «  l'idéal 
d'une  vie  plus  rationnelle,  d'une  société  plus  égalitaire  composée 
d'huî'.i.ains  moins  grossiers  et  moins  fourbes,  doit  être  propagé 
dans  le  inonde  ouvrier  au  même  titre  que  les  notions  d'hygiène 
corporelle,  que  le  goût  du  travail  libre  dans  l'atelier  ou  les  loge- 
ments salubres  (1)  ». 

Tous  les  militants  font  des  projets  ;  tous  ont  un  idéal  qui  les 
soutient,  les  excite.  Ils  sont  collectivistes,  communistes  ;  ils  luttent 
pour  la  suppression  du  salariat  et  croient  à  la  possibilité  d'une 
société  coopéraliviste,  sans  maîtres:  cette  vue  imparfaite  delà 
société  future  n'est-elle  pas  indispensable?  Elle  l'est,  puisque 
ceux-là  qui  protestent  contre  les  anciennes  utopies  font  encore  de 
l'idéologie.  Proudhon,  qui  fut  ouvrier,  le  bourgeois  Pelloutier,. 
qui  devint  employé,  ont,  l'un  et  l'autre,  cherché,  avec  réserve, 
aussi  bien  que  les  Internationaux,  à  percer  le  mystère  de  l'avenir: 
c'est  ainsi  que  le  prolétariat  donne  une  forme  ()hilosophique  à 
son  activité,  à  ses  ambitions,  à  ses  déceptions,  et  à  son  espoir  in- 
vincible en  un  avenir  meilleur.  V.  Grilîuelhes  a  reconnu  qu'un 
certain  idéal  est  nécessaire  :  il  a  parlé  de  «  fins  bcièvenent  énon- 
cées 9  (2).  Au  V*  Congrès  de  la  Fédération  des  Bourses  du  travail 
(Tours,  1896),  le  rôle  futur  des  Bourses  fut  examiné  assez  lon- 
guement, quoique  quebjues  congressistes  eussent  demandé  la 
question  préalable,  «  considérant  (jue  nous  ignorons  quelle  sera 
la  situation  de  la  société  future  »  (.3). 

Un  grand  nombre  de  philosophes  contemporains  se  plaisent  à 
abaisser  l'intelligence  conslriictive  exaltée  en  un  livre  fameux  par 
Renan,  dern'er  élève  des  rationalistes  du  xvim^  siècle  :  sur  ce  point, 
quel([ues  intellectuels  du  syndicalisme,  qui  se  sont  portés  garants 
de  la  nouveauté  du  pragmatisme  ouvrier,  n'ont  pourtant  fait  qu^a- 
dapter  leur  philosophie  à  ce  scepticisme  critique  des  penseurs 
bourgeois,  sans  en  avoir  vu  l'origine  et  la  généralité,  ni  surtout  ce 
qui    restait  en   eux  d'intellectualisme  traditionnel. 

1;  E.  SoFFRAY,  Si  l'idéal  doit  toujours  nous  guider,  il  ne  doit  pas  nous 
griser  {Voix  du  Peuple,  1910,  n°  507,  Cf.  M.  Pierrot,  Sur  la  me- 
thode  (Temps  Noicveaux,  n°  du  2  novemlire  1907,  p.  2,  'i°  col.,  note  (1). 

(2)  L'Action  syndicale,  p.  4. 

(3    Compte  rendu,  p.  103  et  s. 


CHAPlTRli    1      DE    LA    DKMOCRAÏIE    AU    FÉDÉRALISME  i{  i3 

II  esl  vrai  que  tuute  la  pensée  scienlUique  lend  au  scepticisme, 
à  des  hypothèses  instables  et  provisoires;  restée  excitable  et 
imaginative,  la  raison  scientifique  est  devenue  plus  prudente, 
|)ar  une  sorte  de  nécessité  qui  s'est  imposée  à  notre  esprit 
assagi  par  l'expériinenlation  et  enseigné  par  l'histoire:  la  phi- 
losophie n'est  plus  qu'une  série  d'essais  modestes,  d'explica- 
tions précaires;  de  moins  en  moins  une  direction,  un  gouver- 
nement. 

De  la  science,  cette  règle  de  l'instahililé  a  passé  dans  la  poli- 
tiijue  bourgeoise  elle-même,  qui,  aux  anciennes  lois  systématiques 
construites  pour  les  longs  avenirs,  a  fait  succéder  la  loi  mobile, 
à  caractère  réglementaire,  respectable  seulement  dans  la  mesure 
de  son  utilité,  sans  faste  et  sans  immortalité. 

Mais  loin  de  disparaître,  le  rationalisme  n'a  fait  que  se  renou- 
veler richement  au  contact  d'une  réalité  que  l'observation  et  l'ex- 
périence ont  faite  plus  étendue  et  plus  mouvante,  plus  diverse  (|iie 
jamais  sous  les  yeux  des  savants.  On  s'est  trop  pressé  d'inférer  de 
l'abandon  des  vieilles  philosophie»  dogmatiques  la  venue  d'une 
ère  de  sciences  et  d'alîaires  sans  philosophie.  Les  collections  scien- 
tifiques et  philosophiques  dirigées  par  MM.  E.  Borel  et  G.  Le  Bon 
attestent  l'excitation  intellectuelle  de  notre  temps,  le  prodigieux 
avenir  réservé  encore  à  la  raison  imaginative  des  chimistes  et 
des  naturalistes,  impéniiente  dans  son  péché  renanien. 

A  ces  tendances  générales  fort  nuancées  n'a  pas  échappé  le 
syndicalisme,  pas  plus  d'ailleurs  qu'aux  lois  psychologiques  qui 
poussent  tous  les  hommes  à  mêler  les  rêves  à  l'action  :  il  est  plus 
constructeur  que  ne  le  croient  les  adep'es  de  la  «  Nouvelle 
Ecole  »  (1),  intellectuels  ou  militants  ouvriers,  11  semble  toute- 
fois que  les  syndicalistes  ont  cherché,  et  ils  y  ont  quebjue  peu 
réussi,  h  corriger  leur  propagande  de  l'abus  d'idéalisme  que  C(m- 
nureiit  les  anciens  socialistes  :  mais  sera-ce  un  bien  ?  On  peut  se 
demander  si  une  trop  grande  despiiilualisation  de  l'action  sociale, 
sous  l'inlluence  de  propagandistes   qui    seraient    trop    pratiques, 

(1)  Sur  la  non-concordance  entre  les  théories  de  la  »  Nouvelle  Ecole  »  et 
les  théories  empiriquement  formulées  par  les  ouvriers,  v.  G.  I'irol-,  A 
propos  du  syn'iicalhme  révolutionnaires, théoricieus  et  militants  Rente 
politique  et  parlementaire  ;  n°  du  10  octobre  1911). 


■{]'tî-  LIVRE    VUI.     LK    FÉDÉRALISME    rROFliSSIONNLL 

trop  mercanliiistes,  n'aurait  pas  j)our  conséquence,  presque  né- 
cessaire, d'enlraîner  la  prédominance  des  intérêts  brutaux  tou- 
jours prompts  à  l'action  :  aussi  dans  la  crainte  de  ce  mal,  invo- 
ionlaire  effet  d'une  juste  haine  pour  l'idéologie  démocratique  des 
bavards  de  tribune,  on  se  prend  à  souhaiter  la  consolidation  de 
l'insuccès  partiel  des  tendances  trop  réalistes  du  syndicalisme. 
iMais  la  crainte  nest-elle  pas  vaine  et  le  souhait  superflu  ?  Dans 
les  difficultés  présentes  ne  serail-il  pas  plus  opportun  de  signaler 
une  première  conciliation^  imparfaite,  entre  les  exigences  senti- 
mentales et  dogmatiques  de  l'humanité  et  les  nécessités  quelque 
peu  brutales  d'une  action  positive  énergique? 

Le  prolétariat  «  rêve»  le  travail  libre  dans  une  société  égalitaire; 
serait-il  sage  de  pen'^er  que  ce  rêve  n'a  aucune  valeur,  qu'il  n'est 
qti'un  simple  verbiage?  S'il  est  con<^u,  ne  peut-on  dire  qu'il  est 
•déjà  réalisé  en  quelque  manière,  chaque  homme  espérant,  rêvant 
concrètement,  avec  les  éléments  que  lui  fournissent  ses  habitudes 
et  ses  souvenirs  :  il  répète  ce  qu'il  a  fait  la  veille  avec  une  ima- 
gination qui,  même  folle,  ne  recouvre  jamais  qu'en  partie  la 
réalité  vécue.  Retournons  un  mot  célèbre  de  théologien  :  le  pro- 
létariat ne  chercherait  pas  la  liberté  égalitaire  et  collective  s'il  ne 
l'avait  [)as  déjà  trouvée;  car  vraiment  comment  aurait-il  in- 
venté une  si  grande  transformation  si  elle  n'était  pas  déjà  vi- 
vante en  lui,  comme  une  espèce  d'occulte  vérité  d'expérience? 

Ainsi  entendu  suivant  la  loi  de  la  psychologie  et  rattaché  à  la 
pratique  journalière,  le  «  rêve  socialiste  »  n'est  pas  négligeable: 
•il  devient  un  fait  susceptible  d'éclairer  l'observation  des  institu- 
tions ouvrières,  à  condition  toutefois  d'être  manié  avec  prudence, 
car  rien  ne  serait  moins  méthodique  que  de  lui  accorder  une  effi- 
cacité indépendante.  Petite  utilité?  Grande  utilité  si  la  philoso- 
phie d'un  temps,  si  abstraite  soit-elle,  est  vraiment  une  partie  de 
la  prali(jue.  Pensons  qu'elle  l'est  vraiment.  Peut-on  dire  qu'il  y 
a,  d'une  part,  l'action,  et,  de  l'autre,  la  doctrine?  Les  hommes 
agissent  et  pensent  en  animaux  doués  d'un  cerveau  ;  et  même 
lorsqu'ils  se  meuvent  bassement,  quels  hommes  n'éprouvont  pas 
le  besoin  d'une  justificalion  idéologique  ?  L'histoire  des  palino- 
dies |)olitii[ues  nous  a  fourni  sur  ce  point  une  documentation 
abondante. 


CIIAPITRIC    1.    DE    LA    DICMOCR  ATI  K    AU    FEDERALISME  II  tO 

Nous  dirons  donc,  sans  abus,  que  le  «  rêve  socialiste  »  prolonge 
ou,  si  l'on  peut  dire,  élargit  le  caractère  collectif  des  institutions 
ouvrières  au  delà  des  iimiles  qu'une  observation  subalterne 
aurait  tendance  à  resserrer  :  cette  philosophie  ouvrière,  trop  faci- 
lement dédaignée  comme  une  superficielle  et  vaine  métaphysique, 
jette  sur  toutes  ces  institutions  une  lumière  d'autant  plus  pré- 
cieuse qu'elle  vient,  éclat  concentré,  de  toutes  les  habitudes  de 
solidarité,  de  toutes  les  règles  vécues  qui  constituent  la  coutume 
ouvrière. 

Examinons  ce  «  rêve  ». 

Théoriquement,  la  philosophie  du  fédéralisme  professionnel 
procède  de  1'  «  anarchie  »  de  Proudhon  (qui  s'en  croyait  l'inven- 
teur), pratiquement,  de  la  Fédération  jurassienne  de  l'Internatio- 
nale. La  C.  G.  T.  a  renouvelé,  par  la  voix  de  ses  militant^:,  ces 
vues  doctrinales  et  développé  en  une  organisation  exlraordinaire- 
ment  vivante,  l'embryon  d'institution  fondée  par  les  amis  et  dis- 
ciples de  Bakounine  et  de  Proudhon. 

Dans  son  Principe  fédératlf  (dnié  de  1863,  paruen  1862),  Prou- 
dhon a  eu  l'intention  de  réformer  les  Etats  traditionnels,  non  pas 
abstraitement,  niais  sous  la  pression  des  faits  et  des  circonstances. 
Aussi  rien  de  plus  concret  que  ce  livre,  L'elTort  de  l'Italie  cher- 
chant à  s'unifier  avec  Cavour  et  Garihaldi  lui  en  a  fourni  l'occasion 
et  la  Confédération  helvétique  le  modèle.  Proudhon  n'a  cependant 
pas  imaginé  une  Fédération  des  Etats  dans  la  forme  autoritaire 
où  ils  se  présentaient  à  son  observation  :  leurs  principes  consti- 
tutifs se  fussent  opposés  à  l'établissement  d'une  association  du 
type  qu'il  souhaitait,  d'un  régime  commun  où  la  liberté  eût  été 
trop  contraire  à  leur  nature  intime,  à  leurs  règles  constitution- 
nelles. Fédération  :  c'est-à-dire  accord  avec  des  contractants 
égaux  ;  or,  «  la  nature  de  ces  Etats,  écrivait-il,  est  de  com- 
mander, non  de  transiger  ni  d'obéir  (1)  ».  Les  principes  se  coali- 
sent, ils  ne  s'associent  pas  en  vertu  de  contrats  synallagma- 
liques  et  commutatifs  :  ainsi    l'ancienne   Coni'édéralion    germa- 

(1)  Dans  son  premier  Mémoire  de  la  Propriété  (1840),  Proudtion  formu- 
lait déjà  sa  tliéorie  de  l'anarcliic.  —  Cf.  Du  même  auteur  :  De  la  création 
de  l'ordre  dons  l'humanité  (18i3)  ;  Les  démocrates  assermentés  et  réfrac- 
taires  (1863)  ;  Idée  générale  de  la  Bérolution  au  XIX^  siècle,  1851  ;  nou- 
velle éd.,  1868). 


Sifi  LIVRE    VllI. LE    FÉDÉRALISME    PROFtiSSlONNIÎL 

nique    n'élait  qu'une   coalition  entre  des    princes   inégaux    peu 
soucieux  de  respecter  mutuellement  leur  autonomie. 

Le  fédéralisme,  Proudhon  fut  conduit  par  ses  observations  à  ne 
le  concevoir  que  subordonné  à  une  réorganisation  intérieure  des 
Etats,  à  une  modification  profonde  de  l'idée  de  pouvoir  :  d'abord, 
transformation  de  leurs  fonctions  politiques  en  fonctions  indus- 
trielles, de  manière  à  faire  résulter  l'ordre  social  non  de  la  force, 
mais  du  «  seul  fait  des  transactions  et  de-;  échanges  »  ;  ensuite, 
institution  de  la  «  Fédération  agricolo-industrielle  »  (l)  où,  à  la 
différence  de  ce  qui  se  passe  dans  tous  les  Ktats,  en  particulier 
dans  les  Etals  démocratiques,  la  puissance  publique  n'aurait  eu 
que  des  objets  déterminés  et  limités,  séquilibranl.  Plus  de  ci- 
toyens, des  échangistes  ;  plus  de  sujets,  des  contractants  ;  plus  de 
centralisation  politique,  un  mutuelli^stne  économique;  plus  de 
nations  guerrières,  des  unions  de  Fédérations  (2). 

Ce  qui  aurait  distingué  la  Fédération  agricole-industrielle  de 
l'Etat  traditionnel,  c'est  qu'aux  membres  fédérés  eut  été  laissée 
pleine  autonomie  :  «  les  attributions  fédérales  ne  peuvent  jamais 
excéder  en  nombre  et  en  réalité  celles  des  autorités  communales 
ou  provinciales,  de  même  (\ue  celles-ci  ne  peuvent  excéder  les 
droits  et  prérogatives  de  l'homme  et  du  citoyen  (3)  )).  Au  con- 
traire, dans  nos  Etats,  plus  on  monte  dans  la  hiérarchie  gouver- 
nementale, plus  croissent  et  s'élargissent  les  prérogatives  exclu- 
sives des  gouvernants  et  de  leurs  agents  :  chaque  minisire  totalise 
cinquante  spécialités  ou  pouvoirs. 

Proudhon  prévoyait  la  formation  de  groupements  professionnels 
qu'il  appelaitdes  «  compagnies  ouvrières  «  (4).  Ces  Coopératives 
de  produclion  et  d'échange,  membres  constitutifs  de  l'Etat  auto- 
nome, il  n'en  faisait  pas,  à  la  dilîérence  de  nos  syndicalistes,  des 
organes  doués  par  eux-mêmes  d'aulonomie  :  il  donnait  à  la  «  So 
ciélé  »,  à  la  bourgeoisie,  un  droit  de  contrôle  sur  leurs  opérations; 
ni  de-  organes  exclusifs  :  la  charité,  les  assurances,  le  crédit,  les 
transports  et  services  d'entrepôts  étaient  des   fonctions  économi- 

^1)  Du  principe  fè iératif,  p.  72. 

(2)  Du  principe  fédératif,  p.  107  et  s. 

(3)  De  la  capacité  des  classes  ourières  (éd.,  1865  ,  p.  ISl  et  s. 

(4)  Du  principe  fedéralif,  p.  69  ;  cf.  De  la  Capacité  des  classes  ou- 
vrières, p.  164  et  s.  ;  Idée  générale  de  la  Révolution,  VI'^  étude. 


CHAPlTRb;    1.    DE    LA    DEMOCRATIE    AU    FÉDÉRALISME  <]  Ï7 

ques  qui  devraient  être  rempli  en  dehors  des  compagnies  ou- 
vrières. Quant  aux  a  fonctions  politiques»  proprement  dites,  qu'il 
appelait  des  «sous-fonctions»,  il  les  subordonnait  étroitement 
aux  économiques,  sans  dailleurs  vouloir  les  supprimer  :  [)ouvoir 
législatif  et  pouvoir  exécutif,  celui  ci,  subdivisé  en  administra- 
tion, police,  justice,  culte,  guerre.  Ainsi  l'Etat  |)ersévérait  dans 
ce  système  non  par  une  faute  de  logique,  ou  une  contradiction, 
mais  par  une  nécessité  de  fait  :  Proudhon  demandait  à  la  bour- 
geoisie de  donner  son  concours  au  prolétariat  parce  qu'il  savait 
celui-ci  «  incapable  de  gérer  d'aussi  grands  intérêts  que  ceux  du 
commerce  et  de  la  haute  industrie  »  (1  . 

On  le  voit,  Proudhon  pensait  à  des  Fédérations  qui  n'étaient 
pas  vidées  de  toutes  particularités  géographiques  ou  étatiques  (2). 
Dans  son  système,  il  v  avait  donc  union  des  principes  tradition- 
nels admis  par  les  Etats  avec  les  principes  nouveaux  qu'il  décou- 
vrit dans  le  processus  de  l'industrie  capitaliste.  Bien  plus  :  il 
gardait  le  canton,  l'arrondissement,  la  province,  chacun  de  ces 
groupes  conservant  son  indépendance  administrative.  Admirateur 
de  r  <'  indépendance  cantonale  »  de  la  Suisse,  il  était  77iunicipa- 
liste,  peut-on  dire,  au  sens  que  les  guesdistes  et  les  allenianistes 
ont  imposé  à  ce  mol. 

Ces  idées  dérivaient  chez  Proudhon  de  l'intelligence  que  ce 
paysan  jurassien,  cet  ouvrier  qui  connut  le  Irimard,  avait  non 
seulement  de  la  vie  fédérale  suisse,  mais  encore,  et  surloul,  des 
efforts  ouvriers,  publics  ou  secrets,  dont  les  plus  connus  étaient 
alors,  au  point  de  vue  théorique,  les  utopies  fédératives  de  Fou- 
rier  et  le  petit  livre  de  Flora  Tristan,  L"  >  nion  ouvrière  (I8i3),  el, 
au  point  de  vue  effectif,  la  Fédération  du  Champ  de  Mars,  les  So- 
ciétés républicaines  inspirées  ou  dirigées  par  Blanqui  et  Barbés, 
les  compagnonnages,  plus  tard  les  Coopératives,  la  Fédération 
ouvrière  de  18i8  à  laquelle  Jeanne  Derouin,  Louise  Nicaud  et 
Pauline  Roland  (<|ni  souscrivit  au  livre  de  Flora  Tristan)  ont 
attaché  leur  nom,  puis   les  délégations  ouvrières  aux  expositions 

(1)  Dans  la  Capacité  des  classes  ouvrières  {1865;,  Proudhon  dit  qu'il  faut 
mettre  1'  «  organisme  politique  »  dans  la  subordination  de  la  puissance 
productive  »    p.  207). 

(2)  Du  principe  fédèratif,  p.   105. 


848  LIVRE    VlU.    LE    FÉDÉRALISME    PROFESSIONNEL 

universelles  de  Paris,  en  1831  (dont  P.  Vinrart,  également  sous- 
cripceur  de  l'Union  ouvrière,  fut  le  rapporteur),  de  Londres,  en 
1862  ;  enfin  les  élections  de  1864  à  l'occasion  desquelles  i'  écrivit 
la  Capacité  des  classes  ouvrières. 

De  tous  ces  précédents,  le  plus  important  au  point  de  vue  doc- 
trinal est  (à  travers  Rousseau  déjacobinisé  et  Saint-Simon  déca- 
tholicisé)  le  fouriérisme.  Fourier  était  fédéraliste  :  Proudhon  le 
connaissait  et  l'appréciait,  il  s'en  est  bpaucou[)  inspiré  :  son  in- 
fluence est  particulièrement  visible  dans  ses  Principes  d'organi- 
satiofi politique.  Rn  toute  équité,  n'est-ce  pasà  l'imaginatil' inven- 
teur du  Phalansthère  que  l'on  devrait  faire  remonter  non  seule- 
ment le  proudhonisme,  mais  encore  les  efforts  coopératistes  les 
plus  récents  et  même  ceux  du  fédéralisme  révolutionnaire?  Ne 
pourrait-on  pas  dire  avec  équité  que  le  proudhonisme  n'est  au 
fond  qu'un  fouriérisme  épuré  et  simplifié?  (1) 

A  dire  vrai,  pas  plus  que  Proudhon,  Fourier  n'a  inventé  :  il  a 
sans  doute  connu  l'organisation  des  Communes  médiévales,  dont 
cerîaines  parties  subsistent  encore  aujourd'hui  ;  il  a  certainement 
été  frappé  par  les  tentatives  commun  listes  et  fédéralistes  de  la 
Révolution. 

Les  travailleurs,  Fourier  les  groupait  par  métiers  :  chacun 
choisissait  sa  série  suivant  ses  goûts,  ses  aptitudes  et,  dans  sa 
série,  sa  classe  particulière.  Ainsi  des  Fédérations  corporatives  se 
.«•eraient  créées  spontanément  et  administrées  d'une  fagon  auto- 
nome. La  Commune,  la  «  Commune  associée  »,  la  Commune  so- 
ciétaire et  combinée,  devait  tout  à  la  fois  servir  de  base  à  ces 
organisations  et  les  réunir.  «  L'organisation  industrielle  de  la 
Commune  :    c'est   là  la  pierre  angulaire  de  l'édifice  social    2)  », 


(1  L'anarctiiste  Bertoni,  secrétaire  des  Unions  ouvrières  de  ";la  Suisse 
romande,  a  déclaré,  dans  une  conférence  faite  à  Paris,  qu'il  fallait  substi- 
tuer à  la  formule  de  Marx  et  Engels  :  «  L'émancipation  des  travailleurs 
sera  l'œuvre  des  travailleurs  eux-mêmes  >>,  cette  formule  de  Fourier 
(revenue  vraisemblablement  à  lui  par  le  proudhonisme  jurassien  :  «  Pour 
sa  libération,  le  prolétaire  exercera  toujours  une  puissance  active  qui  ne 
sera  jamais  déléguée.  »  {Libertaire,  n°  du  5  juin  1910). 

(2,  V.  CosëiDÉRAHT,  Description  du  phalanstère  (3^  éd.),  p.  23,  Fourier, 
Nouveau  monde  industriel  (1820  .  Cf.  H.  Bof;fiGiN,  Foiiritr,  Contribution 
à  l'étude  du  socialisme  français    1905). 


CHAPITRE    I.    DE    LA    DÉMOCRATIE    AC    FÉDÉRALISME  U  i9 

écrivait  le  iouriériste  Considérant  et,  comme  Proudhon  plus  lard, 
Fourior  rejeta  l'intervention  gouvernemenlale  dans  le  prsent  et 
dans  l'avenir,  «  l'harmonie  >>  devant  résuller  des  groupements 
spontanés  s'instituant  suivant  les  attractions  natives  des  indi- 
vidus. 

Soit  directement,  soit  par  Victor  Considérant  (dont  \e  Matii- 
feste  de  la  démocratie  devait  inspirer  le  Manifeste  tommuîiiste 
(1847),  ces  conceptions  autonomistes  ont  passé  chez  Proudhon, 
puis  chez  les  théoriciens  contemporains  du  i-ocialisme  muni- 
cipal (Brousse,  Ailemane),  par  l'intermédiaire  de  la  prou- 
dhonienne  Internationale  (1). 

Fédéraliste  par  son  organisation,  l'Association  inlernalionale 
fut  partagée,  presque  a  ses  débuts,  en  deux  tendances  :  au  Conseil 
général  de  Londres,  la  tendance  centraliste  ou  autoritaire;  dans 
les  groupements  constitutifs,  la  tendance  fédéraliste  ou  anar- 
chiste. Antagonistes,  elles  aboutirent  à  une  scission  au  Congrès 
de  La  Haye.  A  partir  de  ce  moment  1H72),  ce  sera  la  Fédération 
jurassienne,  rejetée  hors  de  l'unité,  qui  deviendra  dépositaire  des 
idées  proudhoniennes  et  continuera  à  développer,  avec  une  fer- 
meté qui  ne  fut  exempte  ni  de  trouble  ni  de  contradiction,  la  pra- 
tique fédéraliste  pacifiquement  inaugurée,  en  1865,  par  ïolain  et 
ses  amis  muluellii>tes. 

Le  Congrès  de  Lausanne  1867),  qui  fut  collectiviste  de  ten- 
dances, exprima  l'avis,  par  la  voix  du  rapporteur  de  la  6*  ques- 
tion, Vasseur,  que  l'Etat  tie  doit  être  que  la  gérance  sociale  :  «  il 
n'a  point  d'inlérêls  di>lincts  de  la  Société,  puisqu'il  n'a  ni  vie  ni 
existence  propre,  et  qu'il  n'est,  par  rapport  à  la  nation,  qu'un 
signe,  une  abstraction  »  (2).  Plus  d'antinomie  entre  la  Société  et 
l'Etat,  entre  le  producteur  et  le  gouvernant. 

Dès  le  Congrès  de  Saint-lmier  (1872;  (Congrès  international),  la 
Fédération  jurassienne  fit  déciderque  la  Fédération  des  travailleurs 
doit  être  indépendante  de  tout  gouvernement  politique,  mais  celte 
organisation,  il   faut  ajouter  que  les  jurassiens  la  voyaient  com- 

(1)  P.  I\;ROPOTKI^E,  L'anarchie  Temps  Xouveaux,  n"  du  25  février  IPil)  ; 
V.  TcHKRKESOF,  Paçes  d'histoire  socialiste  ;  Cii.  A:<dler,  Le  Manifeste 
communiste  (1911). 

'2)  Compte  rendu,  p.  126. 

Maxime  Leroy  54 


850  LIVRE    VJll.    LE    FÉULRALISME    PROFESSIONNF.L 

posée  non  se^jlepient  des  «  corps  de  métiers  »,  mais  aussi  des 
«  Communes  autonomes  »  (1).  S'agissait-il  des  communes  admi- 
nistratives? La  pensée  est  douteuse.  Plus  tard  le  nom  de  «  Com- 
munes »,  de  «  Commîmes  des  travailleurs»,  sera  dunné  aux 
groupes  que  nous  dénommons  aujourd'hui,  mais  avec  quelques 
ditîéreiices,  Bourses  du  tr.ivail  ou  Unions  local  s  de  Syndicats. 
Proudhoii  avait  |)roposé,  on  l'a  vu,  les  mêmes  alliances  d'institu- 
tions. 

Au  Vl"  Congrès  de  llnlernationale  la  Fédération  jurassienne 
avait  rallié  les  diverses  Fédérations  nationales),  en  1873,  le  dé- 
légué espagnol  Vifias  définissait  l'anarchie  :  «  l'organisation  de 
l'ordre  économique»,  la  o  négation  de  l'autorité  politique  »  ; 
Brousse  :  «  l'avènement  du  régime  des  contrats  »,  Dave  :  «  l'ordre 
organisé  »  (i).  C'était  encore  la  pensée  de  Proudhon,  mais  vidée 
de  son  contenu  politique  ;  il  ne  s'agit  plus  des  nationalités,  ni  des 
cantons  :  un  fédéralisme  purement  corporatif  cherche  à  se  for- 
muler. 

Au  Congrès  de  Bruxelles  (1874)  (3),  puis  à  celui  de  Berne 
(1870)  (4),  furont  institués  les  plus  grands  débits  sur  la  question, 
mais  débats  qui,  en  raison  de  leur  naturn  théorique,  ne  furent 
clôturés  par  aucun  ordre  du  jour  permettinlde  connaître  l'opi- 
nion de  la  majorité  des  congressistes  :  les  jurassiens,  déjà  dégagés 
de  Proudhon,  et  Cé?ar  de  Paepe,  au  nom  des  sections  belges, 
proposèrent,  chacun  de  leur  côté,  un  système  dont  la  fortune  a 
survécu  à  le  notoriété  de  leurs  auteurs. 

Pour  César  de  Paepe  (et  plus  tard  pour  Brousse) (3),  il  fallait 
constituer  un  Etat  ouvrier  avec  les  éléments  fournis  tout  à  la  fois 
par  l'organisation  bourgeoise  Etal,  Communes  et  par  les  orga- 
nisations ouvrières  a-sociatioMS  ouvrières).  Il  prévoyait  une  lé- 
gislation, une  police,  des  services  centiaux,  modifiés  profondé- 
ment, sans  doute,  mais  devant  fonctionner  unitairemenf.  sous  la 

(1    J.  GciLLAUME,  L'Internationale,  t.  lit,   p.  8. 

(2)  Comjte  vendu,  p.  .59  et  60. 

'3)  V.  le  Compte  rendu  de  l.i  discussion  du  Congrès  dans  J.  Guillaume, 
L'Interaationa'e,  t.  ill,  p.  210  et  suiv. 

(4  Couipte  rendu  du  VIII''  Con-irés  international,  p.  53  et  S.  Cf.  C.  de 
Paf.pe,  Det-  services  publics    1874). 

(5;  La  propriété  collective  et  les  services  publics  'ISSS). 


CHAIMIRE    1.    DK    LA    DEMOCRATIE    AU    FÉdÉRALISiME  83 1 

direclion  de  représenlants  délégués  par  les  groupements  de  mé- 
lieis.  En  cela,  le  Ihéoricien  belge  recueillail  ({uelques  idées 
[)rou(ihoi)iennes,  mais  en  même  temps  il  en  rejetait  l'essentiel  : 
ce  que  Proudhon  avait  surtout  critiqué  dans  le  pouvoir  c'était  son 
indivision,  c'est-à-dire  la  concentration  de  tous  les  services  dans 
une  unité  supf^rieure  mêlant,  sans  leur  fixer  de  limites  précises, 
les  spécialisations  et  les  compétences,  pour  le  plus  grand  profit 
du  despotisme.  Cette  concenlralion,  de  Paepe  la  con>ervait. 

Plus  tard,  devant  le  Congres  jurassien  de  V'evey  (1875) 
Schwitzguebel  jugeait  ainsi  ce  ])rojet  :  «  Dans  la  conception  des 
auteurs,  le  caractère  autoritaire,  policier,  militaire,  religieux, 
voire  politique  et  gouvernemental  de  la  Commune  et  de  l'Etat 
aurait  di'>i[)aru,  et  la  Commune  et  l'Etat  réorganisés  fédérative- 
ment  de  bas  en  haut  ne  seraient  plus  que  les  agences  nécessaires 
à  la  coordination  de  l'activité  économique  et  scientifique  des 
peuples.  Mais  le  mémoire  bruxellois  ne  dit  pas  ce  que  seraient 
cette  Commune  et  cet  Etat  par  rapporta  la  liberté  absolue  des 
groupt^nienls,  et  il  est  permis,  après  les  débals  du  Congrès  de 
Bruxelles,  de  supposer  que  cette  liberté  serait  sacrifiée  à  l'ordre 
social,  comme  elle  l'est  aujourd'hui  (1).  » 

Pour  éviter  ce  leproclie,  Schwitzguebel,  en  1874  (et  plus  tard, 
lîrousse,  au  Congrès  de  1875)  proposa  la  spécialisation  et  l'auto- 
noniie  des  fonctions,  non  par  une  vue  d'ensemble,  mais  en  par- 
lant des  organisations  ouvrières.  «  La  société  humaine,  disait-il, 
se  reconstituera  complètement  par  le  groupenaent  libre  des  tra- 
vailleurs d'un  même  métier,  par  la  Fédération  des  groupes  de 
producteurs  dans  la  commune  et  des  communes  dans  la  région.  » 
Les  travailleurs  prendront  la  direction  des  instruments  de  liavail 
auxquels  jusqu'alors  ils  étaient  subordonnés  :1e  travail  conti- 
nuera sans  décrets  étrangers  à  ce  travail  lui-même  et  à  ses  agents, 
juir  les  soins  de  la  seule  organisation  professionnelle,  n  «  La 
conception  d'avenir,  dira  James  Guillaume,  en  1876,  au  VIll"  Con- 
grès de  l'Internalionale,  est  celle  de  la  libre  Fédération,  des  libres 
associations  industrielles  et  agricoles,  sans  frontières  artificielles 
et  sans  gouvernement  (2).  » 

(i)  La  question  des  serrites  publics  devant  rinternalional.[BTOch.s.  d.). 
(2)  Compte  rendu,  p.  55. 


852  LIVRE    VllI.    LE    FÉDÉRALISME    PROFlîSSlONNEL 

Même  précision 'au  Congrès  jurassien  de  1880.  «  Pour  ne  pas 
retomber  dans  les  errements  des  administrations  centralisées  et 
bureaucratiques,  nous  pensons  que  les  intérêts  généraux  de  la 
Commune  ne  doivent  pas  être  administrés  par  une  seule  et  unique 
administration  locale,  mais  par  ditTérentes  Commissions  spéciales 
pour  chftque  branche  d'activité  constituées  directement  par  les  or- 
ganisateurs intéressés  de  tel  service  local.  Ce  procédé  enlèverait 
aux  administrations  locales  le  caractère  gouvernemental  et  main- 
tiendrait, dans  son  intégrité,  le  principe  d'autonomie,  tout  en  or- 
ganisant au  mieux  les  intérêts  locaux  (1),  »  C'est  toujours  l'idée 
de  la  sj)teiaIisation  technique. 

Le  fédéraliste  Schwilzguebel  abandonnait  donc,  lui  aussi,  on 
l'a  vu,  une  partie  des  idées  proudhonienîies  ;  mais  il  en  gardait 
les  éléments  les  plus  originaux.  Ce  fédéralisme  qui  fui  peu  de 
temps  après  défendu  par  James  Guillaume  dans  le  Bulletin  Ju- 
rassien (2)  est  aujourd'hui  répandu  dins  les  milieux  ouvriers  dé- 
pendant de  la  C.  G.  T.  Fort  de  ce  système  qui  abandonnait  aux 
intéressés  le  soin  de  s'organiser  s'ils  le  voulaient  et  comme  ils  le 
voulaient,  le  délégué  de  la  Fédération  jurassienne  put  éviter,  tout 
naturellement,  l'écueil  d'une  énumération  précisant  quels  se- 
raient les  services  publics  de  l'avenir  :  seraient  !?ervices  publics 
tous  les  services  groupés  en  Fédération  ouvrière.  H  échappait 
ainsi  à  la  critique  qu'appelaient  les  vues  de  Proudhon  et  le  rap- 
port dri  César  de  Paepe,  tous  d(Mix  trop  précis  el  insuffisamment 
appuyés  sur  l'expérience  des  ouvriers  groupés  professionnelle- 
ment. 

La  distinction  des  services  en  publics  el  en  privés,  Schwitzgue- 
bel  craignait  qu'elle  ne  fût  l'uccasion  de  la  reconstitution  d'un 
Etat,  d'un  organe  central  de  distribution,  de  classification,  et  par- 
tant de  coercition  contre  ceux  qui  violeraient  l'ordre  rétabli  par 
ses  soins.  L'Etat,  c'est  l'autorité  ;  «  tout  Etat,  dil  James 
Guillaume,  c'est  un  gouvernement  de  classe  (3  ».  11  demandait 
donc  que  l'organisation  de  divers  services  se    fît  librement,  à   la 

(1)  Mémoire  présenté  au  Congres  jurassien  de  ISSO  par  la  Fédéra- 
tion ouvrière  du  district  de  Courtelary  (Genève,  1880),  p.  H. 

(2   James  Guillaume,  L' Interjiationale,  t.  III,  p.  229. 

(3)  Compte  rendu  officiel  du  VllI^  Congres  International  (1876), 
p    54. 


CHAPITRE  I.  DE  LA  DKMOCHATIE  AU  FÉDÉRALISME    853 

façon  d'une  expérience  spontanée  :  «  ce  qui  est  restreint  s'orga- 
nise d'une  manière  restreinte,  ce  qni  est  général,  d'une  manière 
générale,  tant  dans  les  groupes  que  dans  les  Communes  et  les 
Fédérations.  C'est  l'expérience,  le  développement  de  chaque  jour 
au  service  de  la  liberté  et  de  l'activité  humaine  (I  .  » 

Cette  formule  est  admise  actuellement  par  les  syndicalistes, 
mais  sans  le  mysticisme  dont  quelques  théoriciens  l'ont  obs- 
curcie. Schwitzguebel  parle  de  l'expérience  des  ouvriers  en 
termes  modestes,  comme  il  convient,  puisqu'il  s'agit,  en  fait, 
d'un  empirisme  social  au  jour  le  jour,  sans  grande  visée  et  sans 
force.  A  quel  titre  donner  à  celte  nécessité  de  scepticisme  décou- 
lant de  la  faiblesse  et  de  l'ignorance,  la  dignité  d'une  sorte  de 
prédestination  sociologique,  d'une  sorte  de  grâce  psychologique 
sous  le  nom  d'intuition  ouvrière  ?  «  Plus  de  dogme  ni  de  for- 
mule, écrit  Hubert  Lagardelle  ;  plus  de  discussions  vaines  sur  la 
société  future;  plus  de  plans...  d'organisation  sociale;  mais  un 
sens  de  la  lutte  qui  s'avive  par  la  pratique,  une  philosophie  de 
l'action  qni  donne  la  première  place  à  l'intuition,  et  qui  proclame 
que  le  plus  simple  ouvrier  engagé  dans  le  combat  en  sait  davan- 
tage que  les  plus  abscons  doctrinaires  de  toutes  les  écoles  (2).  » 

Rien  de  plus  sage  que  le  rejet  du  vieux  formulaire  révolution- 
naire ;  mais,  vraiment,  peut-on  croire  encore  avec  Rousseau  que 
«  le  peuple  ne  peut  errer  »  ou  avec  l'Eglise  catholique,  que  le 
royaume  des  cieux  est  plus  accessible  à  l'ignorant  qu'au  savant  : 
les  constatation  de  la  psychologie  comparée  et  celles  plus  visibles 
aux  yeux  de  tous  du  sujffrage  universel  et  du  jury  ont  montré  ce 
que  valait  ce  mysticisme  renouvelé  de  la  théologie  et  du  vieux 
jacobinisme  engendré  par  le  contrat  social,  engendré  lui-même 
à  l'image  de  la  monarchie,  fille  aînée  de  l'Eglise.  Proudhon  s'était 
contenté  de  dire  (3),  avec  plus  de  prudence  :  ((  Celui  qui  a  son 
idée  dans  le  creux  de  sa  main  est  souvent  un  homme  de  plus 
d'intelligence,  en  tout  cas  plus  complet,  que  celui  qui  la  porte 

Il  La  question  des  services  publics  devant  l'Internalionale,  p.  10.  Cf. 
P.  Brousse,  Compte  rendit    du  VIIl^  Congrès  de  V Internationale,  p.  61. 

(2)  Dans  V  avant-propos  de  Syndicalisme  et  socialistne  Bibl.  du  Mou- 
vement socialiste,  1908  ,  p.  8.  —  Contra  :  M  Pierrot,  Sur  la  méthode 
(Temps  Nouveaux,  n»  du  2  novembre  1907). 

;3)  Les  majorais  littéraires  (1862  ;  éd.  Lacroix,  1868j,  p.  14. 


Soi  LIVRE    VIll.     —    LE    FKDRRALISME    PROFESSIONNEL 

dans  sa  télé,  incajjable  de  l'exprimer  autrement  que  par  une  for- 
mule. » 

Sous  la  Commune  de  71  quelques-unes  de  ces  idées  fédéralistes 
reçurent  un  commencement  d'exécution  (1).  Venues  de  Proudhon 
et  de  rinternationale,  mêlées  aux  souvenirs  de  la  Révolution  et 
des  conspirations  républicaines,  ces  idées  revinrent  ensuite  à  Cé- 
sar de  Paepe  et  aux  divers  théoriciens  des  Congrès  postérieurs 
à  71  sous  la  l'orme  d'exemples  dont  l'image  reste  visible  aux  yeux 
des  socialisles  et  svndicalistes  contemporains. 

La  Commune,  assemblée  élue  au  suffrage  universel,  fut  divisée 
(29  mars  71)  en  dix  Commissions  gouvernementale?  —  execu- 
tive, des  finances,  militaire,  de  la  justice,  de  la  sûreté  générale, 
des  subsistances,  du  travail,  de  l'industrie  et  de  l'échange,  des  re- 
lations extérieures,  des  services  publics,  enfin  de  l'enseignement 
—  réunies  et  coordonnées  par  une  Commission  qui  fut  ensuile 
changée  en  Comité  de  salut  public  :  leurs  comptes  devaient  être 
vérifiés  par  une  Commission  supérieure  de  comptabilité. 

A  la  léte  de  ces  services,  il  v  eut  des  «  délégués  »,  nom  donné 
aux  chefs,  pour  marquer  le  caractère  provisoire  de  leur  mission 
toujours  révocable. 

D'autre  part,  il  y  eut  un  Comité  central  (2)  composé  des  com- 
missaires élus  de  la  Garde  nationale  (subdivisés  plus  tard  en  onze 
Commissions  militaires  spéciales)  qui  fonctionna  tout  à  la  fois 
comme  organe  de  contrôle  et  comme  agent  d'exécution,  en  se 
substituant  inconstitutionnellemeni,  de  plus  en  plus,  à  la  Com- 
mune elle-même,  sorte  de  Convention  qu'il  finit  par  absor- 
ber. 

On  a  vu  que  les  Internationaux,  pariiciilièrement  César  de 
Faepe,  après  71,  pensaient  à  donner  aux  services  piiblics  la  forme 
d'une  collaboration  entre  les  organisations  ouvrières  et  l'adminis- 
tration. Deux  délégués,  membres  de  l'inlernalionale.  Vaillant,  à  la 
Commission  de  l'Enseignement,  et  le  Hongrois  Frankel,  à  la  Com- 
mission du  travail,  Jourde,  enfin,  délégué  aux  Finances,  mais  ce- 

(1)  IvAur,  Marx,  La  Commune  de  Paris  (éd.,  Jacques,   1901),  p.  39  et  s. 

(2)  Il  siégeait  Place  de  la  Corderie  dans  les  locaux  de  la  section  pari- 
sienne de  V Internationale  et  de  la  Chambre  fédérale  des  Syndicats  pari- 
siens 


CHAPITRE    1.    DE    LA    DEMOCRATIE    AU    FEDERALISME  8o3 

lui-ci  dans  une  moindre  mesure,  essayèrent  dinsliluer  une 
administration  ainsi  décentralisée  :  on  a  pu  dire  une  administra- 
tion d'un  genre  syndicaliste  (1).  Fr;inkel  eut  même  voulu  systé- 
matiser le  principe  en  établissant  un  lien  administratif  régulier  et 
permanent  entre  l'Internationale,  groupement  fédéraliste  des  pro- 
ducteurs, et  la  Commune,  en  fait  assimilable  à  un  pouvoir 
central  (2). 

Etait-ce  possible  ? 

L'Internationale,  quiavait  recueilli  l'enseignement  de  Fourier, 
était  municipaliste  (3)  :  dans  son  Manifeste  du  23  mars  (pu- 
blié à  YOfficiel  du  27)  elle  disait  aux  travailleurs  :  «  L'indépen- 
dante de  la  Comcnune  est  le  gage  d'tiri  contrat  dont  les  clauses 
librement  déballues  feront  cess;^r  l'antagonisme  des  classes  et  as- 
sureront l'égalité  sociale»  ;  et  elle  demandait  «  l'organisation,  au 
point  de  vue  municipal,  des  services  de  police,  de  force  armée, 
d'bvgiène,  de  slalistique,  etc.  »  :  au  peuple  à  s'organiser  lui- 
même  dans  SOS  Communes.  Les  groupements  de  métiers  leur 
étaient  subordonnés  ;  mais  n'était  pas  fait  le  départ  entre  les 
droits  du  cilovea  et  les  fonctions  du  producteur.  Ces  droits  et 
ces  fonctions,  Friinkel  e^saya  en  vain  de  les  concilier  :  l'Interna- 
tionale ne  lui  fournit  pas  le  point  d'appni  professionnel  dont  il 
avait  besoin.  Ceux  dont  il  demandait  la  collaboration  profession- 
nelle n'étaient  pas  suffisamment  organisés  au  point  de  vue  cor- 
poratif pour  la  lui  fournir.  L?s  diverses  initiatives  décentralisa- 
trices de  la  Commune  restèrent  donc  théoriques,  néanmoins  fort 
intéressantes  à  rappeler  comme  éléments  'premiers  du  syndica- 
lisme postérieur. 

Par  un  décret  du  16  avril,  Frankel  invita  les  Chambres  syndi- 
cales ouvrières  à  constituer  une  commission  aux  fins  d'enquête 
sur  la  situation  industrielle  et  de  rechercher  les  moyens  de  réor- 
ganiser la  production  en  utilisant,  suivant  la  méthode  proud- 
honienne,  les  Coopératives  ouvrières  (4).  Les  Chambres  syndicales 

1    G    BouRGiN,  Histoire  delà  Commune,  p.  110. 

(2)  V.  Les  séances  officielles  de  V Internationale  à  Paris,  pendant  le 
Siège  et  pendant  la  Commune  (1872),  p.  158  et  174. 

(3,  Sur  la  tradition  fouriériste  dans  l'Internationale,  V.  Kroi'Otkinb, 
L'Anarchie  (Temps  Noui-eaitx,  n»  du  25  février  1911). 

(4)  Journal  Officiel  de  la  Commune,  n"  du  17  avril  1871. 


856  LIVRE    VUl.    LE    FÉDKRALISME    PROFESSIONNEL 

obtinrent  un  Içcal  dans  les  bureaux  ^u  ministère  des  travaux 
publics  :  la  victoire  des  Versaillais  arrêta  leurs  travaux.  C'était 
bien  la  collaboration  entre  l'Etat  et  les  producteurs.  D'autre  part, 
dans  les  ateliers  du  matériel  d'artillerie,  il  y  eut  un  essai  d'organi- 
salion  communiste  :  conforméiuenl  à  une  décision  du  21  mai  (1), 
les  ouvriers  nommaient  à  l'élection  le  personnel  de  direction  et 
de  surveillance. 

Par  décision  du  18  avril,  Vaillant  invita  les  docteurs  libres, 
offi'jiers  de  santé,  [  rofesseurs  libres  et  étudiants  à  se  concerter 
pour  réorganiser,  sur  un  plan  arrêté  en  commun,  les  cours  de  la 
Faculté  de  médecine  (2).  Par  un  arrêté  du  3  mai  (.3),  il  nomma 
un  administrateur  du  Muséum  qui  devait  réorganiser  ce  s'îrvice 
avec  la  collaboration  du  directeur  et  des  professeurs  ;  par  autre 
arrêté  (4),  il  fit  de  la  Fédération  des  artistes  (dont  le  président 
«  nommé  en  asseinblée  générale  »  élait  Gustave  Courbet,  étaient 
membres  le  sculpteur  Dalou,  le  caricaturiste  Gill)  un  organe 
administratif;  par  une  note  insérée  au  Journal  officiel  du 
17  mai  il  ûl  connaître  qu'il  réorganiserait  le  Conservatoire  de 
musique  aprèsentente  avec  les  j)roresseurs  ;  en  tin  il  provoqua  des 
réunions  entre  instiluleurs  et  parents  en  vue  d'étudier  en  com- 
mun les  mélbodes  et  les  programmes  d'ens.'ignemenl  pri- 
maire (.0). 

C'est  à  peine  si  ces  tentatives  intéressantes  reçurent  un  vague 
commencement  d'exécution  ;  n'exagérons  donc  pas  leur  impor- 
tance. Quoique  ordonnées  par  des  textes  juridiques,  on  doit  les 
considérer  moins  conime  des  faits  ou  des  règles  de  droit,  insis- 
tons de  nouveau  sur  ce  point,  que  comme  des  démonstrations 
doctrinales  relevant  avant  tout  de  l'bistoire  des  idées  fédéralistes. 

Délégué  par  la  section  française  secrète  de  l'Internationale, 
Hallivel  reprit  au  deuxième  Congrès  ouvrier  tenu  à  Lyon,  en 
1878,  la  critique  des  Internationaux,  renouvelée  par  tons  ce 
efforts  de  fait  ou  de  théorie,  critique  anti-étatique  sans  écho  dans 
cette  assemblée  modérce  :  «  Ne  savons-nous  pas  que  ce  qui  main- 

(1)  Journal  Officiel  de  la  Commune,  n"  du  21  mai. 
(2l  Journal  Officiel  de  la  Commune,  n°  du  18  avril. 
(3   Journal  Officiel  de  la  Commune,  n»  du  4  mai. 

(4)  Journal  Officiel  de  la  Commune,  n"  du  13   avril.  Cf.  n»  du   22  mai. 

(5)  Journal  Officiel  de  la  Commune,  n°^  des  6  et  14  avril. 


CHAPITRE    I. DE    LA    DKMOCHATIE    AU    FEDERALISME  8oT 

lient  (!')  injustice  économique,  c'est  l'organisatioD  politique  cen- 
tralisée, autrement  dit  l'Etat,  et  ne  devons-nous  pas  être  anti- 
autoritaires  et  anii-étalistes  ?  Les  deux  principes  principaux  qu'il 
faut  donc  propager  —  sont  le  principe  de  la  propriété  collective 
et  celui  de  la  négation  de  l'Etat  (1).  »  Dernier  elTort  de  l'Interna- 
tionale, à  la  veille  de  la  réorganisation  syndicaliste  qui  aboutira 
moins  de  vingt  ans  plus  tard  à  la  C.  G.  T. 

A  celle  doctrine  et  à  ces  essais  fédéralistes  s'opposent,  non  sans 
avoir  quelques  points  de  contact,  la  théorie  socialiste  des  services 
publics  telle  que  ses  principaux  théoriciens,  Jules  Guesde  et  ses 
arnis,ront  formulée:  les  services  publics  doivent  être  des  services 
d'Etal  qui  seront  organisés  par  le  prolétariat  non  pas  progressi- 
vement dans  les  communes  et  les  Fédérations  de  métier,  mais 
après  la  Révolution,  c'est-à-dire  après  l'expropriation  politique 
du  Gouvernement  et  do  la  bourgeoisie. 

Comment  s'opérera  celte  révolution  ? 

«  Elle  jaillira,  ont  répondu  GuesdeetLafargue,  des  complications 
politiques  inlernaiionalesel  des  perturbations  fatales  qu'élaborent 
le  développement  industriel  de  l'Europe  et  la  concurrence  agri- 
cole de  l'Amérique  et  de  l'Australie.  » 

Une  part  révolutionnaire  était  laissée  aux  Syndicats  dans  la 
préparalioii  des  formes  futures;  mais  une  part  subordonnée  à 
l'action  politique.  Le  Congrès  de  Roanne  (qui  en  1882  constitua 
le  l'arti  ouvrier)  déclara,  en  elTet,  que  les  Chambres  syndicales, 
«  embryons  de  l'organisation  de  métiers  »,  élaboreront  les  orga- 
nismes administratifs  de  la  Société  communislede  l'avenir,  «  fa- 
ciliteront la  transformation  des  diverses  industries  privées  d'au- 
jourd'hui en  autant  de  services  publics  »  (2). 

Pas  de  fédéralisme.  Dans  sa  seconde  Egalité  (1881  ,  Guesde 
critiquait  déjà  le  fédéralisme,  «  celle  dernière  forme  du  bonrgeoi- 
sisiiie...,  ces  idées  ennemies  qui,  sous  leur  ancien  nom  de  fédé- 
ralisme, ï^ous  leurs  noms  nouveaux  de  communalisme  et  d'auto- 


1)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  337. 

;2)  J.  DoRMOY,  Rapports  et  résolutions  des   Congrès  ouvriers  de  1876  à 
1883,  p,  32  et  s. 


8o}{  L1VRI-:  vm.   —  i,e  fkoi':r.\lisme  professionnel 

nomie,  hanlent  encore  un  certain  nombre  de  cerveaux  ou- 
vriers »  1 1). 

Le  l'arti  des  travailleurs  socialisles  de  France  fut  organisé  par 
le  Congrès  de  Marseille  (1879)  sur  le  type  fédératif,  mais  l'élé- 
ment fondamental  de  la  Fédération  fut  la  région  (il  y  en  eut  six) 
et  non  pas  la  profession.  Dans  les  statuts  (revisés  au  Congrès  de 
Reims,  1881,  et  de  Saint-F.lienne,  1882)  était  réservée  l'auto- 
nomie de  chaque  Fédération  «  pour  ses  affaires  privées  et  les 
moyens  d'action  locale  »  art.  T)  ;  et  l'arlicle  6  ajoutait  que  le  co- 
mité national  ne  pouvait  «  entraver,  sous  aucune  forme,  les  rap- 
ports des  Fédérations  et  des  groupes  entre  eux  ».  Elus  pour 
deux  ans,  l<'S  membres  du  Comité  n'étaient  pas  rééligibles. 

Dans  les  cadres  de  ce  régime  fédéraliste  établi  dansi  la  tradition  de 
riulernatio[ia!e,  les  éléments  dits  a  autoiitaires  »  renouvelèrent 
les  querelles  qu'elles  avaient  connues  :  l'unité  fut  rompue.  Une 
autre  organisation,  rivale  de  la  Fédération,  s'éleva  sur  des  prin- 
cipes centralistes  :  ce  fut  le  Parti  ouvrier  fran(,'ciis. 

Entre  la  nouvelle  et  l'ancienne  organisation  les  dilférences 
d'ordre  cou^titulionnel  étaient  importantes. 

Aux  termes  de  l'article  4  des  statuts  de  la  Fédération  fondée 
en  1879,  le  comité  natioudl  était  formé  ^  à  raison  de  cinq  délé- 
gués choisis  et  toujours  révocables  par  chaque  région  fédérale  ou- 
vrière, tandis  que  dans  le  Parti  ouvrier  (guesdiste)  issu  du 
Congrès  de  Roanne  (1882  le  comité  national,  qui  comptait  égale- 
ment cinq  membres,  au  lieu  d'être  élu  par  chaque  Fédération  ré- 
gionale, l'était  par  les  groupes  constitués  dans  la  ville  où  se  tenait 
le  Congrès  2)  ;  d'autre  part,  chacune  de  ces  Fédérations  neliait 
pas  fédérativement  les  groupes  qui  la  constituaient,  car  chacun 
d'eux  correspondait  directement  avec  l'organisme  central  (3). 

Dans  le  système  de  1879,  la  Fédéralion  était  la  base  de  l'orga- 

(l'i  Cité  par  Léon  Blum,  Les  Congrès  ovvriefs  et  socialistes  français. 
t.  I,  p.  72. 

(2)  Ces  statuts  furent  en  partie  modifiés  parla  suite:  il  fut  décidé  que  le 
«  Conseil  national  serait  élu  par  le  Congrès  annuel  et  placé  sous  le  con- 
trôle des  groupes  existant  dans  la  ville  où  il  siège  »  (V.  Huitième  Con- 
gres national  du  Parti  ouvrier,  Lille,  1890,  p.  25). 

(3,  A  son  deuxième  Congrès  (Montluçon,  1887)  la  Fédération  des  Syndi- 
cats (créée  au  Congrès  de  Lyon,  1886|  emprunta  cette  règle  au  Parti  ou- 
vrier. 


CHAPITRE    1.    DE    LA    DEMOCRATIE    AU    FÉDÉRALISME  }]o9 

nisalio?!  ;  dans  le  système  de  1882,  le  groupe  local,  d'où 
l'éparpillernent  qui  avait  pour  premier  effet  de  donner  toute  la 
direction  du  Parti  au  comité  national,  facilement  maître  d'une 
poussière  de  groupes  ;  et  seconde  conséquence,  faute  île  vie 
fédérale,  abandon  de  ce  comité  à  l'influence  d'un  seul  homme  : 
à  Jules  Guesde. 

l^e,eté  par  les  guesdistes,  le  fédéralisme  de  l'Internationale  fut 
recueilli,  mais  sans  recevoir  de  développement,  par  les  hroussistes 
et  iesallemanisles  (t),  ceux-là  plus  municipalistes,  eeux-ci  plus 
syndicalistes  :  ainsi  le  Congrès  tenu  par  les  allemanistes  en  1894, 
à  Dijon,  confia  l'organisation  de  la  production  et  de  l'échange 
aux  groupements  corporatifs  renfermant  l'ensemble  des  activités 
sociales  (2).  Le  V^  Congrès  allemaniste  (Paris,  1896)  invitales 
Syndicats  et  les  Coopératives  «  à  réunir,  dès  maintenant,  tous  les 
éléments  d'étude,  en  prévision  d'éventualités  :  les  statistiques  du 
nombre  des  ouvriers  de  leur  corporation,  les  besoins  de  leur  ré- 
gion et  les  moyens  d(î  production,  enfin  tout  ce  qui  peut  préparer 
scientifiquement  une  organisation  sociale  dans  laquelle  chaque 
individu,  apportant  sa  part  d'initiative  et  d'activité,  trouvera  sa 
part  d'existence  et  de  bonheur  »  (3). 

Des  allemanistes  et  broussistes,  la  pensée  fédéraliste  pénétra, 
avec  la  collaboration  de  quelques  mutuellistes  proudhoniens,  dans 
les  Bourses  du  travail  (1892),  puis  dans  la  G.  G.  T.  (1895). 

An  V«  Congrès  des  Bourses  (1896)  Claude  Gignoux  et  V^ictorien 
Brugnier,  de  Nîmes,  présentèrent  un  rapport  d'inspiration  fédé- 
raliste sur  l'avenir  des  Bourses  ^4  . 

\  la  manière  des  jurassiens,  ils  prévoyaient  que  la  Société  fu- 
ture aurait  une  organisation  professionnelle  :  «  chaque  métier 
est  organisé  en   Syndical  ;    chaque  Syndicat   nomme  un   conseil 

;l)  Le  Parti  des  travailleurs  socialistes  de  France,  fondé  au  Congrès  ou- 
vrier de  Marseille,  en  1879,  se  divisa,  en  1882,  en  deux  fractions  (la  Féd. 
des  trav.  soc  ,  dite  possibiliste,  et  le  Parti  ouvrier  français,  dit  guesdistej  ; 
•en  1890,  la  fraction  possibiliste  perdit  certains  éléments  qui  formèrent  le 
Parti  socialiste  ouvrier  révolutionnaire,  dit  allemaniste.  Les  possibilistes 
prirent  le  nom  de  broussistes. 

|2)  J.  Allemank,  Le  socialisme  de  France  (1900),  p.  45. 

(3)  Compte  rendu,  p.  149. 

(4)  Compte  rendu,  p  104  et  s.  Cf.  Pelloutieu,  Histoire  des  Bourses  du 
Travail,  p.  160  et  s. 


860  LIVRE    Vlll.    LE    FÉDÉRALISME    PROFESSIONNEL 

que  nous  pourrions  appeler  conseil  professionnel  du  travail  ;  les 
Syndicats  sont  à  leur  lour  fédérés  par  métiers,  nationalement  et 
internalionalement  )>.  Fuis,  «  les  Bourses  étant  fédérées  nationa- 
lement et  internationalement,  de  la  centralisation  de  leurs  docu- 
ments résulterait  la  statistique  exacte  du  travail  dans  tous  les 
pays  civilisés  et  corporativement  organisés,  c'est-à-dire  de  leur 
puissance  de  production  et  de  leur  faculté  de  consommation  » 

Plus  lard,  les  Bourses,  à  l'aide  des  statistiques  qu'elles  auraient 
dressées,  feraient  le  tableau  des  besoins  de  leur  région  :  pour  les 
établir,  elles  se  mettraient  en   rapport  avec  les  Syndicats,  agents] 
de  la  mise  en  mouvement  de  la  main-d'œuvre  ;  les  produits  en 
suite  seraient  distribués  par  leurs  soins. 

Quant  aux  échanges  interrégionaux  et  internationaux,  ils  se  fe 
raient  à  l'aide  des  Fédérations  nationales  et  internationales  des 
Bourses. 

«  Non  moins  prudente  que  hardie  »  (1),  comme  récrivit  plusfi 
tard  Pelloutier,  «  la  Bourse  du  travail  de  Nîmes  concluait  en  cesi 
termes  :  «  Cet  a[!erçu  trop  sommaire  ne  fait  que  donner  aux  habi-i 
tués  du  mouvement  corporatif  une  idée  du  rôle  qui  incombe  et| 
incombera  aux  Bourses...  Rien  ne  servirait  de  hâter  les  décisions  ; 
la  poursuite  avec  niéthode  du  développement  de  nos  institutions 
est  suffisante  pour  arriver  au  but  et  éviter  bien  des  déceptions  et 
des  retours  en  arrière...  C'est  à  nous  qui  héritons  de  la  pensée  et 
de  la  science  de  tous  ceux  qui  nous  ont  précédés,  qu'il  appartient 
de  faire  que  tant  de  richesses  et  de  bien-être  dus  à  leur  génie 
n'riboutissent  pas  à  engendrer  la  misère  et  l'injustice,  mais  l'har- 
monie des  intérêts  par  l'égalité  des  droits  et  la  solidarité  entrfi) 
tous  les  êtres  humains  ».      .  î 

Dans  un  autre  rapport  présenté  à  ce  même  Congrès,  la  Bourse! 
d'Alger  assimila  chaque  Bi)urse  du  travailà  une  «  Préfecture  des 
travailleurs  ». 

Le  rapport  de  Pelloutier,  secrétaire  de  la  Fédération  défi 
Bourses,  n'apporta  pas  d'éléments  nouveaux.  Pour  lui,  «  la  vie 
sociale  se  réduit  à  l'organisation  de  la  production  »,  et  les  asso 
dations  ouvrières  actuelles  ne  sont  que  les  embryons  de  «  l'asso-j 
dation  volontaire  et  libre  des  producteurs  w. 

(1)  Pelloutier,  Op.  cil  ,  p.  163. 


CHAPITRE    1.    DK    LA    DÉMOCRATIIÎ    AU    FEDERALISME  851 

Quel  sera  le  rôle  de  ces  associalions  ? 

De  même  que  les  jurassiens,  Pelloulier,  lui  aussi,rejelail(l  ;  lin- 
division  gouvernemeulale  ;  et,  pour  bien  marquer  celte  pensée,  il 
l'exprimait  dan  s  la  forme  même  que  lui  avait  donnée  Proudhon  dans 
son  livre  :  Du  pri?2Cipe  fédératif  :  la  supériorité  des  sociétés  ou- 
vrières, Syndicats  ou  Coopératives,  est  dans  le  fait  qu'  «  elles  sépa- 
rent dans  le  pouvoir  tout  ce  qui  peut  êlre  séparé,  définissent  tout  ce 
rjui  peut  être  défini,  distribuent  entre  organes  ou  fonctionnaires 
différents  tout  ce  qui  a  été  séparé  ou  défini,  ne  laissent  rien  dans 
l'indivision,  entourent  leur  administration  de  toutes  les  condi- 
tions de  publicité  et  de  contrôle  >>.  Et  il  voyait,  par  delà  ces 
groupes,  '<  l'association  libre  des  producteurs  »  annoncée  parBa- 
kounine,  par  James  Guillaume  et  par  Schwitzguebel  ;2). 

Au  Congrès  corporatif  de  Montpellier  (ty02),  Bourchel,  secré- 
taire de  la  Fédération  du  Cuivre,  disait  qu'au  lendemain  de  la 
grève  générale,  la  Bourse  serait  le  «  centre  de  l'activité 
humaine  ».  magasin  général  descommunes,  Boursedu  commerce, 
administration  communale  :  c'est  encore  la  tradition  juras- 
sienne (3).  Le  Congrès  corporatif  d'Amiens  (190t)  déclarera  «con- 
sidérer le  Syndicat,  aujourd'hui  groupement  de  résistance  »  con)me 
devant  être  «  dans  l'avenir  le  groupe  de  production  et  de  ré|)arti- 
tion,  base  de  la  réorganisation  sociale  (4)  ».  Merrheim,  secrétaire 
de  l'Union  des  métaux,  a  dit  dans  le  même  sens  que  ï  le  droit 
nouveau...  ne  peut  sortir  que  des  luttes  ouvrières  sur  le  terrain 
économique  »  (5). 

E.  Pougel,  qui  fut  secrétaire  delà  Voix  du  Peuple,  a  écrit  que 
les  «  Syndicats  ont  pour  besogne  de  préparer  l'avenir.  Le  groupe 
prcductetir  devra  être  la  cellule  de  la  société  nouvelle  »  (6). 
D'après  lui,  les  groupes  corporatifs  élimineront  les  organismes 
gouvernementaux,  c  la  superfélation  gouvernementale  »  ;  aux 
«  grandes  Fédérations  corporatives  incombera  le  soin  de  régula- 

(1)  F.  Pelloutier,  Histoire  des  Bourses,  p.  163. 
(2j  F.  Pelloutier,  Histoire  des  Bourses,  p.  165. 
■  (3)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  223  et  s. 

(4)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  171  et  s. 

(5)  Compte  rendu  du  Congrès,  p.  129. 

(6)  E.  PocGET,  Le  Syndicat  (s.  d.)  p.  19  et  s.  Cf.  E.  Pocget  et  Pataud  : 
Comment  nous  ferons  là  Révolution  ,1909). 


862  LIVRI2    VIII.    LE    FÉDÊRALISMK    PROFESSIONNEL 

riser  la  production  et  de  satisfaire  aux  demandes  de  la  consom- 
mation »  ;  les  Bourses  du  travail,  dans  chaque  localité,  se  substi- 
tueront aux  conseils  municipaux.  Puis  celte  formule  à  la  Sievès  : 
à  un  momeni,  «  le  travail  sera  tout  »  (1). 

Ouvrage  de  patience,  dit  Pouget.  «  Nous  n'attendons  pas  les 
améliorations  du  bon  plaisir  d'une  puissance  étrangère  —  Dieu 
ou  Etat  —  mais  seulement  de  la  puissance  des  organisations  syn- 
dicales, qui  est  la  totalisation  multipliée  des  individus  qui  la 
constituent  »  (2).  A  ses  yeux,  la  Révolution  ne  sera  pas  un  cata- 
clysme subit,  mais  «  l'œuvre  de  tous  les  instants,  d'aujourd'hui 
comme  de  demain...  une  action  continuelle,  une  bataille  de  tous 
les  jours  sans  trêve  ni  répit,  contre  les  forces  d  oppression  et 
d  exploitation  »  (3).  Voilà  comment  tous  les  Syndicats  ont,  sui- 
vant l'expression  d'un  antre  niililant,  (f  in  rôle  préparalif  de  laRé- 
volution  »  (4).  Action  légale,  action  pacifique,  action  violente  des 
Syndicats,  suivant  les  cas,  devant  aboutir  à  un  choc  qui,  on  peut 
le  prévoir,  «  nese  produira  pas  sans  conflagralion  révolutionnaire». 

El)  résumé,  ie  syndicalisme  ne  veut  voir  dans  l'individu  qu'un 
producteur,  un  professionnel  ;  il  néglige  en  lui  le  citoyen,  à  la 
grande  ilifîérence  des  théories  démocratiques.  C  est  à  une  révolu- 
tion dans  l'organisation  de  la  production  qu'il  tend  par  des 
moyens  purement  professionnels,  à  la  grande  dilTérence  des 
théories  socialistes.  L'organisation  des  services  publics  ne  serait 
que  le  développement  dans  un  esprit  fédéraliste  des  groupe- 
ments ouvriers,  tels  que  les  nécessités  économiques  les  auront 
produits.  H  rejette   l'Etat,  lui  déniant,  à  la  suite  de  Proudhon, 

(i)  E.  Pouget  dans  la  Voix  du  Peuple,  1903,  n°  147. 

(2)  Cf.  Adrif.s  Boldet,  Le  syndicalisme  contre  VEtat  Bataille  syn- 
dicaliste, n°  du  8  juillet  19li. 

(3^  E.  PoïïGET,  Le  Parti  du  travail  (s.  d.\  p.  13  et  s.  Cf.  dans  le  même 
sens  :  G.  Yvetot,  dans  un  rapport  présenté  au  Xe  Congrès  de  la  Fédération 
des  Bourses,  Alger,  1902  Compte  rendu,  p.  147)  ;  V.  Griffcelues,  Exemple 
à  suivre  (Hu^nanité,  n°  du  29  octobre  1907)  ;  P.  Monatte,  dans  la  Vie  ou- 
vrière, n°  du  20  juillet  1910,  p.  125  et  s.  ;  E.  Mascipé,  dans  l'Ecole  éman- 
cipée, n°  du  19  novembre  1910  ;  Nicolet,  dans  un  discours  au  IVe  Congrès 
de  la  Fédération  du  Bâtiment,  Paris  1912  (Humanité,  n°  du  10  avril  1912, 
A  rapprocher  :  J,  Jaurès,  De  proche  en  proche  [Humanité,  n°  du  3  juin 
1905). 

(4)  Voix  du  Peuple,  1903,  n°  148. 


CHAPITRE    I.    DE    LA    DEMOCRATIE    AU    FKDKRALISME  8')3 

toute  «  compétence  »  révolutionnaire  (1).  A  l'Etat  unitaire,  il 
prévoit,  tout  au  moins  il  espère,  que  se  sui)stitueronl  les  Fédé- 
rations de  métiers. 

Il  y  a  toutefois  un  point  de  contact  entre  le  syndicalisme  anti- 
démocratique el  le  socialisme  démocratique  :  Guesde  aussi  bien 
que  Marx  et  Engels,  d'une  part,  le  blanquiste  Vaillant,  d'autre 
part,  enseignent  qiie  le  socialisme  tend  à  la  suppression  de  l'Etat. 
Le  fédéralisme  est  donc  immanent  au  socialisme  déiuocratique 
lui-même.  «Cequ''on  a[)pelle  aujourd'hui  Etat, a  écrit  Gu'sde.dis- 
p;iraîtra  avec  l'exploitation  capitaliste  dont  il  n'est  que  lasanction 
légale,  admiiiistrativp.  judiciaire,  policière  et  militaire  —  la  so- 
ciété produisant  elle-même  et  satisfaisant  directement  à  tous  les 
besoins  de  ses  membres,  n'ayant  jamais  cessé  d'être  pjur  nous  le 
dernier  terme  de  la  révolution  à  accomplir,  en  même  temps  que 
la  condilior.  de  toute  émanci[)atiun  humaine  f2  .  » 

iMarx  écrivait,  en  1847,  dans  son  Anli-Proudlion  :  »  la  clisse 
laborieuse  substituera,  dans  le  cours  de  son  di'velo;)pi'ment,  à 
l'ancienne  société  civile,  une  association  qui  excluera  les  classes 
el  leur  antagonisme,  et  il  n'yaur.»  plus  de  pouvoir  [xjliiique  pro- 
prement dit,  puisque  le  pouvoir  poiitijue  est  précisément  le 
résumé  officiel  de  l'antagonisme  dans  la  société  civile  (3)  ».  En 
une  autre  circonstance  :  «  les  fonctions  gouvernemenlales  se 
transformeront  en  desimpies  fonctions  administratives  »  4)  . 
Il  a  encore  écrit  :  «  L'organisation  du  travail  ne  doit  pas  partir 
du  pouvoir;  elle  doit  être  spontanée».  Au  reste,  on  ne  sau- 
rait oublier  que  Marx,  autant  que  Bakounine,  admira  le  mouve- 
ment cornmunaliste  de  7  I . 

Ceux  qui  posent  ainsi  la  Révolution  sur  le  terrain  sviidical 
(grèves-généralistes  et  utopistes  syndicalistes)    resppclptit  les  lois 

{il  Confessions  d'un  révolutionnaire    1850),  p.  53. 

(2)  GcESDE,  Services  publics  et  socialisme  (4^  éd.),  p.  5.  Cf.  Laf.\rgoe,  Le 
communisme  et  révolution  économique  1892),  p  2o  ;  interview  de  Jean 
Jaurès,  reproduction  dans  VHumanité,  n°  du  15  août  1906  ;  James 
GciLLAUMB,  Edouard  Vaillant  et  Franc  Me/vinc/  [Vie ouvrii're,  1911,  n°  34, 
p.  231). 

(3)  Misère  de  la  philosophie  (éd.  Giard  et  Brière.  1896),  p.  243 

(4)  Circulaire  du  Conseil  général  de  l'Internationale  citée  par  James 
GciLL.vuME,  L' Internationale,  [.  II  1907,  p.  298,  Cf.  H.  Lagai!Dei.le,  Bukou- 
nine  [Mouvement  socialiste,  ii°  mars-avril,  1913). 


8Gi  LIVUE    VIU.    LK    FÉdÉRALISMIî    PROFESSIONNEL 

de  la  continuité  lustorii|iie.  Bien  loin  de  croire  à  une  brusque 
rupture  et  à  une  calastroi)he  inopinée,  les  syndicalistes  ratta- 
chent la  société  future  à  l'organisation  fédérale  ouvrière  dé- 
veloppée dans  les  cadres  de  la  société  capitaliste  centralisée.  Les 
droits  futurs  seraient  déjà  dans  les  règles  syndicales  ;  de  même 
que  les  socialistes  légalilaires  croient  que  ces  droits  sont  déjà 
dans  les  règles  légales  :  l'ancienne  thèse  «  catastrophique  », 
sans  èlre  rejelée  est  subordonnée,  à  une  thèse  évolutioniste,  con- 
formément aux  enseignements  de  la  science. 

A  une  société  autoritairement  organisée  correspondait,  par  né- 
cessité, sans  doute,  la  tactique  autoritaire  des  anciens  révolulion- 
naires:il  faut  conqu'rir  le  pouvoir  pour  imposer  le  communisme. 
Devant  un  pouvoir  omnipotent  qui  paraissait  être  l'initiateur  in- 
dispensable^ le  surveillant  de  toutes  les  actions,  le  gardien  de  tous 
les  biens,  corimient  les  premiers  socialistes  n'aiiraienl-ils  pas 
cru  qu'en  1h  conquérant  ils  détruiraient  facilement  l'origine  de 
tous  les  maux  sociaux  ?  Leur  révolulioonarisme  était  en  fonction 
de  la  monarchie. 

Avec  le  régime  démocratique,  où  l'autorité  est  diluée,  affaiblie, 
la  notion  de  révolution  s'est  transformée  par  contre-coup  et 
adaptée  :  elle  a  perdu  quelque  chose  de  son  caractère  dictato- 
rial. Il  n'est  plus  question  que  de  libres  Fédérations  et  de  con- 
trats synallagmaliques  et  commulatifs.  «  Au  lieu  de  pourchasser 
le  pouvoir,  écrivait  Proudhon,  priez-le  seulement  de  ne  j)lus  se 
mêler  de  rien  ;  et  apprenez  au  peuple  à  faire  lui-même,  sans  le 
secours  du  pouvoir,  de  la  richesse  et  de  l'ordre  (1)  ». 

(1)  Confessions  d'un  révolulioyinaive  ,1850),  p.  220.  —  Cf.  Cti.  Asdler, 
La  civilisation  socialiste  (1912  . 


LIVRE  IX 

LE  FÉDÉRALISME  PROFESSIONNEL 


CHAPITRE    PREMIER 
La  tradition  et  la  révolution  dans  le  fédéralisme  professionnel. 


Au  début  de  leur  propagande  ouvrière  et  socialiste,  Guesde  et 
ses  amis,  aussi  bien  que  leurs  adversaires,  ne  voyaient  pas  tout 
ce  que  le  nouveau  parti  recelait  en  lui  de  tradition  bourgeoise. 

Ce  parti  se  proclamait  révolutionnaire.  Révolutionnaire  :  ce 
mol  tirait  à  lui  toute  l'attention  ;de  la  propagande,  on  ne  retenait 
que  les  cris  de  guerre  contre  la  sociétécapitalisie  ;  de  la  doctrine* 
que  les  prophéties  collectivistes  et  communistes  défendues  ou 
discutées  comme  si  elles  devaient  instaurer  prochainement  un 
régime  entièrement  nouveau.  Aujourd'hui,  nous  voyons  si  bien 
tout  ce  que  ces  nouveautés  contenaient  de  passé  que  des  polé- 
mistes ont  pu  dire  avec  raison  que  Guesde  ne  faisait  qu'assortir, 
en  V  mêlant  ses  lectures  et  ses  souvenirs  de  l'Internationale,  les 
notions  bourgeoises  aux  intérêts  de  la  classe  ouvrière  ;  de  même 
que  Marx  et  Engels  avaient  repris,  presque  en  le  plagiant, en  1847, 
le  Manifeste  démocratique  de  Victor  Considérant  publié  quelques 
semaines  auparavant  ;  et  nous  ajouterons  :  de  même  que  les  légis- 
lateurs des  assemblées  révolutionnaires  transposaient  le  roi  dans 
la  loi,  nouvel  absolu  ;  de  même  que  le  rationaliste  Kant  a  trans- 
posé, sans  le  savoir,  la  mystique  chrétienne  dans  son  impératif 
catégorique. 

Toute  action,  si  originale  soit-elle,  reproduit  en  partie  les 
Maxime  Leroy  55 


8(1')  LIVRE    IX.     —    LE    FÉDÉRALISME    PROFESSIONNKL 

formes  el  les  principes  qu'elle  prétend  combattre.  Jusqu'ici,  il  n'y 
a  pas  d'exemple  que  des  factions,  des  philosophies,  des  religions 
aient  échappé  à  la  tradition  au  centre  de  laquelle  ses  théoriciens 
ou  ses  partisans  ont  vécu,  grandi,  accompli  tous  les  actes  de  leur 
vie  civile  el  intellectuelle.  Et  plus  nous  nous  éloignons  du  moment 
oïl  ces  partis,  ces  philosophies,  ces  religions  se  sont  constitués, 
mieux  nous  voyonsces  mille  maitn;s  ou  faits  invisibles  aux  con- 
temporains, dont  le  Christ,  Kant  ou  Marx  ont  été  les  prisonniers 
involontaires  et  inconscients.  Au  commencement  du  mouvement, 
on  ne  voit  guère  que  l'originalité;  chaque  penseur  se  considère 
volontiers  comme  un  «  unique  »  ;  plus  tard,  on  signale  la  répéti- 
tion des  formes  et  des  règles  anciennes,  accommodées,  transformées 
évidemment,  mais  toujours  reconnaissables  et  bien  vivantes  (1  j. 

Anssien  suivant  l'hi^loired'une  doctrineou  d'un  parti, observera- 
t-on  facilement  ces  deux  po  ilions  :  l'une  d'enthousiasme,  au  début, 
l'autrp  de  dénigrement  pour  le  «  déjà  vti  »,  à  la  fin  ;  et  ceux  qui 
dénigrent  le  «  déjà  vu  »  chez  leurs  prédécesseurs  immédiats  ne 
manquent  pa>,  à  leur  four,  de  croire  h  leur  originalité  person- 
nelle. 

Les  mouvements  sociaux  d'une  époque  sont  toujours  beaucoup 
plus  unitaires  que  ne  le  croient  les  hommes  engagés  dans  l'action. 
Et  c'est  parce  que  l'on  néglige  d'observer  la  longue  et  lourde  tra- 
dition qui  précède  les  changements  politiques  que  l'on  croit  à 
l'explosion  soudaine  des  faits,  h  l'originalité  des  institutions  el 
des  doctrines,  aux  coupures  nettes  entre  les  temps,  en  un  mol 
à  la  révolution.  Au  sens  strict,  la  révolution  est  un  charigemenl 
brusque  et  violent  dans  la  politique  et  legouvernement  d'un  Etat, 
une  catastrophe  inopinée,  la  «  destruction  totale  »  du  passé. 

Or  la  brusquerie  des  phénomènes  politiques  n'est  qu'une  appa- 
rence des  choses  :  pendant  la  tourmente,  toul  paraît  emporté  ;  le 
lendemain,  ce  n'est  que  déception  pour  les  révolutionnaires,  parce 
que  les  changements  ontété  petits.  L'homme  reste  semblable  à  hii- 
mè(ne,  jusque  dans  les  moments  où  l'enthousiasme  le  transfigure. 

(1)  C'est  ce  qui  est  arrivé  à  Proudhou.  «  Au  fur  et  à  mesure,  écrit 
C.  Bougie,  que  Proudhon  précisa  sa  pensée,  il  apparaît  qu'elle  est  beau- 
coup plus  près,  par  exemple,  de  celle  des  économistes  réformateurs  qu'on 
ne  le  croyait  d'abord.  »  [La  sociologie  de  Proudhon  (1311',  p.  40,. 


CHAPITRE    I.     —    LA    TRADITION    ET    LA    RÉVOLUTION  Uli7 

Une  proclamation  éloquente,  des  institutions  hâtives  ne  peuveni 
le  réformer  :  ces  proclamations,  de  même  que  ces  institutions  trop 
nouvelles,  restent  sur  le  papier,  simples  gestes  sans  lendemain, 
ainsi  (]u'il  en  fut  de  1789  à  1800  et  en  18i8  pour  tant  de  lois  et 
de  décrets. 

Par  la  voix  de  ses  doctrinaires,  le  syndicalisme  révolutionnaire 
s'affirme  aujourd'hui  en  une  philosophie  et  en  une  organisation 
entièrement  neuves  qui  n'auraient  rien  de  commun  avec  le  socia- 
lisme parlementaire  issu  du  mouvement  guesdiste  ;  il  prétend 
n'avoir  rien  conservé,  rien  à  conserver  des  institutions,  des  idées, 
des  tactiques  du  guesdisme,  toutes  qualifiées  d'  a  effort  para- 
doxal «,d'«  essai  insensé  »(1),  sansse  rendre  comple  de  l'obliga- 
tion,  univer?ellemenl  inéluctable,  où  Guesde  et  ses  camarades 
furent  de  penser  et  d'agir  avec  les  éléments,  tant  ouvriers  que 
bourgeois,  qui  constituaient  le   milieu  dans  lequel  ils  vécurent. 

Or,  le  tableau  du  syndicalisme  aulonorne  présenté  par  les  théori- 
ciens (2)  ne  correspond  que  partiellement  à  la  réalité  :  il  est  rem- 
pli de  survivances  ;  à  tel  point  qu'un  militant  a  fait  remarquer  que 
«  les  organisations  ouvrières  ne  sont  pas  exemptes  d'un  certain 
I  esprit  de  rout«ie(3)  ».  Ce  n'est  donc  que  les  yeux  prophétiquement 
tournés  vers  les  stades  futurs  de  l'évolution  que  l'on  peut  dire 
pleinement  original  le  mouvement  ouvrier  et  le  comparer  à  une 
«  armée  de  libres  travailleurs  ».  Libres  :  on  va  voir  comment. 

«  Les  travailleurs,  a  écrit  Emile  Pouiret,  élève  sur  ce  point 
de  Blondeau,  militant  des  débuis  de  la  reuaissance  syndicale  (4), 
n'attendent  pas  pour  manifester  leur  volonté  l'assentiment  de  la 
totalité  fie  la  corporation  :  ils  pensent  et  agissent  en  son  nom, 
tout  comme  si  leur  bloc  était  réellement  composé  de  cette  tota- 
lité. Par  extension  logique,  ils  sont  amenés  à  penser  et  à  agir 
covinie  s  ils  étaient  la  totalité  de  la  classe  ouvrière,  le  peuple  en- 
tier (5).  »  A  celle  citation  on  voit  quelle  part  de  fiction  démocra- 
tique est  incluse  dans  le  syndicalisme,  fiction  analogue  à  celle  de 

t)  Ed.  Berth,   Les  nouveaux  aspects  du  socialisme  (1900),  p.  15. 
(2)  Ed.BuRTH,  op.  cit  ,  p.  29  et  s 

(3    Louis    GRixDiDiER,  La    carte    confédérale    iVoix   du    Peuple,  1910, 
no  507). 
(4    V.  Compte  rendu  du  Congrrs  ouvrier  de  Lyon    1886;,  p.  46 

5)  E.  PooGET,  Les  ba^es  du  syndicalisme  (2*  éd.),  p.  25. 


868  LIVRE    IX,    —    LE    FÉDÉRALISME    PROFESSIONNEL 

Rousseau  qui  identifiai l  l'opinion  de  la  majorité  avec  la  a  volonté 
générale  ». 

Les  ouvriers  commencent  à  s'administrer  eux-mêmes,  en 
groupe,  mais  il  ne  s'ensuit  pas  qu'il  n'y  ait  plus  dans  la  classe 
ouvrière  de  délégués  à  l'image  des  députés,  et  que  toute  action 
ait  un  caractère  collectif.  On  a  trop  opposé  la  démocratie,  gou- 
vernement par  mandataires,  au  syndicalisme,  administration  di- 
recte par  l'ensemble  de  la  classe  ouvrière.  Tant  que  l'unanimité 
des  ouvrier»  ne  participera  pas  ù  cette  administration,  tant  (jue 
le  plus  grand  nombre  des  syndiqués  y  restera  indifférent,  les 
fonclionnaires  svndicalisles,  les  syndiqués  conscients  se  superpo- 
seront à  la  classe  ouvrière  un  peu  comme  des  dirigeants  :  attesta- 
tion de  l'empirisme  traditionnel.  Par  l'apathie  de  la  foule  des  in- 
souciants et  des  inconscients  persiste  le  gouvernement  indirect  ; 
avec  force,  [)uisque  le  nombre  de  ces  indifîérenls  est  beaucoup 
plus  considérable  que  celui  des  h  conscients  ».  L'  «  élite  cons- 
ciente »,  c'est  le  gouvernement  (1). 

Voilà  comment  nous  voyous,  dès  maintenant,  se  produire  au 
sein  des  organisations  ouvrières  le  contraste  entre  une  masse 
inapte  à  l'initiative,  incapable  d'autonomie,  et  une  poignée 
d'hommes  énergiques  déclarés  seuls  aptes  à  la  direction,  à  la  mise 
en  mouvement  de  la  collectivité.  «  Nous  savons  bien,  ont  écrit 
Charles  Albert  et  Jean  Duchêne,  qu'i  l  n'y  a  pas  de  société  possible, 
même  communiste,  sans  certaines  formes  de  délégation  (2).  » 

11  V  a  une  élite  :  quel  est,  quel  sera  son  caractère  ?  Tout  d'abord 
on  peut  rejeter  l'opinion  de  ceux  qui,  sans  réserves  ni  nuances,  ont 
assimilé,  d'une  pari,  les  non-syndiqués  et  syndiqués  et,  d'autre 
part,  les  fonctionnaires  syndicaux  élus  à  des  gouvernants  et  gou- 
vernés, et  se  sont  bornés  à  signaler  ici  un  simple  renouvellement 
de  l'autorité  ancienne.  Mais  une  assimilation  pure  et  simple  contre- 
dite, (m  doit  encore  sedemander  si  unedifTérencia'.ion  en  élilecons- 
cieule  et   masse  inconscient!^,  indication  de    l'impossibilité  d'une 

Ij  E.  PouGBT,  Les  bases  du  syndicalisme  (2»  éd.),  p.  25.  Cf.  La  fêle  du 
i»'  mai.  Manifeste  du  comité  central  de  la  Fédération  du  Livre 
(^Typographie  française,  n°  du  le""  mai  1910). 

(2)     Le      socialisme      réoolulionyiaire     et      les    Parlements    bourgeois 
(Guerre  sociale,  n°^  20-30  janvier  1142). 


CHAPITRE    1.    LA    TRADITION    ET    LA    HÉVOLLUON  Hdl) 

identité  entre  les  hommes,  ne  serait  pas  la  juslificalion  duiieéter- 
nelle  nécessité  de  l'autorité  ?  Alors  se  pose  un  plus  vaste  pro- 
blème de  méthode  historique  :  esclaves  puis  serfs,  enfin  salariés, 
devons-nous  ajouter  à  cette  liste  un  mot  nouveau,  à  trouver,  |)our 
qualifier  dans  le  régime  futur  l'inexorable  asservissement  de 
l'homme  faible  à  l'homme  fort?  a  De  même  que  les  révolutions 
bourgeoises  du  xviii*^  et  du  xix®  siècle  se  sont  terminées  à  l'avan- 
tage surtout  de  la  haute  bourgeoisie,  a  répondu  Anton  Menger, 
avec  pessimisme,  le  mouvement  socialiste,  qui  n'est,  lui  aussi, 
qu'un  déplacement  de  forces,  sera  particulièrement  favorable  aux 
éléments  les  plus  influents  de  la  classe  ouvrière  »  (1). 

Si  la  formule  des  minorités  a  conscientes  »  signifiait  simplement, 

>  ce  qu'elle  semble  surtout  affirmer,  le  droit  de  quelques-uns  à 
conduire  le  plus  grand  nombre,  elle  ne    ferait  que   tendre  à  jus- 

[  tifier  l'établissement  d'une  autre  aristocratie,  et  par  là,  elle  tien- 
drait pour  nulle  et  non  avenue  toule  la  constitution  communiste 
syndicale,  le  principe  de  l'égalité  des  syndiqués  et  de  l'auto- 
nomie des  groupes  fédérés.  Elle  contient  quelque  chose  de  cette 
signification  ;  son  originalité  n'en  est  pas  moins  certaine  dans  la 
mesure  où  elle  appuie  cetle  autre  formule  syndicale  :  il  n'y  a  ni 
majorité,  ni  minorité. 

Que  veulent,  en  effet,  les  théoriciens  et  praticiens  ouvriers  du 
droit  provisoire  des  minorités  agissantes? Contraindre  à  la  «  oons- 
cience»du  même  intérêt,  à  l'observation  des  mêmes  règles,  au  res- 
ect  d'une  unique  discipline  prolétarienne  tes  travailleurs  inorga- 
isés.  a  inconscients  »  de  ce  commun  intérêt  de  classe,  soit  qu'ils 
reçoivent  un  salaire  inférieur  au  tarif  syndical,  soit  qu'ils  reçoi- 
vent, pour  un  travail  aux  pièces,  un  salaire  supérieur  à  ce  même 
tarif  svndical.  A  une  contrainte,  mais  à  une  contrainte  égalitaire, 
voilà  à  quoi  tend  la  doctrine,  qui  n'est  pas  aristocratique  dans  se.s 
conséquences  :  bien  loin  qu'il  soit  question  de  constituer  des  pri- 
vilèges en  faveur  de  ces  a  conscients  »,  ces  plus  forts  n'usent  de 
leur  supériorité  que  pour  égaliser  les  peines  et  les  profils  ;  du 
moins  est-ce  leur  ambition  publiquement  avouée.  Si  la  contrainte 


(1)  A.  Mesger,  L Etat  socialiste  (trad.    franr.  par  Ed.  Milhaud,    préf.    de 
Andler),  p.  Q3. 


870  LIVIÎI-:    IX.     Î.E    FF.DKRAL1SMI-:    PHOFl  SSKINXUL 

est  violente,  les  Syndicats  répondent  que  cela  tient  aux  conditions 
du  milieu  inégalilaire  ;  mais  on  doit  ajouter  que  c'est  aussi  par 
là  que  leur  action  reste  traditionnelle,  partant  qu'elle  échappe 
dans  une  certaine  mesure  à  l'ambition  communiste.  Il  faut  des 
{<  guides  »,  disait  Rousseau  ;  les  syndicalistes  le  répètent  après  lui. 

Lorsqu'il  y  a  référendum  dans  les  Syndicats,  il  est  d'usage 
d'ajouter  au  nombre  le  plus  élevé  des  suffrages  recueillis  dans  un 
sens,  les  voix  de  ceux  qui  se  sont  abstenus  :  voilà  une  espèce  de 
représentation  par  voie  d'autorité  ;  les  indiiïérents  sont  rattachés 
de  force  au  groupe  le  plus  nombreux  et  le  plus  fort.  Et,  d'autre 
part,  pourquoi  les  syndicalistes  révolutionnaires  sont-ils  opposés 
à  la  généralisation  du  référendum  ?  C'est  précisément  en  consi- 
dération de  la  classe  ouvrière  amorphe,  sans  audace,  sans  initia- 
tive, à  qui  les  syndiqués  conscients  ne  veulent  pas  laisser  la 
conduite  des  affaires  collectives  :  ils  se  substituent  donc  à  elle  et 
l'entraînent,  contre  son  avis,  à  sa  libération,  en  se  gardant  bien 
de  considérer  les  non-syndiqués,  même  les  syndiqués  indiffé- 
rents, comme  des  unités  autonomes.  Le  «  syndicalisme  »  est 
ainsi  très  divers  dans  ses  tendances,  par  suite  de  nécessités  plus 
fortes  que  sa  philosophie  égalitaire  et  a-gouvernementale  ;  il 
marque  une  vie  mouvementée  et  ample  dont  une  partie,  la  tra- 
dition, n'est  rejetée  sous  le  nom  de  «  déviations  »  (comme  s'il 
était  possible  d'échapper  à  la  tradition)  que  par  une  vue  intellec- 
tualiste des  choses. 

A  coup  de  conférences,  à  coup  d'appels  répétés,  à  coup  de  bro- 
chures et  d'articles,  l'armée  ouvrière  est  arrachée  à  sa  torpeur 
par  son  m  élite  »  :  peut-on  croire  à  lexaclitude  des  tableaux  qui 
nous  représentent  les  travailleurs  animés  tous  d'un  invincible 
esprit  de  lutte,  lorsque  l'on  a  entendu  les  militants  au  retour  de 
leurs  tournées  de  propagande?  Que  de  régions  sans  Syndicats, 
que  di^  Syndicats  sans  force,  tnulualistes,  corporatistes,  que  de 
syndiqués  moutonniers  !  On  peut  dire  qu'il  n'existe  pas  une 
classe  ouvrière  autonome,  mais  seulement  qu'on  la  voit  poindre. 
Les  svndiqnés  sont  encore  hésitants  à  l'appel  des  éducateurs 
sortis  de  leurs  rangs  ;  ils  sont  cependant  anxieux  de  l'avenir  que 
leurs  mains  préparent;  et  quelques  œuvres  déjà  leur  rendent  té- 
moignage. 


CHAPITRE    I.    [.A    TRADITION    ET    LA    REVOLUTION  B71 

Ceux  qui  ont  rudement  et  ironiquement  dénoncé  le  traditiona- 
lisme du  socialisme  guesdisle  et  qui,  sans  voir  la  nécessité  des 
{survivances,  ont  affirmé  l'originalité  du  syndicalisme,  n'ont  pas 
pu  ne  pas  observer  les  parties  bourgeoises  de  la  société  entrevue 
des  libres  producteurs  associés  ;  et  c'est  précisément  en  étudiant 
par  quels  moyens  s'elîectuerait  le  passage  de  l'une  à  l'autre  so- 
ciété qu'ils  ont  été  amenés  à  prouver  malgré  eux  la  nécessité  de 
ces  survivances.  Sans  doute  les  théoriciens  prétendent-ils  que 
cette  préparation  ne  laissera  aucune  trace  du  passé  dans  la  so- 
ciété communisie  définitivement  établie;  mais  que  vaut  une 
telle  affirmation  ?  Elle  est  inefficace,  parce  qu'elle  dépasse  les 
données  de  leur  observation,  et  qu'elle  ne  tient  pas  compte  de 
l'enseignement  le  plus  certain  de  l'histoire. 

En  s'appuyant  d'un  temps  sur  l'autre,  Edouard  Berth  a 
montré  que  la  «  transformation  (communiste)  est  déj^  préparée 
par  le  capitalisme  lui-même  ;  qu'il  y  a,  à  l'intérieur  même  du 
capitalisme,  une  évolution  qui  le  fait  passer  de  sa  forme  surtout 
■  conmierciale  et  usuraire  à  des  formes  de  plus  en  plus  indus- 
'.  trielles...  (1)  »  11  a  fait  voir  que  les  deux  classes  s'enseignent  mu- 
'  tuellement  et  que,  de  concert,  elles  améliorent  la  société  indus- 
trielle. Voilà  des  constatations  qui  obligent  lécrivain  syndicaliste 
à  se  rendre  compte  plus  objectivement  des  services  rendus  à  la 
►v  civilisation  par  le  capitalisme  (là-dessus,  il  suit,  et  il  le  sait, 
Karl  Marx  et  Engels  et  en  même  temps  à  diminuer,  dans  une 
mesure  visible,  l'opposition  économique  et  technique  entre  la 
classe  ouvrière  et  la  bourgeoisie. 

Ed.  Berlh  écrivait  au  mois  de  mai  1907  :  «  Il  y  a  deux  forces 
en  présence,  la  force  capitaliste  et  la  force  ouvrière;  elles  n'ont 
pas  à  se  préoccuper  l'une  de  l'autre.  La  classe  ouvrière  ne  se  voit 
nullement  comme  la  partie  d'un  tout;  mais  elle  se  considère 
comme  étant  un  tout  par  elle-même  :  elle  veut  la  ruine  totale  de 
ses  adversaires,  le  renversement  absolu  de  l'ordre  bourgeois  et 
la  création  dun  ordre  ouvrier  (2)  ».  Quelques  mois  plus  tard,  cet 
auteur  accusant  la  continuité  qui  lie  les  deux  classes  a[^portait  à 


(1)  Ed.  Berth,  op.  cit  ,  p.  33. 

(2;  Mouvement  socialiste,  n    de  mai  1907,  p.  488. 


872  LIVRE    IX.    LE    FIÎDÉRALISM1<:    PROFESSIONNEL 

ses  observations  ce  notable  adoucissement  :  «  le  prolétariat  est  le 
fils  authentique  du  capitalisme,  son  héritier  présomptif  ;  et,  en 
cette  qualité,  il  a  un  intérêt  majeur  à  ce  que  l'héritage  qu'il  est  ap- 
pelé à  recueillir  soit  aussi  considérable  que  possible.  Il  n'ira  donc 
pas  compromettre  la  gestion  de  son  père  ;  il  le  laissera,  au  con- 
traire, gérer  en  toute  liberté  et  selon  ses  principes  ;  et  s'il  exige  à 
sa  collaboration  un  salaire  toujours  plus  élevé,  c'est  qu'il  ne  veut 
pas  le  laisser  s'encroûter  dans  la  routine...  (1)  ». 

Ici  le  prolétariat  s=e  préoccupe  de  la  ((  gestion  de  son  père»  :  il 
est  donc  le  fils  de  quelqu'un.  S'il  est  le  «  fils  authentique  »  du  ca- 
pitalisme, peut-il  ne  pas  lui  ressembler,  fait  par  lui,  faronné  et 
dirigé  par  lui  depuis  tant  de  siècles?  Il  s'agit  bien  encore  de  la 
«  création  d'un  ordre  nouveau  »,  mais  cette  création  n'est  plus  le 
résultat  d'une  «  ruine  totale  »,  il  est  celui  d'une  collaboration.  Cette 
collaboration  n'est,  bien  entendu,  pas  amicale  ;  elle  est  en  lignes 
divergentes,  mais  enfin  il  y  a  une  collaboration,  ce  qui  est  fort 
éloigné  du  simpliste  et  barbare  contraste  de  deux  classes  n'ayant 
rien  (\p  commun.  Ensemble,  le  père  et  le  fils  travaillent  à  la  créa- 
tion de  l'ordre  nouveau,  qui  sera,  quel  qu'il  soil,  le  fruit  commun 
de  leurs  deux  libertés  ennemies  et  associées  tout  à  la  fois.  Peut- 
on  imaginer  que  la  société  productrice  se  développe  librement 
entre  ces  deux  ennemis  associés  ?  Elle  ne  vil  et  ne  se  développe 
que  pour  eux,  et  par  eux  ;  elle  a  donc  une  physionomie  double. 
On  ne  peut  pas  plus  la  supposer  indépendante  d'eux  que  n'a  été 
légitime  l'ojiposilion  (|ue  Rousseau  fit  entre  l'homme  et  la  so- 
ciélé. 

Avant  les  sj'ndicalistes,  Karl  Marx  et  Engels  ont  écrit  que  la 
révolution  communiste  «  serait  une  rupture  radicale  avec  le  ré- 
gime traditionnel  de  la  propriété...  avec  les  idées  tradition- 
nelles». Radicale  :  qu'en  savaient-ils?  Voilà  encore  une  affirma- 
tion qui  dépasse  l'observation  immédiate,  voire  les  prévisions  de 
ces  auteurs  sur  l'avenir  immédiat.  Mais  de  même  que  leurs  suc- 
cesseurs syndicalistes,  ils  ont  eux-mêmes  prévu  une  série  de 
«  démarches  »  du  prolétariat,  toute  une  évolution  ((  impliquant, 
dans  la   période   de  début   des    infractions   despotiques  au  droit 

(l)  Op.  cit.,  p.  21. 


CHAPITRE   I.    LA   TRADITION    ET    LA    RKVOLUllON         873 

de  pro(»riélé  et  aux  condi lions  bourgeoises  de  la  production.  Des 
mesures  devront  être  prises  qui,  sans  doule,  paraîtront  insuffi- 
santes et  auxquelles  on  ne  pourra  pas  s'en  tenir,  mais  qui,  une 
fois  le  mouvement  commencé,  mèneront  à  des  mesures  nouvelles 
et  seront  indispensables  à  titre  de  moyens  pour  révolutionner 
tout  le  régime  de  la  production  (1)  ». 

Ces  mesures  transitoires  répartissent  sur  tant  d'années  la  révo- 
lution que  l'on  ne  peut  attacher  une  sérieuse  valeur  à  l'affirma- 
tion d'une  a  rupture  totale».  Combion  d'années,  ou  de  siècles, 
fandra-t-il  pour  men 'r  à  sa  fin  ce  «  début»  ?  «  Le  xx"  siècle, 
écrivait  Proudhon,  ouvrira  l'ère  des  Fédération?,  où  l'humanité 
recommencera  un  purgatoire  de  mille  ans  (2).  »  Tant  de  délais 
sont  donnés,  partant  possibles  tant  d'aléas  (notamment  par  l'or- 
ganisalion  des  consommateurs),  tant  d'occasions  de  bifurcation, 
une  telle  importance  est  donnée  à  la  tradition,  que  l'on  est  obligé 
de  penser,  rien  qu'avec  les  arguments  fournis  par  le  Manifeste, 
qu'il  est  abusif  de  prétendre  que  la  rupture  puisse  être  totale. 

La  loi  complicatrice  de  la  continuité  historique  se  vérifie  ainsi 
dans  le  syndicalisme,  jusque  sous  la  plume  de  ses  théoriciens  et 
de  ses  précurseurs.  Original,  il  l'est,  mais  il  est  également  tra- 
ditionnel ;  et,  ramené  à  ses  origines,  il  s'étend  au  delà  et  en  deçà 
des  bornes  étroites  dans  lesquelles  les  doctrinaires  veulent  l'en- 
fermer. 

Le  phénomène  de  la  continuité  historique,  par  lequel  persiste 
une  partie  des  notions  et  des  institutions  anciennes  dans  tout 
ordre  de  choses  qui  se  proclame  nouveau,  n'a  d'ailleurs  pas  pour 
effet  de  fondre  les  deux  classes  antagonistes  en  une  seule;  ni  pour 
objet,  directement  ou  indirectement,  de  supprimer  la  lutte  des 
classes.  Ce  qu'il  permet  ici  de  nier,  c'est  la  lutte  de  classe  posée 
en  absolu  :  il  la  rend  à  l'évolution,  la  montre  non  comme  un  fait, 
mais  comme  un  devenir  de  plus  en  plus  précis.  H  n'est  plus  alors 
question  de  «  déviations  »  (3),  ni  de  «  confusions  »,  comme  si  les 
déviations,  les  confusions  étaient  factices.  Elles  sont  et  cela  doit 

ii)  Le  Manifeste  communiste  (trad.  Andler),  t.  I,  p    53. 
2    Du  principe  fédératif  (1863  ,  p.  109. 

(3)  H«ari  Nivet,  Qu'est-ce  qu'une  déviation?  {Le  Socialisme,  n°  du  17  no- 
vembre 1907). 


874  LlVRIi    IX.    LE    FÉDÉRALISME    PROFESSIONNEL 

suffire  pour  nous  obligera  en  lenir  compte.  Plus  de  critique 
d'actes  qui  tueraient  évitables,  dus  à  la  lâcheté  ou  à  la  perfidie  des 
uns  ou  à  l'ignorance  des  autres,  mais  constatation  d'actes  divers 
nous  regardant  avec  la  figure  de  trouble  nécessité  et  de  déplai- 
sante bilaféralité  qu'ont  presque  tous  les  actes  humains. 

On  voit  dans  tous  les  pays  les  deux  classes  collaborer  dans 
une  hostilité  et  une  ignorance  mutuelles  de  leur  moralité,  ne 
pouvant  pas  ne  pas  collaborer,  se  séparant  de  plus  en  plus,  mais 
sansquel'on  puisse  affirmer,  autrement  qu'en  prophètes,  qu'au 
jour  ou  il  sera  maître  de  la  production,  le  prolétariat  organisera 
celle-ci  sans  rien  garder  des  idées  et  des  institutions  créées  par  son 
«  père  ».  11  y  a  ce  fait  :  hostiles,  les  classes  ne  peuvent  pas  ne  pas 
collaborer,  comme  les  nations  d'ailleurs,  auxquelles  elles  se  com- 
parent; elles  n'échappent  pas  aux  injonctions  d'une  certaine 
communauté  d'intérêts,  quelle  que  puisse  être  la  tension  de  leurs 
rapports.  Nous  voyons  donc  les  comités  svndicalistes  entrer  en 
relations,  non  pas  amicales,  rvidemment,  mais  cependant  très 
souvent  correctes  avec  les  patrons  et  les  pouvoirs  publics  pour 
trouver  un  terrain  d'entente:  les  Syndicats  ne  se  suffisent  donc 
pas  à  eux-mêmes  au  point  de  vue  professionnel.  11  en  est 
cent  exemples,  sans  parler  du  témoignage  du  rapport  de  la  section 
des  Bourses  au  Congrès  confédéral  de  Bourges  (1904),  dû  à  la 
plume  du  secrétaire  confédéral  Georges  Yvelot  :  «  Chaque  fois  qu'il 
fut  sollicité  par  les  Bourses,  chaque  fois  qu'il  crut  utile  une  in- 
tervention gouvernementale  en  faveur  des  travailleurs  en  conflit, 
le  comité  désigna  des  délégués  pour  se  rendre  à  la  Chambre  ou 
dans  les  ministères.  En  aucune  circonstance,  l'attitude  des  dé- 
légués ne  futcellede  solliciteurs  implorant  timidement  un  secours 
ou  une  prise  en  considération,  mais  elle  fut  l'attitude  de  protes- 
tataires venant  rappeler  à  qui  de  droit  les  responsabilités  encou- 
rues à  laisser  faire  des  fonctionnaires  dévoués  au  patronat,  met- 
tant à  son  service  la  justiceet  l'armée  »  (1). 

Il  n'est  pas  question  ici  de  reprocher  aux  confédérés  d'user  de 
tous  les  moyens  pour  diminuer  l'intensité  des  conllits  provoqués 
par  le  sur-travail  et  la  misère  ;  mais  de  montrer  simplement  que 

(l!  Compte  rendu  du  Congrès  confédéral  de  Bourges,  p.  30. 


CHAI'lTRt;    I.    LA    TRADITION    ET    LA    RKVOLUTIOX  875 

leur  pratique  ne  correspond  pas  suffisamment  aux  doctrines  de 
classe  formulées  par  certains  théoriciens  d'une  façon  saisissante. 

Aulre  inlluence  du  passé  :  les  principaux  théoriciens  de  la 
classe  ouvrière  sont  des  «  bourgeois  ».  Pelloulier,  né  d'une  vieille 
famille  bourgeoise,  a  élé  élevé  par  son  grand-père,  avocat  à 
Nanles(l);  Emile  Pougel,  qui  fut  longtemps  secrétaire  do  la 
Voix  i/7(  Peu2:)le,  lournAl  de  la  C.  G.  T.,  fils  d'un  notaire,  fut 
élevé  par  son  beau-père,  employé  des  ponts  et  chaussées,  ardent 
républicain,  et  fortement  infiuencé  par  Emile  Digeon,  vieux  dé- 
mocrate promoteur  de  la  Commune  de  Narbonne  ,2)  ;  le  théori- 
cien le  plus  éloigné  de  la  vie  ouvrière,  mais  aussi  le  plus  violent  et 
le  plus  abstrait,  Georges  Sorel,  est  un  ancien  ingénieur  des  ponts 
et  chaussées  ;  les  principaux  rédacteurs  du  Moiivenient  socialiste, 
Hubert  Lagardel  le  et  Ernest  La  font,  tous  deux  avocats  au  barreau  de 
Paris,  appartiennent  également  à  la  classe  bourgeoise;  Ed.  Berth 
est  employé  municipal.  Faut-il  remonter  aux  grands  initiateurs, 
aux  véritables  fondateurs,  à  Karl  Marx,  à  Engels,  à  Blanqui, 
tous  bourgeois,  à  Proudhon  ?  Proudhon  est  le  seul  qui  soit  de 
souche  prolétarienne  ;  mais  le  petit  bouvier  franc-comtois  que 
ne  doit-il  à  la  culture  bourgeoise?  Ce  bachelier,  ce  lauréat  de 
l'Institut,  ce  pensionné  d'académie,  fut  nourri  d'économie  [)oli- 
tiqup,  bourré  d'expérience  capitaliste  par  ses  fonctions  de  chef 
d'industrie,  imprimeur  à  Besançon,  banquier  et  directeur  de 
journaux  à  Paris,  batelier  sur  le  Uhône. 

Que  d'avocats  bourgeois,  que  d'amis  bourgeois  compte  la 
C.  G.  T.  I  A  ses  appels,  a  souvent  répondu  la  Ligue  des  Droits  de 
l'Homme  (3),  mi-bourgeoise,  mi-ouvrière,  espèce  de  grand  con- 
seil juridique  de  la  démocratie,  en  butte  à  des  critiques  dont  la 
divergence  marque  assez  nettement  son  effort  d'impartialité  entre 
les  deux  tendances  qui  se  partagent  sa  direction.  Sans  ces  amis, 
sans  ces  appuis  que  deviendraient  les  syndiqués?  Réduits  à  leurs 

(1  V  la  notice  biographique  de  Pelloutier,  par  V.  Dave,  dans  Pelloltier, 
Histoire  des  Bourses  du  l'rarail. 

(2)  V.  Emile  Pouget,  par  Flax  V.  Mbbic)  dans  les  Hommes  du  jour, 
n°  20(1908). 

(3)  V.  l'appel  de  la  C.  G.  T.  à  la  Ligue  des  Droits  de  l'homme  à  l'occa- 
sion des  grèves  aux  usines  Cayez,  à  Neuvilly  {Voix  du  Peup'e,  1904, 
p.  192). 


tî76  HVRli    IX.     LE    FÉDKUALISME    PROFESSIONNEL 

seules  forces,'  à  leur  ignorance  du  droit,  à  leur  méconnaissance 
du  milieu  bourgeois,  combien  serait  plus  amère,  plus  doulou- 
reuse leur  action  isolée  (I).  Faul-il  ajouter  qu'à  la  suite  de  son 
€Xi)u[sion  des  locaux  de  la  Bourse  du  Travail  de  Paris,  la  G.  G.  T. 
trouva  auprès  d'un  ingénieur  fortuné  l'aide  généreuse  et  désinté- 
ressée qui  lui  permit  d'acheter  un  local  indépendant  (2)  ? 

L'erreur  serait  de  symboliser  la  continuité  historique  par  une 
ligne  droite  unique.  Si  nous  avons  besoin  d'une  représentation 
imagée,  voyons-là  sous  la  forme  de  mille  lignes  s'enchevêlranl, 
les  unes  convergentes,  les  autres  divergentes.  Ainsi,  en  parlant  de 
la  continuité  de  la  société  bourgeoise  dans  la  société  future  (celle-ci 
prévue  par  une  sorte  de  postulat  d'espérance)  il  faut  évoquer  un 
riche  réseau  de  ligues  représentatives  de  très  nombreuses  ten- 
dances. Les  unes  marquent  le  mouvement  de  l'histoire  de  la  bour- 
geoisie fixant  sa  philosophie,  son  économie,  ses  règles  constitu- 
tionnelles, avec  l'aide  de  son  fonds  propre  el  des  traditions 
régalienneset  féodales.  Les  autres,  parties  du  même  point  et  de  la 
même  époque  (à  fixer  si  l'on  veut,  pour  la  commodité,  à  1789), 
d'abord  confondues  et  vagues,  révélatrices  du  prolétariat  se 
cherchant  comme  classe  dans  les  compagnonnages,  dans  les  clubs, 
dans  les  sociétés  el  les  insurrections  communalistes  ou  babou- 
vistes,  puis  progressivement  divergentes  du  tronc  commun,  mais 
sans  jamais  se  détacher  complètement  de  lui.  On  voit  ainsi  la 
classe  ouvrière  se  faire  sa  tradition  à  elle,  sous  l'influence  de  ses 
maîtres,  puisse  particulariser,  s'unifier  peu  à  peu  dans  un  sys- 
tème à  tendance  homogène.  Cette  tradition  recouvrira  un  jour 
peut-êlre  la  |)lus  grande  partie  de  ses  assises  bourgeoises.  Alors  on 
ne  les  verra  plus.  Mais  elles  n'en  existeront  pas  moins  et  ce  sera  à 
l'historien  de  les  remettre  au  jour. 

Parle  fait  que  l'on  reconnaît  la  nécessité  d'un  «  coup  de  force» 
pour  opérer  le  dernier  stade  de  la  transformation  sociale,  on 
affirme,  pour  ce  moment,  l'existence  d'une  in^portanle  minorité 
hostile,  compacte  et  vigoureuse,  partant  d'une  tradition  :  la  bour- 
geoisie sera  forte  encore  h  la    veille  de    sa  mort,  puisqu'il   faudra 

l)  V.  un  arLicle  de  Latapie  daas  l'Humanité,  n°  du  15  novembre 
1908. 

2    Le  T,'mp^\  n°  du  24  décembre  1908. 


CHAPITRE    1.    LA    TRADITION    ET    LA    RKVOLUTION  877 

userconlre  elle  d'une  violence  que  l'on  prévoit  devoirètre  impor- 
tante, brutale,  peut-être  sanglante.  Or,  celle  défaite  fera-t-elle 
disparaître  la  bourgeoisie?  A  moins  d'une  destruction  complète, 
elle  subsistera  par  ses  éléments  survivants  :  un  état  d'esprit  an- 
cien persistera  donc  dans  les  cadres  de  la  société  nouvelle  qui  ne 
pourra  être  maté  que  par  la  coercition,  maté  dans  ses  manifesta- 
tions extérieures  seulement,  car  l'histoire  ne  fournit  pas 
d'exemple  d'une  contrainte  agissant  efficacement  sur  le  for  inté_ 
rieur.  Tous  ces  rentiers  et  patrons  qui  auront  eu  le  courage,  ou 
l'imprudence,  d'afîronter  une  lutte  désespérée  contre  leurs  succes- 
seurs, faut-il  croire  qu'ils  cesseront  de  penser  en  rentiers  et  pa- 
trons, qu'ils  n'essaieront  pas  d'agir  encore  en  rentiers  et  patrons? 
La  société  nouvelle  conservera  ainsi  en  elle  des  éléments  de  pertur- 
bation, des  survivances  qui  la  pénétreront  plus  ou  moins,  une 
minorité  qui  ne  pourra  guère  être  plus  vaincue  que  ne  l'a  été  la 
féodalité  par  les  bourgeois  de  1789  (1). 

Cette  minorité,  d'autres  que  des  bourgeois  la  composeront. 
Elle  comprendra  aussi  des  ouvriers,  la  plèbe,  les  gâcheurs,  les 
inconscients,  les  paresseux.  Combien  seront-ils  ?  On  peut  prévoir 
iju'ils  seront  le  grand  nombre,  et  les  révolutionnaires  le  pré- 
voient eux-mêmes,  puisqu'ils  remettent  aux  mains  d'une  «  mi- 
norité audacieuse  »  le  sortdela  révolution.  Ces  éléments  ouvriers 
inférieurs  peut-on  croire  qu'ils  seront  immédiatement  intégrés  dès 
rinslitutioii  de  la  disci|)line  nouvelle?  Evidemment,  ils  fomente- 
ront longtemps  d'autres  rebellions  contre  lesquelles  la  contrainte 
syndicale  devra  s'exercer.  Par  eux,  les  assemblées  générales  de 
métier  n'auront  pas  d'emblée  un  caractère  égalitaire  :  ce  ne  seront 
pas  Ions  les  producteurs  qui  délibéreront  et  décideront  consciem- 
ment, mais  l'élite  d'entre  eux.  Ainsi  se  reformerait,  par  une  né- 
cessité tenant  à  la  production  elle-même,  et  aux  lois  de  la  psy- 
chologie humainp,  une  distinction  politique  ;  il  y  aurait  de 
nouveau  des  gouvernants  et  desgouvernés  dans  les  cadres  du 
fédéralisme  professionnel. 

(l)  .faurès  disait  au  VIII"  Congrès  socialiste  (Limoges,  1906)  qu'il  faudrait 
au  lendemain  de  la  grève  générale  triomphante,  «  négocier  »  avec  les 
classes  moyennes,  «  adopter  un  régime,  des  procédés  d'adaptation  pour 
prévenir  la  confusion  et  l'impuissance  ».  Compte  retidu,  p.  175. 


878  LIVRE    IX.    LE    FÉDÉRALISME    PROb-lîSSlON'XIiL 

Ce  lableau  des  survivances  achevé,  ou  ne  peut  se  dissimuler  la 
forle  cohésion  des  principales  règles  de  l'action  syndicale  :  elle 
offre  un  «peclacle  inédit  d'unilé  qui  n'est  pas  sans  grandeur. 

Les  oppositions  entre  réformistes  (ou  corporatistes)  et  révolu- 
tionnaires ont  souvent  masqué  cette  unité  profonde  et  originale  du 
mouvement  syndicaliste.  M.Félicien  Challaye  (I)  a  marqué  les 
points  de  rapprochements,  mais  sans  insister  peut-être  suffisam- 
ment sur  les  concordances  essentielles  entre  les  deux  tendances. 
Les  deux  belles  éludes  de  cet  observateur  ont  perdu  quelque  peu 
en  profondeur  ce  qu'elles  ont  gagné  en  large  clarté  ;  les  contrastes 
lui  ont  permis  des  jeux  d'ombre  et  de  lumière  trop  vivement  co- 
lorés. 

Les  tendances  syndicales  se  touchent  aux  points  essentiels  (2). 
On  peut  en  donner  quelques  exemples  significatifs.  L'un  des 
représentants  les  plus  connus  du  réformisme,  Briat,  si  modéré 
qu'on  l'a  appelé  le  «  prolétaire  officiel  »,  a  fait  de  nettes  pro- 
fessions antimilitaristes  :  il  s'est  déclaré  «  partisan  de  la  révolution 
même  violente  »  et  de  la  grève  générale  avec  «  toutes  ses  consé- 
quences ))  3)  ;  le  comité  central  de  la  réformiste  Fédération  des 
Irdvaiileurs  du  Livre,  appelé  a  prendre  part  au  référendum  sur  le 
choix  des  quatre  questions  devant  former  l'ordre  du  jour  du 
Congrès  confédéral  de  Marseille  (1908),  mit  en  tète  de  ses 
propositions  «  l'antimilitaiisme,  altitude  de  la  classe  ouvrière  en 
cas  de  guerre  »  (4)  ;  quelques  jours  auparavant  il  avait  envoyé 
vingt  francs  à  des  terrassiers  grévistes  de  Draveil-Vigneux  (Seine) 
«  avec  l'expression  de  sa  sympathie  pour  les  malheureuses  vic- 
times de  la  fusillade  des  gendarmes  »  ('5)  ;   et  l'importante  sec- 

(1)  Syndicalisme    révolulionnaire   et   syndicalisme    réformiste  (1909). 

(2)  En  sens  contraire  :  Ch.  I)espla>oues,  dans  les  Temps  Nouveaux, 
n°  du  31  octobre  1908. 

(3  Compte  rendu  du  Congrès  de  la  Fédération  de  la  métallurgie,  1903, 
p.  239.  Ci.  Compte  rendu  du  Congrès  corporatif  de  Toulouse  (1897), 
p.  113.  Il  est  intéressant  de  rappeler  ici  que  Briat  est  entré  au  Conseil  supé- 
rieur du  travail,  en  1899,  par  décision  du  ministre  du  Commerce  Millerand). 
11  n'y  fut  élu  qu'en  1902. 

4;  Typogra/Jiie  française,  n°  du  1'^''  juillet  190S. 

(5)  T!/po(/raphie  française  (ter  juillet  1908  .  A  son  Congrès  de  1910,  la 
Fédération  des  travailleurs  du  Livre,  à  la  suite  d'une  longue  discussion 
vota  un  ordre  du  jour  de  neutralité  entre  les  deux  tendances  :  «  La  Fédé 


CHAPITRE    l.    LA    TRADITION    ET    LA    REVOLUTION  5379 

lion  parisienne  de  !a  Fédération  décida  d'organiser  un  référendum 
pour  prendre  part  à  une  grève  générale  protestataire  au  cas  où 
de  semblables  événements  se  reproduiraient  (1).  Sur  la  ques- 
tion fondamentale  des  Fédérations  de  métier  et  des  Fédérations 
d'industrie,  Raoul  Lenoir  a  fait  remarquer  que  les  réformistes 
et  les  révolutionnaires  ont  mêlé  leurs  bulletins  au  Congrès  de 
Marseille  (2)  (1908)  pour  condamner  l'organisation  par  métier  ;  et 
Luquet,  que  le  même  fait  s'est  reproduit,  en  1909,  au  comité 
confédéral,  lorsque  celui-ci  décida  de  s'opposer  au  système  de  la 
capitalisation  pour  les  retraites  ouvrières  (8).  «  Que  les  Bourses  du 
travail  ou  Unions  locales,  a  écrit  le  secrétaire  de  la  section  confé- 
dérale des  Bourses,  le  révolutionnaire  G.  Yvetot,  soient  com- 
posées de  Syndicats  dits  «  réformistes  »  ou  de  Syndicats  dits 
«  révolutionnaires  »,  il  n'y  aura  pas  motif  à  division  entre  eux 
s'ils  s'abstiennent  de  mêler  l'action  politique  à  l'action  écono- 
mique (4    ». 

Le  plus  connu  des  théoriciens  révolutionnaires,  Emile  Pouget, 
a  souvent  fait  des  déclarations  réformistes  ;  il  a  même  écrit  de 
nombreux  articles  pour  prouver  le  caractère  réformiste  de  tout 
le  mouvement  révolutionnaire  des  Syndicats  ;  et,  sur  la  capacité 
commerciale  et  civile  des  Syndicats,  i4  pense  comme  Keufer,  son 
grand  adversaire  réformiste  :  il  la  repousse  (o).  «  Les  réformes 
préparent  la  révolution,  a-t-il  écrit  ;  le  bien-être  engendre  le 
bien-être.  Voilà  ce  qui  est  vrai  (6).  »  Et  il  ajoutait,  en  un  autre 
article  :    «  Acceptons   donc    les    lois   ouvrières   que,  de    temps  à 


ralion  du  Livre,  ne  voulant  enfermer  son  action  dans  aucune  formule,  soit 
réformiste,  suit  révolutionnaire,  déclare  qu'elle  entend  rester  sur  un  terrain 
purement  et  nettement  syndicaliste  {Typographie  française,  n°  du 
l'^-  août  1910  . 

(1)  Cf.  D.  SiEURix,  Le  rèceil  des  typos  [Voix  du  Peuple,  1908,  n°  406). 
Cf  Temps  Nouveaux,  n°  du  28  juillet  1908  (L'évolution  des  idées  révo- 
lutionnaires chez  les  typographes,  par  Ch.  De.-jplanqukss 

(2)  R.  Leroir,  Condamnation  des  Fédérations  de  métier  [Revue  syn. 
dicaliste,  190S,  n»  50). 

(3)  LnouET,  Discutons  [Humaniste,  n°  du  29  décembre  1908  . 

(4i  Rapport  de  la  section  des  Bourses  au  Congrès  confédéral  d'Amiens 
{Compte  rendu  du  Congrès,  p.  54  . 

['■,)  Typographie  française,  n°  du  16  décembre  1907. 
(6;   Voix  du  Peuple,  n°s  du  5-12  avril  1903. 


UOO  LIVRE    IX.     —    LE    FÉDÉRALISME    PROFESSIONNEL 

aulre,  la  bourgeoisie  s'avise  de   nous  octroyer,  dans    l'espoir  de 
nous  amadouer,  mais  gardons-nous  d'en  faire  un  idéal  (1).  » 

L'histoire  des  organisations  ouvrières  montre  leur  croissante 
unificalion  ;  aussi  l'observateur  a  moins  pour  tache  de  signaler 
les  divergences  que  la  progressive élimiuiition  de  ces  divergences. 
A  la  veille  de  1789,  il  pouvait  ê!re  intéressant  de  signaler^  en 
plein  mouvement  centralisateur,  tout  ce  qui  séparait  les  Gascons 
des  Lorrains  et  des  Bourguignons,  ou  de  signaler  plus  tard,  les 
contraste»  entre  Montagnards  et  Girondins;  maison  ne  saurait 
douter  que  la  véritable  élude  intéressante  se  rapportait  alors  à  tout 
ce  qui  rapprochait  les  Gascons,  les  Lorrains  et  les  Bourguignons  ; 
se  rapportait  au  point  commun  de  l'action  girondine  et  de  l'action 
montagnarde.  Là  était  la  nouveauté.  Progressivement,  les  Svn- 
dicals  deviennent  unitaires,  comme  progressivement  les  provinces 
de  l'ancienne  France  se  rapprochèrent  et  se  fondirent.  Combien 
petites  furent  ces  dilTérences,  puisque  les  historiens  déclarent  au- 
jourd'hui ne  pouvoir  indiquer  quels  principes  séparaient  les 
atïiis  de  Vergnaud  des  amis  de  Danton  el  de  Robespierre... 

Il  en  est  des  querelles  entre  syndicalistes  comme  des  querelles  entre 
révolutionnaires  de  1793  :  les  deux  syndicalisme»  confondent 
leurs  forces,  de  plus  en  jilus  ;  leurs  divergences  sont  superficielles, 
plus  superficielles  que  jamais  depuis  que  la  classe  ouvrière  a  ses 
cadres  juridiques  particuliers  et  sa  philosophie,  c'est-à-dire,  ap- 
proximativement, depuis  le  Congrès  de  l'uniféouvrière  ienu  à  Mont- 
pellier, en  1902.  «La  question  de  savoir  en  syndicalisme,  a  écrit 
Cordier,  le  trésorier  du  Syndicat  des  mineur  du  Pas-de-Calais,  où 
commence  et  finit  l'action  réformiste,  où  commence  et  finit  l'action 
révolutionnaire,  n'a  jamais  été  résolue.  Elle  ne  l'a  jamais  été  en 
ce  sens  que,  en  pratique,  nul  ouvrier  syndiqué  ne  peut  être  un 
réformiste  sans  être  doublé  d'un  révolutionnaire  (2).  »  Le  révolu- 
tionnaire A.  r^uquet  qui,  pendant  quelques  semaines,  assuma 
l'intérim  du  secrétariat  confédéral,  avait  dit  avant  lui  :  «  En  toute 
circonstance,  et  à  toute  occasion,  nous  le  répéterons  :  nous 
sommes  révolutionnaires  el  réformistes.  Nous  dirons  plus  :  c'est 

(1)   t'oi.c    tlu    Peuple,    n"    122.   Cf.    L.    Niel,   Les   réformes    révolution- 
naires (Revue  sj/nd.  et  coop.,  n°  mai  1909,  p.  2). 
(2;  Humanité,  n»  du  16  novembre  1908. 


CHAPITRE    1.    LA    TRADITION    ET    LA    REVOLUTION  U8I 

parce  que  nous  sommes   révolutionnaires  que    nous    sommes  les 
seuls  réformistes  (1).  » 

Toutes  lesrègles  qu'institue  l'action  syndicale  soiilconcordantes  : 
preuve  de  l'unité  du  syndicalisme.  Toutes,  organiques,  ou  com- 
batives, elles  tendent  à  égaliser  les  individus,  les  salaires  et  les 
fonctions.  Organiques,  celles  qui  réglementent  les  rapports  des  tra- 
vailleurs syndiqués  entre  eux  ;  combatives,  celles  dont  l'applica- 
tion est  revendiquée  co.itre  les  maîtres  et  les  patrons,  au  cours  de 
l'action  pour  l'amélioration  du  contrat  de  travail.  Ni  maîtres  à 
l'usine,  tii  maîtres  au  Syndicat  ;  pas  de  direction  individuelle  ; 
une  direction  résorbée  dans  la  collectivité  :  voilà  la  volonté  com- 
mune telle  qu'elle  est  révélée  par  l'observation.  Le  «  maître  »  est 
éliminé  par  l'action  concordante  des  réformistes  et  des  révolu- 
tionnaires. Par  la  Coopérative,  ils  écartent  le  «  maître  »  du  com- 
merce, par  la  commandite  égalitaire,  le  contremaître,  agent  du 
«  maître  »  de  l'usine;  dans  les  Syndicats,  ils  n'accueillent  que 
les  ouvriers  et  employés  salariés. 

Autant  il  serait  imprudent  de  s'ériger  en  devins;  autant  II  est 
sage  de  ne  pas  méconnaître  les  renouvellements  profonds  ap- 
portés, dès  maintenant,  par  le  syndicalisme  dans  nos  manières 
anciennes  de  penser,  de  gouverner,  de  vivre.  Contre  la  bourgeoi- 
sie, en  elle,  naît  une  civilisation  ilont  nous  ne  pouvons  certes 
prévoir  les  aboutissements,  mais  dont  nous  voyons  déjà  l'action, 
l'agitation  et  les  œuvres.  Voilà  des  faits  à  colliger  dans  leurs 
mille  nuances,  à  utiliser,  à  systématiser  au  moins  provisoirement. 
Qu'importe  qu'ils  nous  choquent  «ouvent,  que  nous  n'en  compre- 
nions pas  toujours  le  sens  vers  lavenir  :  ils  sont.  Et  nous  voyons 
qu'ils  vont  au  delà  des  traditions.  Cet  essai  d'institution  d'une 
administration  de  la  production  sans  maîtres  étrangers  au  travail, 
presque  sans  délégués,  sans  fonctionnaires  inamovibles,  cette  vo- 
lonté de  faire  reposer  l'ordre  public  sur  le  seul  effort  concerté  des 
travailleurs  associes,  celle  large  sentimentalité  fraternelle  vers  les 
peuples  pour  reconstituer  une  plus  vaste  et  plus  pacifique  chré- 
tienté, ce  scepticisme  gouvernemental,  toute  cette  vie  bruyante, 


(1)  Action  directe   (Revue  ,  n°  i,  p.  Il    (Article  :  Pression   ou  pénétra- 
tion). 

Maxime  Leroy  56 


882  LIVRE    IX.    LE    FÉDÉRALISME    PROFESSIONNEL 

violente  et  laborieuse  des  syndiqués  asservis  volonlairement  à  un 
redoutable  statut  révolutionnaire,  voilà  ce  qui  donne  à  l'activité 
des  hommes  groupés  à  la  C.  G.  T.  une  originalité  politique  et 
morale  que  des  défaillances  peuvent  souvent  masquer,  mais 
non  supprimer. 


APPENDICE  I 

STATUTS 
de  la  Confédération  Générale  du  Travail 

CHAPITUE  PREMIER 

BUT    KT    CONSTITUTION 

Article  premier. 

La  Confédération  Générale  du  Travail,  régie  par  les  présents  sta- 
tuts, a  pour  but  : 

1°  Le  groupement  des  salariés  pour  la  défense  de  leurs  intérêts 
moraux  et  matériels,  économiques  et  professionnels. 

2"  Elle  groupe,  en  dehors  de  toute  école  politique,  tous  les  tra- 
vailleurs conscients  de  la  lutte  à  mener  pour  la  disparition  du  Sa- 
lariat et  du  Patronat. 

Nul  ne  peut  se  servir  de  son  titre  de  Confédéré  ou  d'une  fonction 
de  la  Confédération  dans  un  acte  électoral  politique  quelconque. 

Article  2. 

La  Confédération  Générale  du  Travail  est  constituée  par  : 

1°  Les  Fédérations  nationales  d'industrie  et  les  Syndicats  natio- 
naux d'industrie.  Elle  admet  les  Syndicats  dont  les  professions  ne 
sont  pas  constituées  en  Fédérations  d'industrie  ou  dont  la  Fédéra- 
tion n'est  pas  adhérente  à  la  Confédération  générale  du  travail. 

Les  Syndicats  admis  seront  groupés  par  Fédération  d'industrie, 
lorsqu'ils  seront  au  nombre  de  trois,  s'ils  ne  se  rattachent  pas  à 
une  Fédération  existante  ; 

2'  Les  Hourses  du  Travail  considérées  comme  Unions  locales  ou 
départementales  ou  régionales  de  corporations  diverses  et  sans 
qu'il  y  ait  superfétation. 


884  APPENDICE    1 

Article  3. 

Nul  Syndicat  ne  pourra  faire  partie  de  la  Confédération  s'il  n'est 
fédéré  nationalement  et  adhérent  à  une  Bourse  du  Travail  ou  à  une 
Union  de  Syndicats  locale,  ou  départementale  ou  régionale  de  cor- 
porations diverses. 

Toutefois,  la  Confédération  Générale  du  Travail  examinera  le  cas 
des  Syndicats  qui,  trop  éloignés  du  siècle  social  d'une  Union  locale, 
ou  départementale  ou  régionale,  demanderaient  à  n'adhérer  qu'à 
l'un  des  groupements  nationaux  cités  à  l'article  2. 

F.Ue  devra,  en  outre,  dans  le  délai  d'un  an,  engager  et  ensuite 
mettre  en  demeure  les  Syndicats,  les  Bourses  du  Travail,  Unions 
locales,  ou  départementales  ou  régionales,  les  Fédérations  diverses, 
de  suivre  les  clauses  stipulées  au  paragraphe  l®""  du  présent  article. 

Nulle  organisation  ne  pourra  être  confédérée  si  elle  n'a  pas  au 
moins  un  abonnement  au  journal  la  <<  Voix  du  Peuple  ». 

Article  4. 

Chaque  organisation  adhérente  à  la  Confédération  Générale  du 
Travail  sera  représentée  par  un  délégué. 

L'ensemble  de  ces  délégués  constitue  le  Comité  Confédéral. 

Le  même  délégué  pourra  représenter,  au  maximum,  trois  organi- 
sations. 

Les  délégués  doivent  remplir  les  conditions  stipulées  à  l'article  3 

et  être  syndiqués  depuis  au  moins  un  an.  Cette  condition  de  stage 
n'aura  pas  d'effet  rétroactif  et  ne  sera  pas  applicable  aux  organisa- 
tions n'ayant  pas  un  au  d'existence. 

Article  5. 

La  Confédération  Générale  du  Travail  se  divise  en  deux  sections 
autonomes  : 

La  première  prend  le  titre  diî  :  Section  des  Fédérations  d'indus- 
trie, de  métier  et  des  Syndicats  isolés  ; 

La  deuxième  prend  le  titre  de  :  Section  de  la  Fédération  des 
Bourses  du  Travail  (1). 


(1)  A  partir  du  1^'"  janvier    1914,  ce    titre    sera  celui    de    «  Section  des 
Uaions  départementales  ». 


APPENDICE    1  885 

En  outre,  elle  nomme  trois  Commissions  permanentes,  ainsi  qu'il 
suit  : 
1°  Commission  du  journal  ; 

2°  Commission  des  Grèves  et  de  la  Grève  Générale  ; 
3°  Commission  de  Contrôle. 


CHAPITRE  II 

COMPOSITION    ET    ATTRIBUTION    DES     SECTIONS    ET    DES    COMMISSIONS 

Section  I 

Article  6. 

La  Section  des  Fédérations  d'industrie,  de  métier  et  des  Syn- 
dicats isolés  est  formée  par  les  représentants  de  ces  Fédérations  et 
par  les  représentants  des  Syndicats  qui  pourraient  être  admis  iso- 
lément. A  moins  d'impossibilité  absolue  et  dûment  constatée,  ces 
délégués  devront  appartenir  à  la  Fédération  qu'ils  représentent  et 
remplir  les  conditions  stipulées  à  l'article  3. 

Elle  nomme  son  bureau,  composé  :  d'un  Secrétaire,  d'un  Secré- 
taire-adjoint, dun  Arciiiviste,  et  fixe  les  attributions  de  chaque 
membre  du  Bureau.  Elle  participe  avec  l'autre  section  à  l'élection 
des  Trésoriers. 

La  réunion  de  ces  délégués  prend  le  nom  de  Comité  des  Fédéra- 
lions  d'industrie  ou  de  métier  et  des  Syndicats  isolés. 

Article  1. 
La  Section  des  Fédérations  d'industrie  ou  de  métier  et  des  Syn- 
dicats isolés  a  pour  objet  :  d'entretenir  des  relations  entre  lesdites 
Fédérations  pour  coordonner  l'action  de  ces  organisations  et  de 
prendre  toutes  les  mesures  nécessaires  pour  soutenir  l'action  syn- 
dicale sur  le  terrain  de  la  lutte  économique  ;  de  créer  ou  de  pro- 
voquer la  création  de  Fédérations  d'industrie  ou  de  métier  et  de 
grouper  en  branches  d'industrie  ou  de  métier  les  Syndicats  de 
même  profession  ou  de  même  industrie,  pour  lesquels  il  n'existe 
aucune  Fédération. 


886  APPENDICIÎ    I 

Elle  invite  à  adhérer  aux  Bourses  du  Travail  ou  L'nions  locales, 
ou  départementales  ou  régionales  de  Syndicats  divers  les  Syndicats 
de  ses  organisations  qui  en  sont  en  dehors,  afin  de  compléter 
l'Union  syndicale. 

Article  8. 
La  Section  des  Fédérations  d'industrie  ou  de  métier  et  des  Syn- 
dicats isolés  se  réunit  ordinairement  tous  les  deuxièmes  mardis  de 
chaque  mois  et  extraordinairement,  quand  c'est  nécessaire,  sur  la 
convocation  de  son  Secrétaire  et  prend  toutes  les  mesures  indispen- 
sables à  la  bonne  marche  des  fonctions  qui  lui  sont  dévolues. 

Section  II 

Article  9. 

La  Section  de  la  Fédération  des  Bourses  du  Travail  est  formée 
par  les  représentants  des  Bourses  du  Travail  ou  Unions  locales,  ou 
départementales  ou  réj^ionales  de  Syndicats  divers.  Les  délégués 
doivent  obligatoirement  remplir  les  conditions  stipulées  à  l'ar- 
ticle 3. 

Elle  nomme  son  Bureau,  composé  de  :  un  Secrétaire,  un  Secré- 
taire-adjoint, un  Archiviste,  et  fixe  les  attributions  de  chaque 
membre  du  Bureau.  Elle  participe  avec  l'autre  section  à  l'élection 
des  Trésoriers. 

La  réunion  de  ces  délégués  prend  le  nom  de  Comité  des  Bourses 
du  Travail. 

Article  10. 

La  Section  des  Bourses  du  Travail  a  pour  objet  d'entretenir  des 
relations  entre  toutes  les  Bourses  dans  le  but  de  coordonner  et  de 
simplifier  le  travail  de  ces  organisations;  de  créer  ou  de  provoquer 
la  création  de  nouvelles  Bourses  ou  Unions  de  Syndicats  divers 
dans  les  centres,  villes  ou  régions  qui  en  sont  dépourvus;  de  dé- 
cider les  Syndicats  de  ces  organisations  non  fédérés  par  métier  ou 
par  industrie,  à  adhérer  à  leur  Fédération  respective. 

Elle  dresse  périodiquement  avec  les  renseignements  fournis  par 
les  Bourses  du  Travail  ou  toute  autre  organisation  syndicale,  des 
statistiques  de  la  production   en   France,  de   la   consommation,  du 


APPENDICE    I  887 

chômage,  des  statistiques  comparées  des  salaires  et  du  coût  des 
vivres  par  région,  ainsi  que  du  placement  gratuit  qu'elle  généralise 
aux  travailleurs  des  deux  sexes  de  tous  les  corps  d'état. 

Elle  surveille  avec  attention  la  marche  de  la  juridiction  ouvrière 
pour  en  signaler  les  avantages  ou  les  inconvénients  aux  organisa- 
tions confédérées. 

Elle  s'occupe  de  tout  ce  qui  a  trait  à  l'administration  syndicale  et 
à  l'éducation  morale  des  travailleurs. 

Article  1  1. 
La  Section  de  la  Fédération  des  Bourses  du  Travail  se  réunit  ordi- 
nairement tous  les  deuxièmes  vendredis  de  chaque  mois  et  extra- 
ordinairement  selon  les  besoins  sur  convocation  de  son  Secrétaire 
et  prend  toutes  les  mesures  nécessaires  à  la  bonne  marche  des 
fonctions  qui  lui  sont  dévolues. 

Commission  du  Journal 

Article  12. 

La  Commission  du  journal  est  composée  de  douze  membres,  pris 
à  raison  de  six  dans  chacune  des  deux  sections  de  la  Confédéra- 
tion. 

Elle  nomme  son  secrétaire  chargé  de  la  convoquer  et  de  rédiger 
les  procès-verbaux.  Le  secrétaire  de  cette  Commission  est  en  outre 
spécialement  chargé  de  l'administration  proprement  dite  du  jour- 
nal :  abonnements,  vente,  expédition,  correction  des  articles  et  cor- 
respondance y  alîérente. 

Le  gérant  du  journal  fait  partie  de  droit  de  cette  Commission. 

Article  13. 

La  Commission  du  journal  a  pour  objet  de  recevoir,  de  classer 
et  de  vérifier  les  articles  et  communications. 

Le  journal  étant  l'organe  officiel  de  la  Confédération  Générale  du 
Travail  ne  peut  être  rédigé  que  par  des  ouvriers  confédérés. 

La  Commission  du  journal  veille  à  ce  qu'en  aucun  cas  l'organe  de 
la  Confédération  ne  devienne  la  tribune  de  polémiques  injurieuses, 
de  querelles  personnelles  ou  politiques,  ou  entre  Syndicats. 

Au  cas  où  un  article  demanderait  rectification,  elle  en  aviserait 
l'auteur. 


888  APPENDICIÎ   l 

Les  délibéFations  officielles  de  la  Confédération,  de  ses  sections 
ou  de  ses  Commissions  sont  insérées  dans  le  journal  aussitôt  leur 
adoption  et  avant  tout  autre  article. 

Les  dépenses  et  les  recettes  de  cette  Commission  sont  communes 
aux  sections  de  la  Confédération. 

Article  14. 
La  Commision  du  journal  se  réunit  sur  convocation  de  sou  Secré- 
taire avant  l'apparition  de  chaque  numéro    et  prend  toutes  les  dis- 
positions nécessaires  pour  assurer   le  succès  et   la   prospérité    da 
journal. 

Commission   des   Grèves  et  de  la  Grève  générale 

Article  15. 

La  Commission  des  Crèves  et  de  la  Grève  ji^énérale  est  com- 
posée de  douze  membres  pris  à  raison  de  six  dans  chacune  des 
deux  sections  de  la  Confédération. 

Elle  nomme  son  Secrétaire  chargé  de  la  convoquer  et  de  rédiger 
les  procès-veibaux. 

Art  il  le  16. 

La  Commission  des  Grèves  et  de  la  Grève  générale  a  pour  objet 
d'étudier  le  mouvement  des  grèves  dans  tous  les  pays. 

KUe  recueille  les  souscriptions  de  solidarité  et  en  assure  la  répar- 
tition aux  intéressés. 

Elle  s'efforce,  en  outre,  de  faire  toute  la  propagande  utile  pour 
faire  pénétrer  dans  l'esprit  des  travailleurs  organisés  la  nécessité  de 
la  Grève  générale.  A  cet  effet,  elle  crée  ou  provoque  la  création, 
partout  où  il  est  possible,  de  Sous-Comités  de  Grève  générale. 

Article  17. 

La  Commission  des  (irèves  et  de  la  (irève  générale  se  réunit  sur 
convocation  de  son  Secrétaire  et  envoie,  si  possible,  aux  organisa- 
tions en  grève  qui  en  feraient  la  demande,  des  camarades  pour 
soutenir  leur  action. 

Article  18. 

Le  fonctionnement  de  la  Commission  des  Grèves  et  de  la  Grève 
générale  est  assuré  par  un  prélèvement  : 


APPENDICE  1  }{}]!> 

1°  De  50  Vo  sur  les  cotisations  perçues  par  les  sous-Comités  de 
Grève  générale  ; 

2"  De  5  "/o  sur  les  cotisations  perçues  par  chacune  des  sections  de 
la  Confédération. 

Commission  de  contrôle 

Article  19. 

Le  Commission  de  Contrôle  a  pour  objet  de  veiller  à  la  bonne 
{gestion  financière  des  divers  services  de  la  Confédération. 

Chaque  année,  au  mois  de  juin,  elle  procède  à  la  vérification  des 
comptes  financiers,  dépenses  et  recettes  de  la  Commission  des 
Grèves,  d«  la  Grève  générale  et  du  Journal. 

Le  résultat  de  ses  opérations  est  consigné  dans  un  rapport  d'en- 
semble qui  est  soumis  au  Comité  confédéral  et  publié  dans  le 
journal  de  la  Confédération. 

Comité  Confédéral 

Article  20. 

Le  Comité  confédéral  est  formé  par  la  réunion  des  deux  Sections. 
Il  se  réunit  tous  les  deux  mois  pour  permettre  à  chaque  section 
d'exposer  les  observations  qu'elle  pourrait  avoir  à  présenter  et  les 
modifications  qu'elle  pourrait  proposer  dans  l'inténH  supérieur  du 
prolétariat  organisé.  11  peut  se  réunir  extraordinairement,  en  cas 
de  besoin  ou  d'urgence,  ôur  la  décision  du  Bureau.  Il  est  l'exécuteur 
des  décisions  des  Congrès  nationaux  ;  il  intervient  dans  tous  les 
événements  de  la  classe  ouvrière  et  prononce  sur  tous  les  points 
d'ordre  général. 

Article  21. 

Etant  donné  que  tous  les  éléments  qui  constituent  la  Confédéra- 
tion doivent  se  tenir  en  dehors  de  toute  école  politique,  les  discus- 
sions, les  conférences,  causeries  organisées  par  le  Comité  confédé- 
ral ne  peuvent  porter  que  sur  des  points  d'ordre  économique  ou 
d'éducation  syndicale  et  !^cienlitique. 

Bureau 

Article  22. 
Le  Bureau  de  la  Confédération  est  formé   par  la  réunion    des  Bu- 


890  APPENDlCli   l 

reaux    des   de(ux    Sections  et   du    Secrétariat  de    chaque  Commis- 
sion, 

Il  prépare  la  réunion  du  Comité  confédéral  et  veille  à  l'exécu- 
tion des  décisions  prises  en  Assemblée  générale.  Le  Secrétaire  de 
la  Section  des  Fédérations  d'Industrie  et  de  Métier  aura  le  titre  de 
Secrétaire  général  de  la  Confédération. 

Article  23. 

Le  Bureau  des  Sections  est  renouvelé  après  chaque  Congrès  na- 
tional des  Syndicats  :  les  membres  sortants  sont  rééligibles. 

Le  Comité  confédéral  avisera  les  organisations  adhérentes  au 
moins  un  mois  avant  ce  renouvellement,  afin  qu'elles  puissent  se 
réunir  et  désigner  les  candidats  pour  que  les  noms  de  ceux-ci 
puissent  être  publiés  quinze  jours  avant  l'élection. 

Article  24. 

Les  indemnités  des  fonctionnaires  qui,  en  raison  de  l'importance 
de  leurs  fonctions,  pourront  être  rétribuées,  seront  fixées  par  le 
Comité  confédéral. 

Les  fonctionnaires  de  la  Confédération  ou  les  délégués  à  ses  di- 
vers Comités  pourront  être  envoyés  en  délégation  au  nom  de  la 
Confédération,  suivant  les  décisions  de  leurs  Sections  respectives, 
ou,  en  cas  d'urgence  absolue,  sur  l'initiative  du  Bureau  confédéral. 
La  date  et  les  motifs  nécessitant  ces  délégations  seront  consignés 
sur  un  registre  spécial,  qui  indiquera  également,  avec  les  noms  des 
organisations  visitées,  les  noms  et  organisations  des  délégués  de  la 
C.  G.  T. 

CHAPITRE  m 

COTISATIONS 

Article  2.5. 

Pour  permettre  à  la  Confédération  d'assurer  ses  divers  services 
les  organisations  confédérées  sont  tenues  de  verser  des  cotisations 
comme  suit  : 

1"  Les  Bourses  du  Travail  ou   Unions  de  Syndicats  divers  :   sept 

FRANCS  PAR   MILLE  MEMBRES  ET  PAR  MOIS  ; 


APPENDICE    1  891 

2°  Les  Fédérations  d'Industrie,  de  Métier  et  les  Syndicats  natio- 
naux :   DIX  FRANCS  PAR  MILLE  MEMBRES  ET  PAR  MOIS  ; 

3<*    Les  Syndicats    isolés    :    cinq    centimes     par    membre   et    par 

MOIS. 

CHAPITRE  IV 

RÈGLEMENT    INTÉRIEUR 

Article  26. 

Seules,  les  organisations  remplissant  les  conditions  prescrites  à 
l'article  3  des  présents  statuts  auront  droit  à  la  marque  distinctive 

appelée  Label  confédéral. 

Article  27. 

Toute  organisation  en  retard  de  trois  mois  de  ses  cotisations  est 
considérée  comme  démissionnaire  après  une  lettre  d'avis  restée 
sans  effet.  Si  cette  organisation  demandait  sa  réadmission,  elle 
serait  tenue  de  payer  ses  cotisations  depuis  son  dernier  verse- 
ment. 

^  Article  28. 

^  Pour  tous  les  cas  autres  que  ceux  prévus  à  l'article  précédent, 
la  radiation  ne  pourra  être  prononcée  que  par  un  Congrès.  Toute- 
fois, dans  une  circonstance  grave,  le  Comité  confédéral  peut  pro- 
noncer la  suspension  de  l'organisation  incriminée  jusqu'au  Congrès 
suivant,  qui  prononcera  définitivement.  Les  cotisations  versées  par 
les  organisations  démissionnaires  ou  radiées  resteront  acquises  à 
la  Confédération. 

Article  29. 

Les  délégués  au  Comité  Confédéral  sont  tenus  d'assister  régu- 
lièrement aux  séances  pour  lesquelles  ils  sont  convoqués  dans  l'in- 
térêt même  des  organisations  qu'ils  représentent. 

Lorsqu'un  délégué  aura  manqué  à  plus  de  trois  réunions  sans 
excuse,  le  Bureau  de  la  Section  respective  en  avisera  l'organisation 
intéressée  en  l'invitant  à  le  remplacer. 

Avec  le  procès-verbal  de  chacune  des  séances  des  divers  comités 
seront  publiés  les  noms  des  organisations  représentées,  excusées  et 
absentes. 


892  APPENDICK    I 

Les  délégués  sont  tenus  de  ne    rendre  compte  des  décisions,  dis 
eussions,  séances,  etc.,  etc.,  des    divers    Comités  confédéraux  qu'à! 
leurs  organisations  respectives  ;  toute  infraction  à  cette  clause  rao-ir 

tivera  de  la    part  du    Comité    confédéral    la  demande  du  retrait  de|( 

If 

leur  mandat.  !■ 

CHAPITRE  V 

CONGRÈS   ET  DIVERS 

Article  30. 

La  Confédération  organise  pour  le  mois  de  septembre,  tous  les 
deux  ans,  un  Congrès  National  du  Travail,  auquel  sont  invités  à 
prendre  part  les  organisations  qui,  directement  ou  par  intermé- 
médiaire,  sont  adhérentes  à  la  Confédération. 

L'ordre  du  jour  de  ces  Congrès  sera  établi  par  les  soins  du  Co- 
mité confédéral  et  adressé,  au  moins  trois  mois  à  l'avance,  aux  or- 
ganisations confédérées  après  les  avoir  consultées. 

Le  Comité  confédéral  peut  déléguer  partie  de  ses  pouvoirs  aux 
organisations  confédérées  ayant  leur  siège  dans  la  ville  où  se  tien- 
dra le  Congrès,  sous  réserve  qu'il  se  sera  assuré  que  les  villes  pos- 
sèdent les  éléments  nécessaires. 

Ne  pourront  assister  au  Congrès  que  les  organisations  ayant 
rempli  leurs  obligations  financières  envers  la  Confédération  Géné- 
rale du  Travail  au  moment  où  le  rapport  financier  à  présenter  au 
Congrès  sera  établi  et  qui  auront  donné  leur  adhésion  à  la  Confé- 
dération au  moins  trois  mois  avant  l'époque  fixée  pour  le  Con- 
grès. 

N'ont  voix  délibérative  au  Congrès  que  les  unités  syndicales  ;  les 
Bourses  du  Travail  et  les  Fédérations  n'y  ont  que  voix  consulta- 
tive. 

A  l'ouverture  de  chaque  Congrès,  une  Commi«'sion  de  contrôle 
prise  parmi  les  délégués  de  province  sera  chargée  d'examiner  les 
comptes  du  Trésorier  de  la  Confédération. 

Article  31. 
La  Confédération  Générale   du   Travail   préparera   pour   chaque 


APPENDICE    I  893 

Congrès  un  rapport  général  sur  sa  gestion,  qui  sera  soumis  à  l'ap- 
probation du  Congrès. 

Article  32. 

Le  compte  rendu  du  Congrès  sera  publié  sous  la  responsabilité 
de  la  Confédération  Générale  du  Travail. 

Un  duplicata  de  la  minute  sténographique,  les  rapports  des  or- 
ganisations et  des  Commissions,  ainsi  que  les  propositions  déposées 
sur  le  Bureau  seront  versées  aux  archives  de  la  Confédération. 

Article  33. 

Chaque  organisation  représentée  au  Congrès  n'aura  droit  qu'à 
une  voix,  chaque  délégué  ne  pourra  représenter  que  dix  Syndicats 
au  maximum. 

Les  mandats  arrivés  au  Congrès  après  le  premier  jour  seront  dé- 
clarés nuls.  Un  règlement  spécial  des  Congrès  fixera  les  autres  dé- 
tails d'organisation. 

Article  3'*. 

Les  deux  Sections  pourront  tenir,  si  elles  le  jugent  utile,  des 
Conférences  particulières  qui  auront  lieu  à  l'issue  du  Congrès  gé- 
néral du  Travail. 

Article  35. 

Dans  le  but  de  favoriser  la  création  d'une  entente  internationale 
du  Travail,  la  Confédération  entretiendra  des  relations  avec  les  or- 
ganisations ouvrières  et  Bourses  du  Travail  des  autres  pays. 

La  Confédération  est  adhérente  au  Secrétariat  international  cor- 
poratif. 

Article  36. 

La  Confédération  Générale  du  Travail,  basée  sur  le  principe  du  fé- 
déralisme et  de  la  liberté,  assure  et    respecte  la    complète  autono- 
mie des  organisations  qui  se    seront  conformées  aux  présents  sta- 
tuts. 
|f  Article  37. 

Le  siège  social  de  la  Confédération  générale  du  Travail  est  fixé  à 
Paris. 

Article  38. 
Les  présents  statuts  ne  peuvent  être  modifiés  que  par  un  Congrès 


ï 


894 


APPENDICE    I 


à  condition  que  le  teite  des  propositions    de    modifications  ait  été 
publié  dans  l'ordre  du  jour  de  ce  Congrès. 

Article  39. 
Les  présents  statuts  modifiés  par  les   Congrès  d'Amiens  1906,  de 
Marseille  1908,  et  du  Havre  1912  sont  en  vigueur   depuis  le  1«  jau- 
vier  1903. 


APPENDICE   11 

STATUTS 
de  l'Alliance  coopérative  internationale 

Section  I 

Nom,  objet  et  siège  de  l'Alliance 

Article  premier, 
La  Société,  fondée  à  Londres  en  1895,  porte  le  nom  de  : 
Alliance  Coopérative  Internationale 

{International  Co-operatiie  AlUiance,  internat ionaler 
Genossenschaftabund). 

Article  2. 

L'Alliance  est  une  Fédération  composée  de  coopératives,  d'unions 
de  coopératives  et  de  telles  autres  sociétés  qui  poursuivent  le  déve- 
loppement de  la  coopération. 

Peuvent  aussi  faire  partie  de  l'Alliance  les  membres  individuels 
qui  ont  été  admis  comme  membres  d'honneur  ou  membres  corres- 
pondants f§§  8  a  et  15). 

Article  3. 

L'Alliance  a  pour  but  : 

a)  la   détermination    et  la  propagande  des   principes  coopéra- 
tifs; 

b)  le  développement  delà  coopération  dans  tous  les  pays  ; 

c)  l'établissement  de  relations  amicales  entre  les    membres  de 
l'Alliance  ; 

d)  l'établissement  et  l'unification  de  statistiques  coopératives  ; 

e)  de  donner  des  renseignements  et  encourager  des  études  con- 
cernant la  coopération  ; 

/■)  le  développement  des  relations  commerciales  entre  les  orga- 
nisations coopératives  des  diflerenls  pays. 


8ÎJG  APPIiNDlCIi    11 

Article  4. 

I-'Alliance  cherche  à  atteindre  ses  buts  : 

a)  par  l'organisation  de  congrès  périodiques  ; 

b)  par  l'édition  d'un  journal  et  d'autres  publications  ; 

c)  parla  collection  de  toutes  publications,  dessins,  photogra- 
phies, etc.,  concernar.t  le  mouvement  coopératif; 

dj  par  des  enquêtes  et  des  travaux  statistiques  internationaux  ; 

e)  par  l'organisation  d"un  service  de  renseignements  sur  les  be- 
soins économiques  des  différents  pays  dans  le  but  de  fon- 
der une  organisation  internationale  d'échange  des  marchan- 
dises. 

Article  5, 

L'allemand,  l'anglais  et  le  français  sont  considérés  comme  les 
langues  à  employer  dans  les  communications  entre  les  organes  et 
les  membres  de  rAlliance,  ainsi  que  dans  ses  publications. 

Article  6. 
Le  siège  de  l'Alliance  est  établi  au  pays  et  au  lieu,  qui  seront  dé- 
signés périodiquement  par  le  congrès. 

Article  1. 

L'Alliance  ne  s'occupe  ni  de  politique  ni  de  religion  :  elle  consi- 
dère la  coopération  comme  un  terrain  neutre,  sur  lequel  les  per- 
sonnes d'opinions  les  plus  variées  et  de  croyances  les  plus  diverses 
peuvent  se  rencontrer  et  agir  en  commun. 

La  neutralité,  sur  laquelle  repose  l'unité  du  mouvement  coopéra- 
tif, doit  être  observée  dans  toutes  les  assemblées,  ainsi  que  dans 
toutes  les  publications  et  tous  les  organes  de  1  Alliance 

Section  II 
Des  membres  de  l'Alliance 

Article  8. 
Peuvent  être  reçus  membres  de  l'Alliance': 
«)  des  sociétés  coopératives  ; 
h)  des  Unions  ou  Fédérations  des  coopératives  ; 
c)  des  Fédérations  d'Unions  coopératives  ; 


APPENDICE     11  897 

d)  des  Sociétés  qui  poursuivent  le  développement  de  la  coo- 
pération ; 

e)  des  membres  individuels  qui  ont  été  nommés  par  le  Comité 
pour  s'être  distingués  par  leurs  travaux  et  qui  sont  désignés 
comme  membres  d'honneur  par  le  Congrès  suivant  jusqu'au 
Congrès  suivant;  ils  peuvent  prendre  part  aux  délibérations, 
mais  sans  droit  de  vote. 

Est  considérée  comme  coopérative  au  sens  de  cet  article  et  no- 
nobstant sa  constitution  légale,  toute  Société  ayant  quelque  affaire 
commerciale  ou  industrielle,  dont  le  but  est  l'amélioration  écono- 
mique et  sociale  de  ses  membres,  et  qui,  dans  la  pratique  de  ses 
affaires,  observe  les  principes  établis  par  les  résolutions  du  Congrès. 

Article  9. 

Les  associations  désireuses  d'entrer  dans  l'Alliance  en  qualité  de 
membres  doivent  s'adresser  au  Bureau  directeur  et  envoyer  deux 
copies  de  leuis  statuts,  ainsi  que  leur  dernier  compte  rendu  an- 
nuel et  leur  dernier  bilan.  Le  Bureau  directeur  s'informera  chaque 
fois  auprès  des  membres  du  Comité  central  du  pays  auquel  ap- 
.partiennent  les  Sociétés  qui   demandent  leur  admission. 

Lfs  Sociétés  désignées  au  litt.  a  de  l'art.  8  doivent  faire  leur  de- 
mande par  l'intermédiaire  de  la  Fédération  à  laquelle  elles  appar- 
tiennent. 

Dans  les  pays  qui  ne  possèdent  pas  de  Fédération,  les  demandes 
peuvent  être  adressées  au  Bureau  directeur  directement. 

Arlicle  10. 
Si  le  Bureau  directeur  refuse  d'admettre  une  organisation  elle  a 
le  droit  de  recourir  au  Comité  central. 

Article  11. 
Les  droits  procurés  par  l'admission  dans  le  sein  de  l'Alliance  se- 
ront acquis  aux  organisations  du   moment  où   elles  se  sont  acquit- 
tées des  obligations  qui  leur  incombent  vis-à-vis  de  l'Alliance. 

Article  12. 
La  qualité  de  membre  de  l'Alliance  se  perd  : 
a)  par  la  retraite  volontaire  :  un  avis    doit  en  être  donné  au 
moins  trois  mois  avant  la  fin  de  l'année  d'affaire  ; 
Maxime  Leroy  57 


898  APPENDICE    11 

b)  par  suite-de  non-versement  de  la  cotisation;  un  membre  qur 
a  été  averti  deux  fois,  dans  l'intervalle  de  deux  années  con- 
sécutives, d'envoyer  sa  contribution  sera  radié  de  la  liste  des 
sociétaires  ; 

c)  par  suite  d'une  décision  du  Comité  central  :  peuvent  être 
exclus  les  membres  qui  aj^issent  contrairement  aux  statuts 
ou  aux  intérêts  de  rAUiance,  et  dont  Taclivité  est  sans  rap- 
ports avec  les  principes   proclamés  par  l'Alliance. 

Article  13. 
Les  membres  de  l'Alliance  ont  le  droit  : 
a)  de  prendre  part  aux  Congrès  et  d'y  présenter  des  motions 
parles  délégués,  élus  suivant  les  prescriptions  des  présents 
statuts  ; 
6)  d'utiliser  dans  la  mesure  des  dispositions  établies  à  cet  effet,. 

les  institutions  créées  par  l'Alliance  ; 
c)  de  recevoir  gratuitement  les  publications  de  l'Alliance. 

Article  14. 
Les  membres  de  l'Alliance  sont  tenus  : 

a)  de  payer  une  cotisation  fixée  d'après  les  règles  des  articles 
17-19  ; 

b)  de  fournir  sans  frais  à  l'Alliance  leur  compte-rendu  annuel  et 
leurs  autres  publications  ; 

c)  de  s'efforcer  autant  que  possible  de  fournir  toutes  les  infor- 
mations qui  peuvent  être   demandées  par  les    autorités  de 

l'Alliance. 

Article  15. 

Le  bureau  directeur  peut  choisir  des  individus  comme  membres 
correspondants  dans  les  pays  qui  ne  possèdent  pas  une  organisa- 
tion coopérative  développée. 

Ces  membres  correspondants  n'ont  que  les  droits  et  devoirs  men- 
tionnés à  l'art.  12  c  et  à  l'art,  13  c. 

Section  III 

Economie  et  finance 

Article  16. 
L'année  de  gestion  de  l'Alliance  coïncide  avec  l'année  civile. 


APPENDICE    II  899 

Les  dépenses  provenant  de  l'activité  de  TAlliauce  et  de  ses  or- 
ganes seront  couvertes  : 

a)  par  les  cotisations  des  membres  ; 

b)  par  les  recettes  provenant  des  entreprises  de  l'Alliance  ; 

c)  par  des  dons  volontaires  et  des  legs  éventuels. 

Article  17. 

Chaque  membre  de  l'Alliance  payera  une  cotisation  annuelle 
proportionnelle  à  son  développement  et  à  son  importance  écono- 
mique. La  fixation  du  montant  de  ces  cotisations  est  laissée  aux 
membres  eux-mêmes,  pourvu  qu'il  ne  soit  pas  inférieur  au  mini- 
mum fixé  à  l'art.  18. 

Les  cotisations  devront  être  envoyées  à  l'avance,  et  sans  déduc- 
tion de  frais  de  poste,  au  bureau  de  l'Alliance. 

Article  18. 
La  cotisation  minimum  pour  toute  société   désignée  au  litt.  a  de 
l'art.  8  sera  de 

15  fr.  (12  8.,  si  la  société  a  moins   de  3,000  membres 
30»    (24=8.1,0»    »        »        ►.  de  3001  à  10,000        » 
50»    (£  2)»    »         »        »  plus     de    10  000        » 

Les  Sociétés  coopératives,  dont  les  affaires  s'étendront  à  un  mar- 
ché régional  ou  national,  les  Unions  coopératives  et  les  Fédérations 
payeront  une  cotisation  minimum  de  125  "franos  (i  5)  si  ^lles  n'ont 
pas  plus  de  10.000  membres  individuels  ou  plus  de  300  sociétés  ;  une 
cotisation  minimum  de  250  francs  (£  10)  si  elles  ont  plus  de 
10.000  membres  ou  plus  de  300  sociétés. 

Les  associations  désignées  au  litt.  '/,  de  l'art.  8,  payeront 
50  francs  (i  2),  comme  minimum. 

Article  19. 
Si  une  Union  coopérative  adhère  à  l'Alliance  avec  tous  les 
membres  qui  la  constituent,  de  sorte  que  chacun  de  ceux-ci  en 
acquièrent  le  droit  de  membre,  exception  faite,  toutefois,  des  dis- 
positions de  l'art.  13  litt.  c,  elle  doit  payer  en  plus  du  minimum  de 
cotisation  fi.xé  à  l'art.  17,  et  pour  chaque  membre  constituant,  les 
charges  additionnelles  suivantes  : 


900  APPENDICE    11 

2  fr.  50  (2  s.)  pour  moins  de  300  membres  dans  la  société,  acqué- 
rant ainsi  le  titre  de  membre  de  l'Alliance. 

fr.  3.  75  (3  s.)  si  la  société  a  de  301  à     600  membres 
»  5.  —  ;4  s.    »    »        »        »    »  600   à  1000  » 

»    6.  25   '5  s.)  »    ï        »        »    plus  de  1000  » 

Section  IV 

Des  organes  de  l'Alliance 

Article  20. 
Les  organes  de  l'Alliance  sont  : 

a)  le  Congrès  ; 

b)  le  Comité  central  ; 

c;  le  Bureau  directeur  ; 
d   le  Secrétaire  général. 

Article  21. 
Le  Congrès  se  réunit,  comme  règle  générale,  tous  les  deux  ou 
trois  ans.  L'endroit  où  il  se  réunit  est  désigné,  si   possible,  par  le 
précédent  Congrès,  ou,  le  cas  échéant,  par  le  Comité  central. 

La  date  de  la  réunion  et  l'ordre  du  jour  seront  fi.xéspar  le  Comité 
central. 

Les  invitations  au  Congrès,  ainsi  que  l'ordre  du  jour  seront  pu- 
bliés deux  mois  avant  la  réunion. 

Article  22. 
Le  Congrès  est  l'instance  suprême  de  l'Alliance. 
11  a  en  particulier  les  pouvoirs  suivants  : 

a)  d'élire  le  Comité  central  parmi  les  candidats  désignés  par  les 

délégués  des  différents  pays; 
h)  d'approuver  les  comptes  rendus  et  les  comptes  généraux  ; 

c)  de  désigner  le  siège   de  l'Alliance  et  du  lieu  du  prochain 
Congrès  ; 

d)  de  modifier  les  statuts  et  de  dissoudre  l'Alliance; 

e)  de  fixer  les  principes  d'après  lesquels  les  membres  devront 
se  guider; 

/;  de  décider  sur  les   propositions  présentées  par  le  Comité 
central  et  par  les  membres  de  l'Alliance. 


APPENDICE    II  901 

Article  23. 
Le  Congrès  se  compose  : 

a)  des  délégués  des  sociétés,  membres  de  l'Alliance  ; 

b)  des  membres  du  Comité  central. 

Le  Comité  central  a  le  pouvoir  d'autoriser  d'autres  personnes  à 
assister  au  Congrès.  Mais  ces  personnes  n'ont  pas  le  droit  de  vote. 
Cependant,  dans  certaines  circonstances,  le  Comité  central  peut 
leur  permettre  de  prendre  part  aux  délibérations. 

Article  24. 

Les  Coopératives  qui  font  partie  de  l'Alliance  indépendamment 
de  toute  union  coopérative,  ainsi  que  les  Sociétés  mentionnées  à 
l'art.  8,  et  qui  comptent  moins  de  10.000  sociétaires,  ont  le  droit 
d'envoyer  un  délégué  au  Congrès. 

Toute  Union  coopérative  qui  représente  moins  de  300  Sociétés, 
toute  Société  coopérative,  dont  les  affaires  s'étendent  sur  uu 
marché  régional  ou  national,  et  toute  Société  comptant  plus  de 
10.000  membres,  ont  le  droit  d'être  représentées  au  Congrès  par 
deux  délégués. 

Toute  Union  ou  Fédération  coopérative  avec  plus  de  300  Sociétés 
adhérentes  est  admise  à  envoyer  trois  délégués. 

Article  25. 

Une  Union  coopérative  qui  entre  à  l'Alliance  avec  toutes  ses  So- 
ciétés comme  membres,  est  admise  à  accréditer  un  délégué  pour  dix 
Sociétés. 

Article  26. 
Les  Sociétés  et  les  Unions,  qui  sont  admises  à  envoyer  plus  d'un 
délégué,  peuvent  conférer  le  vote  de  plusieurs  à  un  seul,  pourvu  ce- 
pendant qu'aucun  délégué  ne  puisse  disposer  de  plus  de  di.\  voix. 

Article  27. 

Les  motions  des  sociétaires  de  l'Alliance,  dont  le  Congrès  doit 
prendre  connaissance,  doivent  être  présentées  par  écrit  au  Bureau 
directeur  au  moins  trois  mois  avant  la  réunion  du  Congrès. 

Les  motions  de  cette  nature,  qui  ne  figurent  pas  à  l'ordre  du 
jour  au  Congrès,  et  qui  seront  introduites  pendant  la    session,  se- 


002  APPENDICE    II 

roiit   admises  simplement   à   fin   d'examen  par  le  Corailé  central. 

Article  28. 
Les  représentants  des  organisations  des  diflérents  pays,  faisant 
partie  de  l'Alliance,  constitueiit  le  Comité  central. 

Les  membres  de  l'Alliance,  dans  chaque  pays,  ont  le  droit  d'avoir 
un  représentant  au  Comité  central,  s'ils  payent  ensemble  un  total 
de  cotisations  d'au  moins  250  francs. 

Si  ce  total  monte,  à  fr.     6Zâ  ils  ont  droit  à  2  représentants 
»     »     »  ».  »     »  1.750  »      »        »    »  3  » 

»    »     »  »        »    »  3.750  »     »        »     B   4  » 

»    j     »  »        »•   1)  7.500      au  plus    »   5  ». 

au  Comité  central. 

Le  Comité  central  décide  à  quel  Rtat  ou  pays  il  sera  accordé  une 
représentation  spéciale. 

A  chaque  Congrès  la  moitié  des  membres  du  Comité  central  est 
sortante,,  mais  rééligible. 

Article  29. 
Le  Comité  central  a  en  particulier  les  pouvoirs  suivants  : 

a)  de  fixer  l'ordre  du  jour  et  la  date  du  Congrès  et  de  rendre 
compte  à  ce  Congrès  de  toutes  les  motions  présentées  à  lui, 
Comité  centrai  ; 

{')  de  ratifier  le  budget  et  le  programme  des  travaux  de 
l'Alliance  ; 

c)  de  choisir,  le  Bureau  directeur,  le  Secrétaire,  général  et 
d'autres  fonctionnaires  et  de  fixer  leur  salaire  ; 

di  de  décider  des  appels  et  des  doléances  et  de  prononcer  l'ex- 
clusion des  membres  de  l'Alliance  ; 

e)  de  ratifier  les  contrats  qui  imposent  à  IWllîance  des  obliga- 
tions permanentes  ; 

f)  de  délibérer  sur  tous  les  objets  non  prévus  parles  statuts. 
Toutes  les  décisions  du  Comité  central   sont  prises  à  la  majorité 

des  vote&  émis. 

Article  30; 

Le  Comité  central  s'assemble: 
a)  sur  la  proposition  de  cinq  de  ses  membres,  si  la  majorité  y 
consent  ; 


APPENDICE   11  903 

b)  sur  la  décision  du  Bureau  directeur. 
Le  Comité  central  doit  tenir  une  session  immédiatement  avant  et 
après  chaque  Congrès. 

Il  peut  prendre  des  décisions  par  voie  de  correspondance. 

Article  31. 
Le  Comité  central  se  constitue  lui-même  après  chaque  Congrès. 
11  élit  dans  son  sein  un  président  et  un  vice-président.  Les  procès- 
verbaux  sont  rédigés  par  le  secrétaire. 

Article  32. 

Le  bureau  directeur  est  composé  par  le  président,  le  vice-prési- 
dent et  par  trois  autres  membres  que  le  Comité  central  élit  dans 
«on  sein  après  chaque  Congrès  ;  il  peut  aussi  élire  un  président 
d'honneur,  des  secrétaires  d'honneur  et  un  trésorier  d'honneur. 

Articlr  33. 

Le  bureau  directeur  a  les  pouvoirs  suivante: 

a)  d'admettre  les  nouveaux  membres  dans  l'Ailliance  ; 

b)  d'élire  les  membres  correspondants  ; 

c)  de  préparer  et  d'organiser  le  Congrès  ; 

d)  de  cojivQquer  le  Comité  central  et  de  préparer  l'ordre  du 
jour  de  ses  réunions; 

€)  d'établir  le  budget  et  de  cœitrôler  les  dépenses  ; 
/)  de  dé&igiLer  L'expert  appelé  à  vérifier  les  comptes  ; 
q)  de  délibérer   sur  les  objets   qui   ne  rentrent   pas  dans  les 
attributions  du  Comité  central. 

Articles^. 

Le  Bureau  directeur  se  réunit  au  siège  de  l'Alliance  chaque  fois 
que  les  circonstances  l'exigent. 

Il  peut  prendre  des  décisions  par  voie  des  correspondance. 

11  soumet  chaque  année  au  Comité  central  un  rapport  écrit  sur 
son  activité. 

Article  35. 

Le  Secrétaire  général  est  chargé  de  la  conduite  des  affaires  cou- 
rantes de  l'Alliance  suivant  les  dispositions  du  Comité  central  et  du 
Bureau  directeur. 


î)04  APPENDICE    11 

Il    a   en   particulier   les    obligations  et  devoirs  suivants  dont  la 
détermination  est  de  la  compétence  du  Bureau  directeur: 

a)  de  prendre   part  aux    réunions  des  autorités  de   l'Alliance 
avec  la  faculté  de  donner  son  avis,  mais  sans  droit  de  vote  ; 
h)  de  diriger  le  travail  du  Secrétariat  de  l'Alliance  ; 

c)  de  faire  aboutir  les  décisions  du  Comité  central  et  du  Bureau 
directeur  ; 

d)  de  rédiger  l'organe  de  l'Alliance  ; 

e)  de  choisir  le  personnel  de  bureau  ; 

f)  d'employer  les  fonds  selon  les  dispositions  du  budget; 

g)  de  présenter  un  compte  rendu  annuel  sur  son  activité. 

Le  Secrétaire  général  engage  ses  services  pour  un  temps  indéter- 
miné. Le  congé  est  donné  respectivement  6  mois  d'avance. 

Article  36. 

Les   Comités  des  Unions  dans   les   différents  pays  doivent  être 
consultés   par  les  autorités  de  l'Alliance  pour  toute   matière  qui 
touche  leur  pays. 
Ils  ont  en  particulier  les  obligations  et  les  pouvoirs  suivants  : 
fl)  de  proposer  au  Congrès  les  représentants   pour  le  Comité 

central,  pourvu  que  leur  pays  soit  autorisé  à  en  avoir  ; 
h)  de  nommer  des   suppléants  pour   ceux   d'entre  eux  qui  se 
seraient  retirés  avant  l'expiration  de  leur  fonction  ; 

c)  d'agir  comme  intermédiaire  entre  l'Alliance  et  ses  propres 
sociétaires  dans  les  questions  nationales  et  veiller  à  l'accom- 
plissement de  leurs  devoirs  ; 

d)  d'accréditer  les  délégués  du  Congrès  comme  représentants  de 
l'organisation  ; 

e)  de  nommer  les  correspondants  au  journal  de  l'Alliance  ; 

f)  de  désigner  les  commissions  nécessaires  à  la  préparation  du 
Congrès  et  de  suggérer  au  comité  central  les  sujets  qui 
doivent  être  traités  ; 

g)  de  présenter  un  compte  rendu  annuel  sur  son  activité  et  la 
situation  générale  de  la  Coopération  dans  son  pays. 

Article  37. 
Les  dépenses  qui  retombent  sur  les  membres  du  Comité  central 


APPENDICE    11  905 

pour  prendre  part  aux  réunions,   doivent  être    supportées  par  les 
organisations  qui  envoient  les  membres  du  Comité  central. 

Ainsi  arrêté  par  le  VIII«  Congrès  de  l'Alliance  coopérative  inter- 
nationale à  Hambourg,  le  5  septembre  1910. 
Le  bureau  du  Congrès  : 

William  Maxwell,  président, 
A.  Von  Elm,  vice-président, 

K.   LORENZ, 

Charles  Gide, 

A.  Willlams. 

D"^  Hans  Mlller.  secrétaire. 


I 


APPENDICE  111 

STATUTS 
Du  Magasin  de  Gros  des  Coopératives  de  France. 

Société  Anonymk  a  capital  variable 

siège  social  : 

208,  rue  SainUMaur,  Paris  (lO^) 

TITRE  PREMIER 

Fondateurs  —  But  —  Dénomination  —  Siège  —  Durée 

Article  premier. 

Entre  les  adhérents  aux  présents  Statuts  et  ceux  qui  adhéreront 
ultérieurement,  les  Sociétés  et  les  Fédérations  appartenant  à  la 
Bourse  des  Sociétés  Coopératives  socialistes  de  France,  il  est  formé 
une  Société  anonyme,  à  capital  variable,  ayant  pour  objet  la  créa- 
tion de  services  interfédéraux  d'achat,  de  production,  d'échange 
et  de  crédit,  sous  la  dénomination  de  Magasin  de  gros  des  Coopéra- 
tives de  France. 

Article  2. 

Le  siège  de  la  Société  est  à  Paris,  rue  Saint-Maur,  n°  208,  ...  Il 
pourra  être  changé  par  décision  de  l'Assemblée,  priseàla  majorité  des 
actionnaires  représentés.  Dans  ce  cas,  cette  délibération  sera  dé- 
posée aux  greffes  de  la  justice  de  Paix  et  du  Tribunal  de  Commerce, 
publiée  dans  un  journal  d'annonces  légales  et  enregistrée  dans  le 
délai  d'un  mois. 

Article  3. 

La  durée  de  la  Société  est  fixée  à  quatre-vingt-dix-neuf  ans,  à 
compter  de  sa  constitution   définitive,  avec  faculté  de  dissolution 


APPENDICE     111 


907 


\ 


anticipée  ou  de  prorogation  au  delà  du  terme  fixé,  conformément 
aux  présents  Statuts. 

TITRE  II 
Capital  social  —  Actions   —  Actionnaires 

Article  4. 

Le  capital  social  primitif,  tout  en  numéraire,  est  fixé  à  la  somme 
-de  cinq  cents  francs,  divisée  en  vingt  actions  de  vingt-cinq  francs 
chacune. 

Il  est  variable. 

Il  peut  être  augmenté  par  des  souscriptions  successives  faites  par 
les  associés  ou  l'admission  d'associés  nouveaux. 

Il  peut  être  diminué  par  la  reprise  totale  ou  partielle  des  apports 
effectués  ;  toutefois,  ces  reprises  ne  devront,  en  aucun  cas,  être 
supérieures  au  vingtième  du  capital  fixé  par  l'Assemblée  générale 
annuelle. 

Le  cSipital  social  sera  fixé  par  des  délibérations  prises  d-'année 
en  année,  mais  chaque  augmentation  ne  pourra  être  supérieure  à 
deux  cent  mille  francs. 

Article  5. 

Les  actions  sont  nominatives.  Elles  ne  pourront  être  cédées  que 
par  voie  de  transfert,  signé  du  cédant  et  du  cessionnaire,  sur  les 
registres  de  la  Société,  à  la  condition,  toutefois,  que  le  nouveau  titu- 
laire soit  accepté  par  le  Conseil  d'administration  et  l'Assemblée  gé- 
nérale. 

Les  frais  de  transfert  sont  à  la  charge  du  cessionnaire. 

Chaque  Société  devra  souscrire  :  une  action  au  moins  au-des- 
sous de  cent  membres  ;  une  action  par  cent  ou  fraction  de  cent 
au-dessus  de  ce  chiffre.  Le  dixième  de  la  souscription,  au  minimum, 
sera  versé  en  souscrivant  ;  les  autres  dixièmes  à  un  mois  d'intervalle. 

Les  Fédérations  devrunt  souscrire  une  action  par  deux  Sociétés  ; 
leurs  versements  seront  Irimestrielst. 

Article  G. 
Les  Sociétés  et  Fédérations  ne  pourront  être  actionnaires  que  si 
elles  remplissent  les  conditions  suivantes   : 


1)08  APPENDICE     m 

1°  Etre  admises  comme  sociétaires  suivant  une  décision  du  Con- 
seil d'administration,  prise  à  la  majorité  des  voix,  et  sous  réserve 
de  ratification  par  l'Assemblée  générale  ; 

2°  Employer  les  bénéfices  provenant  de  la  vente  au  public  à  la 
propagande  coopérative  ou  socialiste,  à  des  œuvres  de  solidarité 
sociale  ou  d'instruction,  ou  à  un  fonds  collectif  et  impersonnel. 

Les  Sociétés  ne  répartissant  pas  du  tout  leurs  bonis  en  font  un 
emploi  d'utilité  sociale. 

Les  actionnaires  individuels  adhérents  au  Magasin  ds  Gros  de- 
vront être  coopérateurs  depuis  trois  ans  au  moins,  soit  dans  une 
Société  de  consommation,  soit  dans  une  Société  de  production 
adhérente  à  la  Bourse  des  Coopératives  socialistes. 

Par  décision  d'Assemblée  générale,  le  remboursement  des  parts 
individuelles  s'opérera  par  voie  de  tirage  au  sort,  aussitôt  que  la 
situation  financière  le  permettra. 

Article  7. 

L'associé  qui  cessera  de  faire  partie  de  la  Société,  soit  par  l'effet 
de  sa  volonté,  soit  par  suite  de  décision  de  l'Assemblée  générale, 
restera  tenu,  pendant  cinq  ans,  envers  les  associés  et  envers  les 
tiers,  de  toutes  les  obligations  existant  au  moment  de  sa  retraite. 
Il  sera  tenu  de  libérer  ses  actions  dans  le  délai  d'un  mois. 

Le  remboursement  aux  actionnaires  démissionnaires,  radiés  ou 
en  liquidation,  aura  lieu  dans  le  délai  maximum  de  cinq  ans.  Ce 
délai  pourra  être  abrégé  par  décision  du  Conseil  d'administration" 
ou  de  l'Assemblée  générale.  Ce  remboursement  comprend  exclusi- 
vement les  versements  sur  actions,  au  taux  de  l'émission,  sauf  dans 
le  cas  de  pertes  ;  dans  ce  dernier  cas,  le  remboursement  sera  effec- 
tué au  taux  fixé  par  le  dernier  inventaire  annuel. 

TITRE  III 

Administration  de  la  Société 

Article  8. 
La  Société  est  administrée  par    un  Conseil  de   neuf  membres  au 
moins,  désignés  par  l'Assemblée  générale  des  actionnaires. 

Les  administrateurs  doivent  être  propriétaires,  pendant  toute  la 


APPENDICE    m 


'909 


durée  de  leur  mandat,  d'une  action  au  moins,  affectée  à  la  garantie 
de  tous  les  actes  de  leur  gestion  ;  ces  titres  seront  déposés  dans 
la  caisse  sociale  pendant  la  durée  de  la  gestion,  et  inaliénables 
pendant  tout  ce  temps. 

En  même  temps  que  les  administrateurs,  l'Asemblée  générale 
nomme  quatre  suppléants  destinés  à  pourvoir  au  remplacement 
des  titulaires  démissionnaires  ou  décédés. 

Le  Conseil  est  nommé  pour  trois  ans  ;  il  est  renouvelable  par 
tiers  tous  les  ans.  Toutefois,  l'Assemblée  générale  peut  toujours 
prononcer  le  retrait  d'emploi  d'un  ou  de  plusieurs  administrateurs 
et  à  toute  époque.  Les  membres  sortants  sont  rééligibles. 

Le  Conseil  nomme  son  Bureau  d'après  un  règlement  intérieur 
admis  par  l'Assemblée  générale.  11  se  réunit  au  siège  social  aussi 
souvent  que  l'intérêt  de  la  Société  l'exige,  et  au  moins  une  fois  par 
mois.  La  présence  de  cinq  membres  est  nécessaire  pour  la  validité 
des  délibérations.  Celles-ci  sont  prises  à  la  majorité  des  voix.  En 
cas  de  partage  égal  des  voix,  et  après  deux  tours  de  scrutin,  la 
voix  du  plus  ancien  membre  du  Conseil  est  prépondérante. 

Les  délibérations  sont  constatées  sur  un  registre  de  procès-ver- 
■baux  tenu  au  siè^e  de  la  Société,  et  signées  par  les  conseillers 
présents. 

Le  Conseil  a  les  pouvoirs  les  plus  étendus  pour  l'administration 
des  biens  et  affaires  de  la  Société  ;  l'Assemblée  générale  des  action- 
naires fixe  un  chiffre  au  delà  duquel  le  Conseil  ne  peut  emprunter 
sans  son  autorisation  spéciale.  Le  Conseil  arrête  les  comptes  qui 
doivent  être  soumis  à  l'Assemblée  générale,  et  propose  l'emploi  des 
bonis  dans  les  limites  statutaires. 

L'administrateur-délégué  du  Conseil  d'administration  représente 
la  Société  en  justice,  tant  en  demandant  qu'en  défendant  ;  en  con- 
séquence, c'est  à  sa  requête  ou  contre  lui  que  doivent  être  inten- 
tées toutes  actions  judiciaires. 

Le  Conseil  peut  déléguer  ses  pouvoirs  à  un  ou  plusieurs  direc- 
teurs élus  par  lui.  Il  peut  aussi  les  déléguer  à  un  ou  plusieurs  admi- 
nistrateurs, pour  des  objets  déterminés  et  pour  un  temps  limité. 

Il  est  en  outre  permis  au  Conseil  de  se  substituer  un  mandataire 
étranger  à  la  Société,  dont  il  est  responsable,  et  pour  un  objet  dé- 
terminé. 


1)10  APPENDICE     111 

Les  administrateurs  répartissent   l'indemnité  allouée  au  Conseil    !! 
d'adniiuistration  par  l'Assemblée  générale. 

TITRE  IV 
Direction 

Article  9. 

Les  directeurs  (ou  le  directeur  unique)  choisis  par  le  Conseil 
d'administration  sont  chargés  de  l'exécution  des  décisions  du  Con- 
seil. L'Assemblée  générale  déterminera  les  clauses  du  contrat 
entre  la  Société  et  les  directeurs  placés  sous  le  contrôle  du  Conseil, 
et  révocables  par  lui,  dans  les  termes  du  dit  contrat. 

Tous  les  actes  quelconques  engageant  la  Société,  tous  billets,  en- 
dossements, transfert  et  mandats  doivent  porter  la  signature  de 
l'administrateur-délégué  et  du  directeur. 

Le  ou  les  directeurs  proposent  au  Conseil  la  nomination  ou  la  ré- 
vocation des  employés  sous  leurs  ordres.  En  cas  d'urgence,  ils  y 
pourvoient  jusqu'à  décision  du  Conseil. 

Le  Conseil  d'administration  délimite  les  pouvoirs  des  fonction- 
naires nommés  par  lui. 

TITBE  V 
Des  Commissions  de  surveillance 

Arlicle  10. 

il  est  nommé  chaque  année,  en  Assemblée  générale,  parmi  les 
associés  ou  délégués  des  Sociétés,  cinq  commissaires  chargés  de 
remplir  la  mission  de  surveillance  prescrite  par  la  loi. 

Les  premiers  commissaires  sont  nommés  par  l'Assemblée  .géné- 
rale constitutive. 

Les  commissaires  se  réunissent  au  siège  social  toutes  les  fois 
qu'ils  le  jugent  convenable,  dans  le  courant  de  l'exercice,  pour 
prendre  communication  des  livres  et  examiner  les  opératiojis  de  la 
Société.  Us  vérifient  l'état,  qui  doit  être  dressé  chaque  semestre, 
de  la  situation  active  et  passive  de  la  Société.  Ils  peuvent  opérer, 
chacun  de  leur  côté,  les  vérifications  qui  leur  sembleraient  utiles. 


APPENDICE    m  911 

A  la  fin  de  l'exercice  annuel,  les  commissaires  font  un  rapport  à 
l'Assemblée  générale  sur  la  situation  sociale,  sur  le  bilan  et  sur  les 
comptes  présentés  par  les  administrateurs.  Ils  doivent  remettre  ce 
rapport  au  Conseil  d'administration,  de  façon  que  celui-ci  puisse, 
quinze  jours  avant  la  réunion,  remettre  à  chacun  des  actionnaires 
copie  de  ce  rapport  et  du  bilan  résumant  l'inveiitaire. 

Il  est  alloué,  à  la  Commission  de  surveillance,  une  indemnité 
qui  sera  fixée  par  l'Assemblée  générale,. 

TITRE  VI 

Des  Assemblées  &énérales 

Article  11. 

L'Assemblée  générale,  régulièrement  constituée,  représente 
l'universalité  des  actionnaires.  Elle  peut  être  convoquée  par  le  Con- 
seil d'administration  et  aussi,  en  cas  de  nécessité,  par  les  commis- 
saires de  surveillance. 

Les  Sociétés  adhérentes  seront  représentées  aux  Assemblées 
générales  par  un  ou  deux  délégués  au  plus.  Jusqu'à  cent  adhérents, 
elles  auront  droit  à  un  suffrage  ;  au-dessus  de  ce  chiffre,  elles 
auront  droit  à  un  suffrage  par  cinq  cents  sociétaires  en  plus,  en 
prenant  pour  base  le  dernier  bilan  des  Sociétés. 

Les  Fédérations  seront  représentées  chacune  par  un  délégué  ayant 
une  voix. 

Les  actionnaires  individuels  seroni  représentés  par  un  délégué 
pour  cent  actions. 

Tous  les  actionnaires  ont  voix  consultative. 

Les  actionnaires  se  réuniront  en  Assemblée  générale  au  moins 
une  fois  par  an,  vers  août.  La  convocation  et  le  bilan  seront  adressés 
par  la  poste  à  tous  les  actionnaires,  quinze  jours  au  moins  à 
l'avance. 

Cette  réunion  est  valablement  constituée  lorsque  les  actionnaires 
réunis,  représentent  au  moins  le  quart  du  capital  ;  en  cas  contraire, 
il  serait  procédé  à  une  seconde  convocation,  après  laquelle  les  ac- 
tionnaires présents  pourraient  valablement  délibérer  sur  les  affaires 
portées  à  l'ordre  du  jour  de  la  première  réunion.  Dans   toutes   les 


9  12  APPENDICE     111 

Assemblées  générales,  il  est  tenu  une  feuille  de  présence  indiquant 
les  actionnaires,  le  nombre  et  le  numéro  de  leurs  actions. 

Le  Conseil  d'administration  élabore  l'ordre  du  jour  :  en  outre,  les 
commissaires  de  surveillance  peuvent  aussi  faire  portera  l'ordre  du 
jour  les  questions  qui  leur  semblent  utiles. 

Les  membres  du  Conseil  d'administration  ne  pourront  avoir  voix 
délibérative. 

Pour  être  délégué  à  l'Assemblée  générale,  il  faut  faire  partie 
d'une  Société  actionnaire. 

L'Assemblée  générale  est  présidée. par  un  administrateur  désigné 
par  le  Conseil  à  cet  effet.  En  cas  d'absence,  l'Assemblée  désigne  un 
autre  administrateur  ou,  à  défaut,  un  des  actionnaires  présents. 
L'Assemblée  désigne  deux  assesseurs.  Le  Bureau  choisit  son  secré- 
taire. 

Les  délibérations  sont  prises  à  la  majorité,  sauf  dans  les  cas  pré- 
vus par  la  loi  ou  les  statuts.  On  ne  peut  voter  que  sur  les  questions 
portées  à  l'ordre  du  jour  envoyé  aux  actionnaires. 

L'Assemblée  entend  et  approuve,  s'il  y  a  lieu,  le  rapport  des  com- 
missaires sur  la  situation  de  la  Société,  sur  le  bilan  et  sur  les 
comptes  présentés  par  les  administrateurs. 

Elle  vote  l'emploi  des  bénéfices  dans  les  limites  statutaires.  Elle 
nomme  les  administrateurs  et  les  commissaires.  Elle  délibère  et 
statue  souverainement  sur  tous  les  intérêts  de  la  Société,  et  confère 
au  Conseil  d'administration  tous  les  pouvoirs  supplémentaires  qui 
seraient  reconnus  utiles. 

Les  délibérations  de  l'Assemblée  générale  sont  constatées  par  des 
procès-verbaux  inscrits  sur  un  registre  spécial  et  signés  des  mem- 
bres du  Bureau. 

Les  actionnaires  devront  aviser  le  Conseil,  au  moins  trois  mois 
à  l'avance,  des  questions  qu'ils  voudraient  voir  figurer  à  l'ordre  du 
jour. 

Les  copies  ou  extraits  des  procès-verbaux  des  délibérations  de 
l'Assemblée  générale,  pour  tout  usage  autorisé  par  le  Conseil,  sont 
certifiés  par  les  administrateurs  ayant  la  signature  sociale. 


APPENDICE    m  913 

TITRE  VII 
Situations  —  Inventaires 

Article  12. 

L'exercice  commence  le  premier  juin  et  finit  au  31  mai  Le  Con- 
seil d'administration  dresse,  chaque  semestre,  l'inventaire  conte- 
nant l'indication  des  valeurs  mobilières  et  de  toutes  les  dettes  ac- 
tivas et  passives  de  la  Société.  Ces  inventaires  sont  mis  à  la  dis- 
position des  commissaires. 

Les  inventaires  sont  présentés  à  l'Assemblée  (générale,  et  tout 
actionnaire  peut  en  prendre  connaissance  à  l'avance  au  siège  social, 
ainsi  que  de  la  liste  des  actionnaires. 

TITRE  VIII 

RkPARTITION    des    IHOP-PKRÇCS    OU    BKNKFICES 

Article  13. 

Avant  le  tirage  des  bénéfices  nets,  il  sera  prélevé  annuellement 
comme  charge  sociale  : 

A.  —  5.000  francs  pour  la  B.  C.  S. 

B.  —  10.000  francs  à  distribuer  par  les  soins  de  la  B.  C.  S.  aux 
Fédérations  régionales. 

Les  bénéfices  nets,  déduction  faite  des  frais  généraux,  des  prélè- 
vements ci-dessus  et  toutes  charges  sociales  votées  parles  assemblées 
générales,  seront  répartis  ainsi  : 

1»  La  moitié  aux  amortissements  ou  réserves. 

2°  L'autre  moitié  divisée  en  cent  parts,  dont  : 

10  au  fonds  de  réserve  légal; 

40  au  fonds  de  développement; 

50  à  répartir  aux  Sociétés  clientes  au  prorata  de  leurs  achats.  La 
part  revenant  aux  Sociétés  non  actionnaires  sera  versée  au  fonds  de 
développement  . 

Toutefois,  avant  la  distribution  des  sommes  ainsi  réparties, 
celles-ci  seront  versées  à  fonds  de  garantie,  indivis,  en  aucun  cas 
répartissable,  à  la  formation  duquel  chaque  Société  devra  participer 
Maxime  Leroy  58 


!)14  APPENDICE   m 

à  raison  de   400,  francs  par  cent  membres  de  l'effectif  des  Société» 
actionnaires,  et  ce,  à  dater  du  l*'"  juin  19lu. 

TITRE  IX 

Fonds  de  réserve 

Article  14. 

A  l'aide  des  dix  pour  cent  prélevés  chaque  année  sur  les  trop- 
perçus  ou  bénéfices,  après  la  réserve  pour  amortissements,  il  est 
formé  un  fonds  de  réserve  destiné  à  parer  aux  pertes,  à  garantir  le 
remboursement  des  actions  au  taux  d'émission,  et  à  supporter,  si 
besoin  était,  les  frais  de  liquidation. 

Les  présentes  ont  été  enregistrées  le  2  décembre  et  déposées  au 
greffe  de  la  Justice  de  paix  du  10^  arrondissement  sous  le  n°  1129, 
récépissé  6402,  et  au  greffe  du  Tribunal  de  Commerce,  le  3  décembre, 
sous  le  n"  1130,  récépissé  1644. 

Modifications  aux  statuts 

Article  15. 

L'Assemblée  générale,  convoquée  exlraordinairement  à  cet  effet, 
peut  apporter  aux  Statuts  les  modifications  dont  l'utilité  sera 
reconnue. 

Les  modifications  peuvent  même  porter  sur  l'objet  de  la  Société, 
mais  sans  pouvoir  le  changer,  ni  l'altérer  :  Le  but  essentiel  de  la 
Société  est  de  remettre  entre  les  mains  des  consommateurs,  c'est-à-dire 
de  la  collectivité,  la  propriété  et  radministration  des  moyens  de  consom- 
mation, de  production  et  d'échange.  Toute  modification  allant  à  ren- 
contre de  ce  but  ne  pourra  être  présentée  ni  votée  à  l'Assemblée 
générale  des  actionnaires. 

Les  modifications,  pour  être  valables,  devront  être  votées  par  les 
deux  tiers  des  membres  présents,  ceux-ci  devant  représenter  la 
moitié  au  moins  du  capital  social. 

TITRE  XI 

Dissolution  —  Liquidation 
Article  16. 
En  cas  de  perte  des  trois  quarts  du  capital  social,  les  administra- 


APPENDICE    m  DIo 

teurs  devront  convoquer  l'Assemblée  générale  de  tous  les  action- 
naires, à  l'eiTet  de  statuer  sur  la  question  de  savoir  s'il  y  a  lieu  de 
prononcer  la  dissolution  de  la  Société. 

La  résolution  est,  dans  tous  les  cas,  rendue  publique  au  moyen 
du  dépôt  et  de  l'insertion  prescrits  par  les  articles  55  et  56  de  la  loi 
de  1867. 

L'Assemblée  est  régulièrement  constituée  lorsque  la  moitié  du 
capital  social  est  représentée  par  les  actionnaires  présents. 

Le  vote  a  lieu  à  la  majorité  des  actionnaires  présents  votant  par 
tête. 

La  convocation  est  faite  parle  Conseil  d'administration  ou,  à  son 
défaut,  par  des  commissaires  de  surveillance. 

A  l'expiration  de  la  Société,  ou  en  cas  de  dissolution  anticipée. 
l'Assemblée  générale  règle  le  mode  de  liquidation  et  nomme  un  ou 
plusieurs  liquidateurs. 

Pendant  la  liquidation,  les  pouvoirs  de  l'Assemblée  générale  se 
continuent  comme  pendant  l'existence  de  la  Société. 

Toutes  les  valeurs  de  la  Société  sont  réalisées  par  les  liquidateurs, 
qui  ont  à  cet  effet  les  pouvoirs  les  plus  étendus,  et  le  produit, 
après  le  prélèvement  des  frais  de  liquidation,  en  est  réparti  aux 
actionnaires. 

Les  liquidateurs  peuvent,  avec  l'autorisation  de  l'Assemblée  géné- 
rale, faire  apport  ou  vente,  à  une  autre  Société,  des  biens,  droits  et 
obligations,  tant  actives  que  passives,  de  la  Société  dissoute. 

TITRE  XII 
Contestations 
Article  17. 
Le  fait  d'être  titulaire  d'une  action  entraîne,  pour  les  action- 
naires, dans  leurs  contestations  avec  le  Magasin  de  Gros,   attribu- 
tion de  juridiction  aux  tribunaux  compétents  du  département  dont 
dépendra  le  siège  social,  tant  en  demandant  qu'en  défendant. 

Les  actionnaires  s'engagent,  en  outre,  à  soumettre  au  préalable 
leurs  différents  concernant  la  Société  à  une  Commission  arbitrale 
nommée  par  l'Assemblée  générale. 

Les  rapporteurs  : 
L.  LccAS.     L.  Héliès. 


916 


APPENDICE    111 


Par  décision  cie  l'Assemblée  générale  dn  6  octobre  1907  : 
1°  Le  capital   social  est  porté  à  la  somme  de  cent  mille  francs, 
divisé  en  quatre  raille  actions  de  vingt-cinq  francs  chacune  (modi- 
fications à  l'article  4). 

2°  (Adjonction  à  l'article  8).  —  Le  Conseil  d'administration 
pourra  comprendre  des  employés  de  la  Société,  toutefois,  le 
nombre  de  ceux-ci  ne  dépassera  jamais  le  tiers  du  nombre  des 
autres  administrateurs. 

Le  Président,  Le  Secrétaire, 

L.  Lucas.  Tixikr. 


APPENDICE  IV 

STATUTS 

de  la  Fédération  Nationale  des  Coopératives  de  consommation, 

organe  d'émancipation  des  travailleurs. 

Adoptés  au  Congrès  unitaire  de  Tours,  les  29  et  30  décembre  1912. 

Article  premier. 
Entre   toutes  les  Sociétés  coopératives  de  consommation  fran- 
çaises adhérentes  aux  présents  Statuts,  il  est  constitué  une  asso- 
ciation qui  prend  le  titre  de  :  Fédération  Nationale  des  Coopératives 
de  Consommation^  organe  d'émancipation  des  travailleurs. 

Article  2. 
La  Fédération  Nationale  a  pour  but  : 

a)  le  groupement  et  l'organisation  des  Sociétés  de  consomma- 
tion constituées  d'après  la  déclaration  de  principe  de  l'Unité, 
en  vue  de  la  défense  de  leurs  intérêts  communs  par  la  réu- 
nion de  leurs  forces  et  de  leurs  activités; 

b)  le  développement  et  la  prospérité  de  la  coopération  en 
France  ; 

c)  la  sauvegarde  des  consommateurs  en  général  ; 

d)  la  substitution  au  régime  compétif  et  capitaliste  actuel  d'un 
régime  où  la  production  sera  organisée  en  vue  de  la  collecti- 
vité des  consommateurs  et  non  en  vue  du  profit; 

e)  l'appropriation  collective  et  graduelle  des  moyens  d'échange 
et  de  production  par  les  consommateurs  associés,  ceux-ci 
gardant  dorénavant  pour  eux  les  richesses  qu'ils  auront 
créées. 

Article  3. 
La  Fédération  Nationale  cherche  à  atteindre  ces  buts  : 
a)  Par  la  publication  d'organes  de  presse,  l'élaboration  de  sta- 
tistiques, l'édition  de  publications  en  vue  du  perfectionne- 


Î)I8  APPENDICE    IV 

ment  de  l'organisation  et  de  l'extension  de  la  sphère  d'acti- 
vité des  Sociétés  adhérentes  ; 

b)  Par  l'établissement  de  rapports  suivis  avec  les  unions  coopé- 
ratives nationales  étrangères  et  l'Alliance  Coopérative  Inter- 
nationale ; 

c)  Par  un  service  juridique,  les  conseils  accordés  aux  Sociétés 
adhérentes  dans  ce  qui  intéresse  leur  activité  coopérative, 
ainsi  que  l'organisation  de  cours  d'enseignement  coopératif; 

d)En.  prêtant  son  appui  à  la  création  de  nouvelles  Sociétés 
de  consommation  et  en  vulgarisant  les  principes  de  la  coo- 
pération. 

Article  4 

Seront  acceptées  toutes  les  Sociétés  constituées  conformément  à  la 
Déclaration  commune  d'Unité  coopérative  ;  en  conséquence,  ne  pourront 
être  admiscfi  :  les  Sociétés  qui  imposent  à  leurs  membres  l'adhésion  à 
organisation  politique  ou  confessionnelle,  les  Sociétés  capitalistes  ou  pa- 
tronales, c'est-à-dire  celtes  qui  allouent  un  dividende  au  capital-action 
en  sîts  d'un  intérêt  limité  ou  qui  limitent  le  nombre  des  actionnaires, 
ou  qui  donnent  à  leurs  membres  un  nombre  de  voix  proportionnel  au 
nombre  d"* actions,  ou  qui  ne  confèrent  pas  la  souveraineté  à  l'Assemblée 
des  sociétaires. 

Article  5. 

Pour  faire  partie  de  la  Fédération  Nationale,  les  Sociétés  devront 
remplir  les  obligations  suivantes  : 

1°  Adhérer  aux  Fédérations  de  leur  région  territorialemcnt  déli- 
mitées d'après  le  tableau  annexé  aux  présents  Statuts; 

2°  Verser  une  cotisation,  fixée  à  chaque  Congrès  annuel,  propor- 
tionnellement au  chiffre  d'affaires.  Sur  cette  cotisation,  il  sera  pré- 
levé 1  centime  pour  la  Fédération  régionale  et  la  part  de  cotisation 
pour  l'adhésion  collective  à  l'Alliance  internationale.  La  cotisation 
ne  pourra  être  inférieure  à  10  francs.  Elle  devra  être  versée  dans 
le  courant  du  premier  semestre  ; 

3"  Consacrer  au  minimum,  par  an  et  par  membre,  10  centimes 
à  la  propagande  coopérative.  Cette  propagande  peut  se  faire  par 
conférences,  causeries,  fêtes,  brochures,  journaux,  allocations  à 
tous  les  groupements  d'émancipation  des  travailleurs; 


APPENDICE    IV 


1M9 


4°  Réserver  une  part  de  leurs  trop-perçus  tant  pour  les  œuvrei  so- 
ciales créées  ou  à  créer  que  pour  la  formation  de  réserves  collectives 
devant  servir  à  la  réalisation  du  programme  coopératif  ; 

5°  Joindre  à  leur  demande  d'adhésion  un  exemplaire  des  Statuts, 
accepter  le  pacte  d'Unité  et  les  décisions  des  Congrès.  Chaque 
année,  elles  devront  fournir  à  la  Fédération  Nationale  leurs  bilans, 
rapports  et  renseignements  statistiques  demandés  par  l'organisa- 
tion centrale. 

Article  6. 

La  Fédération  régionale  aura  pour  but  d'organiser  la  propagande, 
de  susciter  la  création  de  nouvelles  Sociétés,  d'établir  un  lien  moral 
entre  toutes  les  Sociétés  existantes,  d'assurer  la  discipline  coopéra- 
tive dans  sa  région,  notamment  en  assurant  la  concentration  des 
forces  coopératives,  et  la  réalisation  des  décisions  des  Congrès  et 
du  Comité  confédéral.  Elle  devra  soumettre  ses  Statuts  au  Comité 
confédéral. 

Elle  facilitera,  par  tous  les  moyens,  la  tâche  de  la  Fédération 
Nationale  en  lui  fournissant  particulièrement  tous  les  renseigne- 
ments statistiques  et  économiques,  en  lui  donnant  tous  les  ans  un 
rapport  sur  son  activité  et  sur  l'emploi  des  fonds  versés  par  le 
M.  D.  (t.  qui,  exclusivement,  doivent  être  réservés  à  la  propa- 
gande. 

Elle  se  fera  représenter  directement  par  un  de  ses  membres  à 
chaque  réunion  du  Comité  confédéral  et  au  Congrès,  après  avoir 
examiné  l'ordre  du  jour. 

La  Fédération  régionale  pourra  être  chargée  par  le  Comité  con- 
fédéral de  recueillir,  pour  le  compte  de  l'organisation  centrale,  la 
cotisation  prévue  à  l'art.  5,  §  2. 

Article  7. 

Les  Sociétés  coopératives  devant  concentrer  leur  puissance  d'achat 
et  organiser  leur  force  de  production,  ce  rôle  incombe  essentielle- 
ment au  M.  D.  G. 

Toutefois,  les  Fédérations  régionales  pourront,  là  où  le  M.  D.  G. 
n'a  pas  d'entrepôts  régionaux,  créer  des  liens  d'achat  en  commun  ; 
ces  organismes  devront  en  tous  cas  demander  préalablement,  avant 
de  traiter  leurs  marchés   et  de   faire  des  achats,  les  conditions  au 


920  APPENDICE    IV 

M.  D.  G.  qui  'aura  la  préférence  aux  conditions  de  prix  et  de 
qualités  égales.  Il  pourront  encore  traiter  ou  produire  des  objets 
auxquels  le  M.  D.  G.  ne  peut  encore  s'intéresser;  néanmoins  ils 
ne  pourront  écouler  leur  marchandise  sans  l'assentiraent  du  M.  D.  G. 
en  dehors  de  leurs  limites  territoriales. 

Le  Comité  mixte  devra,  d'accord  avec  eux,  fixer  les  conditions  de 
reprise  éventuelle  de  leurs  entreprises  de  vente  et  de  production 
par  le  M.  D.  G. 

Article  8. 

En  dehors  des  Fédérations  régionales,  des  sous-groupeinents  de 
Sociétés  ne  pourrront  être  constitués  que  s'ils  ont  un  caractère  pro- 
visoire, s'ils  sont  territorialement  délimités  et  organisés  pour  un 
but  déterminé,  et  que  le  Comité  confédéral  et  les  Fédérations  inté- 
ressées en  aient  reconnu  l'utilité. 

Article  9. 

Dans  l'intervalle  des  Congrès,  l'administration  de  la  Fédération 
Nationale  est  confiée  au  Comité  confédéral.  Il  est  constitué  par  les 
délégués  des  Fédérations  et  par  un  Conseil  central  de  21  membres 
nommés  par  le  Congrès,  au  scrutin  de  liste  et,  en  cas  d'absence 
d'accord,  à  la  représentation  proportionnelle. 

Article  10. 

Le  Comité  confédéral  est  chargé  de  la  propagande  en  général,  de 
poursuivre  la  réalisation  des  résolutions  des  Congrès  nationaux  et 
internationaux  ;  il  prend  toutes  les  mesures  exceptionnelles  que 
peuvent  exiger  les  circonstances.  Il  élit  son  bureau. 

Article  11. 

Au  cas  de  représentation  proportionnelle,  les  listes  présentées  au 
'Congrès  comprendront  obligatoirement  21  noms  et  aucun  candidat 
ne  peut  être  inscrit  sur  plus  d'une  liste. 

Chacun  des  votants  marque  sur  la  liste  l'ordre  de  préférence  de 
ses  candidats. 

Le  panachage  est  interdit.  La  répartition  se  fait  sur  la  base  du 
quotient  électoral.  Les  sièges  restant  à  pourvoir  sont  répartis  sui- 
vant le  procédé  des  moyennes. 

En  cas  d'accord  préalable  sur  une  seule  liste,  cinq  suppléants  se- 
ront nommés  par  le  Congrès. 


APPENDICK    IV  921 

Trois  absences  consécutives  sans  excuse  au  Conseil  central  en- 
traîneront la  démission  du  titulaire. 

Article  12. 

Il  faut,  pour  être  candidat  au  Conseil  central,  être  sociétaire  à 
une  Coopérative  de  consommation  adhérente  à  la  Fédération  Na- 
tionale et  avoir  le  minimum  de  consommation  imposé  par  la  So- 
ciété. 

Le  candidat  devra  être  présenté  par  une  Société.  Il  devra  avoir 
siégé  pendant  un  an  dans  une  Commission  statutaire  ou  avoir  fait 
partie  du  bureau  d'un  cercle  de  coopérateurs. 

Article  13. 

Le  Comité  confédéral  se  réunit  normalement  trois  fois  par  an 
non  compris  la  réunion  qui  a  lieu  la  veille  du  Congrès.  Le  Conseil 
central  se  réunit  au  moins  une  fois  par  mois.  II  est  chargé  de  la 
gestion  dans  l'intervalle  des  réunions  du  Comité  confédéral. 

A  chaque  réunion  du  Comité  confédéral,  le  Conseil  central  pré- 
sente un  rapport  moral  et  financier  de  la  gestion  du  trimestre. 

Article  14. 
Une  Commission  de  contrôle  composée  de  5  membres  et  de  2  sup- 
pléants chargée  de  contnMer  toutes  les  opérations  financières  de  la 
Commission  pernanente,  sera  nommée  par  le  Congrès.  Elle  devra 
faire  un  rapport  à  chaque  réunion  du  Comité  confédéral. 

Article  15. 

Un  office  technique  de  la  Coopération  chargé  d'étudier  toutes  les 
questions  de  législation,  de  droit,  de  statistique,  d'histoire  et  d'infor- 
mation étrangère  et  d'éducation  coopérative,  est  constitué  au  sein 
de  la  Fédération  Nationale.  Il  est  placé  sous  la  direction  et  le  con- 
trôle du  Comité  confédéral.  11  est  composé  :  d'actuaires,  de  juristes, 
de  parlementaires  et  d'hommes  de  science  désignés  par  le  Comités 
confédéral. 

L'organisation  intérieure  de  l'Office  et  ses  relation  avec  le  Comité 
confédéral  sont  réglées  par  ce  dernier. 

Article  16. 
La  Commission  mixte  prévue  par  le  pacte  d'Unité,  comprendra 


1)22  APPENDICE    TV 

3  membres  élus  par  le  Comité  confédéral  sur  la  proposition  du  Con- 
seil central,  et  3  membres  élus  par  le  M.  D.  G.  Elle  remplira  son 
rôle  dans  les  conditions  suivantes,  acceptées  d'accord  avec  le 
M.  D.G. 

Emanation  des  deux  organismes  de  la  Coopération  et  des  mêmes 
Coopératives  par  la  nécessité  delà  double  adhésion,  la  Commission 
mixte  devra  assurer  l'unité  d'action  du  mouvement.  Chaque  organi- 
sation conservant  l'autonomie  nécessaire  pour  mener  à  bien  la 
tâche  qui  lui  est  confiée. 

Si  la  Commission  le  décide,  un  de  ses  membres  pourra  être  dé- 
signé pour  assister  à  une  réunion  de  l'un  ou  l'autre  des  conseils  des 
deux  groupements. 

Sur  la  demande  de  l'une  ou  l'autre  des  deux  organisations,  la  Com- 
mission sera  appelée  à  discuter  de  toutes  les  questions  d'intérêt 
général  intéressant  le  mouvement  coopératif. 

De  toutes  façons,  la  Commission  devra  se  réunir  une  fois  au  moins 
tous  les  trois  mois  pour  examiner  la  situation  coopérative  géné- 
rale. 

11  ne  pourra  être  pris  de  résolutions,  dans  l'une  ou  l'autre   des 
deux  organisations,  sans  entente  préalable  sur  les  points  suivants  : 
a)  revision  des  Status  ; 

h)  organisation  et  rôle  commercial  des  Fédérations,  conformé- 
ment à  l'art.  7,  modifications  aux  circonscriptions  territo- 
riales des  Fédérations  ; 

c)  organisation  d'entrepôts  régionaux  ou  d'entreprises  de  pro- 
duction ; 

d)  ordre  du  jour,  lieu  et  date  des  Congrès  et  Assemblées  géné- 
rales ; 

e)  questions  internationales. 

Article  17. 

Le  Congrès  annuel  auraMiou  aux  mêmes  dates  et  au  même  lieu 
que  l'Assemblée  du  M.  D.  G. 

A  ce  Congrès,  les  Sociétés  on  droit  à  une  voix  jusqu'à  100  francs 
de  cotisation  à  la  Fédération  Nationale.  Au-dessus  de  ce  chiffre, 
elles  auront  droit  à  un  suffrage  pour  100  francs  ou  fraction  de 
100  francs. 


APPENDICE    IV  !>23 

Article  18. 
Les  Fédérations,  Cercles  et  Groupes  d'éducation  et  de  propagande 
pourront  être  représentées  au  Congrès  par  un  délégué  avec  voix 
consultative. 

Article  19. 
Les   Statuts  sont  toujours  révisables,   les  demandes  de  revision 
doivent  être  faites  au  Comité  confédéral  six  mois  avant  le  Congrès. 
Les  résolutions   de  Congrès  ne  peuvent  être  modifiées  que  par  un 
Congrès. 

Article  20. 
Pour  tout  ce  qui  n'est  pas  prévu  aux  Statuts,  le  Comité    confédé- 
ral prendra  les  mesures  nécessaires,  afin  d'assurer  le  bon  fonction- 
nement de  la  Fédération  iNationale  jusqu'au  Congrès  suivant. 

Article  21. 
En  cas  de  dissolution,  les  fonds  doivent  aller  au  M.  D.  G,  ou,  en 
cas  d'impossibilité,  à  l'Alliance  Internationale. 


Il 


ERRATUM 


Par  suite  d'une  erreur  de  correcLion,  les  deux  derniers  cha- 
pitres ont  été  séparés  en  deux  Livres  au  lieu  d'être  joints  en  un 
même  Livre,  sous  ce  titre  général  : 

Le  Fédéralisme  professionnel 

En  conséquence,  ou  devra  supprimer,  page  864,  la  mention  : 
Livre  IX,  ainsi  que  le  titre  qui  suit,  et  lire  :  Chapitre  n  au  lieu 
de  :  Chapitre  l^^ 


.1 


TABLE  DES  MATIEHES 


Préface 1 

Introduction.  —  Le  droit  prolétarien 25 


LIVRE  PREMIER 
Le  Syndicat. 


Chapitre  premier.  —  Formation   historique  de  l'obligation  ouvrière 
d'adhérer  a   un  syndicat 


Chapitre  II.  —  Composition  et  formation  du  syndicat 

Généralités 58 

I.  —  L'âge 59 

II.  —  La  nationalité 69 

III.  —  Le  sexe , 75 

IV.  —  La  profession.  Généralités 84 

1°  Les  employés  privés  et  publics  ;  les  employés  de  coopé- 
ratives   ; 94 

2»  Les    artisans,   petits  marchands,  chiffonniers,  éta- 

meurs,  ramoneurs,  commissionnaires,  etc 99 

3"  Les  ouvriers  petits  propriétaires  agricoles 100 

4°  Les  professions  libérales lOt? 

5^  Les  ouvriers  en  régie 110 

6°  Les  ouvriers  auxiliaires 110 

7°  Les  préparateurs  en  pharmacie 111 

8°  Les  ouvriers  aveugles 113 


î326  TABLE    DliS    MATIKRES 

V.  —   L'ancienneté  professionnelle 113 

VI.  —  Les  incompatibilités  syndicales   117 

VIL  —   Les  incapacités  syndicales 119 

1°  Incapacités  temporaires    119 

2°  Incapacités  absolues 119 

a)  Condamnations  judiciaires 119 

b)  Condamnations  syndicales 120 

c)  Incapacité  dérivant  de  la   situation  profession- 

nelle   120 

1°  Patrons 120 

2"  Contremaîtres 124 

3°  Marchandeurs  et  tâcherons 129 

VIII.  —   La  procédure  d'admission , 131 

a)  Forme  de  la  demande   131 

b)  Présentation 132 

c)  Admission 132 

d)  Noviciat 132 

e)  Résidence 133 

/)  Droit  d'inscription 133 

I X.  —  Sens  de  ces  diverses  règles 134 


Chapitre   III.  —   Orga.msation  intérieure 

I.  —   L'assemblée  générale 138 

10  Convocation 139 

2°  Constitution 141 

3<>  Périodicité 141 

4°  Bureau 1 42 

5°  Ordre  du  jour 143 

6°  Votation 143 

;o  Attributions 144 

a)  Syndicales 144 

b)  Professionnelles 144 

c)  Electives 145 

d)  Financières 145 

e)  Judiciaires 145 

II.  —  Le  Conseil  syndical 146 

1°  Constitution 146 

a)  Eligibilité, 147 

b)  Membres  de  droit 150 

2°  Nombre  des  syndics 150 

3°  Quorum  des  présences 150 

4°  Bureau 151 

5°  Sessions 151 

6°  Durée  du  mandat 152 

7°  Déchéances 153 

S°  Attributions 1 53 


TABLE    DES    MATIKRES  027 

H I.  —  Le  bureau  syndical I54 

1  "  Formation 1 54 

2  '  Composition 155 

a)  Président i5(j 

b)  Vice-président 158 

c)  Secrétaire  et  trésorier 158 

3°  Caractères  des  fonctions  du  bureau 160 

IV.  —  Le  Conseil  de  surveillance 166 

1"  Formation 166 

2"  Attributions 1(,7 

30  Réunions 168 

4»  Sanctions 16S 

V.  —  Les  commissions  syndicales  d'atelier 168 


Chapitre   IV.   —  L'uxité  syndicale.  La  compétence  territoriale 

DU    SYNDICAT 


Chapitre  V.   —  La  sériation  professionnelle  dans  les  syndicats 


Chapitre  VI.  —  Obligations  des  syndiqués 

I.   —  Prolégomènes 190 

II.  —   Les  obligations 206 

1°  Obligation  d'obéissance  aux  statuts  syndicaux  ....  206 
2"  Obligation    d'assistance  aux  assemblées  générales  et 

réunions 209 

3"  Obligation  de  payer  la  cotisation   211 

40  Obligation  de  résider  dans  la   circonscription  syndi- 
cale et  d'indiquer  les  changements  d'adresse    221 

5"  Obligation  aux  fonctions  syndicales 222 

6°  Obligation  au  tarif  syndical  des  salaires   223 

7"  Obligation  de  ne  pas  travailler  aux  pièces 231 

S'^  Obligatiou    de   ne  pas   emporter  de  travail  hors  de 

l'atelier 233 

9°  Obligation  à  la  dijjnité  syndicale 233 

10"  Obligation  d'indiquer  les  emplois  vacants  au  service 

syndical  de  placement 23S 

1 1°  Obligation  de  confraternité  d'atelier 240 

12«  Obligation  de  ne  pas   accepter  de  fonctions  extra- 
syndicales en  contradiction  avec  l'intérêt  collectif  242 
13°  Obligation  de  ne  pas  collaborer  à  des  journaux  hos- 
tiles à  la  classe  ouvrière   243 

14°  Obligation  de  faire  de   la  propagande  pour  le  syn- 
dicat   244 

15°  Obligation  de  chômer  le  l^r  mai 244 


928  TABLE    DES    MATIERES 

16°  Obligation   de   dénoncer  les   infractions   aux  règles 

syndicales 247 

17°  Obligation  de  n'acheter  que  dans  les  maisons  possé- 
dant le  label  commercial  de  la  C.  G.  T 24S 

18°  Obligation   dé   syndicaliser  toutes  les  réclamations 

professionnelles  249 

19°  Obligation  d'assister  aux  obsèques  des  co-syndiqués.      253 

20°  Obligation  de  porter  les  insignes  ou  de  présenter  le 

livret  syndical 253 

21°  Obligation  d'être  coopérateur 256 

22°  Obligation   de   cotiser   en  faveur  des  camarades  en 

grève 257 

23°  Obligation   des  syndiqués  à  l'égard  des  non-syndi- 
qués         258 

24°  Obligation  de  limiter  le  nombre  des  naissances 265 

25°  Obligation  de  limiter  le   nombre  des  heures  de   tra- 
vail :  la  journée  de  huit  heures  270 

III.  —  Sens  de  ces  diverses  obligations 291 


Chapitre  VII.  —  Obligation  des  syndicats 

1°  Obligation  d'adhérer  à  une  fédération  ou  à  la  C.G.T.  295 
2°  Obligation  d'adhérer  à  l'Union  des  syndicats  et  à  la 

Bourse  du  Travail 299 

3°  Obligation  d'adhérer  aux  congrès  fédéraux  et  con- 
fédéraux   309 

a)  Condition  d'adhésion 309 

b)  Règles  de  délégation 310 

c)  Les  mandats 311 

d)  Périodicité  des  congrès 312 

4°  Obligation   d'obéir   aux    décisions    des   congrès    fé- 
déraux et  confédéraux 313 

5°  Obligation   de   s'abonner  au  journal  :  La    Voix  du 

Peuple,  et  aux  journaux  corporatifs 317 

6°  Obligation  d'avertir  la  fédération  avant  de  déclarer 

une  grève 318 

7»  Obligation  syndicale  à  la  neutralité  politique 319 

8°  Obligation  d'adhérer  au  sous-comité  de  la  grève  gé- 

rale 361 


TABLE    DES    MATIERES  029 

LIVRE  II 
Les  fédérations  professionnelles 

Chapitre  premier.  —    Formation   des    fédérations   professionnelles 
Chapitre  II.   —  Les  syndicats  nationaux 


Chapitre  III.   —  Conditions  d'adhésion  des  syndicats 
AUX  fédérations 


•Chapitre  IV.  —  Organisation  intérieure  des  fédérations 
et  syndicats  nationaux 


I.  —  Comité  fédéral 384 

a)  Formation  du  comité 385 

b)  Attributions 386 

c)  Réunions 386 

d)  Durée  du  mandat 386 

II.  —  Bureau  ou  commission  administrative 386 

a)  Formation 386 

b)  Attributions 386 

c)  Durée  du  mandat 386 

III.  —   Secrétaire  et  trésorier 387 

IV.  —  Siège  social  des  fédérations 387 

V.  —  Nombre  de  syndicats  nécessaires  pour  former  une  fédé- 
ration    387 

VI.  —  Fédérations  régionales ' 388 

VII.  —  Discipline  fédérale 389 


'Chapitre  VI.  —  Obligations  des  fédérations  professionnelles 

1°  Obligation   d'adhérer   à   la   section   confédérale  des 

fédérations 391 

2°  Obligation  à  la  neutralité  politique    393 

3°  Obligation  d'assister  aux  congrès  fédéraux 393 

-Maxime  Lerov  59 


H30  TABLE    DES    MATIERES 


LIVRE  m 


Les  Bourses  du  Travail  et  Unions  de  syndicats  de 
métiers  divers 


Chapitre  premier.  —  Composition  et  formation  des  bourses  de 
travail,  unions  locales  départementales  ou  régionales  de  syn- 
dicats   divers. 

1°  Eléments  constitutifs 395 

2°  Conditions  d'adhésion  des  syndicats 398 

a)  Conditions  réglementaires 398 

b)  Conditions  professionnelle's 399 

c)  Conditions  géographiques 399 

3°  Unité  des  Bourses 408 

4°  Noviciat 409 

5°  Discipline 409 


Chapitre   II.  —  Organisation  intérieure  des  Unions 

l'J  L'assemblée  générale 412 

2°  Le  Comité  général 413 

a)  Attributions  du  Comité  général 413 

h)  Nombre  des  membres 414 

c)  Réunions 414 

d)  Incompatibilités  politiques 415 

e)  Durée  du  mandat 415 

3"  Commission  executive 415 

a)  Attributions 415 

b)  Nomination 416 

c)  Nombre  des  membres 41i5 

d)  Durée  du  mandat 416 

e)  Réunions 'iiô 

4°  Les  fonctionnaires  de  la  Bourse 416 

a)  Le  secrétariat -416 

1°  Attributions 417 

2-5  Nominations 417 

3°  Durée  des  fonctions 417 

b)  Trésorier.  Secrétaire-adjoint.  Archiviste 417 

c)  Concierge -il^ 

Règles   générales   applicables  à    tous  les  fonction- 
naires et  administrateurs 41 1 


TABLE    DES    MATIÈRES  931 

5°  Commissions  diverses 418 

1»  Commission  d'études 418 

2"  Commission  des  finances 419 

3"  Commission  de  contrôle 419 

4"  Congrès 419 

Règle   particulière   en    cas   de    juxtaposition   d'une 

Union  de  syndicats  et  d'une  Bourse  municipale..  419 

6°  Budget  des  Bourses  du  Travail 419 

7°  Révision  des  statuts  des  Unions  et  Bourses  du  Travail  424 


Chapitre  III.  —  Obligations    et    sebvices    des    unions 

1"  Obligation   d'adhérer  à   la   section  confédérale    des 

Bourses  du  Travail 425 

2°  Obligation  d'envoyer  des   délégués   aux  congrès   et 

conférences 429 

3»  Obligation  de  créer  un  sous-comité  de  la  grève  géné- 
rale         429 

4"  Obligation  d'envoyer  des  secours  aux  orgaaisations 

en  grève 430 

5°  Obligation  de  provoquer  la  formation  de  syndicats 

dans  la  région 431 

6»  Obligation  de  s'opposer  à  la  reconnaissance  d'utilité 

blique 432 

7»  Obligation  à  la  neutralité  politique 433 

8°  Obligation  de  créer  des  cours  professionnels  et  des 

écoles  syndicales 434 

9"  Le  secours  de  route  ou  viaticum 437 

10°  L'office  national  ouvrier  de  statistique  et  de  place- 
ment   , 448 


LIVRE  IV 

La  Confédération  générale  du  Travail 

Chapitre  premier.   —  La  formation  historique  de  la  c.  g.  t. 

Chapitre  II.  —  Organisation  intérieure 

1°  Le  comité  de  la  section   des  fédérations  profession- 
nelles    481 

a)  Constitution 481 

b)  Attributions 489 


032  TABLE    DES    MATIÈRES 

c)  Réunions 4&0' 

d)  Durée 490 

e)  Le  bureau  de  la  section 490 

2°  Le  comité  de  la  section  des  Unions  départementales  492 

fl)  Constitution 492 

h)  Attributions 492 

c)  Réunions 493 

d)  Durée 49a 

c)  Bureau 493 

3°  Le  Comité  confédéral 493 

a)  Constitution 493 

b)  Attributions 493 

c)  Réunions 49& 

à)  Durée 497 

e)  Bureau  du  comité 497 

Délégation  des  divers  fonctionnaires  confédéraux 

4°  La  Commission  de  la  Voix  du  Peuple 49S 

5°  La  Commission  de  contrôle 499 

6°  La  Commission  de  délimitation  des  Fédérations. . . .  500 

7"  Le  service  de  la  trésorerie 501 

8°  La  Commission  des  grèves  et  de  la  grève  générale  . .  501 


Chapitre  III.  —   Les  congrès  confédéraux 

a)  Participation  des  organisations 55t 

b)  Périodicité  des  Congrès 554 

c)  Lieu 554 

d)  Organisation 554 

e)  Initiative  des  Congrès 555 

/)  Fonctionnement 556 

g)  Fixation  de  l'ordre  du  jour 557 

h)  Délégation  et  vote  des  Syndicats 558 

C)  Cumul  des  mandats 561 

/)  Mandat  impératif 563^ 

À)  Vœux 56-5 

l)  Vote  de  confiance 56(5 

m)  Décision  des  Congrès  confédéraux 567 

n)  Règlement  intérieur ^12 

o)  Conférences  des  Bourses  ou  unions  locales 575 


Chapitre  IV.   —  Le   lahel  confédéral 


Chapitre  V.  —   Le   livret    «onfédéral 


TABLE    DES    MATIÈRES  933 

Chapitre  VI.   —  La  maison  des    fédérations 

LIVRE  V 
Les  moyens  de  lutte 

Chapitre  premier.    —    L'action    directe 

Chapitre  IL  —  Boycottage,  label,  sabotage 

Chapittre  III.  —  La  théorie  syndicale   de  la  grève 

LIVRE  VI 

Les  sociétés  coopératives  syndicales. 

Chapitre   premier.    —    Généralités 
Chapitre   II.   —    Formation   des   coopératives 

a)  Adhésions 697 

b)  Exclusions 700 

c)  Organisation  intérieure 700 

4°  L'Assemblée  générale 700 

2°  Le  Conseil  d'administration 702 

3°  La  Commission  de  contrôle  et  de  surveillance 707 

4°  Autres  Commissions 707 

5"  Employés  et  ouvriers 708 

6°  Le  gérant 715 

Chapitre   III.   —   Les   obligations  , 

I.  —  Les  obligations  des  coopérateurs 723 

a)  Obligation  d'achat 723 

b)  Obligation  d'assistance   aux  Assemblées    géné- 
rales    723 

c)  Obligation  de  bien  travailler 723 

d)  Obligation  des  grévistes  à  l'égard  d'une  coopé- 
{)érative 723 

II,  —  Les  obligations  des  coopératives 726 

a)  Obligation  d'adhérer  à  la  Fédération  régionale. .       727 

b)  Obligation  d'adhérer  à  la  Fédération  nationale 

des  Sociétés  de  consommation 730 


934  TABLE    DES    MATIÈRES 

1°  Le  Comité  confédéral 734 

è»  Le  Conseil  central   735 

3°  La  Commission  de  contrôle 736 

4°  La  Commission  mixte 736 

ô°  La  Commission  d'arbitrage 737 

6°  Office  technirpie  de  la  coopération 737 

Congrès 738 

L'assurance  ouvrière  contre  l'incendie 739 

c)  Obligation  d'adhérer  à  l'Alliance  coopérative  in- 
ternat ionale 741 

Chapitte   IV.   —   Les   relations   syndicales   et   socialistes 

DES     coopératives 

I,  —  Rapport  des  Coopératives  avec  le  Parti  socialiste  unifié..       742 
IL  —  Rapport  des  Coopératives  avec  les  Syndicats  et  la  C.G.T.      745 

Ch.apitre   V.   —   La   commandite 

Chapitre  VI.  —  Mutualisme   et  syndicalisme 

LIVRE  VII 

L'internationalisme  ouvrier. 

Chapitre  I.  —  Historique 
Chapitre  11.  —  Les  obligations  internationales 

LIVRE  vni 

Le  fédéralisme  professionnel. 

Chapitre  I.  —  De  la  démocratie  au  fédéralisme  professionnel 

LIVRE  IX 
Le  fédéralisme  professionnel 

Chapitre  I.  —  La   tradition   et   la   révolution   dans  le  fédéralisme 
professionnel 

Appendice  I.  —  Statuts  de  la  Confédération  Générale  du  Travail     .  883 

Apiendice  II.  —  Statuts  de  l'Alliance  coopérative  internationale     .  895 
Appendice  III.  —  Statuts  du  Magasin  de  pros   des  Coopératives   de 

France 908 

Appendice  IV.  —  Statuts  de   la  Fédération  nationale   des   Coopéra- 
tives de  consommation 917 


I 


BIBLIOTHÈQUE    SOCIALISTE    INTERNATIONALE 
publiée  sous  la  direction  de  Alfred  Bonnet 


(SERIE  iD-18) 

DE  VILLE  (Gr  ].  —  Principes  socialistes,  1898,  2^  cdilioii.     .     .      3  tV.  50 

MARX    Karl).  —  Misère  de  la  philosophie.   l!(''iii»iise   a  la  IMiiloso]>hic  do 
lu  misère  lie  M.  l'rondli.m.    1908,    nou,\    éd  ,   1    vd 3  tV.  50 

LABRIOLA    Antonio     —  Esssais  sur  la  conception  matérialiste  de 

l'histoire.  2-  éd..  1902.  1  vni 3  f,-.  50 

DESTRÉE    J.    et  VANDERVELDE    E.  .  —    Le   socialisme  en  Bel- 
gique. 2e  ('d.,  1903.  1  VMlume 3  tV.  50 

LABRIOLA    (Antonioj.    —    Socialism?    et    philosophie.    iS99.    1    v^ - 
luiiie 2  fr.  .50 

MARX  fKarl).  —  Révolution  et   contre-révolution  en  Allemaen'-. 

tiiiduit  |i;ir  Laiira  Lakami.lk.  1900,  i  voluiin,' 2  fr.  50 

GATTI  (G.).  —  Le  socialisme  et  l'agriculture.  pi(  l'aie  de  G.  Smel.  190?, 
1  volume 3  fr.  50 

LASSALLE  (F.).  —  Discours  et  pamphlets,  1903 3  fr.  50 

TARBOURIECH  CE.  .  — Essai  sur  la  propriété.  1905  .     .     .     .      3  tV.  50 

LASSALE    F.).  —  Capital  et  travail.  1904.  1  vilmne    ....      3  fr.  50 

LAF ARGUE  (P.  .  —  Le   Déterminisme    da   Karl    Marx,   l'J09.    i    vo- 
linne - 4  fr.  »» 

MARX  (Karl).  —  Critique  de  l'Ecouornie  politique,  1909.  1  v.      3  fr.  50 

BERTHOD  (A.:.  —  P.-J.  Proudhon  et  la  propriété,  1910.  1  v.      3  fr.  »>> 

(SÉRIE  in-S) 

'WEBB    Béatrix  et  Sidney).   —  Histoire  du    trade-unionisms,   1897, 
traduil  -lar  All.erl  .MicTJN.  1  volume 10  fr. 

KAUTSKY  Karl).  —  La  q  lestioa  agraire.  —  Etude  sur  les  tendances 

de  l'agriculture  moderne,  traduit  jiar  Ed^.ird  Mn.u.\i;D  et   Camille    Polahk, 
1900.  1  v..luuie -     .        S  fr. 

MARX  (Karl  .    —    Le    capital,    traduit    à    rinstilut    des    srieiiees    soeiales  de 
Hruxelles.  par  .1.  1ioiii;iiAiii)T  et  H.  VAM>i:i;r,vfiT  : 

—  LivuE  II.  —  Le  procès  de  circulation  du  capital.  1900.  1  volume      10  fr. 

—  Livr.i;  m.  —  Le  processus  d'ensemble  de  la  production  capitaliste, 

1901-1902.  2  V. dames 20  fr. 

KAUTSKY    K  ).   —   La  politique    agraire  du  parti  socialiste,    trad. 

t..  l'oi.ACK.   1903 4  fr. 

AUGÉ-LARIBÉ  (M  ).  Le  problème  agraire  du  socialisme.  La  viticul- 
ture indu^lrielle  du  nddi  de  la  Traiire.  1907.   1  vokuue   .......         6  fr. 

ENGELS     Fr.  .    —    Philosophie,    Economie   politique.  Socialisme. 

('.■Hitre   Va\'j.v\\   1)1  niiiMi.  traduit  et  arimde  par  Kd.  Laski.nk.  1910.      .     .      .        10  'v. 


LE  DE"VENIR  SOCIAL  (Itcviie  inlernaliouale  d'économie,  d'histoire  et  de  \\\\\- 
l'.^niihu',.  La  CoUection  comiiléte    (1895  à  1898).  Prix 50  fr. 

Ont  été  publiés  dans  cette  revue  des  artiides  de  : 

MM.  H.  LA(;Aiti)Ki.i.K.  .1.  David,  Ed.  Foistd.".  Cli.  Bo.nmeh,  K.  Kaitsky,  Gahriil 
I>KviLLK,  .\ntonio  Lauriola,  G.  Plekiianoff.  Paul  Lafakgle,  L.  Hekitjeh,  \.  Tou- 
Toiu,  Ad.  7,Knuoi;i.io,  G.  Sorel,  Bencd.  CrtocK,  Kovalewsky,  Issaieff,  Artiro 
Laijriola,  a.  Lavroff.  F.  Sai.violi,  Conrad  Sciimiut,  E.  Behnsteix,  E.  Va-ntier- 
m:ij)E,  Enrico  Fkrri.  Iîkvelin,  etc. 

SAINT-AMAND,     CHER.     —     IMP.^IMERIE     BUSSIÈRE. 


BIBLIOTHÈQUE  INTERNATIONALE  D'ÉCONOMIE  POLITIQUE  ('] 
publiée  sous  la  direction  de  Alfred  Bonnet 

Histoire  Economique 


ASHLEY  (.W.  J.).—  Histoire  et  Doc- 
trines économiques  de  l'Angleterre, 

l'JUU.  2  vol.  in-S  (II  ft  m) .     .     .       loir,»» 

.SEE(H.),  iirofcsseiu"  il  rUiiivcrsitc  de  Itcnnes. 

—  Les  classes  rurales  et  le  régime 

domanial  au  moyen-âge  en  France, 

rJUl.lvul.  in-S  (iv) 12  tV.  ».> 


CARROLL  D.  WRIGHT  —  L'Evo 

tion  industrielle  des  Etats-Unis,  Il 
V.  Lepcllelicr.  Préface  tle  E.  Levasseur.  IJ 

1  vol.  iii-S  (v) 1  fr. 

SALVIOLI  (G.).  —  Le  Capitalis 
dans  le  Monde  antique,  tr.  A.  Bon 
HI06.  1  vol.  iii-S  (xxxi;.     .     .     .       ■;  fr. 


Hisloire  des  Doctrines 


COSSA  (L). —  Histoire  des  doctrines 
économiques  (i) {épuisé) 

DENIS  (Hector).  —  Histoire  des  Sys- 
tèmes économiques  et   socialistes. 

2  vol.  (xix-xx)  iii-!S n  l'r.  »» 

ASHLEY  (W.  J.).  —  Histoire  et  Doc- 
trines économique  de  l'Angleterre, 
1900.  2  vol.  in-S  (ii-iii)    ...       15  tV.  ii 

CANNAN  (Edwin).  —  Histoire  des 
théories  de  la  production  et  de  la 
distribution  dans  l'économie  poli- 


tique anglaise,  de  1776  à  1848,  1  v 
lillO.  iii-8  (XL) 12  fr. 

PARETO  (V.).  —  Les  systèmes  soc 
listes  ^xii-xiii) épu 

MENGER   (Anton).   —    Le   droit 
produit  intégral  du  travail,  liad. 
lîonnet;    iiréface    de    C.liiii'les   Aiullcr,    lî 
1  vol.  (ser.  iii-8,  i) 3  fr 

BÔHM-BAWERK    (E.V    —    Histo 
critique  des  théories  de  l'intérêt 
capital,  Irad.  [uir  J.  lîeniard,  19U2.  2 
iii-S  (x-xi; 14  fr, 


Manuels  et  Méthodes  d'Economie  politique 


\^aIRNES  (J.  E.).  —  Le  caractère   et 

la  méthode  logique  de  l'Economie 

politique,   trad.  G.  Valran,  l'JU2.    1  vol. 

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économiques.  Avec  piéf.  de  Cli.  Ami 
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revenu  national,  1902.  1  vol,  in-8 
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des  richesses,  trad.  Puiger  Picard.  1  vol. 
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CORNÉLISSEN  (G.).  —  Théorie  du 
salaire  et  du  travail  salarié.  1908. 
i  fori  viil.  iii-8  (xxxviij    ...       1 4  fr.  »>. 

SCHLOSS  (David).  —  Les  modes  de 


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fondamentales  d'économie  politique 
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agraire.  19oi.  1  vol.  iu-8(xviii).      G  tV.  .... 

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politique  commerciale,  1908,  1  vol. 
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WEBB  (S.  et  B.).  —  La  Lutte  préven- 
tive contre  la  misère,  1  vol.  in-8  1913. 
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BASTABLE.  —  La  théorie  du  com- 
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Jourdan,  1900.1  v.  (Sér.  in-18,  m).       3  fr. .... 

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P.ist.  1902.  in-8  (viii)    ....         "  fr, 

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LANDRY  (A.).—  L'Intérêt  du  Capit 
1904.    l   vol.  iu-8  (xvii)    ...       ■  fi" 

FISHER  (Irving).  —  De  la  Nature 
Capital  et  du  Revenu,  trad.  S.  Hoiiv!-; 
1911.  1  vol.  in-8  (\Lii).     ...       1-2  fr 
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lati  et  A.  Itellaco,  1913.  1  vol.  in-8.     12  fr.lt 

W^ILLOUGHBY  (W.-F.).  —  Essai»  si 
la    législation  ouvrière  aux  Eta 
Unis,  Trad.    et  annotés  par  A.  Chabose 
1903   1vol.  (Sér.  in-18,  iv)    .     .      3  fe 

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PARIS  (V^ 

1918-1914 


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K^  Les  volumes  de  cette  Bibliothèque  se  vendent  aussi  reliés  avec  une  aug- 
mentation de  I   fr.   pour  la  série  in-S  et  o  fr.  oii  pour  la  série  in-i8 

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2®  édition  revue  et  augmentée,  5  vol.  in-8  :  Tome  I  :  Le  Gouverne- 
ment national  ;  Tome  II  :  Le  Gouvernement  des  Etats  ;  Tome  III . 
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institutions  sociales.  1912-1913.  5  vol.  in-8.  brochés  .,       60  fr.   » 

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çaise. Préface  de  F.  Larnaude.  Trad.  de  Gandilhon,  Lacuire, 
Vulliod,  Jadot  et  Bouyssy.  1900-1904.  6  vol.  in-8.  br.       60  fr.     » 

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WILSON  (W.).  —  L'Etat,  avec  une  préface  de  L.  Duguit.  Trad.  de 
J.  Wilhelm.  1902.  2  vol.  in-8.  brochés 20  fr.     » 


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édition  française,  par  G.  Jèze,  avec  une  préface  de  A.Esmein.  1902. 
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EOBEOUNOV  (N.-M).  —  Cours  de  théorie  générale  du  droit.  Préface 
de  F.  Larnaude.  Trad.  française  de  J.  Tchernoff.  1903.  1  vol.  in-S 
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EOVALEWSET  (M.).  —  Les  institutions  politigues  de  la  Russie.  Trad. 

française,  par  M.  Derocquigny.  1903.  1  vol.  in-8.  broché.       7  fr.  50 

ANSON  (Sir  R.).  —  Loi  et  pratique  constitutionnelle  de  l'Angleterre, 
Trad.  Gandilhon.  1903-1095.  2  vol.  in-8  : 

Tome    I  :  Le  Parlement.  1903.  1  vol.  in-8.  broché 10  fr.     > 

Tome  II  :  La  Couronne.  1905.  1  vol.  in-8.  broché 10  fr.     > 

MAYER  (Otto).  —  Le  droit  administratif  allemand,  édition  française 
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KITTI  (F.-S.).  —  Principes  de  science  des  finances,  avec  une  préface  de 
A.  Wahl.  Trad.  de  J.  Chamard.  1904.  1  vol.  in-8,  broché.       12  fr.     » 

CURTI  (Th.).  —  Le  référendum,  histoire  de  la  législation  populaire  en 
Suisse.  Trad.  J.  Ronjat,  1905,  1  vol.  in-8,  broché 10  fr.     » 

DICEY  (A.-V.).  —  Leçons  sur  les  rapports  entre  le  droit  et  l'opinion  pu- 
blique en  Angleterre  au  cours  du  XIX«  siècle.  Préface  de  A.  Ribot. 
Trad.  de  A.  Batut  et  G.  Jèze.  1906.  1  vol.  in-8,  broché. .       12  fr.     » 

MOREAU  (F.)  et  DELPECH  (J.).  —  Les  règlements  des  Assemblées 
législatives.  Préface  de  Ch.  Benoist.  1906-1907.  2  vol.  in-8,  bro- 
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GOODNOW  (F.-G.).  —  Les  principes  du  droit  administratif  des  Etats- 
Unis.  Trad.  A.  et  G.  Jèze.  1907.  1  vol.  in-8,  broché   12  fr.     » 

STUBBS  (W.).  —  Histoire  constitutionnelle  de  l'Angleterre,  avec  in- 
troduction, notes  et  études  de  Ch.  Petit-Dutaillis.  2  vol.  in-8.  Trad. 
par  G,  Lefebvre. 

Tome    I.  1907.  1  vol.  in-8  broché 16  fr.     » 

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ERRERA  (P.).  —  Traité  de  droit  public  belge.  1909. 1  fort  volume  in-8, 
broché    12  fr.  50 

NERINCX  (Alf.).  —  L'organisation  judiciaire  aux  Etats-Unis.  1909. 
1  vol.  in-8,  broché 10  fr.     » 

MAY  (Erskine).  —  Traité  des  lois,  privilèges,  procédures,  et  usages 
du  Parlement.  2  vol.  in-8,  brochés 25  fr.     » 


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LOWELL  (A.-L.).  —  Le  gouvernement  de  l'Angleterre.  Trad.  de 
A.  Nerincx,  2  vol.  in-8  : 

Tome    I.  1910.  1  vol.  in-8,  broché 15  fr.     » 

Tome  II.  1910.  1  vol.  in-8,  broché 15  fr.     » 

BEDLICH  (J.).  —  Le  gouvernement  local  en  Angleterre.  Trad.  Oualid, 
1911.  2  vol  in-8  : 

Tome    I  :  1911.  1  vol.  in-8,  broché 12  fr.     » 

Tome  II  :  1911. 1  vol.  in-8,  broché 12  fr.     » 

JELLINEK  (G.).  —  L'Etat  moderne  et  son  droit.  Trad.  Fardis,  1911- 
1913.  2  vol.  in-8  : 

Tome    I  :  Doctrine  générale.  1911.  1  vol.  in-S,  broché.       12  fr.     » 
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TODD  (A.).  —  Le  gouvernement  parlementaire  en  Angleterre.  Traduit 
sur  l'édition  anglaise  de  Spencer  Walpole,  avec  une  préface  de  Casi- 
mir-Périer.  1900.  2  vol.  in-18,  brochés 12  fr.     » 

WILSON  (W.).  —  Le  gouvernement  congressionnel,  avec  une  préface 
de  Henri  Wallon.  1900.  1  vol,  in-18,  broché 5  fr,      » 

JENKS  (Edward).  —  Esquisse  du  gouvernement  local  en  Angleterre. 
Trad.  J.  .Wilhelm.  Préface  de  H.  Berthéleray.  1902.  1  vol.  in-18, 
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DICKINSON  (G.-L.).  —  Le  développement  du  Parlement  pendant  le 
XIX*^  siècle.  Trad.  et  préface  de  M.  Deslandres.  1906.  1  vol.  in-18 
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HF"  Les  volumes  de  cette  Bibliotlièque  se  vendent  aussi  reliés  avec  une  aug- 
menlation  de  i  fr.  pour  la  série  in-8  et  o  fr.   5o  pour  la  série   in-i8 

SÉRIE  IN-80  : 

COSSA  (Luigi).  —  Histoire  des  doctrines  économiques.  Trad.  Alfred 
Bonnet.  Préface  de  A.  Deschamps.  1899.  1  vol.  broch.  (i)       (Epuisé) 

ASHLEY  (W.-J.).  —  Histoire  et  doctrines  économiques  de  l'Angleterre. 

Trad.  Bondois  et  Bouyssy.  1900.  2.  vol.  brochés  (ii-iii).       15  fr.     » 

SÉE  (H.).  —  Les  classes  rurales  et  le   régime  domanial  au  moyen-âge 
en  France.  1901.  1  vol.  broché  (iv) 12  fr.     » 

WRIGHT  (C.-D.).  —  L'évolution  industrielle  des  Etats-Unis.    Trad. 
F.  Lepelletier.  Préf.  de  E.  Levasseur.  1901.  1  vol.  br.  (v)         7  fr.     » 

CAIRNES  (J.-E.).  —  Le  caractère  et  la  méthode  logique  de  l'économie 
poiitiquç.  Trad.  G.  Valran.  1902.  1  vol.  broché  (vi)  ...        5  fr.     » 

SMART  (W.).  —  La  répartition  du  revenu  national.  Trad.  G.  Guéroult. 
Préface  de  P.  Leroy-Beaulieu.  1902.  1  vol.  broché  (vu).         7  fr.     » 

SCHLOSS  (David).  —  Les  modes  de  rémunération  du  travail.  Trad. 
Charles  Rist.  1902.  1  vol.  broché  (viii) 7  fr,  50 

SCHMOLLER  (G.).  —  Questions  fondamentales  d'économie  politique 
et  de  politique  sociale.  1902.  1  vol.  broché  (ix) 7  fr.  50 

BOHM-BAWERE  (E.).  —  Histoire  critique  des  théories  de  l'intérêt  dn 
capital.  Trad.  Bernard.  1902.  2.  vol.  brochés  (x-xi)  ...      14  fr.     » 

PARETO  (Vilfredo).  —  Les  systèmes  socialistes.  1902.  2  volumes  bro- 
chés (xu-xiii) Epuisé 

LÂSSALLE  (F.).  —  Théorie  systématique  des  droits  acquis.  Avec  pré- 
face de  Ch.  Andler.  1904.  2  vol.  brochés  (xiv-xv) 20  fr.     » 

EODBERTUS-JAGETZOW  (C).  -  Le  capital.  Trad.  Châtelain.  1904. 
1  vol.  broché  (xvi) 6  fr.     » 

LANDRT  (A.).  —  L'intérêt  du  capital.  1904.  1.  vol.  br.  (xvii)       7  fr. 


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PHILIPPOVICH  (E.).  —  La  politique  agraire.  Traduit  par 
S.  Bouyssy,  avec  préface  de  A.  Souchon,  1904.  1  vol.  bFOchô 
(xviii) 6  fr.     » 

DENIS  (Hector).  —  Histoire  des  systèmes  économiques  et  socialistes 
Tome    I  :  Les  Fondateurs.  1904.  1  vol.  broché  (xix) ....         7  fr.      » 
Tome  II  :  Les  Fondateurs  (fin).  1907.  1  vol.  broché  (xx)       10  fr.     » 

WAGNER  (Ad).  —  Les  fondements  de  l'économie  politique  : 

Tome      I.  Trad.  Poiack,  1904.  1  vol.  broché  (xxii) 10  fr.  » 

Tome    II.  Trad.  K.  L.  1909.  1  vol.  broché  (xxiii) 12  fr.  » 

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Tome  IV.  Trad.  K.  L.  1913.  1  vol.  broché  (xxv).     .  .  10  fr.  >> 

SCHMOLLEB  (G.).  —  Principes  d'économie  politique.  Traduit  par 
G.  Platon  et  L.  Poiack.  5  vol.  1905-08  (xxvi  à  xxx) 50  fr.     » 

PETTY  (Sir  W.).  —  Œuvres  économiques.  Trad.  Dussauze  et 
Pasquier.  1905.   2  vol.  brochés  (xxxi-n) 15  fr.     » 

SALVIOLI.  —  Le  capitalisme  dans  le  monde  antique.  Trad.  A.  Bon- 
net. 1906.  1  vol.  br.  (xxxiii) 7  fr.     » 

EFFEBTZ  (0.).  —  Les  antagonismes  économiques.  Introduction  de 
Ch.  Andler.  1906.  1  vol.  broché  (xxxiv) 12  fr.     » 

MARSHALL  (A.).  —  Principes  d'économie  politique.  2  vol.  in-8  : 

Tome  I.  Trad.  par  Sauvaire-Jourdan.  1907.  1  vol.  broché 
(xxxv) 10  fr.     » 

Tome  II.  Trad.  par  Sauvaire-Jourdan  et  Bouyssy.  1909.  1  vol. 
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FONTANA-RUSSO  (L.).   —   Traité  de  politique  commerciale.  Trad. 

F.  Poli.   1908.    1vol.  in-8    broché  (xxxvii)    14  fr.     » 

CORNELISSEN  (C).  —  Théorie  du  salaire  et  du  travail  salarié.  1909, 
1  fort  vol.  in-8,  broché  (xxxviii) 14  fr.     » 

JEVONS  (W.  Stanley).  —  La  théorie  de  l'économie  politique.  Trad. 
H.-E.BarraultetM.Alfassa.  1909. 1vol.  in-8  br.(xxxix),       8  fr.     » 

PARETO  (Vilfredo).  —  Manuel  !  d'économie  politique.  Trad.  de 
A.  Bonnet.  1909. 1  vol.  broché  (xl) 12  fr.  50 

CAMNAN  (Edwin).  —  Histoire  des  théories  de  la  production  et  de  la 
distribution  dans  l'économie  politique  anglaise  de  1776  à  1848, 
Trad.  par  E.  Barrault  et  M.  Alfassa.  1910.  1  vol.  in-8  broché 
(Lxi) 12  fr.    • 


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CLARCE  (J.-B).  —  Principes  d'économique  dans  leur  application  aux 
problèmes  modernes  de  l'industrie  et  de  la  politique  économique. 
Traduction.  W.  OuaJid  et  O.  Leroy.  1911.  1  vol.  in-8  broché 
(lxii)   10  fr.     » 

FISHER  (I.).  —  De  la  nature  du  capital  et  du  revenu.  Trad.  S.  Bouyssy, 
1911.  1  vol.  in-8  broché    (xlii) 12  fr.     » 

LORIA  (A.).  —  La  synthèse  économique.  Etude  sur  les  lois  du  revenu. 
Trad.  C.  Monnet.  1911.  1  vol.  in-8  broché  (xliii) 12  fr.     » 

CARVER  (Th.  N.).  —  La  répartition  des  richesses.  Trad.  R.  Pi- 
card.   1913.  1  vol.  in-8  broché  (xliv)    5  fr.     » 

WEBB  (S.  et  B.).  —  La  lutte  préventive  contre  la  misère.  Trad.  H.  La 
Coudraie.  1913.  1  vol.  in-8  (xlv),  broché 8  fr.     » 

HERSCH  (L.).  —  Le  Juif  errant  d'aujourd'hui.  (40  tableaux  statis- 
tiques et  9  dia^rrammes).  1913.  1  vol.  broché  (xlvi).  ...       6  fr.     » 

CORNELISSEN  'dh.).  —  Théorie  de  la  valeur.  2^  édition  entièrement 
refondue.  1913    1  vol-  broché  (xlvii) 10  fr.     » 

LEROY  (M).  — Le:  coutume  ouvrière.  Doctrines  et  institutions.  1913. 
2  vol.  brochés  (xlvi.i-ixl) 18  fr.     » 

EOBATSCH  (R.).  —  La  politique  économique  internationale.  Trad. 

a.  Pilati  et  A.Bellaco.  1913.  1  vol.  in-8.  broché   (l^'.  .       12  fr.     » 

TOUGAN-BARANOWSKY  (M.  .  —  Les  crises  industrielles  en  Angle- 
terre. Trad.  par  Schapiro.  1913.  1  vol.  broché  (li) 12  fr.     t> 

SÉRIE  IN-18  : 

MEN6ER  (Anton).  —  Le  droit  au  produit  intégral  du  travail.  Trad. 

A.  Bonnet.  Préface  de  Ch.  Andler.  1900.  1  vol.  broché  (ij         3  fr.  50 

PATTEN  (S-N).  —  Les  fondements  économiques  de  la  protection. 
Trad.  F.  Lepelletier.  Préface  de  P.  Cauwès.  1889.  1  vol.  broché 
(II) 2  fr.  50 

BASTABLE  (C.-F.).  —  La  théorie  du  commerce  international.  Trad. 

avec  introd.  par  Sauvaire-Jourdan.  1900.  1  vol.  br.  (m)       3  fr.     » 

'WILLOUGHBY  (W.-F.).  —  Essais  sur  la  législation  ouvrière  aux 
Etats-Unis.  Trad.  Chaboseau.  1903.  1  vol.  broché  (iv) . .         3  fr.  50 

DTJFOTJRMANTELLE  (M.).  —  Les  prêts  sur  l'honneur.  1913.  1  vol. 
broché    (v)     4  fr.    > 

SOUS  PRESSE  : 

WAGNER.  —  Fondements  de  l'économie  politique.  Tome  V. 
AUSPITZ  et  LIEBEN.  —  La  théorie  des  prix 


16,    RUE    SOUFFLOT    ET    12,    RUE    TOULLIER,    PARIS  7 

BOHM-BAWERE.  —  La  théorie  positive  da  capital 

nSHEB.  —  Le  poavoir  d'achat  de  la  monnaie 

WALSH.  —  Le  problème  fondamental  de  la  monnaie. 
KAUFMANN.  —  La  Banque  en  France. 

BOSCHER  (W.)-  —  Politique  industrielle.  Mise  à  jour  par  Stieda, 
[  2  vol.  in-8. 

BOSCHER  (W)   —  Politique  commerciale.  Mise  à  jour  par  Stieda, 
2  vol.  in-8. 


BIBLIOTHÈQUE  INTERNATIONALE  DE  DROIT  PRIVÉ 
ET  DE  DROIT  CRIMINEL 

PUBLIÉE  sots  LA  directio:n  DE  P.  Lerebours-Pigconnière 

Honorée  de  souscriptions  du  Ministère  de  l'Instruction  publique 
Les  volumes  de  cette  Bibliothèque   se   vendent   aussi    reliés    avec   un 
augmentation  de   i  franc 


COSACE  (C),  professeur  à  l'université  de  Bonn.  —  Traité  de  droit 
commercial.  Avec  préface  de  Ed.  Thaller,  traduction  de  Léon  Mis. 
1905-7.  3  voL  in-8  : 

Tome     I  :  Théorie  générale.  1905. 1  vol.  in-8,  broché.        8  fr.     > 

Tome    II  :  Opérations.  1905.  1  vol.  in-8,  broché 8  fr.     » 

Tome  III  :  Sociétés,    assurances    terrestres    et  maritimes.   1907. 

1  vol.  in-8,  broché 10  fr.     » 

L'ouvrage  complet  :  3  vol.  in-8 26  fr.      » 

STEVENS  (E.-M.)  D.  C.  L.  de  Christ  Church  (Oxford).  —  Eléments  de 
droit  commercial  anglais,  revus  et  corrigés  par  Herbert  Jacobs,  tra- 
duit par  L.  Escarti,  avec  introduction,  par  P.  Lerebours-Pigecn - 
nière.  1909. 1  vol.  in-8,  broché 10  fr.      » 

LISTZ  (D''  F.  von),  professeur  ordinaire  de  droit  à  Berlin.  —  Traité  de 
droit  pénal  allemand.  Traduit  sur  la  i:»  édition  allemande  (1908) 
par  R.  Lobstein.  1910-1913.  2  voL  in-8  : 

Tome    I  :  Partie  générale.  1910.  1  vol.  in-8       10  fr.     » 

Tome  II  :  Partie  spéciale.  1913.  1  vol.  in-8    12  fr.     » 

L'ouvrage  complet  :  2  vol.  in-8 22  fr.      » 

VIVANTE  (C),  professeur  ordinaire  de  droit  commercial  à   l'université 


8  M.    GIARD     &    É.    BRIÈRE,    LIBRAIRES-ÉDITEURS 

de  Rome.  —  Traité  de  droit  commercial,  avec  préface  de  M.  Albert 
Wahl.    1910-1912,  Traduction    par  Jean    Escarra.  4  vol.  in-8»  : 

Tome     I  :  Les  commerçants  ; 

Tome   II  :  Les  sociétés  commerciales  ; 

Tome  III  :  Les  Titres  de  crédit. 

Tome  IV  :  Les  obligations. 
Uouvrage  complet  :  4  vol.  in-8° 1 12  fr.      » 

WIELAND  (D.  C.).  —  Les  droits  réels  dans  le  Code  civil  suisse.  Trad. 
et  mis  au  courant  par  H.  Bovay.  1913-1914.  2  vol.  in-8.  bro- 
chés             25  fr.     » 

Tome  I  :  1913.  1  vol.  in-8   {Déjà  paru) . 

WIELAND  (D.  Cl.  —  Les    droits  réels    dans   le    Code  civil    suisse 
Tome  11:1  vol.  in-8 (Sous  presse). 


BIBLIOTHÈQUE  SOCIOLOGIQUE  INTERNATIONALE 
PUBLIÉE  SOUS  L.v  DIRECTION  DE  René  Worms 

Honorée  de  souscripiiom  du  iMinistère  de  l'InslrucUon  publique 

P*  Les  volumes  I  à  XXX  de  la  CoUeclion  peuvent  aussi  être  achetés 
reliés  avec  une  auç^mentation  de  2  fr.  et  XXXI  et  suite  avec  une  aug- 
mentation de  I  fr.  seulement. 


SERIE  IN-8 

WORMS  (René;.  —  Organisme  et  société.l896.1vol.in-8(i)         6  fr.     » 

LILIENFELD  (Paul  de).  —  La  pathologie  sociale.  1896.  1  vol.  in-8 

(n) 6  fr.     » 

NITTI  (Francesco  S.).  —  La  population  et  le  système  social.  1897* 

1  vol.  in-8  (m)    5  fr.     » 

POSADA  (A.).  —  Théories  modernes  sur  les  origines  de  la  famille,  de 

la  société  et  de  l'état.  1896. 1  vol.  in-8  (iv) 4  fr.     » 

BÂLICEI  (S.).  —  L'Etat  comme  organisation  coercitive  de  la  société 

politique.  1896.  1  vol.  in-8  (v)   {Epuisé). 

NOVICOW  (J.).  —   Conscience  et  volonté  sociales.  1897.  1  vol.  in-8 

(VI) 6  fr.     » 

OIDDINGS  (Franklin  H.).  —  Principes  de  sociologie.  1897.  1  vol.  in-8 

(vii) 6  fr.     » 

LOBIA  (A.).  —  Problèmes  sociaux  contemporains.  1897.  1  vol.  ia-8 
(viii) 4  fr.     » 


16,    RUE    SOUFFLOT    ET    12,    RUE    TOULLIER,    PARIS         9 

VIGNES  (M.)-  —  La  science  sociale  d'après  les  principes  de  Le  Play  et 
de  ses  continuateurs.  1897.  2  vol.  in-8  (ix-x) 16  fr.     » 

VACCARO  (M.- A.).  —  Les  bases  sociologigues  du  droit  et  de  l'Etat- 
1898.  1  vol.  in-8  (xi) 8  fr.     « 

GUMPLOWICZ  (L.).  —  Sociologie  et  politique.  1898.  1  volume  in-8 
(XII) 6  fr.     » 

SIOHELE  (Scipio).   —  Psychologie  des  sectes.  1808.  1  volume  in-8 
(xiii)    5  fr.     * 

TARDE  (G.).  —  Etudes  de  psychologie  sociale.  1898.  Un  volume  in-8 
(XIV) 7  fr.     » 

KOVALEWSKY  (M).  —  Le  régime  économique  de  la  Russie.  1898. 
1  vol.  in-8  (XV) 7  fr.     » 

STARCKE  (C).  —  La  famille  dans  les  diverses  sociétés.  1899.  1  vol. 
in-8  (xvi)     5  fr.      » 

LA  GRASSERIE  (Raoul  de).  —  Des  religions  comparées  au  point  de 
vue  sociologique.  1899.  1  vol.  in-8  (xvii) 7  fr.      » 

BALDWDf  (J.-M.).  —  Interprétation  sociale  et  morale  des  principes 
du  développement  mental.  1899.  1  vol.  in-8  (xviii)    ....       10  fr.     » 

DUPRAT  (G.-L.).  —  Science  sociale  et  démocratie.  1900.  1  vol.  in-8 
(xix)    6  fr.     » 

LAPLAIGNE  (H.).  —  La  morale  d'un  égoïste  ;  essai  de  morale  sociale. 
1  vol.  in-8  (xx)    5  fr.      > 

LOURBET  (Jacques).  —  Le  problème  des  sexes.  1900.  1  volume  in-8 
(xxi)    5  fr.     » 

BOMBARD  (E.).  —  La  marche  de  l'humanité  et  les  grands  hommes 
d'après  la  doctrine  positive.  1900.  1  vol.  in-8  (xxii)   ....         6  fr.     » 

LA  GRASSERIE  (Raoul  de).  —  Les  principes  sociologiques  de  la  cri- 
minologie. 1901.  1  vol.  in-8  (xxiii)    8  fr.     » 

POXIZOL  (Abel).  —  La  recherche  de  la  paternité.  1902.  1  volume  in-8 
(xxiv) 10  fr.     > 

BAUER  (A.).  —  Les  classes  sociales.  1902. 1  vol.in-8  (xxv)         7  fr.     » 

LETOURNEAU  (Ch.).  —  La  condition  de  la  femme  dans  les  diverses 
races  et  civilisations.  1903.  1  vol.  in-8  (xxvi) 9  fr,     » 

WORMS  (René).  —  Philosophie  des  sciences  sociales.  3  vol.  in-8  : 
Tome      I.    Objet    des    sciences    sociales.     2^   édition.    1913.    1    vol. 

(xxvii) 4  fr.     » 

Tome    II.    Méthode     des      sciences      sociales      1903.      1     volume 

(xxviii) 4  fr.      » 

Tome  III.    Conclusion     des    sciences    sociales      1907.     1     volume 
(xxix)  4  fr.     » 

2 


10         M.    GIARD     Si.    É.    BRIÈRE,    LIBRAIRES-ÉDITEURS 

RIGNANO  (E).  —  Un  socialisme  en  harmonie  avec  la  doctrine  écono- 
mique libérale.  1904.  1  vol.  in-8  (xxx) 7  fr.     » 

NICEFORO  (A.).  —  Les  classes  pauvres.  Recherches  anthropologiques 
et  sociales.  1905.  1  vol.  in-8  (xxxi)   8  fr.      » 

LESTERWARD  (F.).  —  Sociologie  pure.  1906.  2  volumes  in-8 
(xxxii-iii) 16  fr.     » 

LA  GRASSERIE  (R.  de).  —  Les  principes  sociologiques  du  droit  civil. 

1906.  1  vol.  in-8  (XXXIV)    10  fr.      ^ 

CAIRD  (Edw).  —  Philosophie  sociale  et  religion  d' Auguste  Comte. 

1907.  1  vol.  in-8  (xxxv) 4  fr.      » 

BAUER    (A).    —    Essai   sur  les   révolutions.    1908.    1    volume   in-8 

(xxxvi)    6   fr.      » 

SIQHELE  (S.).    —   Littérature  et  criminalité.   1908.   1   volume  in-8 

(xxxvii) 4  fr.      > 

LACOMBE  (P.).  —  Taine  historien  et  sociologue.  1909.  1  volume  in-8 

(xxxviii) 5  fr.     » 

KOVALEWSKY  (M).  —  La  France  économique  et  sociale  à  la  veille 

de  la  Révolution.  1909-1911.  2  vol.  : 

Tome    I  :  Z-es  Cam/)ag«es.  1909.  1  vol.  in-8  (xxxix). .  8  fr.      » 

Tome  II  :  Les  Villes.  1911.  1  vol.  in-8  (xl) 7  fr.      » 

STEIN.  —  Le  sens  de  l'existence.  1909.  1  vol.  in-8  (xli).  . .       12  fr.     » 
MATJNIER  (R).  —  L'origine  et  la  fonction  économique  des  villes" 

1910.  1  vol.  in-8  (xlii) 6  fr.      i> 

BOCHARD  (A.).  —  L'évolution  de  la  fortune  de  l'Etat.  1910.  1  vol. 

in-S  (xLiii) 6  fr.     » 

SIGHELE  (S.).  —  Lecrimeàdeux.  1909.  1  vol.in-8  (xLiv)         4  fr.     » 
CORNEJO.    —    Sociologie    générale.    1911.    2    volumes    in-8    (xlv- 

XLVi) 20  fr.      » 

LA  GRASSERIE  (R.   de).    —   Les  principes  sociologiques  du  droit 

public.  1911.  1  vol.  in-8  (xLvii)    10  fr.     » 

COMTE  (Aug).  —  Système  de  politique  positive  condensé,  par  Cherfils. 

1912.  1  vol.  in-8  (xLviii) 12  fr.     » 

WORMS  (René).  —  La  sexualité  dans  les  naissances  françaises.  1912. 

1  vol.  in-8  (xLix)   5  fr.     » 

SÉRIE  IN-18  {volumes  brochés)  : 

WORMS  (René).  —  Principes  biologiques  de  l'évolution  sociale.  1910- 
1  vol.  in-18  (.\)    2  fr.      » 

BALDWIN  (J.-Mark).  —  Psychologie  et  Sociologie.  1  volume 
in-18  (b) 2  fr.     » 


16,    RUE    SOUFFLOT    ET    12,    RUE    TOULLIER,    PARIS      11 

OSTWALD  (W).  —  Les  fondements  énergétiques  de  la  science  et  de 

la  civilisation.  1910.  1  vol.  in-8  (c)    2  fr.      » 

MAUNIER  (R.).  —  L'économie  politique  et  la  sociologie.  1910.  1  vol. 

in-8  (d)     , 2  fr.  50 

NOVICOW  (J.).   —   Mécanisme  et  limites  de  l'association  humaine. 

1912.  1  vol.  in-18  (E) 2  fr.     » 

ARREAT  (L.).  —  Génie  individuel  et  contrainte  sociale.  1912.  1  vol. 

in-18  (f) 2  fr.     » 

SOUS  PRESSE  : 
MICHELS  (Robert).  —  Amour  et  Chasteté. 
SZERER.  —  Origine  sociologique  de  la  peine 


BIBLIOTHÈQUE  INTERNATIONALE 
DE  SCIENCE  ET  DE  LÉGISLATION  FINANCIÈRES 

PUBLIÉE    SOLS    L\    DIRECTIOÎi    DE    GaStOIl    JèZG 
Honorée  de  souscriptions  du  Ministère  de  l'Instruction  publique 

BF"    Les    volumes  de    celte    Bibliolhcque    se  v.  ndent  aussi  reliés  avec   une 
augmentalion  de   i    franc 

SELIGMAN  (Edw.  R.-A).  —  L'impôt  progressif  en  théorie  et  en  pra- 
tique. Edition  française  revue  et  augmentée  par  l'auteur.  Traduc- 
tion de  A.  Marcaggi.  1909.  1  vol.  in-8  :  broché 10  fr.      » 

WAGNER  (Ad.),  professeur  à  l'université  de  Berlin.  —  Traité  de  la 
science  des  finances.  Traduction  de  M.  Vouters.  3  vol.  : 

Tome      I  :  Théories  générales  :  Le   budget.  Les  besoins   finan- 
ciers.  Les  recettes   d'économie  privée.    1909.  1  volume  in-8  : 

broché 15  fr.      » 

Tome     II  :  Théorie  de  Timposition.  Théorie  des  taxes  et  Théorie 
générale    des    impôts.    Traduction    de    Jules    Ronjat.    1909. 

1  vol.   in-8  :  broché 15  fr.      » 

Tome  III  :  Le  Crédit  public.  1012.  1  vol.  in-8  broché         8  fr.     » 

Tomes  IV  et  V  :  Histoire  de  l'impôt  depuis  l'antiquité  jusqu'à 

nos  jours,  par  Wagner  et  Deite.   Traduction  Bouché-Leclercq 

et  Couzinct.   1913.  2  vol.  in-8,  broché^-    24  fr.     » 

L'cuM-a-^e  rontplet  :  5  vol.  m-6,  broché.-    60  fr.      » 

MYRBACH-RHEINFELD  (Baron  Fr.  Von),  professeur  a  Vunin-rsiié 
d'Innsbruck.  —  Précis  de  droit  financier.  Traduction  française  do 
Bouché-Leclercq.  1910.  1  fort  vol.  in-8  :  broché 15  fr.     » 


12         M     GIÂRD     &    É.    BRIÈRE,    LIBRAIRES-ÉDITEURS 

SELIGMAN  (Edw.  R.-A.)-  —  Théorie  de  la  répercussion  et  de  l'in- 
cidence de  l'impôt.  Edition  française  d'après  la  3^  édition  améri- 
caine, Traduction  par  Louis  Suret.  1910. 1  vol.  in-8  :  br.       15  fr.     » 

SOUS  PRESSE  : 
SELIGMAN.  —  Essai  sur  l'impôt,  1  vol. 


ÉTUDES  ÉCONOMIQUES  ET  SOCIALES 

PUBLIÉES    AVEC    LE    CONCOUnS    DU    C0LLÎ:GE    LIBKE    DES    SCIEN'CES    SOCIALES 
Honorées  île  sousi-ript^ons  du  Minisirre  de  l' [iislrticlion  publique 

|*~  Lts  volumes  de  celte  Colleclion    se  vendent  aussi  reliés  avec  une  aug- 


nienlation  de   i    fr.   |iour  la  s  lie  in-S  et  o  (r.  "jo  pour  la  série  in-t8 

FARJENEL  (F.).  —  La  morale  chinoise.  Fondement  des  sociétés 
d'Extrême-Orient.    190G.    1    vol.    in-8    (i),   broché...         5  fr.     » 

MARIE  (D'  A.).  —  Mysticisme  et  folie.  (Etude  de  psychologie  normale 
et  de  pathologie  comparées.  1907. 1  vol.  in-8  (ii),  broché         6  fr.     » 

LEROY  (M.).  —  La  transformation  de  la  puissance  publique.  Les  syn- 
dicats de  fonctionnaires.  1907.  1  vol.  in-8  (m),  broché.         5  fr.     » 

BONNET  (H.).  —  Paris  qui  souffre.  La  misère  à  Paris.  Les  agents 
de  l'assistance  à  domicile.  Avec  une  préface  de  M.  Ch.  Benoist. 
1908.  1  vol.  in-8  (iv),  broché 5  fr.     » 

SICARD  DE  PLAUZOLLES  (D').  —  La  fonction  sexuelle.  1908. 
1  vol.  in-8(v)  ,  broché 6  fr.     » 

LEROY  (M.).  —  La  Loi.  Essai  sur  la  théorie  de  l'autorité  dans 
la  démocratie.  1908.   1  volume  in-8  (vi),  broché 6  fr.     » 

RECLUS  (Elie).  —  Les  croyances  populaires.  La  Survie  des  Ombres. 
Avec  avant-propos,  par  Maurice  Vernes.  1908.  1  volume  in-S" 
(vu),  broché 5  fr.     » 

RYAN  (G. -A.).  —  Salaire  et  droit  à  l'existence,  traduction  de 
L.  Collin.  1909.  1  vol.  in-8  (viii),  broché 8  fr.     » 

SERRIGNY.  —  Conséquences  économiques  et  sociales  de  la  prochaine 
guerre,  avec  préface  de  Frédéric  Passy.  1909.  1  vol.  in-8 
(ix),  broché 10  fr.     » 

BRUN  (Ch.).  —  Le  Roman  social  en  France  au  XÏX"  siècle.  1910. 
1  vol.  in-8  (x),  broché 6  fr.     » 

REGNAULT  (D'  F.).  —  La  genèse  des  miracles.  1910.  1  vol.  in-8, 
(xi),  broché 6  fr,     » 


16,    RUE    SOUFFLOT    ET    12,    RUE    TOULLIER,    PARIS      13 

VERNES  (M).  —  Histoire  sociale  des  religions.  I.  Les  religions 
occidentales.  1911.  1  volume  in-8,  (xi  bis,)  broché  ...       10  fr.      » 

MÉTHODES  JURIDIQUES  (Les).  —  Leçons  faites  par  MM.  Berlhé- 
lemy,  Garçon,  Larnaude,  Pillet,  Tissier,  Thaller,  Truchy  et  Gény. 
Préface  de  P.  Deschanel.  1911.1  vol.  in-8,  (xii),  broché         5  fr.     » 

OLPHE-GALLIARD.  —  L'organisation  des  forces  ouvrières.  Avec  pré- 
face de  P.  de  Rousiers.  1991.  1  vol.  in-8,  (xiii),  broché         8  fr.     » 

AMBROSIO  (M.  Andréa  d').  —  La  passivité  économique.  Premiers 
principes  d'une  théorie  sociologique  de  la  population  économique- 
ment passive.  1912.  1  vol.  in-8,  (xiv)  broché 8  fr.     » 

ŒUVRE  SOCIALE  DE  LA  TROISIÈME  RÉPUBLIQUE  (L'). 
—  Leçons  professées  au  Collège  libre  des  Sciences  sociales,  par 
MM.  Astier,  sénateur.  Godart,  Groussier,  Breton,  F.  Buisson,  Borrel, 
Aubriot,  Lemire,  députés.  Avec  préface  de  Paul  Deschanel.  1912. 
1  vol.  in-8,   (xv),  broché 5  fr.     » 

LEFAS  (A.).  —  L'Etat  et  les  fonctionnaires.  1913.  1  vol.  in-8 
(xvii) 10  fr.     .. 

SÉRIE  IN-18  : 

ATGER  (F.).  —  La  crise  viticole  et  la  viticulture  méridionale  (1900- 
1907).  1907.  1  vol.  in-18,  broché 2  fr.      » 


BIBLIOTHÈQUE   SOCIALISTE   INTERNATIONALE 
PUBLIÉE  SOLS  L\  DinECTio.N"  DE  Alfred  Boonet 

SÉRIE  IN-8  : 

WEBB  (Béatrix  et  Sidney).    —    Histoire  du   trade-unionisne.    1897 

Trad.  Albert  Métin.   1   volume  in-8    (i) 10  fr.      » 

KAUTSKY  (Karl).   —   La  question  agraire.   Etude  sur  les  tendances 
de    l'agriculture    moderne.  Trad.    Edg.    Milhaud    et     G.    Polack. 

1  volume  in-8    ii) 8  fr.     ♦ 

MARX  (Karl).   —    Le   capital.  Traduit  à  l'Institut  des  sciences  so- 
ciales de  Bruxelles  par  J.  Borchardt  et  II.  Vanderrydt  : 
Livre  II.    —    Le   procès   de   circulation  du  capital.  1900.  1  vol. 

in-8  (m 10  fr.      » 

Livre  III.  —   Le  processus   d'ensemble  de  la  production  capita- 
liste. 1901-1902.  2  vol.  in  8  (iv-v) 20  fr.     » 


14         M.    GIARD     &    É.    BRIÈRE,    LIBRAIRES-ÉDITEURS 

KAUTSKY  (K.)  —  La  politique  agraire  du  parti  socialiste.  Trad. 
C.  Polack.  1903.  1  vol.  in-8  (vi) 4  fr.     » 

AUGÉ-LARIBÉ  (M).  —  Le  problème  agraire  du  socialisme.  La 
viticulture  industrielle  du  midi  de  la  France.  1907.  1  volume 
in-8  (vu 6  fr.     » 

ENGELS  (F.).  —  Philosophie.  Economie  politique.  Socialisme 
(Contre  Eugen  Duliring).  Trad.  E.  Laskine.  1911.  1  vol.  in-8 
^viii)   10  fr     » 

SÉRIE  IN-18  : 

DEVILLE  (G).  —  Principes  socialistes.  1898.  2^  édition.  1  volume 
in-18  (i) 3  fr.  50 

MARX  (Karl).  —  Misère  de  la  philosophie.  Réponse  à  la  philoso- 
phie de  la  misère  de  M.  Proudhon.  1908.  Nouvelle  édit.  1  vol- 
in-18  (il) 3  fr.  50 

LABRIOLA  (Antonio).  —  Essais  sur  la  conception  matérialiste  de  l'his- 
toire. Trad.  A.  Bonnet  2^  édit.  1902.  1  volume  in-18  (m)        3  fr.  50 

DESTRÉE  (J.)  et  VANDERVELDE  (E).  —  Le  sociacialisme  en 
Belgique.  2«  édition.  1903.  1  volume  in-18  (iv) 3  fr.  50 

LABRIOLA  (Antonio).  —  Socialisme  et  philosophie.  Trad.  A.  Bonnet. 
1899.   1    vol.  in-8    (v) 2  fr.  50 

MARX  (Karl).  —  Révolution  et  contre-révolution  en  Allemagne. 
Trad.  Laura  Lafargue.  1900.  1  vol.  in-18   (vi) 2  fr.  50 

GATTI  (G).  —  Le  socialisme  et  l'agriculture.  Préface  de  G.  Sorel. 
1901 .  1  vol.  in-18  (vu) 3  fr.  50 

LASSALLE  (F.).  —  Discours  et  pamphlets.  Trad.  V.  Dave  et  L. 
Remy  1903.  1  volume  in-ia  (viii)  3  fr.  50 

LASSALLE  (F.)  -  Capital  et  travail.  1904.  Trad.  V.  Dave  et  L.  Remy. 
1  vol.  in-18  (IX) 3  fr.  50 

LAFARGUE  (P.).  —  Le  déterminisme  économique  de  Karl  Marx. 
1909.  1  vol.  in-18  (x) 4  fr.      o 

MARX  (Karl).  —  Critique  de  l'économie  politique,  trad.  Laura 
Lafargue.  1909.  1  vol.  in-18  (xi) 3  fr.  50 

TARBOURIECH  (E).  —  Essai  sur  la  propriété.  1905.  1  volume 
in-18  (xn) 3  fr.  50. 

BERTHOD  (A).  -  P.-J.  Proudhon  et  la  propriété.  1010.  1  vol. 
in  18   (xiii^ 3  fr.     » 


16,    RUE    SOUFFLOT    ET    12,    RUE    TOULLIER,    PARIS       15 

COLLECTION  DES  DOCTRINES  POLITIQUES 

PUBLIÉE    SOUS    LA.    DIUECTION    DE    A.     MatCF 

'     Les    volumes    de   celle  Collection   se   vendent   aussi   reliés   ave;  une 
augiuentjiion  de  o  fr.  ûo 


CHEVALIER,   LEGENDRE   et    LABERTHONNIÈRE.  —  Le  catho- 
licisme et  la  société.  1907.  1  volume  in-18  (ii  ,  broché  .         3  fr.  50 
SABATIER  (C).  —  Le  morcellisme.  Avec  introduction,  par  M.  Faure. 

1907.  1  vol.  in-18  fin),  broché 2  fr.     » 

BOUGLÉ    (G.).    —     Le    solidarisme.    1907.    1    volume    in-18    ;iv  , 

broché 3  fr.  50 

BUISSON  (F.).     —     La    politique    radicale.    1908.  1  vol.  in-18  (v), 

broché 4  fr.  50 

AVRIL  DE  SAINTE- CROIX   (Mme).   —    Le   féminisme.   Préface   de 

V.   Marguerite.    1907.  1  volume   in-18   (vT,  broché..         2  fr.  50 
GUYOT   (Yves).  —    La    démocratie   individualiste.  1907.    1    volume 

in-18  (vu),  broché 3  fr.      » 

LAGARDELLE  (H.).   —   Le  socialisme  ouvrier.  1911.    1  vol.  in-18 

IX  ,  broché _ 4  fr.  50 

VANDERVELDE  (E).  —   Le  socialisme  agraire.  1908.  1   vol.  in-18 

(x),  broché 5  fr.     » 

HERVÉ    (6.).    —    L'internationalisme.  1910.  1  volume  in-18    (xi  , 

broché 2  fr.  50 

MATER  (André).  —  Le  socialisme  conservateur  ou  municipal.  1909. 

1  vol.  in-18  (xiv),  broché G  fr.     » 

FOURNIÈRE  (Eug).  —  La  sociocratie.  (Essai  de  politique  positive). 

1910.1  vol.  in-18  (xvi  ,  broché 2  fr.  50 

MAYBON  (A.).  —  La  politique  chinoise.  Etude  sur  les  doctrines  des 

partis  en  Chine.  1907.  1   vol.  in-18  (xvii),  broché..         4  fr.     » 

LORULOT  (A  ).  —  Les  théories  anarchistes.  1913. 1  vol.  in-18.  broché 

(viii)  .     , 3  fr.  50 

SOUS  PRESSE 
A.  LEBEY.  —  Le  Maçonnisme.  1  vol.  in-18. 


16         M.    GIARD     &    É.    BRIÈRE,    LIBRAIRES-ÉDITEURS 

ENCYCLOPÉDIE  INTERNATIONALE  D'ASSISTANCE, 
DE  PRÉVOYANCE.  D'HYGIÈNE  SOCIALE  ET  DE  DÉMOGRAPHIE 

PLDLIÉE    SOUS    L.V    DIRECTION    DU    D"^    A.     Marie 

Honorée  de  souscriptions  du  Ministère  de  l'Instruction  publique 

ASSISTANCE 

MARIE  (DO  et  (R.)  MEUNIER.  —  Les  Vagabonds,  avec  un  avant- 
propos,  par  Henry  Maret.  1908,  1  vol.  in-18  relié  toile  (i).         4  fr.     » 

MARIE  (DO  et  DECANTE  (R.).  -  Les  accidents  du  travail.  Etude 
critique  des  améliorations  à  apporter  au  régime  du  risque  pro- 
fessionnel en  France.  1  vol.  in-18  relié  toile,  (ii) 4  fr.     » 

BEAUFRETON  (M.).  —  Assistance  publique  et  Bienfaisance  privée. 
1911.  1  vol.  in-18  relié  toile.  ;ni) 4  fr.     » 

RODIET  (D"^  A.).  —  Les  auxiliaires  des  médecins  d'asile  (ou- 
vrage couronné  par  l'Académie  de  médecine).  1910.  1  vol.  in-18 
relié  toile  'iv' 3  fr.  50 

LASVIGNES.  —  Essai  d'assistance  comparée.  1911.  1  vol.  in-18 
relié  toile,  (v), 4   fr.     » 

PRÉVOYANCE  : 

SICARD  DE  PLAUZOLES  (DO-  -  La  maternité  et  la  défense 
nationale  contre  la  dépopulation.  1909.  1  vol.  in-18  relié 
toile,  (i) 4  fr.     » 

DECANTE  (R.).  —  La  lutte  contre  la  prostitution.  Avec  préface  par 
Henri    Turot.   1909.   1   vol.  in-18  relié  toile  (ii) 4  fr.     » 

DUBIEF  (DO.  —  L'apprentissage  et  l'enseignement  technique,  1  vol, 
relié  toile  (m) , 6  fr.     » 

VIVIANI  (R.),  ministre  du  Travail.  —  Les  retraites  ouvrières  et  pay- 
sannes, avec  préface.  1910.  1  vol.  in-18  relié  toile,  (iv).         6  fr.     » 

OLPHE-GALLIARD  (G).  —  Les  caisses  de  prêts  sur  l'honneur. 
1913.  1.  vol.  in-18,   relié   toile   (v) 4  fr     » 

HYGIÈNE  : 

MARTIAL  (D'  R.).  —  Hygiène  individuelle  du  travailleur.  Avec 
préface  de  M.  le  sénateur  Strauss.  1907.  1  volume  in-18  relié 
toile   (i) 4  fr.     » 

MARIE  (D'  A.).  —  La  pellagre.  Avec  une  préface  de  M.  le  profes- 
seur Lombroso.  1908.  1  vol.  in-18  relié  toile,  (ii)  .,..         4  fr.     » 


16,    RUE    SOUFFLOT    ET    12,    RUE    TOULLIER,    PARIS       17 

BERNARD  (M.).  —  Pour  protéger  la  santé  publique.  Avec  une  pré- 
face du  D"^  Fernand  Dubief,  ancien  ministre  de  Vlntérieur.  1909. 
1  volume  in-18  relié  toile,  (m) 4  fr.     » 

BERNARD  (M.).  —  L'hygiène  publique  obligatoire  en  France.  La 
lutte  administrative  contre  le  choléra  et  les  autres  maladies 
transmissibles,  avec  préface  du  D'  A.  Marie.  1910.  1  vol.  in»18 
relié  toile,  (iv) 4  fr.     » 

BRETON  (J.-L.).  —  Le  plomb.  1910.1  vol.  in-18  relitoile.  (v)     4  fr.     » 

MIRABEN  (G.).  —  La  fumée  divine  (opium),  la  lutte  antitoxique. 
1912.  1  vol.  in-18  relié  toile,  (vi) 4  fr,     » 

HUBAULT  (P.).  —  Les  Coulisses  de  la  fraude.  1913.  1  vol.  in-18.  rel. 
toile  (vu) [Sous  presse) . 

DÉMOGRAPHIE  : 

BRON  (D'  G.).  —  Les  origines  sociales  de  la  maladie.  Avec  préface 

If  du  Dr  A.  Marie.  1908.  1  vol.   in-18    relié  toile,  (i) 3  fr.  50 

WAHL  (D^).  —    Le  crime  devant  la   science.  1910.  1  volume   in-13 

relié  toile,  (ii) 4  fr.     » 

ROECKEL  (P.).  —   L'éducation  sociale  des  races  noires.  1911.  1  vol. 

in-18  relié  toile,  (m) 3  fr.  30 


BIBLIOTHÈQUE  PACIFISTE  INTERNATIONALE 

PUBLIÉE    SOLS    LA    DIRECTIOX    DE    Stéfaiie-Pol 

Honorée  de  la  souscription  des  Ministères  de  l'Instruction  publique  et  du  Commerce 

Ont  paru  : 

BEAUQUIER  (Ch.).  Ed.  GIRETTI  et  STEFANE-POL.  —  France  et 
Italie,  avec  préface  de  M.  Berthelot  de  l'Institut.  1904.  1  volume 
in-18    1  fr.     » 

DUMAS  (J.).  —  La  colonisation  (Essai  de  doctrine  pacifiste),  avec 
préface  de  Ch.  Gide.  1904.  1  vol.  in-18  1  fr.  25 

E8T0URNELLES  DE  CONSTANT  (D').  -  France  et  Angleterre. 
1904. 1  vol.  in-18   1  fr.      » 

FINOT  (J.).  —  Français  et  Anglais  devant  l'anarchie  européenne. 
1904.  1  vol.  in-18   Ifr.     » 

FOLLIN  (H.).  —  La  marche  vers  la  paix.  1903. 1  vol.  in-18.       0  fr.  75 

FONT  ANES  (E.).  —  La  guerre,  avec  préface  de  F.  Passy.  1904.  1  vol. 
in-18     0  fr.  50 


18         M.    GIA'RD     &    É.    BRIÈRE,    LIBRAIRES-ÉDITEURS 

JACOBSON  (J.-A.)-  —  Le  premier  grand  procès  international  de  la 
Haye  (notes  d'un  témoin).  1904.  1  vol.  in-18 0  fr.  50 

LAFARGUE  (A.).  —  L'orientation  humaine.  1904.  1  volume 
in-18    1  fr.     > 

LA  6RASSERIE  (R.  de).  —  De  l'ensemble  des  moyens  de  la  solu- 
tion pacifiste.  1905.  1  vol.  in-18  1  fr.     » 

UESSIMT.  —  La  paix  armée.  (La  France  peut  en  alléger  le  poids). 
1903.  1  vol.  in-18   0  fr.  75 

UOCH  (G.).  —  Vers  la  fédération  d'Occident.  Désarmons  les  Alpes. 
1905.  1  vol.  in-18,  avec  6  graphiques 0  fr.  50 

NATTAN-LARRIER.  —  Les  menaces  des  guerres  futures.  1904.  1  vol. 
in-18    1  fr.     t 

NOVICOW  (J.).  —  La  possibilité  du  bonheur.  1904.  1  volume 
in-18    2  fr.     * 

PASSY  (Fr.).  —  Historique  du  mouvement  de  la  paix.  1904.  1  volume 
in-18    0  fr.  75 

PRUDHOMMEAUX  (J.).  —  Coopération  et  pacification.  1904.  1  vol. 
in-18    1  fr.     > 

RICHET  (Ch.).  —  Fables  et  récits  pacifiaues,  avec  une  préface  de 
Sully-Prudhomme.  1904.  1  vol.  in-18 1  fr.     » 

RUYSSEN  (Th.).  —  La  philosophie  de  la  paix.  1904.  1  volume 
in-18    0  fr.  75 

SEVERINE.  —  A  Sainte- Hélène,  pièce  en  2  acte.'.  1904..  1  volume 
in-18    1  fr.     » 

SPALIKOWSEI  (Ed.).  —  Mortalité  et  paix  armée,  avec  une  préface  de 
C.  Flammarion.  1904.  1  vol.  in-18   0  fr.  50 

STÉFANE-POL.  —  L'esprit  militaire.  (Histoire  sentimentale).  1904. 
1  vol.  in-18 2  fr.     » 

STÉFANE-POL.  —  Les  deux  évangiles.  Considérations  sur  la  peine  de 
mort,  le  duel,  la  guerre,  etc.  1903.  1  vol.  in-18 0  fr.  50 

SUTTNER  (fie  de).  —  Souvenirs  de  guerre.  1904.  1  volume 
in-18    0  fr.  50 


16,    RUE    SOUFFLOT    ET    12,    RUE    TOULLIER,    PARIS       19 

PETITE  ENCYCLOPÉDIE 
SOCIALE  ÉCONOMIQUE  ET   FINANCIÈRE 

Leçons  d'économie  politigue,  par  André  Liesse,  avec  une  préface 
de  Courcelle-Seneuil.  de  l'Institut.  1  voL  in-18  (i),  1892        3  fr.     » 

La  réforme  des  frais  de  justice,  par  E.  Manuel  et  R.  Louis, 
docteurs  en  droit,  2^  édition,  1  vol.  in-18  (ii),  1892..         3  fr.     » 

Code  manuel  de  droit  industriel,  par  M.  Dufourmantelie.  3  vol. 
in-18  (iii-v)  : 

—  Législation  ouvrière  en  Fr?jice  et  à  l'Etranger.    2«  édition, 
1  vol.  in-18  (m).  1893 3  fr.     » 

—  Brevets    d'invention.    Contrefaçon,    etc.    1    vol.    in-18    (iv) 
1893     3  fr.     » 

—  Dessins  et  marques  de  fabrique,  nom  commercial,  concurrence 
déloyale,  etc.  1  volume  in-18  (v).  1894 3  fr.     » 

Code  manuel  des  électeurs  et  des  éligibles  avec  formules,  par  A.  Mau- 
GRAS,  avocat-puliliciste,  2s  édition.  1  vol.  in-18  (vi).  1898         3  fr.     » 

Législation  générale  des  cultes  protestants  en  France,  en  Algérie 
et  dans  les  colonies,  par  Penel-Beaufin.  1  vol.  in-18  (vu). 
1894 3  fr.     > 

Commentaire  de  la  loi  du  27  décembre  1892  sur  la  conciliation  et 
l'arbitrage  facultatifs,  par  A.  Lelong.  1  volume  in-12  (viii). 
1894 1  fr.  50 

Législation  générale  du  culte  Israélite  en  France,  en  Algérie  et 
dans  les  colonies,  par  Penel-Beaufin.  1  volume  in-18  (ix). 
1894 3  fr.     » 

Code  manuel  du  propriétaire-agriculteur,  par  Daniel  Zolla,  prof. 
5  l'Ecole  nationale  d'agriculture  de  Grignon,  2^  édition.  1  vol. 
in-18.  (x)  1902 3  fr.  50 

Les  questions  ouvrières,  par  Léon  Milhaud.  1  vol.  in-18  (xi). 
1894 2  fr.  50 

Cours  de  droit  professé  dans  les  lycées  de  jeunes  filles  de  Paris,  par 
Jeanne  Chauvin,  2^  édition.  1  volume  in-18  (xii),  relié  toile. 
1908 3  fr.  50 

Guide  théorique  et  pratique,  général  et  complet  des  clercs  de  no- 
taire et  des  aspirants  au  notariat,  par  Jean  Martin,  notaire.  1  vol. 
in-18  (xiii).  1895 3  fr.     » 

La  question  monétaire  considérée  dans  ses  rapports  avec  la  con- 
dition sociale  des  divers  pays  et  avec  les  crises  économiques,  par 
Léon  PoiNSARD.   1  volume  in-18  (xiv).  1895 3  fr.     » 


20         M,    GIARD     &    É,    BRIÈRE,    LIBRAIRES-ÉDITEURS 

Les  budgets  français.  Etude  analytique  et  pratique  de  législation 
financière,  par  MM.  P.  Bidoire  et  A.  Simonin.  3  volumes  : 

—  Projet  de  budget  1895.  1  vol.  in-18  (xv).  1895  ..         3  Ir.     > 

—  Budget  de  1895  et  projet  de  budget  de  1896.  1  volume  in-18 
(xvi).  1896 3  fr.     » 

—  Budget  de  1896  et  projet  de  budget  de  1897.  1  volume  in-18 
(XXII).  1897 3  fr.     » 

La  saisie-arrêt  sur  les  salaires  et  petits  traitements.  2^  édition  revue 
et  augmentée  par  V.  Emion.  1  vol.  in-18  (xvii).1896        3  fr.     » 

La  question  sanitaire,  dans  ses  rapports  avec  les  intérêts  et  les  droits 
de  l'individu  et  de  la  société,  par  le  D'  J.  Pioger.  1  vol.  in-lS 
(xviii).  1895 3  fr.     » 

Les  banques  d'émission,  par  G.  François.  1  volume  in-18 
(xix) 3  fr.     » 

La  Science  et  l'art  en  économie  politique.,  par  René  Worms.  1  vol. 
in-18  (XX.  1896 2  fr.     » 

Code  de  l'abordage,  par  Robert  Frémont.  1  vol.  in-18  (xxi). 
1897 3  fr.     > 

L'éducation  nationale,  par  Maurice  Wolf.  1  vol.  in-18  (xxiii). 
1897 3  fr.     » 

Mélanges  féministes,  par  L.  Bridel.  1  volume  in-18  (xxiv). 
1897 3  fr.     » 

La  justice  gratuite  et  rapide  par  l'arbitrage  amiable,  par  A.  Charmolu, 
2»  édit.  1  vol.  in-18  (xxv).  1902 1  fr.     » 

Petit  manuel  pratique  du  juré  d'assises,  par  J.  Poncet.  1  vol.  in-18 
(xxvi).  1898 2  fr.     » 

Finances  communales,  par  R.  Acollas.  1  volume  in-18  (xxvii). 
1898 3  fr.     » 

Esquisse  d'un  tableau  raisonné  des  causes  de  la  production,  de  la 
circulation  de  la  distribution  et  de  la  consommation  de  la  richesse, 
par  M.  Tessonneau.  1  vol.  in-18  (xxviii).  1898 2  fr.     » 

Code  manuel  du  chasseur,  par  G.  Lecouffe,  3*  édition.  1  vol.  in-18 
(xxix).  1909   2  fr.     » 

Code  manuel  du  pêcheur,  par  G.  Lecouffe.  2^  édition.  1  vol.  in-18 
(xxx).  1900 1  fr.     » 

Manuel  pratique  des  sociétés  de  commerce  et  par  actions.  Partici- 
pations coopératives.  Syndicats  professionnels.  Sociétés  de  Secours 
mutuels.  Associations  et  Congrégations,  par  A.  Lambert.    1    vol. 

ume  in-18  (xxxi).  1902 1  fr.  50 

Manuel  de  la  propriété  industrielle  et  commerciale,  par  A.  Lambert. 
1  vol.  in-18  (xxxii).  1903 3  fr.     » 


16,    RUE    SOUFFLOT    ET    12,    RUE    TOULLIER,    PARIS      21 

Etudes    d'économie    et    de    législation    rurales,    par    R.  Worms. 
1  vol.  in-18  (xxxiii).  1906 4  fr.     » 

Code  manuel  du  cycliste,  par  G.  Lecouffe.  1  vol.  in-18  (xxxiv). 
1909 2  fr.     » 


BIBLIOTHEQUE  DES    DOCUMENTS    DU  PROGRES 

PUBLIÉE      sots     LA      DIRECTION    DE    R.    BrOda 

BRODA  (B.)  et  J.  DEUTSCH.  —  Le  prolétariat  international.  Etude 
de  psychologie  sociale.  1912.    1  vol.  in-18  (i) 3  fr.     » 

BRODA  (R.).  —  La  fixation  légale  des  salaires.  Expériences  de 
l'Angleterre,  de  l'Australie  et  du  Canada.  1912.  1.  vol.  in-8 
(II) 2  fr.  50 

BRODA  (R.)-  —  Le  rôle  de  la  violence  dans  les  conflits  de  la  vie  mo- 
derne (enquête).  1913  1  vol.  in-8    (m) 1  fr.  50 


ANNALES  DE  L'INSTITUT  INTERNATIONAL    DE   SOCIOLOGIE 

PUBLIÉES    SOUS     LA     DIRECTION    DE    René     VOrmS 

—  Premier  congrès  tenu  en  1894,  1  vol.  in-8  (i) 7  fr.  » 

—  Deuxième  congrès  tenu  en   1895. 1  vol,  in-8°  (ii)  . .  7  fr.  » 

—  Travaux  de  Tannée  1896.  1  vol.  in-8o  (m) 7  fr.  » 

—  Troisième  congrès  tenu  en  1897. 1  vol.  in-S»  (iv). . ..  10  fr.  t 

—  Travaux  de  Tannée  1898. 1  vol.  in-8o  (v)  10  fr.  » 

—  Travaux  de  Tannée  1899.  1  vol.  in-8°  (vi) 7  fr.  » 

—  Quatrième  congrès  tenu  en  1900.  1  vol.  in-8°  (vu). .  7  fr.  » 

—  Travaux  des  années  1900  et  1901.  1  vol.  in-8o  (vin)  7  fr.  » 

—  Travaux  de  Tannée  1902.  1  vol.  in-S"  (ix) 7  fr.  » 

—  Cinquième  congrès  tenu  en  1903  :  Rapports  de  la  sociologie  et  de 

la  psychologie.  1  vol.  in-8°  (x) S  fr.     » 

—  Sixième  congrès   tenu  en  1906  :  Les  luttes  sociales.  1  vol.  in-S» 

(XI) 10  fr.     » 

—  Septième  congrès  tenu  en    1909  :  (xii-xiii).  La  solidarité  sociale 

dans  le  temps  et  dans  Tespace,  1  vol.  in-8°  (xii) 7  fr.     > 


22  M.    GIARD     &    È.    BRIÈRE,     LIBRAIRES-ÉDITEURS 

—  La  solidarité  sociale,  ses  formes,  son  principe,  ses  limites,  1  vol. 

in-S"  (xiii) 7  fr.     » 

—  Huitième   Congrès   tenu   en   1913.  Le  Progrès 1  vol.  in-8 

(XIV) 10  fr.    » 


TABLE    GÉNÉRALE 

DES 

RÉFÉRENCES    DE    JURISPRUDENCE 

aux  recueils,  Sirey,  Dallez,  Gazette  du  Palais,  Gazette  des  tribu- 
naux, et  des  Pandectes  françaises,  classée  par  ordre  chronolo- 
gique depuis  1845  jusqu'à  1910  inclus,  par  Joseph  Jouglar. 
Licencié  en  droit,   avoué  à  Brianç.on. 

Deux  forts  volumes  in-4°  carré    75  fr.     » 


En  Distribution  : 

Catalogue    des    ouvrages    du   fonds   (envoi   sur  demande)      gratis 

Catalogue  des  thèses  de  doctorat  en  droit  (à  1913  inclus)..        2  fr. 

Catalogue  des  ouvrages  de  droit  (occasion).  Envoi  sur  de- 
mande         gratis 

Catalogue  des  ouvrages  classiques  à  l'usage  des  étudiants  en  droit. 
(Envoi  sur  demande) gratis 

Bibliographie  générale  et  complète  des  ouvrages  de  droit  et  de  juris- 
prudence classée  dans  l'ordre  des  Codes  avec  table  alphabétique  des 
roatières  et  des  noms  des  auteurs,  1  vol.  in-S"  1  fr.  50 


PÉRIODIQUES 


REVUE  DU  DROIT  PUBLIC  ET   DE  LA   SCIENCE  POLITIQUE 

EN  FRANCE  ET  A  L'ÉTRANGER 

FONDÉE  PAR  F.  Larnaude 

PUBLIÉE    sous    LA    DIRECTION    DE    M.     GaStOIl    Jèzô 


Avec  la  collaboration  des  plus  éminents  professeurs  des  Universités 
de  France,  Allemagne,  Angleterre,  Autriche-Hongrie,  Australie, 
Belgique,  Canada,  Chili,  Danemark,  Espagne,  Etats-Unis,  Grèce, 
Hollande,  Italie,  Japon,  Norvège,  Portugal,  Roumanie,  Russie, 
Suède,  Suisse,  Turquie. 

Paraît  tous  les  trois  mois  depuis  1894,  par  fascicule  de  plus  de  200  p. 
gr.  in-8.  Chaque  année  forme  un  très  fort  volume.  Prix.       20  fr.     » 

Abonnement  annuel  :  France  :  20  fr.  Etranger  :  . . . .  22  fr.  50. 
Le    numéro     5  fr.     » 

La  collection  complète  comprenant  :  1"  série  (direction  Larnaude, 
1894-1903)  et,  2«  série  (direction  Jèze  1904-1913)  avec  abonne- 
ment à  l'année  1914.  Prix  réduit 340  fr.     » 

La  deuxième  série  seule,  années  1904  à  1913  avec  abonnement  à 
l'année  1914  175  fr.     » 


REVUE  DE  SCIENCE  ET  DE  LEGISLATION  FINANCIÈRES 

PUBLIÉE    sous    LE    PATRONAGE    DE 

MM.  Casimir  Périer,  Ribot,  Stourm,  Berthélemy, 
Chavegrin,  Esmein  et  Hauriou 

ET    sous    LA    DIRECTION    DE    M.    GaStOB    JèzC 


Avec  la  collaboration  des  membres  les  plus  éminents  du  Conseil  d'Etat, 
de  la  Cour  des  comptes,  de  l'Inspection  des  finances,  des  professeurs 
des  universités  de  France,  Allemagne,  Australie,  Belgique,  Etats- 
Unis,  Grèce,  Italie,    Roumanie,  Suisse. 

Paraît  tous  les  trois  mois  depuis  1903, par  fascicule  de  près  de  200  pages 
gr.  in-8.  Chaque  année  forme  un  très  fort  volume.  Prix.      18  fr. 

Abonnement   annuel   :    France  :    18   fr.   Etranger  :  20  fr. 

Le  numéro    5  fr. 

La  collection  complète  (années  1903  à  1918)  avec  abonnement  à 
l'année  1914.  Prix  réduit    175  fr. 


24  M.    GIARD     &   É.    BRIÈRE,    LIBRAIRES-ÉDITEURS 

REVUE    INTERNATIONALE    DE   SOCIOLOGIE 

PUBLIÉE    SOUS    LA    DIRECTION    DE    M.     René    WoriDS 

Secrétaire  général  de  l'Insltlut  inlernalional   de  sociologie  et  de  la  Société 
de  sociologie  de  Paris 

Avec  la  collaboration  des  membres  de  l'Institut  International  de  so- 
ciologie et  des  principaux  sociologues  du  monde  entier 

Paraît  tous  les  mois  depuis  1893,  par  fascicule  de  80  pages  gr.  in-8. 
Chaque  année  forme  un  très  fort  volume.  Prix    18  fr.     » 

Abonnement  annuel  :  France  :  18  fr.  Etranger  :  . . , .  20  fr.  » 
Le    numéro     2  fr.     » 

La  collection  complète  (année  1893  à  1913  inclus,  avec  abonnement  à 
l'année  1914)  Prix  réduit 280  fr. 

REVUE    RIBLIOGRAPHIQUE 

des  ouvrages  de  Droit,  de  Jurisprudence,  d'Économie  politique, 
de  Science  financière  et  de  Sociologie 

Paraît  tous  les  mois  depuis  1894,  par  fascicules  de  16  pages  gr.  in-8. 

Les  abonnements  partent  du  l^r  janvier  de  chaque  année. 
Abonnement  annuel  :   France  :   1   fr.  Etranger  :    . .  . .  1   fr.  50. 

Le  numéro    0  fr.  10 

LE   MOUVEMENT   SOCIALISTE 
DIRECTEUR  :  Hubert  Lagardelle 

Paraît  tous  les  mois  depuis  1899,  par  fascicule  de  80  pages,  gr.  in-8. 

Chaque  anné^  forme  un  fort  volume.  Prix  15  fr.     » 

Abonnement  annuel  :    France:    15  fr.  Etranger  : 18  fr.     » 

Le    numéro    1  fr.  50 


LES  DOCUMENTS    DU  PROGRÈS 

PUBLIÉS  sous  LA  DIRECTION)  DU  D""  Rodolphe  Broda 

Paraît  tous  les  mois  depuis  1907,  par  fascicule  in-8.  Chaque  année 

forme  2  volumes. 
Abonnement    annuel  :  France    10    fr.    :    Etranger....       12  fr.    » 

Le    numéro    1  fr.     » 


LE   DEVENIR    SOCIAL 

(Bévue  internationale  d'économie,  d'histoire  et  de  philosophie). 

La  collection  complète  (1895-1898).  4  forts  volumes  fr.  in-8     50  fr. 

Saint- Araand  (Cher).  —  Imprimerie  Bussière. 


BIND8NG  SECT.  JUM 


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HD      Leroy,  Maxime 

6684.      La  coutume  ouvrière 

L3 

t. 2 


PLEASE  DO  NOT  REMOVE 
CARDS  OR  SLIPS  FROM  THIS  POCKET 

UNIVERSITY  OF  TORONTO  LIBRARY